Bonaparte et Louis XVI

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Soldat d'Empire

Bonaparte et Louis XVI

Message par Soldat d'Empire »

« Ayant assisté à la fuite de Louis XVI devant les canonniers, Roederer jugea la monarchie perdue : d’un instant à l’autre, tous les gardes nationaux passeraient aux insurgés. D’une voix douce, insinuante, il conseilla donc au roi de fuir les Tuileries.
- Sire, dit-il, Votre Majesté n’a pas cinq minutes à perdre : il n’y a de sûreté pour elle que dans l’Assemblée nationale.
- Vous croyez ? fit le roi.
- Oui Sire. Votre Majesté n’a pas d’autre parti à prendre.
Louis XVI hésita. Il le comprenait bien : fuir, c’était abdiquer. Du reste, avec sa virile énergie, Marie-Antoinette protesta :
- Mais nous avons des forces ! Quoi, nous sommes seuls ! Personne ne peut agir ?
- Oui, Madame, seuls, répondit Roederer : l’action est inutile, la résistance impossible, tout dans Paris marche.
Se tournant vers le roi, après un court silence, le procureur syndic conclut :
- Sire, le temps presse. Nous vons demandons la permission de vous entraîner.
Une seconde encore, Louis XVI hésita. Puis, las de lutter, il jeta :
- Marchons.
Précédés de Roederer et de gardes nationaux, le roi et les siens se rendirent à la salle du Manège en passant par le jardin des Tuileries. Celui-ci était jonché de feuilles sèches. Or, Manuel, procureur de la Commune, avait récemment écrit que la royauté tomberait en même temps que les feuilles des arbres.
- Elles tombent de bonne heure, cette année, murmura Louis XVI d’un ton rêveur.
Et, résigné d’avance au pire, il poursuivit sa marche.
Un jeune officier accoudé à la balustrade de la terrasse des Tuileries avait suivi des yeux la fuite du roi. D’un ton méprisant, il laissa tomber :
- Quel pauvre homme !
Cet officier était corse. S’il avait été roi, lui n’eût pas pris la fuite. Il se nommait Napoleone di Buonaparte…

Extrait de Louis SAUREL, La Révolution Française, Nathan, Paris, 1939, pp. 110, 111, 112.

« Le 20 juin, Bonaparte est témoin avec son ami Bourrienne de l’invasion des Tuileries. Cette émeute de gens « déguenillés et burlesquement armés, vociférant et hurlant les plus grossières provocations » le dégoûte. Mais son indignation est encore plus forte lorsqu’il voit Louis XVI à la fenêtre du château contraint de porter le bonnet phrygien. De rage, il se serait écrié : « Che coglione ! Il fallait balayer toute cette canaille avec du canon et le reste courrait encore ! » Cette humiliation va accentuer encore sa méfiance à l’égard de la « populace » révolutionnaire. Le 10 août, il se rend chez Fauvelet, le frère de Bourrienne, qui tient un magasin de meubles au Carrousel. D’une fenêtre, il assiste à la prise d’assaut du palais et au massacre des gardes suisses du roi. Après le carnage il s’aventure dans le jardin des Tuileries ».

Extrait de Dimitri CASALI, Napoléon Bonaparte, Larousse, Paris, 2004, p.47.

« Le 20 juin, Buonaparte n’est pas loin de savoir « comment cela tournera »…Ce matin-là, Bourrienne et Buonaparte se sont donné rendez-vous chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, non loin du Palais-Royal. En sortant, ils voient arriver du côté des Halles et se dirigeant vers les Tuileries, une troupe qui paraît à Napoléon forte de cinq à six mille hommes. « Ils étaient, raconte Bourrienne, déguenillés et burlesquement armés, vociférant, hurlant les plus grossières provocations…C’était, certes, ce que la population des faubourgs avait de plus vil et de plus abject. »
- Suivons cette canaille, lance Buonaparte à son ami.
Ils réussissent à prendre les devants et se postent sur la terrasse du bord de l’eau. De là, ils assistent à l’invasion du château par le peuple des faubourgs. Buonaparte est en proie à la « surprise et à la révolte ». Ce jour-là, ses sentiments penchent vers la royauté. « Il ne revenait pas de tant de faiblesse et de longanimité, remarque Bourrienne. Mais, lorsque le roi se montra à l’une des fenêtres qui donnent sur le jardin, avec le bonnet rouge que venait de placer sur sa tête un homme du peuple, l’indignation de Buonaparte ne put se contenir ». Son ami l’entend s’écrier :
- Che coglione ! Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore !
Deux badauds se trouvent là, à deux pas ; Napoleone les aborde en s’écriant :
- Si j’étais roi, cela ne se passerait pas de même !

Extrait de André CASTELOT, Bonaparte, Perrin, Paris, 1996, pp.103, 104.


Comme vous pouvez le constater, ces trois extraits sont issus de trois ouvrages différents. Je souhaitais les confronter depuis longtemps sans trop oser car je ne suis pas aussi cultivé sur le sujet que certains d’entre vous.
En les superposant ou en les confrontant, pour reprendre le terme utilisé plus haut, on se rend compte que les trois versions, bien que racontant le même épisode, le montrent de façon différente. En ce qui me concerne, j’ai remarqué, comme le dit justement CASTELOT, qu’au départ Napoléon avait un penchant royaliste que je ne lui connaissais pas vraiment au départ. On constate également que les paroles qu’il aurait alors prononcé à la vue du roi coiffé du bonnet phrygien ne sont pas les mêmes et sont plus ou moins longues, aussi qui croire ? Est ce que certain d’entre vous ont d’autres passages d’ouvrages relatant cet épisode de la vie du Général ?
Enfin est ce que Napoléon avait vraiment du royalisme en lui ou est-ce une marque de respect qu’il a eu subitement pour le roi qui vivait ses derniers moments ?Autre hypothèse, non des moindre, est ce que le manque de combativité du roi l’a outré ?
C’est pour éclairer ces questions que je souhaite engager la discussion.
Avis à ceux qui ont eu d’autres échos sur cette affaire.
Amicalement, à bientôt. :salut:

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Comme vous pouvez le constater, ces trois extraits sont issus de trois ouvrages différents. Je souhaitais les confronter depuis longtemps
Ces trois auteurs s’inspirent (plus ou moins librement) des Mémoires de Bourrienne, du Mémorial et des Campagnes d’un avocat, de Lavaux.
Voici les extraits auxquels je fais référence (dans l'ordre) :


« Pendant ce temps d'une vie un peu vagabonde, arriva le 20 juin, sombre prélude du 10 août ; nous nous étions donné rendez-vous pour nos courses journalières, chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, prés le Palais-Royal. En sortant, nous vîmes arriver du côté des halles une troupe que Bonaparte croyait être de cinq à six mille hommes, déguenillés et burlesquement armés, vociférant, hurlant les plus grossières provocations , et se dirigeant à grands pas vers les Tuileries. C'était, certes, ce que la population des faubourgs avait de plus vil et de plus abject. Suivons cette canaille, me dit Bonaparte. Nous prîmes les devants, et nous allâmes nous promener sur la terrasse du bord de l'eau. C'est de là qu'il vit les scènes scandaleuses qui eurent lieu. Je peindrais difficilement' le sentiment de surprise et d'indignation qu'elles excitèrent en lui. Il ne revenait pas de tant de faiblesse et de longanimité. Mais lorsque le roi se montra à l'une des fenêtres qui donnent sur le jardin, avec le bonnet rouge que venait de placer sur sa tête un homme du peuple, l'indignation de Bonaparte ne put se contenir. Che coglione, s'écria-t-il assez haut, comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore.
Dans le tête-à-tête, à notre dîner, que je payai, comme cela m'arrivait le plus souvent, car j'étais le plus riche, il parla constamment de cette scène ; il discutait avec un grand sens les causes et les suites de cette insurrection non réprimée. Il en prévoyait et développait avec sagacité toutes les conséquences. Il ne se trompait point : le 10 août ne se fit pas attendre. Je n'étais plus avec lui, mais à Stuttgart, où le roi m'avait nommé secrétaire délégation. Bonaparte a dit à Sainte-Hélène : Au bruit de l'assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel chez Fauvelet, frère de Bourrienne, qui y tenait un magasin de meubles. Cela est vrai en partie. Mon frère avait fait, avec plusieurs personnes, la spéculation d'une entreprise d'encan national. Ils recevaient, à l'hôtel de Longueville, tout ce que l'on voulait vendre avant de quitter la France, et ils avançaient toujours des fonds sur les objets déposés jusqu'à la vente qui avait lieu immédiatement. Bonaparte y avait, depuis quelque temps, déposé sa montre. »



« Au 10 Août, voyant enlever le château des Tuileries et se saisir du Roi, j'étais assurément bien loin de penser que je le remplacerais, et que ce palais serait ma demeure.
Et s'arrêtant sur cette journée du 10 Août, il a dit :
« Je me trouvais, à cette hideuse époque, à Paris, logé rue du Mail, place des Victoires. Au bruit du tocsin, et de la nouvelle qu'on donnait l'assaut aux Tuileries, je courus au Carrousel, chez Fauvelet, frère de Bourrienne, qui y tenait un magasin de meubles. Il avait été mon camarade à l'école militaire de Brienne. C'est de cette maison, que, par parenthèse, je n'ai jamais pu retrouver depuis, par les grands changements qui se sont opérés, que je pus voir à mon aise tous les détails de la journée. Avant d'arriver au Carrousel, j'avais été rencontré dans la rue des Petits-Champs, par un groupe d'hommes hideux, promenant une tête au bout d'une pique. Me voyant passablement vêtu, et me trouvant l'air d'un monsieur, ils étaient venus à moi pour me faire crier vive la Nation ! ce que je fis sans peine, comme on peut bien le croire.
Le château se trouvait attaqué par la plus vile canaille. Le Roi avait assurément pour sa défense au moins autant de troupes qu'en eut depuis la Convention au 13 vendémiaire, et les ennemis de celle-ci étaient bien autrement disciplinés et redoutables. La plus grande partie de la garde nationale se montra pour le Roi : on lui doit cette justice. »
Ici le grand-maréchal a observé qu'il etait précisément d'un des bataillons qui se montrèrent les plus dévoués. Il avait failli être massacré plusieurs fois par le peuple, en regagnant isolément sa demeure. Nous observions, de notre côté, qu'en général la garde nationale à Paris avait constamment montré les vertus de son état : l'amour de l'ordre, le dévouement à l'autorité, la crainte du pillage et la haine de l'anarchie; et c'était aussi l'opinion de l'Empereur.
« Le palais forcé, et le Roi rendu dans le sein de l'Assemblée, a-t-il continué, je me hasardai à pénétrer dans le jardin. Jamais depuis, aucun de mes champs de bataille ne me donna l'idée d'autant de cadavres, que m'en présentèrent les masses des Suisses; soit que la petitesse du local en fît ressortir le nombre, soit que ce fût le résultat de la première impression que j'éprouvais en ce genre. J'ai vu des femmes bien mises se porter aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. Je parcourus tous les cafés du voisinage de l'Assemblée, partout l'irritation était extrême ; la rage était dans tous les cœurs, elle se montrait sur toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des gens de la classe du peuple ; et il fallait que tous ces lieux fussent journellement remplis des mêmes habitués ; car bien que je n'eusse rien de particulier dans ma toilette, ou peut-être était-ce encore parce que mon visage était plus calme, il m'était aisé de voir que j'excitais maints regards hostiles et défiants, comme quelqu'un d'inconnu ou de suspect. »



« Nous déplorâmes ensemble l’outrage fait à al justice royale, lorsque nous fûmes interrompus par un jeune homme qui m’aurait inspiré de la défiance sans l'accueil qu'il reçut de M. P. Il avait le ton soldatesque, les yeux vifs, le teint bilieux, un langage commun, un nom étranger ; Il s'expliqua librement sur le désordre dont nous étions occupés et dit que s’il était roi, cela ne se passerait pas de même. Je fis peu d’attention à ce propos, mais les évènements postérieurs l’ont rappelé à mon souvenir, car l’interlocuteur était Bonaparte. »




Pour la journée du 20 juin, on peut aussi se référer (au moins là, on est sûr de la source...) à ce que nous en dit Bonaparte, deux jours après les faits, dans sa lettre à Joseph :

« Les jacobins sont des fous qui n’ont pas le sens commun. Avant-hier, sept à huit mille hommes, armés de piques, de haches, d’épées, de fusils, de broches, de bâtons pointus, se sont portés à l’Assemblée pour y faire une pétition. De là ils ont été chez le roi. Le jardin des Tuileries était fermé et 15 000 grades nationaux le gardaient. Ils ont jeté bas les portes, sont entrés dans le palais, ont braqué les canons contre l’appartement du roi, ont jeté à terre quatre portes, ont présenté au roi deux cocardes, une blanche et l’autre tricolore. Ils lui ont donné le choix. Choisis donc, lui ont-ils dit, de régner ici ou à Coblentz. Le roi s’est bien montré. Il a mis le bonnet rouge. La reine et le prince royal en ont fait autant. Ils ont donné à boire au roi. Ils sont restés quatre heures dans le palais. Cela a fourni ample matière aux déclarations aristocratiques des Feuillantins. Il n’en est pas moins vrai cependant que tout cela est inconstitutionnel et de très dangereux exemple. Il reste bien difficile de deviner ce que deviendra l’empire dans une circonstance aussi orageuse. »

Pour la journée sanglante du 10 août, Joseph ajoute ceci dans ses Mémoires :

« Napoléon se trouvait au 10 août à Paris; il avait été présent à l'action. Il m'écrivit une lettre très détaillée, que je lus à mes collègues du directoire du département ; voici les deux traits principaux : « Si Louis XVI se fût montré à cheval, la victoire lui fût restée : c'est ce qui m'a paru, à l'esprit qui animait les groupes le matin.
Après la victoire des Marseillais, j'en vis un sur le point de tuer un garde du corps ; je lui dis : « Homme du Midi, sauvons ce malheureux ! Es-tu du Midi ? –Oui. -Eh bien, sauvons-le ! »


Pour info, cette lettre n'apparait dans la Correspondance.

Soldat d'Empire

Message par Soldat d'Empire »

Merci Cyril DROUET pour votre réponse bien complète qui me permet de voir le vrai et le faux de cette histoire.
Amicalement, à bientôt. :salut:

LeKap

Message par LeKap »

Bonjour

" Sire, dit-il, Votre Majesté n’a pas cinq minutes à perdre : il n’y a de sûreté pour elle que dans l’Assemblée nationale."

C'est mettre l'agneau dans la cage aux fauves - il n'y a pas à hésiter la fuite c'était la chute de la Monarchie
(si on pouvait encore réellement appeler Monarchie à cette époque)

Pour le double jeu de Roederer ( belle crapule ) et pour TOUTES autres questions sur le dernier Roi et la débâcle finale - je ne le dirai jamais assez - LES LIVRES INCONTOURNABLES des Girault de Coursac

Soldat d'Empire

Message par Soldat d'Empire »

Merci à ceux qui ont répondu, cela m'a permis d'y voir un peu plus clair dans cette affaire.
Amicalement, à bientôt. :salut:

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