Marie-Gabrielle Gasnier de l'Espinay

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

J'ai mis la main sur les Chassin, avec la fameuse Table générale alphabétique et analytique des 11 volumes.
Excellent achat, mais à lire avec des pincettes...
Ca promet. :lol:

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

La proclamation écrite en réponse aux instructions perfides de la Roullière permet de se souvenir qu’à l’époque il était coutumier pour les belligérants de s’invectiver à coups d’affiches.
On peut revenir à ce propos et afin d’apporter d’autres précisions à ce que j’écrivais plus haut sur le récit de Lenotre recopié par Route Napoléon.
« En ce mois de juin 1794, une nouvelle expédition traversait tout le pays insurgé, depuis les portes de Nantes jusqu'à Chantonnay : elle avait trouvé les brigands fauchant leur prairies : « Les moissonneurs disaient les rapports, ont la faux à la main et le fusil au côté d’eux. »

C'est alors que Bô imagine de ramener « par le sentiment », ces ennemis qu'on ne peut abattre.
Il fait passer au Bocage un avis invitant les Vendéens à rentrer « dans leurs foyers », et à « goûter les douceurs d’un gouvernement qu’ils méconnaissent », leur promettant la vie sauve pour eux, leurs femmes et leurs enfants.

Mais les insurgés sont intraitables et la riposte qu'ils rédigent est d'une fierté superbe : "Leur foyer..., ils sont détruits ! - Leurs femmes, leurs enfants..., on les a égorgés ! Vivre et mourir pour la religion et le roi, telle sera leur devise constante ! »


Pourquoi ne pas l'avoir recopié comme le reste ? C'était beau non ? :roll:

Contrairement à ce qu’avance Lenotre, la « riposte » n’était pas adressée à Bô. D’ailleurs, ce n’est pas Bô qui a rédigé la proclamation évoquée par l’auteur (qui prend des libertés avec les guillemets et qui mélange les textes) mais Crouzat. Ce dernier agissant avec l’aval du représentant avait en effet lancé fin juin ce message aux Vendéens des environs de Vertou avec lesquels des pourparlers avaient été entamés :

« Le représentant du peuple à Nantes [Bô] a eu connaissance de votre entretien d'hier avec un officier de mon état-major ; il m'a autorisé de nouveau à vous recevoir dans le sein de la république, comme des Français égarés par les plus perfides et les plus extravagantes instigations. Ouvrez les yeux, voyez tout le peuple français (excepté vous, misérables restes des habitants de la Vendée), combattant pour la liberté et l’égalité, triomphant malgré toutes les conjurations de tous les ennemis extérieurs coalisés ; venez vous joindre à nous et goûter les douceurs de notre gouvernement que vous méconnaissez ; vous aurez la vie sauve, vous, vos femmes et vos enfants. Comptez sur la loyauté de la promesse du représentant et sur la mienne.
Mettez bas les armes ; qu'un petit nombre d'entre vous les apporte et les dépose au bord de l'eau, les autres suivront sans armes. Vous serez reçus avec fraternité par les républicains, trop fiers et trop puissants pour vous craindre et ne pas vous exterminer, si vous persistez dans votre révolte ; mais trop généreux en même temps pour ne pas désirer le pardon de Français qui sont leurs frères.
Je vous déclare que c'est pour la dernière fois que l'on parlementera avec vous, si la méfiance vous rend sourds plus longtemps aux cris de la patrie qui veut bien encore vous tendre les bras et jeter un voile sur votre rébellion à ses lois souveraines et puisées dans la nature et la raison. »




Comme dit plus haut la riposte répondait à un autre texte, celui des agents de la Commission d’agriculture et des arts, adressée aux habitants du département Vengé et rédigé le 21 juin :

« Quelques contrées de la France avaient levé l’étendard de la révolte, à la voix des ennemis du peuple ; elles ont lutté un moment contre leur patrie ; mais le masque, qui couvrait les traîtres, a tombé. Ces hommes ont rougi d’avoir servi la cause des conspirateurs ; ils ont imploré la clémence nationale ; on a vu en eux que des citoyens égarés ; leur crime a été oublié, et ils ont trouvé parmi leurs frères, sûreté et protection ; les grands coupables seuls ont été punis.
Habitants de la Vendée, victimes malheureuse des prêtres et des nobles, la m^me grâce vous attend, si vous rentrez dans le devoir. La République ne composera jamais avec des brigands ; mais aussi elle sera constamment indulgente pour des hommes qui n’ont été que séduits ou entraînés par la violence. Nous savons qu’un très grand nombre ne respire qu’après la paix et la tranquillité ; qu’ils n’abandonneraient les scélérats, qui les retiennent par la terreur, s’ils ne craignaient de trouver la mort parmi leurs frères.
Citoyens, les républicains ne frappent que le crime ; ils ne terrassent que la rébellion ; ils ne sont terribles qu’envers leurs ennemis. Ils sont fidèles à leurs amis et aiment le retour à la vertu. Loin d’eux toute espèce de ruse ; cette ressource ne peut être employée que par la faiblesse et l’hypocrisie, et, on le sait assez, quand la République menace, elle est toujours prête à frapper ; comme, quand elle promet sûreté et protection, elle tient toujours parole. Ceux qui vous disent le contraire sont des calomniateurs.
Hommes égarés, ou intimidés par certaines mesures que le gouvernement n’a point autorisées, la patrie vous ouvre ses bras ; rentrez dans vos foyers ; continuer à cultiver vos champs ; préparez-vous à moissonner vos abondantes récoltes, et soyez sûrs que le gouvernement fermera les yeux sur le passé ; on ne pensera plus au mal que pour chercher les moyens de le guérir.
Le moment actuel est favorable pour montrer votre repentir et obtenir grâce. Nous sommes chargés de l’exécution d’arrêtés du Comité de salut public relatifs aux récoltes de la Vendée. Ils portent qu’on prendra le dénombrement des habitants, qu’ils se feront inscrire pour travailler aux moissons, et qu’on leur laissera des vivres. On dressera un état des récoltes des particuliers, et, si on juge utile d’enlever ces mêmes récoltes pour les déposer dans un lieu sûr et les soustraire à la rapacité des brigands, on en tiendra compte à ces particuliers, à qui on fera délivrer des subsistances au fur et mesure qu’ils en auront besoin. On aura soin de leur fournir de quoi ensemencer leurs terres.
Rentrez donc avec sécurité dans vos foyers, remettez-nous vos armes, et nous vous donnons l’assurance la plus positive que vous ne serez point inquiétés. Si vous étiez sourds à notre voix, nous vous le déclarons, on ne verrait plus en vous que des ennemis irréconciliables, et on continuerait à vous faire une guerre à mort.
Les généraux et commandants la force armée sont chargés de faire respecter les personnes et les propriétés ; ainsi les habitants de la Vendée n’auront à craindre aucun excès de la part du soldat ; mais aussi tout attroupement leur sera expressément interdit. S’ils contrevenaient au présent ordre, on emploierait la force pour les dissiper et les détruire.
Chaque habitant rentrera dans le devoir, se rendra dans sa commune. Il s’occupera là à cultiver paisiblement son champ, jusqu’au moment où les colonnes des armées républicaines s’avanceront dans le pays ; alors il sera ouvert un registre, sur lequel il se fera inscrire, et il sera employé aux travaux de la moisson, qui fait son espérance et celle de sa famille. Il sera instruit du jour où les agents arriveront dans sa commune, où il pourra les attendre avec confiance.
Les agents déclarent que tous ceux qui ne seront pas inscrits sur ces listes seront traités en rebelles. »



C’est Aubertin qui de Machecoul transmit, le 29 juin, par l’intermédiaire d’un officier d’état-major, des exemplaires de cette proclamation aux insurgés de Saint-Philbert.
C’est de ce lieu que fut signé la « riposte » dont quelques extraits sont donnés par Lenotre (qui prend là encore des libertés avec les guillemets…). Elle fut rédigée par Couëtus, commandant la division royale de Saint-Philbert. La voici :

« Républicains !
De bonne foi, avez-vous cru nous séduire par la proclamation dont vous nous avez laissé copie le 29 juin dernier ? Avez-vous cru que nous n'apercevrions pas le piége que vous nous tendez ? Croyez-vous parler à des hommes intimidés, à des hommes lassés de lutter contre vos efforts destructeurs ? Si cela est, détrompez-vous. Pouviez-vous croire que nous encenserions jamais le monstre républicain qui dévaste la France, et qui a rendu le plus brillant des royaumes en horreur à toutes les nations ? Détrompez-vous encore. Un roi, la religion catholique, apostolique et romaine, et l'anéantissement de votre prétendue république, sont les cris que vous nous entendrez toujours proférer ; ce sont les motifs qui nous ont fait prendre les armes, et nous vous jurons que nous ne les quitterons qu'à ce prix.
Vous nous engagez à rentrer dans nos foyers… où les prendrions-nous? Vous avez incendié nos maisons et égorgé nos femmes et nos enfants. Vous voudriez maintenant avoir nos récoltes et nos armes, ce serait assurément le moyen de parvenir au but auquel vous n'avez pu atteindre jusqu'ici.
Hommes égarés ! revenez plutôt de votre erreur : cessez d'être les esclaves de ces êtres pervers qui ont juré la perte entière de la France, et qui vous excitent à vous couper la gorge pour de prétendues liberté et égalité qui ne sont et ne peuvent être que des fantômes…
Réfléchissez un moment, et comparez la malheureuse position de notre patrie avec celle où elle se trouvait en 89, et dites-nous où sont le bonheur et la félicité qu'on nous promettait. Ils sont dégénérés dans les plus grands malheurs. Vous le sentez comme nous, républicains, et nous espérons que bientôt vous vous dégagerez de ces chaînes déshonorantes, et anéantirez cette horde de factieux qui a usurpé une autorité qui n'était pas faite pour elle. C'est alors que nous vous ouvrirons les bras, mais jusque-là recevez notre profession de foi.
Nous vous déclarons, en notre nom et en celui de tous les soldats de notre armée, que nous ne pouvons vous reconnaître ni traiter avec vous, tant que vous nous parlerez d'une république. Nous sommes Français-royalistes, et nous le serons toujours. Vivre et mourir pour notre religion et notre roi, voilà notre devise, prenez-la pour constante. »

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Lenôtre "prend des libertés avec les guillement et (...) mélange les textes".....
Et alors?


:lol:

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

« Venez vous joindre à nous et goûter les douceurs de notre gouvernement que vous méconnaissez ; vous aurez la vie sauve, vous, vos femmes et vos enfants. Comptez sur la loyauté de la promesse du représentant et sur la mienne. »


Ces paroles, comme indiqué plus haut, étaient celles du général Crouzat. Il fut sans doute difficile pour beaucoup de croire en de telles paroles…
Pour mémoire, Crouzat n’était autre que le second de l’un des pires généraux de Turreau : Cordellier. A ce titre, il commanda une colonne, au sein de la 5e division de son supérieur, lors de l’infernale campagne menée dans le bocage au début de l’année 1794.
Son parcours fut semé de massacres et d’incendies : Gonnord, Joué, Chanzeaux, Saint-Lezin…
Sous sa plume, cela donne ceci :
« Nous avons fouillé la forêt de Vezin et celle du Breil-Lambert où nous n’avons trouvé que quelques femmes de brigands cachées ça et là, qui ont été exterminées. »
(Lettre à Turreau, 29 mars 1794)

« J’ai fouillé et brûlé Torfou et Montfaucon […] Il est étonnant combien nous avons encore trouvé à brûler, tant de droite que de gauche, sur notre route. Il semblait que ce pays n’eût pas encore été parcouru par nos colonnes. On a tué au moins une centaine de brigands, tant hommes que femmes, qui se sauvaient de tous côtés. »
(Lettre à Turreau, 7 avril 1794)

Un exemple parmi tant d’autres : Le 29 mars, Crouzat bivouaque à Saint-Aubin ; le jour même, la soldatesque laisse cinq cadavres à la métairie du Bois-Corbeau, près de Tiffauges ; deux femmes : Françoise Baudry, Marie Blouard et les trois enfants de cette dernière, François, Jean-Baptiste et Mathurin. François avait quinze ans, Jean-Baptiste, treize ans et Mathurin, deux ans…

Crouzat est honoré d’une rue à Sérignan.

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Petit retour en arrière. Lenotre écrit ceci :
« C'est alors que Bô imagine de ramener « par le sentiment », ces ennemis qu'on ne peut abattre. Il fait passer au Bocage un avis invitant les Vendéens à rentrer « dans leurs foyers », et à « goûter les douceurs d’un gouvernement qu’ils méconnaissent », leur promettant la vie sauve pour eux, leurs femmes et leurs enfants. »

L’auteur mélange ici la proclamation de Crouzat et celle des agents de la Commission d’agriculture et des arts. Pour la première, Bô a donné son autorisation (même s’il était très sceptique (pour ne pas dire plus) sur la sincérité des Vendéens des environs de Vertou relativement à leur désir de reddition), en revanche, il était complètement étranger à rédaction de la seconde. Ecrit qu’il considérait d’ailleurs comme inutile et dangereux.
La réponse de Couëtus à la proclamation des agents de la Commission d’agriculture et des arts le mit d’ailleurs en rage. A ce sujet, on peut ici rappeler que ce n’est pas une seule mais deux proclamations qui quittèrent le camp rebelle de Saint-Philbert. La première a été retranscrite plus haut, voici la seconde :
« A tous les Français servant contre leur gré la République française.
Frères et amis !
Quoique vous ayez les armes levées contre nous, nous savons que c'est la force qui vous les fait tenir, parce que nous ne doutons pas que nos sentiments ne soient les vôtres. Ceux de vos camarades qui ont déserté des armées républicaines, de ces camarades que vous croyez peut-être morts et qui sont contents et bien portants parmi nous, nous ont instruits, nous ont assuré que vous aviez autant de répugnance qu'eux pour une constitution monstrueuse qui n'enfante que vols, incendies, profanation de ce qu'il y a de plus sacré dans la religion de nos pères, massacre horrible de filles, femmes, vieillards, infirmes et enfant parfaitement libres de tous crimes.
Enlevés du sein de vos familles par des réquisitions inventées par la soi-disant convention nationale, par des réquisitions mille fois plus impérieuses, plus tyranniques, plus cruelles que ne fut jamais le tirage au sort, vous vous trouvez exposés dans les combats à essuyer nos coups meurtriers que nous ne voudrions faire tomber que sur les ennemis de l'autel et du trône.
Ennuyés, comme vous devez l'être, de vivre avec des gens dont la façon de penser est si contraire à la vôtre, vous désirez sans doute trouver un asile parmi nous ; nous vous l'offrons cet asile pour être à lieu de faire éclater avec assurance les sentiments de catholicisme et de royalisme que vous portez dans votre cœur et que vous êtes contraints d'étouffer, vivant avec des républicains… Venez avec confiance vous réunir à nous. Convaincus de la sincérité de vos démarches, nous vous promettons d'avance sûreté pour votre vie et amitié fraternelle pour toujours. »


Comme dit plus haut, la colère de Bô à la lecture de ces deux missives fut grande. Voici les mots qu’il tint vis-à-vis de la proclamation qu’il avait, selon Lenotre, imaginé :
« Vous jugerez par là [à la lecture des deux proclamations de Couëtus] l’effet de la proclamation des agents de la commission »
(Bô au Comité de salut public, 4 juillet 1794)
« Tout me confirme dans mon opinion sur l’inutilité ou même le danger de la proclamation. »
(Bô au Comité de salut public, le 6 juillet 1794)

Pour Bô, au regard des deux brûlots vendéens, l’heure n’était pas aux belles paroles. Ainsi, fustigeant la proclamation des agents de la Commission d’agriculture et des arts, il souhaitait que « l’extermination prompte de ces scélérats » soit ordonnée et ajoutait « je pense qu’il faudrait mettre en marche toutes les colonnes et fondre vigoureusement et promptement sur les brigands ».

Les colonnes allaient se mettre en marche dans leur chasse contre Charette et ses lieutenants. Pour le malheur de la Vendée, un général au passé déjà lourd dans le bocage allait prendre la direction de l’opération : Huché….

Route Napoleon

ABRANTES

Message par Route Napoleon »

Abraca a écrit
J'ai trouvé "Bonaparte" de Castelot, (1 euro !).
Oui, André Castelot, c'est toujours bon.
C'est comme ça que j'ai commencé et je relis toujours avec plaisir.
A un euro, c'est une très bonne affaire...
au-dessus de Canclaux...
J'aime assez ce vrai marquis, Jean-Baptiste de Canclaux, vrai républicain, qui commandait les Bleus, chez moi, en Finistère, en 1792.

On lui doit la victorieuse défense de Nantes de la fin juin 93,
bien racontée dans le tome II de La Vendée Patriote de Ch. L. Chassin...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Bapti ... e_Canclaux
et
http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Nantes

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

La campagne demandée par Bô, comme dit plus haut, allait être menée par le général Huché, alors commandant de la 1ère division à partir de Montaigu.
Petit retour sur le passé proche de l’individu en question :


"Le général qui était ivre et qui, en venant de Cholet, était tombé deux fois de cheval, qui avaient plusieurs contusions à la figure et semblait plein de sang plutôt que de vin, nous dit :
"Vous êtes bien tranquilles ici ; vous ne savez donc pas que je puis vous faire tous brûler dans vos masures ?
-Ah ! général, répliqua mon aïeule, vous n'en auriez pas le courage, quel mal vous avons-nous fait ?
-Quel mal vous m'avez fait…? Mais vous avez l'air d'une religieuse avec vos vêtements noirs et vos mains jointes ?
-Quelle religieuse, reprit-elle, qui a eu douze enfants."
Mon aïeule n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle en sentit l'imprudence, et dans la crainte qu'il ne lui demandât où étaient ses enfants, qui étaient tous proscrits comme royalistes, elle se hâta d'ajouter :
"Vous êtes blessé, général, il faudrait vous faire tirer du sang ?
-Qu'appelez-vous blessé…? Qu'entendez-vous par me tirer du sang ? Apprenez que c'est moi qui en tire aux autres. Je suis boucher… boucher de chair humaine…"
En effet, j'ai appris qu'il avait été boucher. C'était par cette profession qu'il avait préludé aux crimes qu'il a fait commettre. Tous ces mots sont exacts ; j'étais présent à l'entrevue ; je les ai entendus et tous bien retenus. J'en affirme la sincérité entière.

[…]
A peine était-il installé qu'on amena deux pauvres paysans, un père et un fils ; je fus témoins de l'ordre qu'il donna de les mettre à mort tout de suite ; mais ce qui excita le plus mon indignation et même celle de ses satellites, ce fut la défense expresse qu'il fit de les fusiller. Lardez-les, dit-il d'un air féroce, sabrez-les, taillez-les à coups de baïonnette.
On alla exécuter cette ordre barbare, à quelques pas de nous, sur les marches mêmes de la grande porte de l'église, vis-à-vis la maison. Les bourreaux chargés de cet affreux supplice étaient affligés eux-mêmes d'avoir à obéir. Après quelques instants, ils vinrent dire au général en ma présence, que les deux victimes souffraient des douleurs atroces, qu'ils se débattaient contre la mort, qu'ils ne pouvaient plus résister à la vue de leurs angoisses, du sang qu'ils répandaient, des cris déchirants qu'ils faisaient entendre, enfin ils demandèrent la permission de les achever à coups de pistolet. "Gardez-vous en bien, reprit le cannibale, enfoncez-leur vos sabres jusqu'à la garde, dans le corps, taillez et retaillez."

[…]
Les exécuteurs obéirent et revinrent après le supplice. Ils avaient été si affectés des coups affreux qu'ils venaient de porter, du sang qu'ils avaient répandu, enfin de la boucherie qu'ils avaient faite, que leur estomac se souleva et qu'ils vomirent tout ce qu'ils avaient bu et mangé…"
(Une famille vendéenne pendant la grande guerre (1793-1795), Boutillier de Saint-André)

Le lendemain, Huché allait couvrir les abords de Mortagne de sang et de flammes, tout particulièrement à la Gaubretière.


Peut de temps après, Huché fut mis en état d'arrestation par le Comité de surveillance de Luçon pour avoir ravagé les campagnes patriotes de la plaine vendéenne. Voici ce qu'il écrivait à la Convention le 24 avril 1794 :

"Prévenu, à ce qu'on m'a dit, de 52 chefs d'accusation, je ne m'en effraie pas plus que de 52 000 ; je n'ai ni blanchi ni rougi depuis et avant mon arrestation ; la pureté seule de mes sentiments a exigé de moi cette fermeté, et c'est par une suite d'elle-même, que je demande à la Convention nationale d'ordonner mon transport à Paris, où sont déjà transférés mes conspirateurs ; un retard plus long, citoyens représentants, nuirait à la chose publique et préjudicierait à la poursuite d'un petit nombre de scélérats épars, que je me ferai, comme j'ai fait, devoir et plaisir de suivre, poursuivre et exterminer.
Ma seule captivité est l'ouvrage de l'égoïsme, et de l'aristocratie des conspirateurs vendéens luçonnais, et, sa seule cause, l'exactitude impartiale à mes ordres d'incendier et d'exterminer les brigands.
Vive ! vive la République ! Salut et fraternité."


Transféré à Paris, il y fut reconnu innocent et renvoyé à l'armée de L'ouest...
Sur le chemin de la capitale, il fanfaronnait sur ses crimes. Témoignage Jean-Antoine Gallet, administrateur du département de la Vendée, qui dîna auprès de lui à Niort :

"Il avançait entre autres forfaits que les officiers municipaux d'une commune de la Loire-Inférieure, allant au devant de lui pour le recevoir, revêtus de leurs écharpes, au nombre d'une vingtaine, il les avait fait fusiller les uns après les autres et que, de suite, les représentants Hentz et Francastel étant arrivés en cette commune, il fut au-devant d'eux et leur dit : Venez que je vous régale d'une fricassée humaine que je viens de faire !"

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

C’est donc à un tel homme qu’est confiée l’opération projetée par Bô. Le boucher Huché, même si l’on n’est plus au temps des colonnes infernales, n’a pas oublié de quelque manière il sillonnait la Vendée quelques mois plus tôt…

Le général Boussard au Comité de salut public (22 juillet 1794) :
« Je m'appliquais à rétablir l'ordre et la discipline parmi les troupes, lorsqu'une colonne sortie de Montaigu, sous les ordres du général Huché, pour se porter à la Besillère près Legé, vient de faire la guerre en pillant, brûlant et égorgeant. »

Rapport de Motay, maire ; Durand, Vinet, officiers municipaux de la commune de Sainte-Cécile ; et Pinochon, maire de la commune des Essarts aux représentant Ingrand (23 juillet 1794) :
« On s'est porté sur Vieillevigne et de là sur Roche-Servière. Les plaignants ont remarqué sur leur passage une vingtaine d'individus des deux sexes pris à leur ouvrage et tués sur le chemin, sans compter ceux que les tirailleurs tuaient à droite et à gauche, au mépris des proclamations dont ils étaient porteurs, et sans doute par les ordres de Huché ; car, ayant observé au général Ferrand que la proclamation des agents de la commission d'agriculture et des arts invitait à respecter les personnes qui n'étaient pas armées, et que celle du général en chef en faisait un devoir aux soldats, le général Ferrand répondit que cela était vrai ; que la colonne s'était bien comportée tant qu'elle avait été sous ses ordres ; qu'il voyait bien que cela allait se passer fort mal, mais qu'il ne pouvait pas l'empêcher, n'ayant plus le commandement.
Le 17, à quatre heures du matin, on se met en marche, on arrive au village de la Besillère, commune de Legé, où l'on s'arrête quatre à cinq heures. Tous les hommes et les femmes même, trouvés sans armes dans les champs, occupés à leurs ouvrages, y sont égorgés et fusillés. Le village est entièrement incendié. Deux pièces de terre ensemencées en froment sont livrées aux flammes. On va bivouaquer dans les Landes du Grand-Luc ; on ne rencontre qu'un homme et une femme fuyant, ils sont fusillés.
Le 18, on se porte au bourg de Saligny où l'on ne trouve personne. On se rend aux Landes des Jouinaux ; un village voisin de Saligny est incendié, des moutons sont brûlés dans leurs toits ; on entend tirer beaucoup de coups de fusil à droite et a. gauche. On se porte au bourg de Saint-Denis-la-Chevasse, on n'y trouve personne ; Huché y fait mettre le feu, ainsi qu'aux métairies qui l'environnent.
Le 19, on campe dans les Landes de la Marquière près Boulogne. Plusieurs cultivateurs trouvés caché ; et sans armes, les uns en chemise, les autres en gilet, presque tous à leurs travaux, sont amenés au général Huché et fusillés sur-le-champ par ses ordres. Le général Ferrand, témoin de ces massacres, fait des représentations à Huché qui répond : Je le veux, moi ; cependant plusieurs femmes et deux hommes seulement furent épargnés.
Le 20, on passe par le village de l'Orsière, où un homme et une femme sont tués dans leur maison ; on se rend au Poiré où l'on rencontre les brigands. Ceux qui escortaient vingt-cinq voitures chargées de grains, farines et effets sont tués. Soixante quatre femmes et enfants sont conduits à Palluau et mis en liberté par le général Ferrand.
Le 21, les plaignants ont quitté la colonne et se sont rendus à Luçon avec le général Ferrand. Ils ont remarqué que depuis Montaigu jusqu'à Palluau, on a horriblement pillé, et que les bestiaux ont été enlevés par ordre de Huché. »


Rapport du Comité de surveillance de Fontenay-le-Peuple au Comité de salut public (24 juillet 1794) :
« C’est de ce moment [la prise de commandement par Huché] que le pillage et le massacre commencèrent. Rien ne fut épargné : vieillards, femmes et enfants sans armes, occupés à travailler dans les champs ou dans leurs maisons, furent massacrés impitoyablement.
Le général Ferrand, voulant par ses observations empêcher de semblables atrocités, le général Hucher lui répondit : Je le veux, moi. Partout où passa cette colonne commandée par le général Huchet, depuis Montaigu jusqu’à Palluau, tout a été pillé d’une manière horrible, et le bétail a été entièrement enlevé.
Une lettre, écrite par un des agents de la Commission à un de ses amis à Fontenay-le-Peuple, retrace d’une manière effrayante les horreurs commises par les ordres et sous les yeux du général Huchet ; il y est peint comme un monstre altéré de sang et qui ne respire que le carnage, enfin comme un homme capable de tous les crimes. »

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Drouet Cyril a écrit :Charette, qu'on se le dise, ne prend qu'un seul "r". A ne pas confondre avec l'autre charrette, celle de la fameuse devise du Roi de la Vendée : "Tant qu'une roue restera, la charrette roulera !" :)
http://digital.library.mcgill.ca/napole ... B07311.jpg

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Joker
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Une créole, agent secret des Vendéens.

Message par Joker »

GUERRE DE VENDEE
UNE JOLIE CREOLE, AGENT SECRET DES VENDEENS, NEGOCIE LA PAIX DE LA JAUNAIE (17 février 1795)

Marie-Gabrielle Chambon était née en 1742 à Saint-Domingue. A dix-huit ans, après le décès de ses parents, elle s’était trouvée à la tête d’importantes plantations de cannes à sucre, dont elle s’était mise elle-même à diriger l’exploitation. Elle épousa en 1779 l’un de ses cousins, Jean-Baptiste Gasnier de l’Epinay (1738-1793), capitaine de navires. La révolte des Noirs obligea le couple et leurs cinq enfants à s’embarquer sur le dernier navire en partance pour Nantes, avec la seule servante qui leur était restée fidèle, Honorine – plus familièrement Lorine- qui emportait sous ses jupes une arme singulière : une hache d’abordage, souvenir de voyage du père de sa maîtresse ; une hache d’abordage dont elle ne va bientôt plus se séparer.
Monsieur Gasnier mourut peu de semaines après leur arrivée à Nantes, au mois de mars 1793. L’un des deux fils avait rejoint l’armée de Charette –où il sera tué quelques jours plus tard- l’autre étant retourné à Saint-Domingue –il y sera massacré-, et Madame Gasnier, ses trois filles en bas âge et Lorine se retrouvèrent seules dans une ville en pleine tragédie.
Au mois d’octobre parut Jean-Baptiste Carrier (1756-1794), s’entourant rapidement d’individus louches, dont un certain Jean-Jacques Goullin (1756-1797), qui dominait le Comité révolutionnaire. Une compagnie répressive, fondée par les deux hommes, dont les membres, appelés « les Marats » reçurent tous les droits, tous les pouvoirs. Madame Gasnier s’était installée dans une belle demeure formant l’angle de la rue Félix (aujourd’hui cours Henri IV) et de la rue Pigalle (rue Clémenceau actuelle). Goullin habitait la maison voisine. Il remarqua la créole, la trouva suspecte sans effort, et, une nuit, accompagné des « Marats » s’en vint frapper à sa porte. Avec un étonnement que l’on peut deviner, ils furent accueillis ar une Antillaise armée d’une hache d’abordage, qui prononçait des paroles incompréhensibles en roulant des yeux féroces ! Elle ne réussit pas, bien sûr, à leur faire peur ! … Et Madame Gasnier parut, s’étonna doucement de cette visite à une heure aussi tardive, demanda des explications que l’on négligea évidemment de lui fournir. Elle n’y prit garde. Elle était gaie, souriante. Elle proposa de s’asseoir et, pourquoi pas, de se désaltérer. Lorine ayant –provisoirement – abandonné son arme, était déjà à la cave à la recherche de bonnes bouteilles.
Goullin et ses « Marats », surpris par une telle réception (ils n’y étaient certes pas habitués !), acceptèrent l’invitation de « l’Américaine », comme on la nommait dans le quartier. Ils en profitèrent si bien qu’ils s’endormirent à table, et Lorine n’eut plus qu’à les coucher sur des matelas qu’elle avait disposés dans la salle à manger. Ils se réveillèrent fort tardivement le lendemain et s’empressèrent de quitter les lieux, très penauds de l’aventure. Mais Goullin se reprit vite : il revint le soir même et arrêta son « hôtesse » sous l’inculpation « d’avoir détourné de leurs devoirs les serviteurs de la République ».
Restée seule avec les enfants, Lorine montre un étonnant courage. La voici multipliant les démarches auprès d’importants personnages, parlementant, plaisantant quand il le faut, criant aussi … et usant de singuliers arguments. Ainsi, un jour, Goullin voit soudain entrer dans son bureau Lorine, qui a réussi à tromper la vigilance des gardes du corps. Elle a caché sous ses jupes sa hache d’abordage, qu’elle brandit au nez du farouche révolutionnaire Celui-ci, pris d’une peur panique, et n’ayant d’arme à sa portée, n’ose appeler à l’aide, et s’empresse de signer la grâce de Madame Gasnier !
Goullin, être chétif et faible, qui effrayait les Nantais, Goullin était un lâche : une heure plus tard, il faisait incarcérer la courageuse Antillaise et ses jeunes protégés. Toutefois, les pleurs des enfants émurent l’un des soldats chargés de les garder. Il en référa à son chef, Bouthelier, bon et loyal, qui avait néanmoins conservé à quelque crédit auprès du Comité révolutionnaire et qui parvint à faire relâcher Madame Gasnier, ses enfants, et sa brave Lorine.

UN BON DEJEUNER, DU VIN, DES CIGARES : LA PAIX EST EN VUE.
Mais il fallait se cacher. On se réfugia dans une maison de la place des Agriculteurs (de nos jours place Viarme), dans le faubourg nord-ouest de la ville. Cette place, Jacques Cathelineau (1759-1793), le voiturier, chef de la Grande Armée Catholique et Royale, y avait été mortellement blessé en combattant. François Athanase Charette de La Contrie (1763-1796) y sera fusillé. La maison qui abrita Madame Gasnier existait encore au début des années 1970, petite, avec d’étroites fenêtres derrière lesquelles Lorine, sa hache d’abordage auprès d’elle, guettait constamment, craignant les recherches des « Marats ». La nuit seulement, Madame Gasnier sortait et se dirigeait rapidement là-bas, vers la Loire, à l’Entrepôt, où Carrier et ses acolytes emprisonnaient les condamnés à la noyade. L’on sait que les enfants n’étaient pas hélas exclus de ces massacres (trois cents environ, estime-t-on, périrent ainsi). Cependant, quelques geôliers, touchés par leurs pleurs et leur état d’épuisement, consentaient, la nuit en général, que certains fussent confiés à des personnes secourables que Madame Gasnier, principalement, rassemblait à cet effet. Près de deux cents enfants échappèrent ainsi à une mort affreuse.
Sur la place de la Petite-Hollande, à Nantes, entre les bras de la Loire maintenant comblés, se trouve encore un magnifique hôtel, construit en 1740 pour Nicolas Perrée du Coudray de la Villestreux (1690-1766), riche colon de Saint-Domingue et riche armateur. Là s’était installé Carrier. Le fleuve coulait à ses pieds, cette Loire qui lui était si utile. Mais il avait aussi d’autres moyens d’épuration : la guillotine, devant la prison du Bouffay, le fusil, dans les carrières de Gigant, à l’ouest de la ville. Lorsqu’il quittera son poste, au début de l’année 1794, rappelé à Paris, puis à son tour –enfin- condamné et exécuté, il laissera plusieurs milliers de morts, « je suis fâché d’avoir été si doux », déclara-t-il à Goullin lors de son joyeux dîner d’adieu.
Carrier s’en est allé, mais l’hôtel de la Villestreux continue d’être occupé par les représentants de la Convention qui lui succèdent ; car si la Terreur a maintenant pris fin, la Guerre de Vendée se poursuit, et les troupes de Charette ne cessent de menacer la ville.
C’est alors que reparaît Madame Gasnier. Elle ose maintenant sortir de sa retraite. Par l’intermédiaire d’une famille amie, elle est rentrée en relation avec Marie-Anne Charette de La Contrie (1757-1809), la sœur du général. Elle a vu tant de malheurs et tant de crimes qu’elle ne peut imaginer que cette guerre fratricide n’ait une fin. Elle va concevoir un plan singulier …
Les Représentants et leur suite occupent seulement une partie de premier étage de l’hôtel de la Villestreux, qui est de proportion imposante. Madame Gasnier a appris qu’un appartement contigu à celui des Représentants est vacant. Elle réussit, tout simplement, à le louer et à y emménage bientôt avec son « valet de chambre » - un ancien magistrat de la Cour des Comptes de Bretagne, Louis Bureau de la Batardière (° ? - +1808), et sa « cuisinière »- Marie-Anne Charette -, ses trois enfants, et Lorine, bien sûr. Elle ne sait pas exactement ce qu’elle fera, mais elle suppose déjà que ce particulier voisinage avec les révolutionnaires, loin de l’exposer à une nouvelle arrestation, va, au contraire, la servir ; servir plutôt la cause de la Vendée. Une simple cloison sépare son boudoir du grand bureau des Représentants. Elle peut écouter leurs conversations. La fenêtre de cette même pièce fait suite à leur balcon.
Depuis Carrier, les Représentants se sont succédé à un rythme rapide. Albert Ruelle (1754-1805) vient d’arriver, porteur de directives de la Convention, qui semble vouloir mettre fin à la révolte par des moyens accrus. Mais Ruelle est un esprit lucide. Il sait que l’on ne doit rien brusquer. Depuis Carrier, d’ailleurs, l’image du Représentant sanguinaire et grossier a disparu, et Ruelle est un honnête homme, courtois et humain dans la mesure du possible. On se croise entre voisins, car l’escalier et le palier sont communs. L’on se sourit, puis l’on se parle, les enfants forment le lien habituel. Et puis, il y a le valet de chambre du Représentant qui se trouve de solides affinités avec Lorine…
Un jour, Madame Gasnier, reprenant l’arme toute pacifique dont elle s’était déjà servie, invita Ruelle à souper. Celui-ci s’empressa d’accepter, et l’habitude fut prise : tous les mardis, le Représentant retrouvait, avec un plaisir non dissimulé, une chaude atmosphère qui lui faisait estimer fort agréable, en somme, sa mission de Nantes. De quoi s’entretenait-on ? De tout, bien sûr, mais principalement de la guerre et de Charette que l’on ne pouvait réussir à vaincre… Il venait d’être victorieux encore, à La Houllière, à Frétigné, dans les Mauges, aux Moutiers, près de Pornic…
Ce soir-là, 4 décembre 1794, il y avait là à souper, outre Ruelle, Jean-Baptiste Camille de Canclaux (1740-1817), ci-devant marquis et présentement redevenu général en chef de l’Armée de l’Ouest. Au dessert, la bonne chère et les bons vins aidant, les Républicains étaient parvenus au point où l’on est prêt à tout comprendre, tout admettre ; tout, ou presque tout… Madame Gasnier alors, bravement, attaqua. Elle parla de la guerre, de ses horreurs, de la volonté de paix que la Convention semblait manifester. Et pourquoi ne pas imaginer que Charette ait cette même volonté ? Oui, pourquoi ? Ruelle et Canclaux acceptèrent d’autant mieux cette hypothèse que Lorine venait de servir une délicieuse eau-de vie… Se rencontrer ? Mais comment ? Aucun contact n’a pu être établi entre les deux parties. Alors, Madame Gasnier, qui avait gardé la tête froide, s’enhardit encore. Et comme Ruelle, après un aussi excellent repas, exprimait le désir de féliciter la cuisinière, la courageuse femme avoua tout net que cette cuisinière n’était autre que Marie-Anne Charette …
D’un bond, Canclaux s’était levé, en proie à une grande fureur. Ruelle, plus calme, resta assis, mais s’étouffa dans son cigare, tandis que Lorine s’empressait de remplir à nouveau les verres … Il y eut un long et pénible silence, troublé seulement par les lourdes exclamations du général, mais Madame Gasnier ne se démonta pas, et reprit … Pourquoi Marie-Anne ne se rendrait-elle pas près de son frère pour provoquer de salutaires négociations ? … Ruelle s’étant levé à son tour, marcha de longues minutes au travers de la pièce et, vaincu par tant d’audace et d’habileté, accepta …

LA PAIX DE LA JAUNAIE EST SIGNEE !
Cinq jours plus tard, Marie-Anne rejoignait son frère à son quartier général de Belleville, non loin de la Roche-sur-Yon. Madame Gasnier, Bureau de la Batardière et un officier républicain, Jean-Baptiste Bertrand-Geslin (1770-1843), l’accompagnaient. Charette, après beaucoup d’hésitations, consentit à l’ouverture de négociations, et le 26 février 1795, ce fut, à Nantes, un extraordinaire spectacle.
Les Républicains et les Royalistes, qui s’étaient rencontrés pendant plusieurs jours au château de la Jaunaie, aux portes de la ville, étaient parvenus à un accord sur les points principaux : rétablissement du culte et abandon de la conscription, les deux causes essentielles du soulèvement. En contrepartie, Charette promit-il la reconnaissance de la République en exigeant que le petit roi Louis XVII, prisonnier au Temple, lui fût confié ? De nombreux points de ce qu’on l’on nomme « le traité de la Jaunaie » demeurent obscurs. Néanmoins une paix était signée. Alors, pour la marquer d’éclatante façon, on prit une décision qui, peu de temps plus tôt, eût pu paraître le comble de l’invraisemblance : l’entrée en commun, et en cortège, dans la ville de Nantes.
Oui, ce fut un extraordinaire spectacle. Il était quatre heures quand, au son des cloches et des salves d’artillerie, on pénètre dans la cité. Charette venait en tête, ayant Canclaux à sa droite. Monté sur un magnifique alezan caparaçonné, il était ceint d’une large écharpe blanche à fleurs de lys et coiffé d’un chapeau à la Henri IV, surmonté donc du traditionnel panache blanc. Derrière, s’avançaient, mêlés, les chefs des deux armées, puis les cavaliers royalistes, étendards blancs déployés, et les grenadiers précédant une musique militaire. Suivaient trois carrosses à bonnets rouges transportant les négociateurs. La cavalerie républicaine fermait la marche. La foule était innombrable et ne cessait de crier, de hurler sa joie.
Le cortège, après avoir traversé les ponts de la Loire, parcourut la plupart des rues et des quais de la ville, même ceux de l’horreur des noyades, du côté de l’Entrepôt. Puis il passa devant la prison du Bouffay où, encore quelques semaines auparavant, se dressait la guillotine. Là, Charette s’arrêta, et retirant lentement son chapeau, salua d’un geste large. Et, devant la foule stupéfaite, Canclaux et ses officiers l’imitèrent. Les acclamations avaient cessé. Il y eut un long, très long silence… Soudain, Charette sembla vouloir fuir, puis retint sa monture. Et le défilé s’ébranla à nouveau, pour se disloquer devant l’hôtel de la Villestreux. Madame Gasnier, pleurant d’émotion, était descendue pour accueillir Charette. Et Lorine, à la fenêtre, brandissait sa hache d’abordage en signe de joie …

CHARETTE COMMANDE DE LA TÊTE LE PELOTON D’EXECUTION.
Le soir, l’enthousiasme fut à son comble. On dansa chez le Représentant. On dansa le lendemain au théâtre Graslin, où Charette parut et fut acclamé. Deux jours et deux nuits de folie et d’oubli. Et quatre mois plus tard …
Quatre mois plus tard … Pour le moment tout allait bien, dans cette euphorie qui caractérise souvent les bonheurs précaires. Madame Gasnier, l’instigatrice de la paix revenue –chacun maintenant le savait-, Madame Gasnier devint très populaire. Fréquemment, la foule s’amassait devant ses fenêtres et l’acclamait. Charette, qui n’avait cessé de se montrer soucieux et mal à l’aise, Charette, la fête terminée, avait regagné Belleville, mais à Nantes, les Vendéens, les anciens « brigands », jouissant de leur incroyable aventure, se promenaient librement dans la ville, sur « la Fosse » et rue Crébillon principalement, chapelet à la ceinture, l’image du Sacré-Cœur sur la poitrine, et chantant des cantiques.
Quatre mois plus tard … Soudain, le 20 juin, la nouvelle de la mort de Louis XVII au Temple parvient à Belleville. Or, le petit roi était déjà très malade au moment de la réunion de la Jaunaie, ce qui avait été soigneusement caché aux Vendéens. Charette accuse ses adversaires de duplicité et ordonne la reprise d’une lutte qui va devenir plus que jamais sans merci. Et le bonheur de Madame Gasnier est fini, irrémédiablement.
Charette, après des poursuites douloureuses, fut capturé, amené à Angers et, par la Loire, ramené à Nantes. Et le 27 mars 1796, jour de Pâques, un peu plus d’une année seulement après son entrée triomphale, on lui fit parcourir par dérision, à pied, rues et quais de la ville. Et cela pendant trois heures. Précédé de quatre musiques et de cinquante tambours, d’un détachement d’un régiment d’artillerie et de cavalerie, et de l’état-major de l’armée républicaine – Canclaux s’était cependant abstenu- il avançait, indifférent et calme, parlant parfois aux gendarmes qui l’entouraient… Madame Gasnier et Marie-Anne suivaient de loin le lamentable défilé, qui montait maintenant la rue Jean-Jacques Rousseau jusque devant le théâtre Graslin. Là, il y eut une pause, et une musique joua tranquillement un morceau de son répertoire. Charette attendait, le regard tourné vers l’ouest, où déclinait le soleil. Partout, la foule était considérable. Le mercredi, ce même cortège conduisait Charette au lieu de son exécution, près du mur d’un paisible jardin de la place des Agriculteurs (actuelle place Viarme, on l’a vu). Il avait été condamné trois heures avant. Il commanda, d’une inclinaison de tête, le tir du peloton.
La mort du chef Vendéen fit de Madame Gasnier une vieille dame. Anéanti son beau rêve, anéanties sa force et sa joie. Elle dut quitter l’Hôtel de la Villestreux, où l’on feignait maintenant de l’ignorer et s’aperçut très vite qu’il lui fallait s’enfuir si elle ne voulait retourner en cette prison de l’ancien couvent du Bon Pasteur, qu’elle avait connu trois ans auparavant. Laissant ses enfants à la garde d’une amie, elle partit secrètement, une nuit, pour Paris, emmenant Lorine. Elle réussit à déjouer les embûches des policiers lancés à sa poursuite et gagna l’Angleterre, où elle vécut jusqu’à la Restauration.
Alors, seulement, elle rentra à Nantes. Elle y reprit son action. Elle n’avait plus à essayer d’arrêter une guerre affreuse, mais elle voulait essayer de secourir les survivants. Plus de trente mille veuves et quelque cent cinquante mille blessés et orphelins se trouvaient dans un total dénuement et tant et tant d’anciens insurgés étaient dans la misère. Cela était scandaleux, elle voulait le faire savoir au roi. Elle était indignée que Louis XVIII eût décerné au général Louis-Marie Turreau de Garambouville (1756-1816) le massacreur, le responsable des Colonnes Infernales de début 1794 et au général Jean-Pierre Travot (1767-1836), qui avait arrêté Charette, la croix de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis ; tandis que le général Gabriel-Marie Joseph d’Hédouville (1756-1825), le vainqueur du général chouan Georges de Cadoudal (1771-1804) avait été fait pair de France !
Charles X venait de succéder à son frère. Il se montrera moins ingrat, moins oublieux peut-être. Et puis, elle l’avait rencontré plusieurs fois, réfugié en Angleterre. Il n’y avait aucune raison qu’il ne la reçût point. Elle emprunta l’argent nécessaire et se rendit à Paris. Elle avait quatre-vingt-trois ans, mais avait gardé toute la vivacité, son indépendance et son courage, et aussi son franc-parler. Elle parvint aux Tuileries, mais elle n’avait pas de lettre d’introduction. Son arrivée fit quelque sensation, l’on s’en doute. Lorine, très heureusement, était restée à Nantes. Elle parlementa avec un factionnaire, avec un autre, un troisième enfin, absolument stupéfaits devant cette très vieille dame qui prétendait voir le roi parce qu’elle l’avait rencontré en Angleterre : « Oui, mes petits, insistait-elle, je veux voir le roi, et je le verrai ! ». Un chambellan de la chambre du roi, Louis de Charlat, passait. Il a raconté la scène. Jeune officier républicain, il avait défilé à Nantes. Il s’approcha et reconnut Madame Gasnier. Il la fit entrer au palais : « Je veux voir le roi, répétait-elle, je veux voir le roi. »
LA RENCONTRE DE « BONBLANC » ET DE MADAME GASNIER.
Et elle le vit. Introduite auprès du souverain, celui-ci se souvint parfaitement d’elle. Et ici se place une histoire amusante : elle se mit soudain à appeler le roi « Bonblanc ». Charles X, fort étonné, on le comprend, répéta interrogativement : « Bonblanc ? ». Et Madame Gasnier d’expliquer qu’elle le nommait ainsi en son for intérieur en Angleterre, et que « Bonblanc » n’avait aucun rapport avec sa qualité de « blanc », par rapport à « bleu » -républicain-. Non, elle l’avait trouvé fort pâle, alors « blanc », tout simplement : « Cela n’a pas beaucoup changé, précisa-t-elle, vous ne faites pas assez d’exercice. »
Le roi se mit à rire, et la conversation s’engagea. Madame Gasnier indiqua le but de sa démarche, s’indigna, montra une liste impressionnante de noms d’anciens combattants, de veuves, d’orphelins dans la misère. Il fallait les secourir, les sauver. Charles X promit, et madame Gasnier se retira après avoir lancé un sonore « Au revoir, Bonblanc ! » qui conduisit au bord de l’évanouissement l’huissier chargé de la reconduire. Elle n’avait pas osé parler de la triste situation dans laquelle elle se débattait.
Rentrée à Nantes, elle reçut, quelques jours plus tard, le portrait du roi, ce qui lui fit infiniment plaisir, mais n’améliora pas ses finances !
L’on pouvait encore voir il y a peu d’années, boulevard Delorme (boulevard Guis’thau de nos jours), à l’angle de la rue Bertrand-Geslin (l’officier républicain ayant accompagné Madame Gasnier près de Charette, et devenu maire de Nantes), l’on pouvait voir une humble maison, avant que des démolisseurs « promoteurs » n’aient achevé de bannir l’histoire de ce lieu ; une simple maison, mais belle de son histoire passée. Une fenêtre au premier étage : c’est de là que Madame Gasnier, dans son fauteuil, regarda avidement une dernière fois l’animation de la vie avant de s’éteindre, le 6 juin 1834, à quatre-vingt-trois ans d’âge.
Lorine, à ses côtés, bien vieille elle aussi, n’avait pas pu hélas se servir de sa hache d’abordage pour défendre sa maîtresse contre la mort …

D’après Jacques-Philippe CHAMPAGNAC. (Historia)
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

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