Le jour ou Napoléon a refusé de s'évader de Sainte Hélène.

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Joker

Message par Joker »

A ce propos, mon cher Bruno, il me semble me souvenir que vous aviez été consulté par Antoine de Caunes lors de l'élaboration du synopsis de son film "Monsieur N".
La thèse de l'évasion étant effectivement liée à celle de la substitution du corps.
Pouvez-vous me confirmer l'exactitude de cela ou l'infirmer le cas échéant ?

Ce film est à mon sens l'un des plus remarquables qui ait été consacré à l'Empereur.
Le rêve qu'il distille ne peut que toucher une fibre sensible chez tout napoléonien qui se respecte.
Mais il est hélas plus proche de l'uchronie que de la réalité...
Christophe

Sainte-Hélène en ballon...

Message par Christophe »

[aligner]J’ai découvert récemment un article paru dans la « Revue de l’Institut Napoléon » de 1938 (n°2, 2ème trimestre). Rédigé par un certain Joseph Duhem, il porte le titre suivant : « Le Ballon incendiaire de Moscou en 1812 ». La majeure partie de cet intéressant article concerne les projets non-aboutis et autres moyens d’incendie de la ville de Moscou préparés par les Russes, lors de l’entrée de Napoléon dans cette ville, en septembre 1812.[b Mais au début de son écrit, Duhem fait état « d’une romanesque entreprise projetée en 1816 par de fanatiques admirateurs de Napoléon ». L’histoire a lieu au Brésil, et l’auteur nous précise que c’est grâce au conservateur du Museu Paulista [à Sao Paul] qu’il a pris connaissance des faits suivants : « Des Français et des Brésiliens établis à Pernambuc [Etat de Pernambouc, dont Recife est la capitale], imaginèrent d’armer dans ce port un bateau capable de porter une petite montgolfière jusqu’aux abords du rocher de Sainte-Hélène. Là, de courageux aéronautes auraient fait descendre le ballon sur Longwood, et l’auraient ensuite ramené au navire, après avoir enlevé l’Empereur. Le chef de la conspiration était Antonio Carlos de Andrade, si connu pour la part qu’il a prise aux événements de 1822, et frère lui-même de ce José Bonifacio de Andrade que les Brésiliens nomment le patriarche de leur indépendance. La légende du ballon de Sainte-Hélène subsiste encore au Brésil, et le souvenir en est vivace chez les descendants des Andrade. » [/b]

Joseph Duhem laisse entendre que c’est une absence de confidentialité parmi les réfugiés français qui fit échouer ce projet. Mais était-il réalisable ? On peut en douter par la surveillance particulière qu’exerçaient les Anglais sur Napoléon, par les deux navires britanniques tournant en permanence, et en sens inverse, autour de l’île, mais aussi par les conditions atmosphériques aléatoires (courants marins et ascensionnels), que la technologie de l’époque ne permettait ni de prévoir, ni de maîtriser. Enfin, que seraient-ils advenus des compagnons de captivité de l’Empereur ? N’auraient-ils pas été soumis à un traitement difficile en représailles de l’évasion de Napoléon dans les airs ?
[/aligner]
Demi-solde

Message par Demi-solde »

Christophe a écrit :Joseph Duhem laisse entendre que c’est une absence de confidentialité parmi les réfugiés français qui fit échouer ce projet. Mais était-il réalisable ?
Absolument pas réalisable. A mon avis en tout cas. Ni même simplement imaginable en 1816.

Déjà, faire décoller un ballon (charlière, rozière ou montgolfière) du pont d’un voilier en pleine mer, qui tangue et qui gîte sur la houle australe, enserré dans la mature, les voiles et les cordages omniprésents me semble très délicat. Pour mémoire, le ballon de Fleurus mesurait 9 mètres de diamètre. Sauf à remorquer une barge… Sans compter que le gonflage nécessite du feu et/ou du gaz (hydrogène à l’époque).

Si on y ajoute les conditions atmosphériques aléatoires et subies, au milieu de l’Atlantique Sud qui ne vont pas faciliter le calcul de la trajectoire pour tenter d’atteindre Longwood… Car on ne choisit pas grand-chose à l’époque ; le point de décollage en fonction de la force et de la trajectoire du vent, à la rigueur la vitesse ascensionnelle et donc une élongation possible mais à part cela… Rien. Une aigrette de pissenlit dans les bras d’Éole.

Surtout que la géographie de l’île crée des conditions aérologiques particulières : les falaises de Sainte-Hélène engendrent des ascendances dynamiques assez costaudes et derrière des rouleaux scélérats. Il faut prendre en compte également le paysage tourmenté et montagneux de l’île ; on n’est pas au milieu du bassin parisien. La technologie rudimentaire des aérostats de l’époque ne permet pas de jongler avec l'altitude et les reliefs…

La probabilité de poser dur ou de se vacher est bien plus élevée que celle d'un poser sain sur la DZ de Longwood.

Si toutefois le ballon arrive par hasard à se poser à Longwood intact ou presque, à charger fissa son impérial passager sans que les Anglais ne réagissent, encore faut-il redécoller… Mais comment ? Car ce n’est pas un vol que doit effectuer le ballon d’évasion, mais bien deux, avec deux décollages et deux descentes. Un deuxième décollage signifie du combustible pour réchauffer le ballon, donc un stock de bois à embarquer dès le départ (donc un ballon plus gros), ou à Sainte-Hélène (donc des préparatifs propres à attirer l’attention des Anglais). A moins de se servir d’une charlière, mais là, pour le coup, il faut produire du gaz à Sainte-Hélène pour regonfler le ballon…

Puis, et alors là ça tient du miracle, réussir, après un nouveau vol hasardeux et ballotté, à se reposer sur le pont du bateau-mère… Bateau-mère qui aura dans le même temps fait le demi-tour de Sainte-Hélène pour aller se positionner sous le vent de l’île. Bin oui, un ballon ne remonte pas au vent. Il file avec le vent, à la vitesse du vent. Alors que le navire, même au vent portant, n’avance que très lentement, bien moins vite que le vent, avec une route bien plus longue que la route directe du ballon. Les multicoques aujourd’hui avancent plus vite que le vent, mais à l’époque… Niet.

Du coup, le ballon ne peut se permettre de réaliser juste un touch-and-go sur Longwood pour prendre au vol l’Aigle, de peur d’être bien en avance au point de rendez-vous sous le vent de Sainte-Hélène… Il doit se poser longuement. Mais très discrètement… Le temps que le navire trace son sillage. Le ballon pourra alors redécoller, lorsque le navire sera arrivé à son nouveau poste. A moins d’utiliser deux bateaux, un au vent de l’île pour le décollage, un autre sous le vent pour l’appontage. Tout cela, bien évidemment, sans que les soldats à terre ni les navires britanniques en mer ne s’en aperçoivent… comment dire…

Et enfin, appontage, appontage... Comment poser un ballon de 9 m de diamètre sur un voilier ? Appontage ? Amerrissage, oui. Napoléon savait-il nager ?

:salut:
Albertuk

Message par Albertuk »

Excellent Demi-Solde :fou:

De plus il aurait fallu "enlever" Napoléon de force car il se refusait à tenter toute évasion: son principe était que les Anglais le détenaient de façon illégale et immorale et que, lui Empereur, ne s'évaderait pas comme un "aventurier" (c'était son mot) mais ne sortirait que par la grande porte et avec les honneurs dus à son rang de souverain déchu. C'est ce qui s'est finalement passé, en 1840.

:salut:
Joker

Message par Joker »

De plus il aurait fallu "enlever" Napoléon de force car il se refusait à tenter toute évasion
Effectivement !
J'abonde dans votre sens et je pense personnellement qu'il n'y a même jamais songé sérieusement.
Il ne pouvait admettre de déchoir à son rang en courant les risques inhérents à une évasion qui, si minutieusement préparée soit-elle, reste toujours aléatoire.
C'est en empereur qu'il entendait être traité et c'est sa légende qu'il entendait préserver, fallut-il pour cela endosser le rôle de martyr jusqu'au bout.
Bastet

Message par Bastet »

Rien n'autorise à dire que la préservation de sa légende fut en l'occurrence sa pensée cardinale :roll: par contre comme l'écrit Albertuk Napoléon avait intimement conscience de " son rang de souverain déchu" , aussi une " évasion" ne pouvait être, à ses yeux, que la signature d'un aventurier, ce qu'il n'était en aucun cas.

:salut:
Joker

Message par Joker »

Rien n'autorise à dire que la préservation de sa légende fut en l'occurrence sa pensée cardinale
C'est votre droit de penser de la sorte.
Mais en ce qui me concerne, je pense qu'il était déjà clairement dans une démarche de construction du mythe impérial qu'il souhaitait forger pour l'édification des générations à venir.
Or, une évasion, avec tous les risques que cela supposait, ne pouvait cadrer avec cette manière de penser ni avec l'image qu'il souhaitait léguer à la postérité.
Albertuk

Message par Albertuk »

Nous sommes tous bien d'accord que Napoléon n'avait pas l'intention de tenter une autre aventure en s'évadant de l'île. Il disait aussi: "pour aller où?". Quant à la question de savoir s'il bâtissait sa Légende ou pas, il se contentait de croire que, Légende ou pas, noire ou blanche, l'avenir lui donnerait raison sur la question de droit. Il déclarait que son plus beau monument à la Postérité n'était pas le nombre de ses victoires (car il pensait ferme que l'on ne se rappelerait que sa dernière défaite) mais plutôt le Code Civil (dit Code Napoléon). En quelque sorte, son apport sur le Droit allait primer sur son Histoire. De surcroït, il ne croyait pas à l'Histoire mais seulement à l'Historiographie: ne rappelle-t-on pas à maintes reprises que "L'Histoire appartient au vainqueur"? Alors les batailles etc. seraient vite oubliées car biaisées par celui qui les raconte. Par contre il croyait ferme que le Code était une réalisition que personne ne pourrait lui prendre. En application à sa réalisation du plus grand projet de code civil depuis les temps immémoriaux, on comprend mieux qu'il mettait plus l'accent sur la violation de son droit une fois à Ste-Hélène et ne donnait pas libre cours à son désir éventuel de tenter une autre aventure.

:salut:
Joker

Message par Joker »

les batailles etc. seraient vite oubliées car biaisées par celui qui les raconte.
C'est pourtant un procédé dont il n'a pas hésité à user et à abuser ! :)

Pour le reste, je fais miennes vos autres observations. :salut:
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