Le destin de Sulayman après l'assassinat de Kléber.

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Drouet Cyril

Le général Kléber et son assassinat en Égypte

Message par Drouet Cyril »

Bonjour,

Un cri de rage, de sourds appels étouffés de souffrance, le bruit mat d’une hypothétique mêlée, un râle… Plus rien.

Une ombre, en silence, au milieu des frondaisons du jardin des bains français, se faufile, se dissimule derrière quelques ruines, s’agenouille, creuse fébrilement la terre, y dépose on ne sait quoi puis, pareillement, recouvre le tout.

A peine gêné par le sang qui ruisselle sur son front, Sulayman Al-Halabi se relève calmement et porte un œil au-dessus de cette muraille sans âge. Tout est calme. Surréaliste sérénité après ces quelques secondes de furie où la raison laisse le pas au bras vengeur.

A quoi pense-t-il, l’assassin, en ces instants qui semblent éternité ?
Au visage de Kléber raidit par la douleur qui le transperce, à ce courageux architecte et à son bâton aussi lourd que virevoltant, à ce poignard s’élevant, s’abattant, fendant l’air et déchirant les chairs, ou bien à Dieu, à son père, Hhagy Mohhammed Amyn, ou encore à ce jour, où il jura de venger les siens par la mort du commandant en chef de l’armée d’Orient ?

Jour déjà si lointain où un jeune écrivain public alépin de vingt quatre ans devint l’instrument de la vengeance divine appelé à frapper l’ennemi en son cœur.





C’était à Jérusalem, au mois d’avril.
Ce jour là, Ahhmed, agha en discrédit depuis la prise du fort d’El Arish, proposa à Sulayman Al-Halabi de partir pour le Caire afin d’y tuer le général Kléber, en échange d’une intercession de sa part auprès du pacha d’Alep afin d’obtenir la libération de son père.
Sulayman accepta et se rendit à Gaza, où l’agha Yassyn besogna aux derniers détails.

Ainsi, il prit la route de l’Egypte en compagnie d’une caravane de savon et de tabac. Arrivé, après six jours de marche, au village de Ghayttah, il loua un âne ; ce fut sur cette humble monture qu’il entra au Caire, le 14 mai.
Logeant en la mosquée Al Azhar, il confia la teneur de ses projets aux shaykhs Mohhammed êl Ghazzy, Seyd Ahhmed êl Oualy, Seyd Abd-allah êl Ghazzy et Seyd Abd êl Qadyr êl Ghazzy, syriens comme lui. Ces derniers tentèrent en vain de le dissuader d’une telle folie.

Le 13 juin, après avoir annoncé à ses quatre compatriotes que l’attente arrivait à son terme, il partit pour Gizeh. Toutes les tentatives d’approche de Kléber furent sans résultat.
Le lendemain, sur les indications des matelots de la cange du général en chef de l’armée d’Orient, il prit la résolution de s’introduire au quartier-général afin de frapper sa victime lors sa promenade quotidienne.

Des réparations avaient été ordonnées. L’assassin se mêla aux ouvriers. On ne lui prêta aucune attention. Seul Fortuné Devouges, lieutenant au 22e Chasseurs à cheval, aide de camp du général en chef, remarqua ce curieux personnage couvert de haillons. Il le fit chasser. Mais Al-Halabi ne quitta pas le quartier-général et, terré dans l’ombre, attendit son heure. Elle ne tarda guère.

Kléber, accompagné de Jean-Constantin Protain, architecte, membre de la commission des arts et de l’Institut, déambulait dans la grande galerie du quartier-général. Un homme apparut. Sulayman s’approcha, s’agenouilla humblement, échangea quelques mots avec le général en chef. Ce dernier a-t-il eu le temps d’apercevoir le reflet mat de la lame funeste sortir des hardes de son meurtrier avant qu’il ne soit frappé ? Coup fatal, en plein cœur.
« Je suis assassiné ! » put tout juste crier celui à qui il ne restait plus que quelques instants de vie.
Et de nouveau, le poignard s’abattit. La poitrine, l’avant-bras gauche et la cuisse droite furent successivement touchés.

Protain accourut et frappa l’assassin de son bâton. Vain geste de courage. La lame recourbée se retourna vers l’architecte qui, blessé six fois, s’écroula dans son sang avant de perdre connaissance.





Le calme qui avait suivi le forfait n’est plus. Autour de Sulayman Al-Halabi, ce n’est que cris et ordres lancés à tous les vents.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre : Kléber est mort !
Le canon tonne. La folie s’empare des soldats. Scènes d’horreur dans les rues cairotes où le sang a déjà tant de fois coulé. La troupe taille son chemin dans la foule à grands coups de sabre rageurs. Les coups pleuvent sur ces innocentes victimes qui ignorent jusqu’à la cause de ce déchaînement de haine.

Dans le jardin des bains français, Joseph Perrin, chef des canonniers des guides, et le maréchal des logis Robert approchent d’un vieux mur tombant en ruine. Du sang sur les vieilles pierres attire leur regard. Derrière, tapi, un homme couvert de sang.
Sulayman ne comprend rien des questions qui fusent, mais les coups de plat de sabre abrègent ses doutes.
On l’amène sans ménagement à la chambre de Protain qui, assisté de Desgenettes et de Casabianca, a repris connaissance. Il reconnaît l’assassin. La messe est dite…

Le lendemain, 15 juin, en la maison du général Damas, Al-Halabi est amené par un sous-officier des guides devant le général Menou et son état-major, afin de subir son premier interrogatoire.
Il nie : il ne se cachait pas, il était simplement assis ; ses blessures au visage n’ont point de rapport avec les coups portés par Protain mais sont le fruit de la violence des deux soldats qui l’ont découvert ; le tissu retrouvé auprès du corps de Kléber ressemble à celui de ses hardes mais ne lui appartient pas ; enfin il ignore tout de ce poignard long de quarante centimètres encore souillé de sang séché trouvé enterré à l’endroit où il se dissimulait.
Pareillement aux procès d’un autre âge, Menou le confie au bourreau Barthélemy Serra, un grec de Chio, ancien artilleur d’Al-Alhi Bey, et tristement célèbre depuis l’arrivée des Français pour sa cruauté et sa bande de sauvages parcourant les campagnes et décapitant à tout va au nom du nouveau pouvoir en place.
A son retour, Sulayman avoue.

16 juin, nouvel interrogatoire mené par Sartelon, commissaire ordonnateur remplissant les fonctions de rapporteur près la commission spéciale installée la veille sur l’ordre de Menou. Puis, de la même manière, Sartelon procède à la confrontation des accusés. Trois des quatre shaykhs au courant des menées de l’assassin (Seyd Abd êl Qadyr êl Ghazzy reste introuvable) avaient en effet été arrêtés la veille suite aux révélations de ce dernier. Interrogés immédiatement après leur interpellation, tous nièrent connaître les intentions criminelles d’Al-Halabi.
Face à ce dernier, la langue de Mohhammed êl Ghazzy ne se délie pas. Il est torturé et avoue. Seyd Ahhmed êl Oualy et Seyd Abd-allah êl Ghazzy n’attendent pas d’être soumis à la main experte de Barthélemy et, de la même manière, passent aux aveux.
Sartelon en a fini, il peut être satisfait.
Suite à son rapport au près de la commission présidée par Reynier, les cinq accusés sont condamnés à mort.

17 juin, tel un glas, le canon, de demi-heure en demi-heure, résonne sur le ciel du Caire. Bastion nord de la couronne d’Ibrahim Bey, nouvelles décharges d’artillerie et de mousqueterie : on enterre Kléber.
Après rendu les derniers hommages à celui qui avait su offrir à la République tant de victoires, des terres grasses de la Vendée aux sables d’Héliopolis, une foule compacte se répand sur l’esplanade du fort de l’Institut.
Face aux regards où se mêlent compassion, curiosité morbide et haine, les quatre condamnés sont amenés.
Lecture est faite du jugement.
Les trois shaykhs, tremblant de tout leur corps, sont décapités.

Vient le tour de Sulayman Al-Halabi.
Barthélemy, encore lui, brûle la main qui a frappé. Le supplicié reste imperméable à la douleur. La chair entièrement calcinée, il est couché sur le ventre. Le bourreau, à l’aide d’un couteau, taille une large incision dans le fondement, puis, à grand coup de maillet, enfonce le pal jusqu’au sternum. Aucune plainte.
Le poteau est enfin dressé. Lamentable spectacle.
Les yeux hagards de Sulayman se promènent sur la foule. Un cri : « Il n’y a point d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ! », puis les murmures sourds de quelques versets du Coran récités avec peine.

Quatre heures s’écoulent. La foule, écœurée ou rassasiée, s’est dispersée. Reste cet horrible poteau et cette marionnette désarticulée.
Un soldat approche et, afin d’abréger les souffrances du condamné, tend un vase rempli d’eau à l’aide de son fusil. Gorgée libératrice. Un dernier spasme. Sulayman ne souffrira plus.

Les charognards planent. Dans le soir qui tombe, le Caire s’endort.


Salutations respectueuses.

Sources principales :
L’expédition d’Egypte de Henry Laurens, Armand Colin, 1989.
Journal du capitaine François, Tallandier, 2003.
Pièces diverses et correspondances relatives aux opérations de l’armée d’Orient en Egypte, Baudouin, 1801.
Mémoires dur l’expédition d’Egypte de Niello Sargy, Vernarel et Tenon, 1825.

Joker

Re: L'assassin de Kléber

Message par Joker »

Un récit dur et poignant qui livre un bon aperçu des faits.
Le fanatisme n'est en aucune manière une réponse à quelque revendication que ce soit et le sang appelle le sang.
L'assassin a payé pour son crime.
Justice a été faite ! :guillotine

Dominique T.

Re: L'assassin de Kléber

Message par Dominique T. »

En cruauté, cela me fait penser au supplice de Damiens qui, lui, n'avait même pas tué !

C.C.

Re: L'assassin de Kléber

Message par C.C. »


Joker

Re: L'assassin de Kléber

Message par Joker »

Un site à faire se dresser les cheveux sur la tête ! :surpris:
Comme le dit l'introduction, l'homme est un loup pour l'homme et le raffinement des cruautés infligées aux suppliciés donne véritablement froid dans le dos... :crucifié:

Guillaume

Re: L'assassin de Kléber

Message par Guillaume »

Une telle cruauté s'explique du fait que les Français ont voulu appliquer une peine de mort locale. selon le droit ottoman. Afin de frapper les esprits, de s'adapter à la culture local et sûrement un peu par vengeance. Il faut préciser que l'exécution ce fit avec un pal à bout arrondit ce qui prolonge l'agonie du suplicié. c'est le seul cas connu ou ce supplice fut ordonné par une juridiction occidentale. d'autre cas d'empalement furent constatés durant la guerre d'Espagne (voir les gravure de Goya)mais il s'agit là d'exécution sans jugement officiel. le dernier empalement officiel se fit en irak en 1958 sur l'oncle du roi.
source "Peines de mort" Martin Monestier

Dominique T.

Re: L'assassin de Kléber

Message par Dominique T. »

En effet, c'est une application du droit local.

Les Français n'y sont pour rien !

Rappelons au passage qu'en 2004, certaines de ces joyeusetés sont encore en vigueur dans les pays où la charia est d'application...

Cette charia que certains voudraient voir appliquer chez nous, quand nos pays seront devenus des républiques islamiques... (Patience...)

Il suffit de lire leur prose... mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. ;-)

Ainsi M. Prodi a affirmé hier que "l'Europe devrait parvenir avec Al Quaïda à une confrontation moins conflictuelle."


Ce à quoi Alexandre Adler, dans sa chronique sur France Culture, a répliqué : "Il envisage peut-être d'envoyer des otages à Ben Laden chaque fois que celui-ci émet des menaces ?"

Drouet Cyril

Re: L'assassin de Kléber

Message par Drouet Cyril »

Bonsoir,

Le choix du supplice s’est effectivement fait en fonction de ceux appliqués en Egypte à l’époque.

Notons tout de même que rien n’obligeait les Français à une telle bassesse...

Menou lors de la création de la commission chargée de juger les responsables de l’assassinat de Kléber avait annoncé la couleur :
« La commission décernera le genre de supplice qu’elle jugera convenable pour punir l’assassin qui a commis le crime, ainsi que ces complices. »

Voilà ce qui fut jugé « convenable » :
« Elle a décidé, à l’unanimité (1), de choisir un genre de supplice en usage dans le pays pour les plus grands crimes, et proportionné à la grandeur de l’attentat ; et a condamné Soleyman êl-Hhaleby à avoir le poignet droit brûlé, être ensuite empalé, et rester sur le pal jusqu’à ce que son cadavre soit mangé par les oiseaux de proies [ceux de ses trois autres complices furent eux brûlés] »

(1) Régnier, commissaire des guerres ; Faure, chef de brigade d’artillerie ; Bertrand, chef de brigade du génie ; Goguet, chef de brigade de la 22e demi-brigade légère ; Morand, adjudant général ; Martinet, adjudant général ; Leroy, ordonnateur de marine ; Robin, général de brigade ; Régnier, général de division.

Salutations respectueuses.

Jonathan

Re: L'assassin de Kléber

Message par Jonathan »

Merci M. Drouet Cyril : :salut:

En tant comme toujours, votre réponse est très intéressante et très complète.

Quelle erreur ! Officiers de la Révolution, ils ont perdu la chance de démontrer comment différent la règle d'une puissance européenne pourrait être, par rapport à celui des Turcs. Une horreur ? Oui. Mais c'est aussi une erreur .

Encore mes remerciements,

- Jonathan

benito

L'assassinat du général Kléber

Message par benito »

bonjour, je souhaiterai connaître le récit complet de la mort de Kléber, j'en sais les principales lignes, il fut assassiné par un homme originaire d'Alep de 4 coups de couteau je crois, un autre homme qui se trouvait avec kléber, le chef des ingénieurs je crois, tenta d'arrêter la main de l'homme, mais celui-ci reçut aussi un coup mortel....

pourriez vous m'éclairer plus, :salut:

Où sa dépouille reposa le temps de la campagne... est ce que l'homme d'Alep fut tué, et surtout comment sait on que cet homme venait d'Alep si il n'a pas été arrêté ?

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