Napoléon vu par J Tulard en 2012 dans le Point

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C-J de Beauvau
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Napoléon vu par J Tulard en 2012 dans le Point

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Seul l'historien napoléophile pouvait consacrer à l'Empereur un "Dictionnaire amoureux" (Plon). Entretien

Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain
Publié le 23/03/2012 à 11h19 - Modifié le 23/03/2012 à 15h53

Sur les 70 000 livres écrits sur Napoléon, on lui en doit une bonne vingtaine et non des moindres. Impossible, donc, de demander à un autre que Jean Tulard le Dictionnaire amoureux consacré à l'empereur qu'il a, depuis 40 ans, contribué à sauver du purgatoire de l'historiographie. Point d'orgue de cette vocation née au hasard d'un mémoire de maîtrise consacré à la préfecture de police créée par Napoléon : un dictionnaire en deux volumes publié en 1988. Chez lui, on trouve tout ce qui s'est écrit sur le "sauveur" de la Révolution. La collection va des 22 volumes de la correspondance jusqu'aux romans policiers napoléoniens rangés dans les toilettes. Mais, pour cet esprit hypermnésique et encyclopédique, Napoléon n'était pas encore assez. Spécialiste de l'histoire de l'administration, féru de Paris, il a aussi écrit sur les Pieds nickelés et, depuis trente ans, ce fan de Laurel et Hardy, qui découvrit le cinéma à Albi en séchant les vêpres, a mis en fiches, avec une vingtaine de collaborateurs, tout ce que le cinéma compte de films, d'acteurs et de réalisateurs. Tout cela valait bien un zoom sur un homme qui a le sens de la formule.

Le Point : Vous écrivez un dictionnaire amoureux de Napoléon, mais l'aimez-vous vraiment ?

Jean Tulard : L'historien doit poser le regard froid du libertin sur sa victime : si Valmont tombe amoureux, Les liaisons dangereuses n'ont plus de sens. Napoléon, je l'ai fréquenté sous tous ses avatars. Au cinéma, il est le personnage historique le plus représenté après Jésus, mais le fils de Dieu part avec un certain avantage...

Justement, puisque vous êtes depuis 1982 chez Robert Laffont le maître d'oeuvre du Dictionnaire du cinéma, quel est le Napoléon le plus réussi au cinéma ?

Les meilleurs sont Raymond Pellegrin, qui était corse, dans le Napoléon de Sacha Guitry, et Pierre Mondy dans l'Austerlitz d'Abel Gance. Ils sont très ressemblants. Parmi les plus mauvais, Gérard Oury dans La belle espionne, Aldo Maccione dans La grande débandade, mais le pire a été Charles Boyer dans Marie Waleska : face à Greta Garbo, Hollywood avait engagé le latin lover avec l'accent bien franchouillard : "E love you, mi darlinge"...

Vous parliez des avatars de Napoléon...

Dans le roman policier, il arrive numéro un, les romans historiques sont légion (parmi les meilleurs, La bataille de Patrick Rambaud, L'énigme de la rue Sainte-Nicaise de Laurent Joffrin) et, au Louvre, son Sacre est le tableau le plus regardé après la Joconde. Napoléon est aussi le père de la gastronomie - c'est sous son règne que Berchoux invente le mot, Grimod de la Reynière impose le service à la russe, plat après plat -, même s'il n'était pas un fin gourmet : il mangeait en dix minutes et se contentait d'une cuisse de poulet - pas encore le poulet marengo -, de pâtes et de parmesan, et il coupait son chambertin d'eau plate froide. J'ai essayé, c'est le vin du postillon.

Pourquoi cette éclosion de la gastronomie à son époque ?

La richesse éclate. Napoléon, on l'oublie, est l'héritier des thermidoriens, trop méconnus, mais qui sont mes véritables héros. Rendons leur justice : les thermidoriens renversent Robespierre en 1794. La crise financière est gravissime. Ils récupèrent la dette de l'Ancien Régime, énorme, car il a fallu financer la guerre d'indépendance des États-Unis. Là-dessus, les révolutionnaires émettent des assignats à foison, c'est la ruine. Les thermidoriens arrivés au pouvoir ont l'idée de décréter la banqueroute. Geste intéressant si l'on songe à la Grèce ou à d'autres pays. Ils font le sale boulot, créent le franc, les grandes écoles, mettent en place la centralisation, les fonctionnaires pour collecter les impôts. Seule, hélas, l'autorité leur a fait défaut. Bonaparte est arrivé avec le 18 brumaire et a ramassé la mise.

À quel moment de sa vie auriez-vous aimé le rencontrer ?

C'est la question qu'a traitée Barjavel dans Le voyageur imprudent. Mais il hait Napoléon et veut le supprimer au siège de Toulon en 1793. Hélas, pour lui, un homme s'interpose, c'est son ancêtre, il reste bloqué en 1793. Ne détestant pas Napoléon, je choisirais le début de l'Empire, car il aurait pu me nommer auditeur au Conseil d'État. Stendhal écrit que le Conseil d'État est la plus belle place au monde : on a Paris, les femmes, les salons, un revenu. On y a aussi la chance de discuter avec Napoléon du Code civil. Il y est brillant, plein de bon sens, il organise les débats. Hormis pour les femmes - mais il faut replacer les choses dans leur contexte -, il met en place les bases de notre société.

Il rétablit l'esclavage...

À l'époque, en 1802, c'est la paix d'Amiens, les Anglais nous restituent la Martinique, où, soit dit en passant, ils n'ont pas supprimé l'esclavage. Il y a des colonies où il existe, d'autres où il n'existe pas : il faut choisir. On décide de le maintenir pour des raisons économiques. Mais partout, dans les colonies hollandaises, espagnoles, barbaresques, aux États-Unis, en Russie, avec le servage, la situation est la même. On juge trop à partir de nos lunettes actuelles. L'historien ne doit pas avoir de sentiments.

Malgré cette retenue, Bonaparte arrive parfois à vous toucher ?

Le jeune provincial. Sa rencontre avec la jeune prostituée au Palais-Royal en 1787. Il a 18 ans, il est puceau, il veut savoir, il fait des repérages comme pour une enquête. "Cette fille n'avait pas l'air grenadier", écrit-il. "L'espoir m'anime, il me faut terminer ma soirée", lui dit-elle. Le texte est magnifique, supérieur aux Liaisons dangereuses. "Il fait froid, allons chez vous, nous nous réchaufferons." J'ai cherché à retrouver cette prostituée, on sait seulement qu'elle était bretonne.

Et le Napoléon tragique de Sainte-Hélène...

Nous ne le connaissons que par le mémorial de Las Cases, entreprise de librairie et de propagande, qui sculpte dans le marbre le mythe du sauveur de la Révolution et de ses acquis. Le vrai Napoléon se trouve dans les cahiers cryptés du général Bertrand, qui notait au jour le jour sans esprit de publication. Bertrand présente les hoquets, les vomissements, l'agonie. C'est l'homme souffrant, enrhumé, décrit jusque dans la consistance des selles.

Dans Détective de l'histoire, votre livre d'entretiens, vous citez Chateaubriand : "Les Français n'aiment point la liberté. L'égalité seule est leur idole." Phrase terrible qu'aurait signée Napoléon ?

Il disait : "Qu'est-ce qui a fait la Révolution ? La vanité. La liberté n'a été qu'un prétexte." C'est le blocage social de la réaction féodale qui a provoqué la Révolution. Les Français sont dans l'envie, ils veulent des places, la liberté ne les intéresse qu'assez peu. Dans l'histoire de France, quand il y a eu des crises, ce sont toujours les financiers, les riches, qui ont trinqué. À Rome déjà, on affichait les noms des sénateurs les plus opulents : si vous les supprimiez, vous obteniez leur place. L'envie est le moteur de l'histoire. C'est un défaut surtout latin. En 1789, les bourgeois haïssent les nobles. Aujourd'hui, l'intégration est un échec parce qu'on bloque aussi l'élite des enfants d'immigrés. On répète certaines erreurs.

Les politiques méconnaissent-ils l'histoire ?

L'histoire se répète. C'est normal. L'histoire, ce sont les hommes. Les mêmes réflexes agissent. Un homme politique qui n'a pas de culture historique risque de faire beaucoup d'erreurs. De Gaulle, Pompidou, Mitterrand avaient cette culture. Ensuite, c'est plus problématique.

Nicolas Sarkozy se réclame de Jeanne d'Arc, mais jamais de Napoléon. Serait-il un mal-aimé ?

Napoléon étrangle la République avec le coup d'État. On le lui fait payer. C'est injuste. Car s'il n'y a pas le 18 brumaire, ce sont les royalistes qui font un coup d'État, avec Louis XVIII, qui aurait donc en 1799 restauré l'Ancien Régime. Quand il revient au pouvoir, en 1814, réinstallé par Talleyrand, il reconnaît l'égalité, la vente des biens nationaux, la fin de la féodalité. Cela est l'oeuvre de Napoléon, qu'il faut défendre. S'il instaure ensuite une dictature, c'est pour le salut public. Après Jeanne d'Arc, Napoléon est le premier des sauveurs qui jalonnent notre histoire.

Pourquoi la récurrence de cette figure providentielle ?


Napoléon III, Gambetta, Clemenceau, Pétain, de Gaulle... C'est l'aspect individualiste des Français. Nous projetons notre individualisme sur une figure charismatique à qui l'on confie tous les pouvoirs en période de crise.

Une figure qui organise redoutablement sa propagande...

La Prusse envahie, Napoléon signe le décret de Berlin qui organise le Blocus continental contre l'Angleterre, une erreur tragique, du reste, qui ligue l'Europe contre lui. À Moscou, il fait croire qu'il réorganise la Comédie-Française, alors qu'il signe à Paris. Il faut donner l'impression qu'on est le maître partout.

J'aperçois les 22 volumes de la Correspondance de Napoléon. Qu'en retenez-vous ?


La première édition a été expurgée. Quand il recommande la torture, les passages ont été caviardés. J'aime les lettres d'amour à Joséphine que j'ai publiées, où il parle de sa "Forêt noire", où il envoie "mille baisers au petit Oscar". Qui était Oscar ? L'archiviste-paléographe, qui retranscrivait pour moi ces lettres, n'avait pas compris. Bonaparte est assez cru. Il n'est plus le jeune homme du Palais-Royal. Hélas, on n'a jamais retrouvé les lettres de Joséphine.

Napoléon est le personnage dont on a gardé le plus de choses...

Ses écrits de jeunesse, par exemple, que j'ai édités en 1967. Remarquables, comme ce texte sur le suicide écrit à 17 ans : "Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort. Puisque je vais mourir, ne vaut-il pas autant se tuer ?" Il y a aussi ces notes sur son manuel de géographie de Lacroix (1789) où l'on trouve ces mots : "Sainte-Hélène, petite île". Troublant, non ? Aujourd'hui, à Sainte-Hélène, vous trouvez des boutiques remplies de produits dérivés Napoléon.

Est-ce qu'on sait tout sur Napoléon ?

À peu près tout, jusqu'à la consistance de son sperme, jusqu'à sa vue : on a retrouvé ses lunettes. Nous savons tout, mais son secret, son "rosebud", s'il y en a un, nous échappe.

https://www.lepoint.fr/culture/jean-tul ... 4330_3.php

:salut:
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