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Demi-solde
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Message par Demi-solde » 24 mars 2018, 22:15

Cet épisode est édifiant...

Cette relation est inspirée des Mémoires de Constant, qui donnent cette version :
Un matin, en montant à cheval, Napoléon annonça qu'il passerait en revue l'armée navale, et donna l'ordre de faire quitter aux bâtiments qui formaient la ligne d'embossage leur position, ayant l'intention, disait-il, de passer la revue en pleine mer. Il partit avec Roustan pour sa promenade habituelle, et témoigna le désir que tout fût prêt pour son retour, dont il désigna l'heure. Tout le monde savait que le désir de Napoléon était sa volonté ; on alla, pendant son absence, le transmettre à l'amiral Bruix, qui répondit avec un imperturbable sang-froid qu'il était bien fâché, mais que la revue n'aurait pas lieu ce jour-là. En conséquence, aucun bâtiment ne bougea.
De retour de sa promenade, l’Empereur demanda si tout était prêt ; on lui dit ce que l'amiral avait répondu. Il se fit répéter deux fois cette réponse, au ton de laquelle il n'était point habitué, et frappant du pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ se rendit près de lui.
L’Empereur, au gré duquel l'amiral ne venait point assez vite, le rencontra à moitié chemin de sa baraque. L'état-major suivait Sa Majesté et se rangea silencieusement autour d'elle. Ses yeux lançaient des éclairs. Monsieur l'amiral, dit Napoléon d'une voix altérée, pourquoi n'avez-vous point fait exécuter mes ordres?
Sire, répondit avec une fermeté respectueuse l'amiral Bruix, une horrible tempête se prépare... Votre Majesté peut le voir comme moi. Veut-elle donc exposer inutilement la vie de tant de braves gens ?
En effet, la pesanteur de l'atmosphère et le grondement sourd qui se faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes de l'amiral.
- Monsieur, répond Napoléon de plus en plus irrité, j'ai donné des ordres. Encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point exécutés ? Les conséquences me regardent seul. Obéissez !
- Sire, Je n obéirai pas.
- Monsieur, vous êtes un insolent !
Et Napoléon, qui tenait encore sa cravache à la main, s'avança sur l'amiral en faisant un geste menaçant. L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur la garde de son épée :
- Sire ! dit-il en pâlissant ; prenez garde !
Tous les assistants étaient glacés d'effroi. Napoléon, quelque temps immobile, la main levée, attachait ses yeux sur l'amiral, qui de son côté, conservait sa terrible attitude.
Enfin, Napoléon jeta sa cravache à terre. Bruix lâcha le pommeau de son épée, et, la tête découverte, il attendit en silence le résultat de cette horrible scène.
- Monsieur le contre-amiral Magon, dit Napoléon, vous ferez exécuter à l'instant le mouvement que j'ai ordonné. Quant à vous, monsieur, continua-t-il en ramenant ses regards sur l'amiral Bruix, vous quitterez Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en Hollande. Allez.
Napoléon s'éloigna aussitôt. Quelques officiers, mais en bien petit nombre, serrèrent en partant la main que leur tendait l'amiral.
Cependant le contre-amiral Magon faisait faire à la flotte le mouvement fatal exigé par Napoléon.
A peine les premières dispositions furent-elles prises, que la mer devint effrayante à voir. Le ciel, chargé de nuages noirs, était sillonné d'éclairs, le tonnerre grondait à chaque instant, et le vent rompait toutes les lignes. Enfin, ce qu'avait prévu l'amiral arriva et la tempête la plus affreuse dispersa les bâtiments de manière à faire désespérer de leur salut.
Napoléon, soucieux, la tête baissée, les bras croisés, se promenait sur la plage, quand tout à coup des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt chaloupes canonnières chargées de soldats et de matelots venaient d'être jetées à la côte, et les malheureux qui les montaient, luttant contre les vagues furieuses, réclamaient des secours que personne n'osait leur porter. Profondément touché de ce spectacle, le cœur déchiré par les lamentations d’une foule immense que la tempête avait rassemblée sur les falaises et sur la plage, l’Empereur, qui voyait ses généraux et officiers frissonner d'horreur autour de lui, voulut donner l’exemple du dévouement, et malgré tous les efforts que l’on pût faire pour le retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant : « Laissez-moi ! laissez-moi ! il faut qu’on les tire de là. » En un instant sa barque fut remplie d’eau. Les vagues passaient et repassaient par-dessus, et l’Empereur était inondé. Une lame encore plus forte que les autres faillit jeter S. M. par-dessus le bord et son chapeau fut emporté dans le choc. Électrisés par tant de courage, officiers, soldats, marins et bourgeois se mirent, les uns à la nage, d’autres dans des chaloupes, pour essayer de porter secours. Mais, hélas ! on ne put sauver qu’un très petit nombre des infortunés qui composaient l’équipage des canonnières, et le lendemain la mer rejeta sur le rivage plus de deux cents cadavres, avec le chapeau du vainqueur de Marengo.
Ce triste lendemain fut un jour de désolation pour Boulogne et pour le camp. Il n’était personne qui ne courût au rivage cherchant avec anxiété parmi les corps que les vagues amoncelaient. L’Empereur gémissait de tant de malheurs, qu’intérieurement il ne pouvait sans doute manquer d’attribuer à son obstination. Des agents chargés d’or parcoururent par son ordre la ville et le camp, et arrêtèrent des murmures tout près d’éclater.
Image


A noter que le rapport que fait Soult de cet évènement est... disons... plus sobre :
Soult, maréchal de l’Empire, colonel général de la Garde de Sa Majesté l’Empereur, commandant en chef le camp de Saint-Omer, à M. le maréchal Berthier, ministre de la guerre.

Au quartier général, à Boulogne, le 3 thermidor an XII (22 juillet 1804)

J’ai l’honneur de vous rendre compte, Monsieur le maréchal et Ministre, d’un événement extrêmement malheureux qui a occasionné la perte de quelques militaires et a donné lieu aux avaries que des bâtiments de la flottille ont éprouvées.
Le 1er de ce mois, dans l’après-midi, les vents étant passés avec violence au nord-est, les bâtiments de la flottille qui étaient en rade, ont reçu l’ordre de rentrer. Une grande partie a exécuté ce mouvement ; mais ceux qui étaient sous le vent, ayant eu leurs câbles cassés, ont dû appareiller et se diriger sur Étaples, où 42 sont arrivés ; 4 canonnières, 2 péniches, 2 caïques ayant été entraînés par les courants, ont échoué sur la côte ; l’équipage et les garnisons des quatre premiers bâtiments sont sauvés, mais, malheureusement, partie de ceux des quatre derniers a péri et nous croyons que ce désastre nous a occasionné la perte d’une cinquantaine d’hommes. Les rapports qui me seront faits à ce sujet me mettront à même de vous rendre un compte plus exact et de vous faire connaître une infinité de braves qui se sont dévoués pour porter du secours à leurs camardes naufragés.
Sa Majesté Impériale elle-même a passé la nuit sur la côte et dans les flots pour faire donner des secours aux malheureux dont les bâtiments étaient en détresse et sa présence auguste a été la plus douce consolation qu’ils pussent recevoir.

J’ai l’honneur de vous saluer.

Soult.

Mais Ségur, lui, confirme la version de Constant :
Le 18 juillet Napoléon reparut à Boulogne-sur-mer, au milieu de ses camps et de sa flottille. En arrivant, ses premiers mots au maréchal Soult furent :
« Combien vous faut-il de temps pour embarquer ?
- Trois jours, Sire.
- Je ne vous en donne qu'un ! répliqua l'Empereur.
- C'est impossible, répondit le maréchal.
- Impossible ; Monsieur ! s'écria l'Empereur, je ne connais point ce mot-là! il n'est pas français, rayez-le de votre dictionnaire ! »
Et, en effet, il prescrivit sur-le-champ des mesures telles, que l’embarquement devint possible en vingt-quatre heures.

Mais le lendemain, soit l’habitude de vaincre les difficultés les plus grandes, soit souvenir d'avoir eu tant de fois raison, même contre les plus habiles, trop de confiance l'emporta. Ainsi trompe le bonheur, et souvent l’expérience. Ce jour-là, tout entier à sa flottille, il voulut, pour l'exercer, la mettre sous voiles, en vue de l'escadre anglaise, en dépit d'un ciel menaçant et malgré les conseils d’un contre-amiral. Celui-ci s'obstinant, lui s'irrita. Sa violence fut telle qu'il y eut un moment où le marin, la main sur la garde de son épée, crut devoir se mettre en défense contre un outrage. L’Empereur, incapable d'une voie de fait, le fit désarmer ; et, passant outre, il voulut qu'on mît en mer.
Ce que le contre-amiral avait prévu arriva. Napoléon, il est vrai, demeura vainqueur des Anglais, dont il repoussa l'escadre, et prit même un bâtiment ; mais il fut vaincu par la tempête à laquelle il s'était refusé de croire. Lui-même eut peine à y échapper ! Quatre de ses embarcations périrent. Alors, reconnaissant sa double faute, il, les répara toutes deux : l'une par une nuit entière d'efforts qu'il passa dans la tour de l'Heurt, à sauver ses marins de leur naufrage ; l'autre en avouant son tort au contre-amiral, en lui pardonnant le sien, et en lui faisant oublier sa violence.

Napoléon n'était pas un marin. Ce fut la grande faiblesse de son règne.


Cordialement

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Message par L'âne » 25 mars 2018, 04:15

Joker a écrit :
24 mars 2018, 17:24
Il se trouve que par hasard je viens de lire le passage que vous évoquez à propos de cet exercice maritime.
La scène se déroule à Boulogne. La voici retranscrite :
Demi-solde a écrit :
24 mars 2018, 22:15
Napoléon n'était pas un marin. Ce fut la grande faiblesse de son règne.
Merci Messieurs.
Effectivement ce tragique épisode est édifiant.
Je ne me souvenais pas que Napoléon avait participé au sauvetage de quelques braves.
Les professeurs l'avaient pourtant supposé devenir un excellent marin...
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Message par Général Colbert » 25 mars 2018, 12:22

Ils le savaient bon mathématicien, ils en ont déduit des aptitudes, mais la connaissance des nuages et du temps ne
s'acquiert pas dans les livres....

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Message par Joker » 25 mars 2018, 18:02

Général Colbert a écrit :
25 mars 2018, 12:22
Ils le savaient bon mathématicien, ils en ont déduit des aptitudes, mais la connaissance des nuages et du temps ne
s'acquiert pas dans les livres....
C'est tout à fait exact !
Mais ce que démontre surtout ce tragique épisode, c'est l'obstination aveugle de Napoléon et son refus d'écouter les conseils de son entourage.
Je ne suis pas psychologue, mais cela dénote à mon sens un égo et un orgueil démesurés et une certaine difficulté à se remettre en question.
C'est en tout cas édifiant et particulièrement révélateur d'un aspect de son caractère.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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Message par Bernard » 25 mars 2018, 19:30

Joker a écrit :
25 mars 2018, 18:02
Mais ce que démontre surtout ce tragique épisode, c'est l'obstination aveugle de Napoléon et son refus d'écouter les conseils de son entourage.
Je ne suis pas psychologue, mais cela dénote à mon sens un égo et un orgueil démesurés et une certaine difficulté à se remettre en question.
C'est en tout cas édifiant et particulièrement révélateur d'un aspect de son caractère.
Je souscris à cette analyse. La compréhension des phénomènes météorologiques, bien plus développée à cette époque qu'aujourd'hui, n'a rien à voir dans cette attitude navrante...

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Message par Cyril » 10 avr. 2018, 19:50

Cyril a écrit :
06 avr. 2018, 19:37
Je vais me lancer dans "Joséphine: le paradoxe du cygne", livre de Pierre Branda
Ce sera mon premier ouvrage de cet auteur qui me semble si connu de tous.
Je dévore cette ouvrage comme un roman...d’ailleurs Mr BRANDA écrit "notre héroïne".
J'ai pour l'occasion comme marque page une carte postale de la chambre de l'Impératrice à la Malmaison (1812)

Par contre les notes sont renvoyées en fin d'ouvrage....j'avais tellement apprécié sur le journal de Sainte-Hélène d'avoir toutes ses notes en bas de page.
"Servir est mon devoir"

bec

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Message par bec » 17 avr. 2018, 18:19

Bonjour,

Je suis dans les cahiers du général Brun, campagne d'Allemagne chapitre III, et là je me suis replongé dans Calosso (mémoires d'un vieux soldat) pour suivre le 4e corps de Soult.
Le témoignage de ce colonel est une vraie BD, par ses anecdotes. Et sa relecture m'a revigoré pour continuer la lecture monotone des cahiers du général Brun.

Colonel CALASSO ancien sous-lieutenant au 24e régiment de chasseurs à cheval.
Mémoires d'un vieux soldat (1806-1814)
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Message par Joker » 17 avr. 2018, 18:35

Je suis actuellement plongé dans les Mémoires du Prince de Ligne récemment publiés aux éditions du Temps Retrouvé.
Aussi à l'aise sur les champs de bataille que dans les salons et à la Cour, le prince était l'ami des puissants de son époque et il a côtoyé l'Empereur Napoléon à plusieurs reprises sans parvenir à cacher son admiration pour son génie même si celui-ci était l'ennemi de la nation au sein de laquelle le prince servait, à savoir l'Autriche.
Bien que décousus surtout au niveau de leur chronologie, ces Mémoires ne manquent pas d'intérêt car ils témoignent d'une souveraine liberté de ton, d'une élégance de style et d'un véritable art de vivre.
La demeure principale de la famille de Ligne, le château de Beloeil, situé dans la province du Hainaut en Belgique est d'ailleurs surnommé "le Versailles belge".
En effet, ce n'est rien de dire que le prince de Ligne était un épicurien et un jouisseur dans tous les sens du terme... ;-)
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Message par Joker » 12 juil. 2018, 18:38

Je suis en passe de terminer le dernier né de Thierry Lentz sobrement intitulé "Le Premier Empire".
Il s'agit d'une synthèse magistrale et ultra détaillée de l'histoire de cet empire et des conséquences civiles, militaires, économiques, sociales et politiques qu'il eut sur l'époque, non seulement du point de vue français, mais aussi européen et même mondial.
Il faut saluer le souci d'impartialité de l'auteur et la précision des détails fournis.
Bref, une lecture essentielle et un ouvrage qui figurera certainement parmi les indispensables, voire les incontournables au nombre de ceux qui traitent de l'épopée.

Je poursuivrai ensuite par la lecture de "L'Effroyable Tragédie" de Marie-Pierre Rey, qui fut élu Premier Prix Empire de la Fondation Napoléon en 2012.
C'est une histoire humaine de la guerre qui opposa l'Empire français à l'Empire russe.
Un récit vivant qui s'appuie sur des sources jusque-là négligées et des matériaux d'archives inexplorés.
Les sans-grade, civils ou simples soldats y tiennent le même rang que les héros de premier plan et c'est ce qui fait tout l'intérêt de cet ouvrage.
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Message par Bernard » 13 juil. 2018, 12:58

Je confirme votre jugement. L'Effroyable tragédie est un livre magistral ! L'intérêt de l'ouvrage tient beaucoup aux archives russes que Marie-Pierre Rey a parcourues sans l'obstacle linguistique habituel qui a gêné maints auteurs. Mais il réside aussi dans une plume très alerte et exigeante. C'est un excellent livre à recommander...

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