Résidence de l'esclave Toby

Faites part de l'actualité napoléonienne dont vous avez connaissance.
Prière d’indiquer les références dans l’intitulé du message.

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Résidence de l'esclave Toby

Message par Joker » 04 avr. 2019, 19:58

Lorsque Napoléon résida aux Briars en 1815 dans une propriété coloniale cultivée par des esclaves.
L'un d’entre eux se nommait Toby. Pas de nom de famille. Juste Toby.
Durant ses promenades dans les jardins, l’Empereur, accompagné par Las Cases n’eut de cesse de s’interroger sur son étoile.
Pourquoi Toby avait été réduit à l’état d’esclave ? Pourquoi lui-même était-il devenu Empereur ?
Dans ce contexte, le comte de Las Cases attribua à Napoléon ces mots : « Les malheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire ... L'adversité manquait à ma carrière ... Si je fusse mort sur le trône dans les nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un problème pour bien des gens; aujourd'hui, grâce au malheur, on pourra me juger à nu. »
Sainte-Hélène faisait désormais partie intégrante de sa destinée.

On trouve encore sur la propriété des Briars les restes de la maison où Toby était logé. C’est minuscule. Construite avec de la terre argileuse et des pierres brutes.
Jusque dans les années 1950 ce « cottage » était pourtant encore habité.
Aujourd’hui, c’est une ruine que la végétation tropicale habille et que, de temps en temps, on dégage.

« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par L'âne » 05 avr. 2019, 05:43

Rien de tout cela dans le Manuscrit "retrouvé"...
Peut-être que Las Cases, de bonne foi, a procédé à l'ajout de paroles et actes de l'Empereur.
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par Joker » 05 avr. 2019, 20:05

Las Cases a en effet pas mal brodé afin d'étoffer son ouvrage.
Difficile de dire avec certitude si les paroles rapportées sont apocryphes ou non.
Il faut donc se faire sa religion personnelle...
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par Bernard » 05 avr. 2019, 20:27

L'âne a écrit :
05 avr. 2019, 05:43
Rien de tout cela dans le Manuscrit "retrouvé"...
Peut-être que Las Cases, de bonne foi, a procédé à l'ajout de paroles et actes de l'Empereur.
Cet épisode est néanmoins confirmé par Betzy Balcombe dans ses souvenirs (Napoléon à Sainte-Hélène : souvenirs de Betzy Balcombe par Lucia-Elisabeth Abell (née Balcombe), 1898).

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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par Cyril Drouet » 05 avr. 2019, 21:02

L'âne a écrit :
05 avr. 2019, 05:43
Rien de tout cela dans le Manuscrit "retrouvé"...
Peut-être que Las Cases, de bonne foi, a procédé à l'ajout de paroles et actes de l'Empereur.
Il convient cependant de rappeler ce qu'on peut lire dans le présentation de ce même Manuscrit :
"On sait cependant que l'histoire est authentique : l'historien et directeur des Domaines nationaux de Sainte-Hélène Michel Dancoisne-Martineau en a retrouvé des traces documentaires incontestables dans les archives de Jamestown."

On peut à ce sujet se référer à ce qu'en dit O'Meara (Napoléon dans l'exil) :
"Napoléon en informa l'amiral qui fit aussitôt prendre des renseignements dont le résultat probable eût été l'émancipation du pauvre Toby, si l'amiral eût conservé le commandement.
[...]
Lorsque napoléon apprit, quelques temps après le départ de Sir Georges Cockburn, que ce pauvre homme n'avait pas reçu sa liberté, il chargea M. Balcombe de l'acheter à son maître, de l'affranchir, et de porter cette dépense sur le compte particulier du comte Bertrand. Mais Sir Hudson Lowe jugea à propos de défendre ces transactions, et l'infortuné Malais était encore dans l'esclavage quand je quittai Sainte-Hélène."
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par Cyril Drouet » 05 avr. 2019, 21:10

Témoignage de Montholon (Récits de la captivité de l'Empereur Napoléon à Sainte-Helène) :
"Au nombre des esclaves employés par M. Balcombe, se trouvait un vieux Malais enlevé depuis plusieurs années à sa patrie par un capitaine anglais, qui profita de la rencontre d'un bateau de pêcheurs malais pour se donner un esclave sans l'acheter. Cependant le mener en Angleterre eût été dangereux ; aussi le vendit-il, malgré ses légitimes protestations, pendant sa relâche à Sainte-Hélène. Une des filles de M. Balcombe ayant appris son histoire, et sachant que son plus vif chagrin était sa séparation de ses enfants, se mit en tête d'obtenir sa liberté et son renvoi dans son pays. Voici ce qu'elle imagina :
L'Empereur finissait assez souvent sa soirée dans le salon du cottage Balcombe, soit à faire une partie de whist, soit à écouter les historiettes des deux sœurs, qui rivalisaient de gentillesse et d'efforts pour plaire à leur hôte. La cadette surtout, fort jolie et plus espiègle encore, prévoyant qu'elle pouvait tout faire et tout dire impunément, et enhardie qu'elle était par son habitude d'enfant gâté, profita d'une si belle occasion pour demander à l'Empereur d'acheter le Malais; elle lui dit un soir :
« Je ne veux plus aimer mon père, parce qu'il ne tient pas sa promesse; mais vous, je vous aimerai bien si vous rendez Tobie à ses pauvres enfants. Savez-vous bien qu'il a une fille de mon âge et qui me ressemble ? »
Donner à l'Empereur l'occasion de faire un heureux était lui plaire. Aussi s'empressa-t-il d'accepter l'amitié que lui offrait la jolie Betzy Balcombe, il l'assura que, dès le lendemain, il donnerait l'ordre d'acheter l'esclave, et ferait prier l'amiral de le renvoyer dans l'Inde par la première occasion. Mais, pour affranchir un esclave, il fallait se soumettre à une longue série de formalités, et notre départ des Briars pour Longwood nous surprit avant qu'elles fussent achevées.
[...]
O'Meara avait été chargé par l'Empereur de suivre auprès de sir Hudson-Lowe la négociation commencée avec l'amiral Cockburn pour l'affranchissement de l'esclave Tobie. Mais cette négociation, quoique nous ne pussions pas lui supposer une valeur politique, apparut à l'imagination ombrageuse du gouverneur comme un des chaînons d'une trame d'évasion.
« Vous ne savez pas, répondit-il aux premières ouvertures d'O'Meara, l'importance de ce que vous me demandez; ce n'est pas Tobie que le général Bonaparte veut affranchir pour plaire à mademoiselle Balcombe, ce sont les nègres de l'île dont il veut gagner la reconnaissance. Il veut faire ici comme à Saint-Domingue. Pour rien au monde je n'accorderai ce que vous me demandez; mais ne le lui dites pas, et qu'il croie que je soumettrai sa demande au conseil de la Compagnie. »
La cause du refus de sir Hudson-Lowe, refus que, malgré sa recommandation, O'Meara redit mot pour mot à l'Empereur, l'étonna singulièrement."
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par Cyril Drouet » 05 avr. 2019, 21:17

Celui de Betsy Balcombe (Napoléon à Sainte-Hélène) :
« Les fruits d'or de ce moderne jardin des Hespérides avaient pour gardien un vieil esclave malais, nommé Toby, amené captif dans l'île bien des années avant notre arrivée, et depuis quarante ans employé au jardinage. C'était un original, d'un caractère bizarre et curieux. Il se considérait comme le maître absolu dans son domaine, et n'aurait pas souffert qu'on empiétât sur son autorité. Les domestiques le craignaient presque autant que le propriétaire des Églantiers lui-même. Napoléon avait pris le vieux Toby en amitié ; il proposa un jour à papa de le lui racheter pour l'affranchir; mais celui-ci, pour des raisons politiques que j'ignore, ne put y consentir Le vieillard lui garda toujours une profonde reconnaissance et, par la suite, ne fut jamais plus heureux que lorsqu'on le chargeait de cueillir les plus beaux fruits ou de préparer un splendide bouquet et d'aller les porter à Longwood au « brave Bony », comme il appelait l'Empereur. Celui-ci, de son côté, chaque fois que j'allais le voir, ne manquait pas de s'informer de la santé du vieux Toby ; en quittant notre maison, il lui tendit la main et lui fit présent de vingt napoléons.
[…]
Notre vieux Malais était en excellents termes avec Bony. C'était ainsi qu'il désignait l'Empereur. Napoléon était le seul qui jouît de ce privilège, mais il avait conquis et fasciné le vieillard ; de son côté, Napoléon éprouvait pour Toby un attachement qui avait quelque chose de romanesque, comme envers un homme dont la jeunesse a été l'objet des plus cruelles injustices.»
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par L'âne » 06 avr. 2019, 01:33

Doc. VERLING - Cne NICHOLS "Journaux de Sainte-Hélène" :
"29 novembre [1819]- Le général Buonaparte était dehors de bonne heure ce matin, occupé dans son petit jardin favori avec un grand nombre d'aides, le comte de Montholon, des valets, des Chinois, des jardiniers, des palefreniers, etc.; il creuse des trous dans certaines parties du jardin, élève des monticules dans d'autres, et fait transporter du fumier ailleurs. C'est le pauvre oncle Toby montrant l' exemple, Le général, en robe de chambre au milieu de ses gens qu'il dirige, prend parfois une bêche et plante des semences, m'envoie des messages pour me demander des charrettes, des pelles et des bêches. Dieu· veuille que pendant ma résidence à Longwood il se maintienne dans cet état d'esprit."
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par L'âne » 06 avr. 2019, 01:50

Bernard a écrit :
05 avr. 2019, 20:27
Cet épisode est néanmoins confirmé par Betzy Balcombe dans ses souvenirs (Napoléon à Sainte-Hélène : souvenirs de Betzy Balcombe par Lucia-Elisabeth Abell (née Balcombe), 1898).
Oui, effectivement et c'est très intéressant.

"Napoléon à Sainte-Hélène, souvenirs de Betzy Balcombe" :
""Les fruits d'or de ce moderne jardin des Hespérides avaient pour gardien un vieil esclave malais, nommé Toby, amené captif dans l'île bien des années avant notre arrivée, et depuis quarante ans employé au jardinage. C'était un original, d'un caractère bizarre et curieux. Il se considérait comme le maître absolu dans son domaine, et n'aurait pas souffert qu'on empiétât sur son autorité. Les domestiques le craignaient presque autant que le propriétaire des Églantiers lui-même. Napoléon avait pris le vieux Toby en amitié ; il proposa un jour à papa de le lui racheter pour l'affranchir; mais celui-ci, pour des raisons politiques que j'ignore, ne put y consentir (1). Le vieillard lui garda toujours une profonde reconnaissance et, par la suite, ne fut jamais plus heureux que lorsqu'on le chargeait de cueillir les plus beaux fruits ou de préparer un splendide bouquet et d'aller les porter à Longwood au « brave Bony » (, comme il appelait l'Empereur. Celui-ci, de son côté, chaque fois que j'allais le voir, ne manquait pas de s'informer de la santé du vieux Toby ; en quittant notre maison, il lui tendit la main et lui fit présent de vingt napoléons.
Les raisons politiques ne sont pas de l'imagination de l'auteur. Hudson Lowe répondant à O'Meara lui dit : « Vous ne savez pas l'importance de ce que vous me demandez ; ce n'est pas Toby que le général Bonaparte veut affranchir pour plaire à Mlle Balcombe, ce sont tous les nègres de l'île dont il veut gagner la reconnaissance. Il veut faire ici comme à Saint-Domingue. Pour rien au monde je n'accorderai ce que vous me demandez. » La cause de ce refus étonna singulièrement l'Empereur.[...] Souvent, lorsqu'il y avait un de ces magnifiques clairs de lune qu'on ne voit qu'aux tropiques, il se levait à trois heures du matin, et arpentait le jardin, longtemps avant que le vieux Toby eût achevé son somme; alors, il s'offrait le luxe d'un premier repas, composé de fruits délicieux que notre jardin produisait en abondance.
Notre vieux Malais était en excellents termes avec Bony. C'était ainsi qu'il désignait l'Empereur. Napoléon était le seul qui jouît de ce privilège, mais il avait conquis et fasciné le vieillard ; de son côté, Napoléon éprouvait pour Toby un attachement qui avait quelque chose de romanesque, comme envers un homme dont la jeunesse a été l'objet des plus cruelles injustices.

(1) « Au nombre des esclaves employés par M. Balcombe, se trouvait un vieux Malais enlevé depuis plusieurs années à sa patrie par un capitaine anglais, qui profita de la rencontre d'un bateau de pêcheurs malais pour se donner un esclave sans l'acheter. Cependant le mener en Angleterre eût été dangereux; aussi le vendit-il, malgré ses légitimes protestations, pendant sa relâche à Sainte-Hélène. Une des filles de M. Balcombe, ayant appris son histoire et sachant que son plus vif chagrin était sa séparation de ses enfants, se mit en tête d'obtenir sa liberté et son renvoi dans son pays. Voici ce qu'elle imagina :
« L'Empereur finissait assez souvent sa soirée dans le salon du cottage Balcombe, soit à faire une partie de whist, soit à écouter les historiettes des deux soeurs, qui rivalisaient de gentillesse et d'efforts pour plaire à leur hôte. La cadette, surtout, fort jolie et plus espiègle encore, prévoyant qu'elle pouvait tout faire et tout dire impunément, et enhardie qu'elle était par son habitude d'enfant gâté, profita d'une si belle occasion pour demander à l'Empereur d'acheter le Malais; elle lui dit un soir :
« — Je ne veux plus aimer mon père, parce qu'il ne tient pas sa promesse; mais vous, je vous aimerai bien si vous rendez Toby à ses pauvres enfants. Savez-vous bien qu'il a une fille de mon âge et qui me ressemble ? »
« Donner à l'Empereur le moyen de faire un heureux était lui plaire. Aussi s'empressa-t-il d'accepter l'amitié que lui offrait la jolie Betzy Balcombe ; il l'assura que, dès le lendemain, il donnerait l'ordre d'acheter l'esclave et ferait prier l'amiral de le renvoyer dans l'Inde par la première occasion. » (Montholon, t. Ier, p. 179. — Voir aussi le Mémorial, 29 novembre 1815, et O'Meara, Napoléon en exil, édit. 1822, t. Ier, p. 18.)."
"
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Re: Résidence de l'esclave Toby

Message par Cyril Drouet » 06 avr. 2019, 13:05

Après O’Meara, Montholon et Betsy, voilà à présent la version du Mémorial :

« Le petit jardin de M. Balcombe, où nous nous promenions souvent, se trouvait cultivé par un vieux nègre. La première fois que nous le rencontrâmes, l'Empereur, suivant sa coutume, me le fit questionner, et son récit nous intéressa fort. C'était un Indien-Malais qui avait été frauduleusement enlevé de chez lui, il y avait nombre d'années, par un équipage anglais, transporté à bord et vendu à Sainte-Hélène, où il demeurait depuis dans l'esclavage. Sa narration portait tout le caractère de la sincérité; sa figure était franche et bonne, ses yeux spirituels et encore vifs; tout son maintien nullement avili, mais tout-à-fait attachant. Nous fûmes indignés au récit d'un tel forfait; et à peu de jours de là l'Empereur pensa à l'acheter pour le faire reconduire dans son pays. Il en parla à l'amiral, dont le premier mot, en défense des siens, fut de prétendre que le vieux Tobie (c'était le nom du malheureux esclave) ne devait être qu'un imposteur, et que la chose était impossible. Toutefois il fit une enquête à ce sujet, et la chose ne se trouva que trop vraie; alors il partagea notre indignation, et promit d'en faire son affaire. Nous avons quitté Briars, nous avons été transportés à Longwood, et le pauvre Tobie, partageant le sort commun de toutes choses ici-bas, a été bientôt oublié; je ne sais pas ce que le tout sera devenu. Quoi qu'il en soit, lorsque nous venions dans le jardin, l'Empereur s'arrêtait la plupart du temps près de Tobie, et me le faisait questionner sur son pays, sa jeunesse, sa famille, sa situation actuelle; on eût dit qu'il cherchait à étudier ses sensations. L'Empereur terminait toujours la conversation en me faisant lui donner un napoléon. Tobie s'était fort attaché à nous; notre venue semblait être sa joie; interrompant aussitôt son travail, et appuyé sur sa bêche, il contemplait d'un air satisfait nos deux figures, n'entendant pas un mot de notre langage entre nous, mais souriant d'avance aux premières paroles que je lui traduirais. Il n'appelait l'Empereur que le bon monsieur (the good gentleman) : c'était le seul nom qu'il lui donnait; il n'en savait pas davantage. Je me suis arrêté sur ces détails parce que les rencontres de Tobie étaient suivies, de la part de l'Empereur, de réflexions toujours neuves, piquantes, et surtout caractéristiques. On connaît la mobilité de son esprit; aussi la chose était-elle traitée chaque fois sous une face nouvelle. Je me suis contenté de consigner ici les suivantes. « Ce pauvre Tobie que voilà, disait-il une fois, est un homme volé à sa famille, à son sol, à lui-même, et vendu : peut-il être de plus grand tourment pour lui! de plus grand crime dans d'autres ! Si ce crime est l'acte du capitaine anglais tout seul, c'est à coup sûr un des hommes les plus méchants; mais s'il a été commis par la masse de l'équipage, ce forfait peut avoir été accompli, après tout, par des hommes peut-être pas si méchants que l'on croirait ; car la perversité est toujours individuelle, presque jamais collective. »
[…]
Une autre fois, arrêté devant Tobie, il disait : « Ce que c'est pourtant que cette pauvre machine humaine ! pas une enveloppe qui se ressemble ; pas un intérieur qui ne diffère ! et c'est pour se refuser à cette vérité qu'on commet tant de fautes. Faites de Tobie un Brutus, il se serait donné la mort; un Esope, il serait peut-être aujourd'hui le conseiller du gouverneur; un chrétien ardent et zélé, il porterait ses chaines en vue de Dieu et les bénirait. Pour le pauvre Tobie, il n'y regarde pas de si près, il se courbe et travaille innocemment ! »
Et après l'avoir considéré quelques instants en silence, il dit en s'éloignant :
« Il est sûr qu'il y a loin du pauvre Tobie à un roi Richard !... Et toutefois, continuait-il en marchant, le forfait n'en est pas moins atroce; car cet homme, après tout, avait sa famille, ses jouissances, sa propre vie. Et l'on a commis un horrible forfait en venant le faire mourir ici sous le poids de l'esclavage. »
Et s'arrêtant tout à coup, il me dit :
« Mais je lis dans vos yeux : vous pensez qu'il n'est pas le seul exemple de la sorte à Sainte-Hélène ! »
Et soit qu'il fût heurté de se voir en parallèle avec Tobie, soit qu'il crût que mon courage eût besoin d'être relevé, soit enfin toute autre chose, il poursuivit avec feu et majesté :
« Mon cher, il ne saurait y avoir ici le moindre rapport ; si l'attentat est plus relevé, les victimes aussi offrent bien d'autres ressources. On ne nous a point soumis à des souffrances corporelles, et, l'eût-on tenté, nous avons une âme à tromper nos tyrans !... Notre situation peut même avoir des attraits ! L'univers nous contemple !... Nous demeurons les martyrs d'une cause immortelle !..... Des millions d'hommes nous pleurent, la patrie soupire, et la gloire est en deuil !... Nous luttons ici contre l'oppression des dieux, et les vœux des nations sont pour nous !... »
Et après une pause de quelques secondes, il reprit :
« Mes véritables souffrances ne sont point ici !...Si je ne considérais que moi, peut-être aurais-je à me réjouir !... Les malheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire !... L'adversité manquait à ma carrière !... Si je fusse mort sur le trône, dans les nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un problème pour bien des gens; aujourd'hui, grâce au malheur, on pourra me juger à nu !»
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)