La tentative d'assassinat par Friedrich Staps

Faites part de l'actualité napoléonienne dont vous avez connaissance.
Prière d’indiquer les références dans l’intitulé du message.

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L'âne
 
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La tentative d'assassinat par Friedrich Staps

Message par L'âne » 20 juin 2018, 13:16

Au cœur de l'Histoire : 1809, on veut tuer Napoléon
https://www.youtube.com/watch?v=fRFY2z-xsd4
Aurea mediocritas

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Re: La tentative d'assassinat par Friedrich Staps

Message par Joker » 20 juin 2018, 17:30

Cette tentative s'inscrit dans un contexte similaire à celui qui a présidé à l'affaire Palm.
Le sentiment nationaliste avait pris son essor dans une Allemagne en proie à un inextinguible désir de se libérer du joug de l'occupant considéré comme un oppresseur.
Staps était un illuminé mais cela n'enlevait rien à sa détermination.
Cette froide résolution et cette absence de remords déstabilisèrent l'Empereur, incapable de comprendre les motivations qui guidèrent le jeune homme.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

Peyrusse

Staps.

Message par Peyrusse » 21 juin 2018, 12:37

De mémoire, je crois savoir que le témoignage du général Rapp est un des plus précis sur la tentative de Staps.
Modifié en dernier par Peyrusse le 21 juin 2018, 16:46, modifié 1 fois.

Peyrusse

23 octobre 1809...

Message par Peyrusse » 21 juin 2018, 16:34

Image

« Un jeune homme, égaré par un amour aveugle de la patrie, forma le dessein de la délivrer de celui qu'il regardait comme la cause de ses maux. Il se présenta à Schönbrunn le 23 octobre, pendant que les troupes défilaient j'étais de service; Napoléon était placé entre le prince de Neufchâtel [Maréchal Berthier] et moi. Ce jeune homme, nommé St… [Staps] s'avança vers l'Empereur; Berthier, s'imaginant qu'il venait présenter une pétition, se mit au-devant et lui dit de me la remettre; il répondit qu'il voulait parler à Napoléon on lui dit encore que, s'il avait quelques communications à faire il fallait qu'il s'adressât à l'aide-de-camp de service. Il se retira quelques pas en arrière, en répétant qu'il ne voulait parler qu'à Napoléon. Il s'avança de nouveau et s'approcha de très près je l'éloignai, et lui dis en allemand qu'il eût à se retirer que, s'il avait quelque chose à demander, on l'écouterait après la parade. Il avait la main droite enfoncée dans la poche de côté, sous sa redingote; il tenait un papier dont l'extrémité était en évidence. Il me regarda avec des yeux qui me frappèrent son air décidé me donna des soupçons j'appelai un officier de gendarmerie qui se trouvait là je le fis arrêter et conduire au château. Tout le monde était occupé de la parade; personne ne s'en aperçut. On vint bientôt m'annoncer qu'on avait trouvé un énorme couteau de cuisine sur St... je prévins Duroc; nous nous rendîmes tous au lieu où il avait été conduit. Il était assis sur un lit où il avait étalé le portrait d'une jeune femme, son portefeuille, et une bourse qui contenait quelques vieux louis d'or.

Je lui demandai son nom. «Je ne puis le dire qu'à Napoléon. -Quel usage vouliez-vous faire de ce couteau? Je ne puis le dire qu'à Napoléon. Vouliez-vous vous en servir pour attenter à sa vie ? Oui, monsieur. Pourquoi ? –Je ne le puis dire qu'à lui seul. »

J'allai prévenir l'empereur de cet étrange événement il me dit de faire amener ce jeune homme dans son cabinet je transmis ses ordres et je remontai. Il était avec Bernadotte, Berthier, Savary et Duroc. Deux gendarmes amenèrent St… [Staps] les mains liées derrière le dos il était calme; la présence de Napoléon ne lui fit pas la moindre impression; il le salua cependant d'une manière respectueuse. L'Empereur lui demanda s'il parlait français; il répondit avec assurance :« Très peu » Napoléon me chargea de lui faire en son nom les questions suivantes:

«D'où êtes-vous? – De Naumbourg.- Qu'est votre père? –Ministre protestant. Quel âge avez-vous ? Dix-huit ans. Que vouliez-vous faire de votre couteau? Vous tuer. Vous êtes fou, jeune homme; vous êtes illuminé. Je ne suis pas fou; je ne sais ce que c'est qu'illuminé. -Vous êtes donc malade ? Je ne suis pas malade, je me porte bien. Pourquoi vouliez-vous me tuer ? Parce que vous faites le malheur de mon pays.-Vous ai-je fait quelque mal ? Comme à tous les Allemands. Par qui êtes-vous envoyé ? Qui vous pousse à ce crime ? – Personne, c'est l'intime conviction qu'en vous tuant je rendrai le plus grand service à mon pays et à l'Europe, qui m'a mis les armes à la main. Est-ce la première fois que vous me voyez ? Je vous ai vu à Erfurt lors de l'entrevue. – N'avez-vous pas eu l'intention de me tuer alors ? Non, je croyais que vous ne feriez plus la guerre à l'Allemagne; j'étais un de vos plus grands admirateurs. Depuis
Quand êtes-vous à Vienne ? Depuis dix jours.– Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour exécuter votre projet ? Je suis venu à Schönbrunn il y a huit jours avec l'intention de vous tuer; mais la parade venait de finir, j'avais remis l'exécution de mon dessein à aujourd’hui. Vous êtes fou, vous dis-je, ou vous êtes malade. Ni l'un ni l'autre. Qu'on fasse venir Corvisart. Qu'est-ce que Corvisart ? -C'est un médecin, lui répondis-je. – Je n'en ai pas besoin. Nous restâmes sans rien dire jusqu'à l'arrivée du docteur; St. était impassible. Corvisart arriva; Napoléon lui dit de tâter le pouls du jeune homme, il le fit. N'est-ce pas, Monsieur, que je ne suis point malade ? - Monsieur se porte bien, répondit le docteur en s'adressant à l'Empereur. – Je vous l'avais bien
«dit, reprit St… [Staps] avec une sorte de satisfaction.»

Napoléon, embarrassé de tant d'assurance, recommença ses questions.

« Vous avez une tête exaltée, vous ferez la perte de votre famille. Je vous accorderai la vie, si vous demandez pardon du crime que vous avez voulu commettre, et dont vous devez être fâché. Je ne veux pas de pardon. J'éprouve le plus vif regret de n'avoir pu réussir. – Diable! Il paraît qu'un crime n'est rien pour vous ? – Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. – .Quel est ce portrait qu'on a trouvé sur vous ? – Celui d'une jeune personne que j'aime. Elle sera bien affligée de votre aventure Elle sera affligée de ce que je n'ai pas réussi; elle vous abhorre autant que moi. Mais enfin si je vous fais grâce, m'en saurez- vous gré? – Je ne vous en tuerai pas moins. »

Napoléon fut stupéfait. Il donna ordre d'emmener le prisonnier. Il s'entretint quelque temps avec nous, et parla beaucoup d'illuminés. Le
soir il me fit demander et me dit :« Savez-vous que l'événement d'aujourd'hui est extraordinaire. Il y a dans tout cela des menées de Berlin et de Weimar. » Je repoussai ces soupçons. Mais les femmes sont capables de tout. Ni hommes ni femmes de ces deux cours ne concevront jamais de projet aussi atroce. Voyez leur affaire de Schill. Elle n'a rien de commun avec un pareil crime. -Vous avez beau dire, Monsieur le général; on ne m'aime ni à Berlin ni à Weimar. Cela n'est pas douteux mais pouvez-vous prétendre qu'on vous aime dans ces deux cours ? Et parce qu'on ne vous aime pas, faut-il vous assassiner ?» Il communiqua les mêmes soupçons à

Napoléon me donna l'ordre d'écrire au général Lauer d'interroger St…[Staps] afin d'en tirer quelque révélation. Il n'en fit point. Il soutint que c'était de son propre mouvement et sans aucune suggestion étrangère qu'il avait conçu son dessein. Le départ de Schönbrunn était fixé au 27 octobre. Napoléon se leva à cinq heures du matin et me fit appeler. Nous allâmes à pied sur la grande route voir passer la Garde impériale, qui partait pour la France. Nous étions seuls. Napoléon me parla encore de St… [Staps] : « II n'y a pas d'exemple qu'un jeune homme de cet âge, Allemand, protestant, et bien élevé, ait voulu commettre un pareil crime. Sachez comment il est mort

Une pluie abondante nous fit rentrer. J'écrivis au général Lauer de nous donner des détails à ce sujet. Il me répondit que St...[Staps] avait été exécuté à sept heures du matin, 27, sans avoir rien pris depuis le jeudi 24 qu'on lui avait offert à manger; qu'il avait refusé, attendu, disait- il, qu'il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice. On lui annonça que la paix était faite; cette nouvelle le fit tressaillir.

Son dernier cri fut : » Vive la liberté ! vive l'Allemagne mort à son tyran ! »Je remis ce rapport à Napoléon. Il me chargea de garder le couteau, que j'ai chez moi. »

(« Mémoires » du général RAPP, Bossange frères, 1823, pp.142-147).

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Re: La tentative d'assassinat par Friedrich Staps

Message par L'âne » 22 juin 2018, 09:27

Staps fit des émules.
Parmi les affaires connues, celle de deux jeunes gens des meilleures familles de Saxe qui partirent de Liepzig pour Paris, en 1812, avec pour objectif d'assassiner Napoléon.
Arrivés en France, l'un d'eux renonça, retourna en Saxe, et...alla dénoncer le projet aux autorités qui avertirent le gouvernement français. Le complice, nommé La Sahla, fut arrêté et interné au donjon de Vincennes. Libéré en 1814, il revint à Paris pendant les Cent Jours avec l'intention, toujours, d'assassiner l'Empereur...
Il fut arrêté avant de passer à l'acte.
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Re: La tentative d'assassinat par Friedrich Staps

Message par Cyril Drouet » 22 juin 2018, 10:29

Sous les Cent-Jours, le jeune Saxon, Ernest von der Sahala, dit La Sahla, le 5 juin 1814, fomentant un attentat contre l’Empereur, faillit bien mourir par son propre explosif.
Le 7 juin, Le Journal de Paris conta l’affaire en ces termes (Bourrienne dans ses Mémoires donne un récit très proche) :
« Une violente rumeur a eu lieu hier auprès du corps législatif. Un Saxon, âgé d’environ 28 ans, qu’on dit appartenir à une famille de marque, avait dans la poche environ 4 onces d’argent fulminant, il s’était fait conduire en voiture près du palais du corps législatif, il est d’abord entré dans la salle, en est sorti peu après et à quelque distance de là, le pied lui a glissé. Une de ses cuisses ayant porté sur le paquet d’argent fulminant, il en est résulté une violente détonation, qui lui a déchiré son habit, son pantalon et plus que cela encore, de manière à rendre cet homme vraiment hideux. Il a été conduit en cet état à la préfecture de police, où cette affaire s’éclaircira; le même homme a été arrêté à Paris, il y a cinq ans, où il avait fait alors des aveux, qui rendent sa conduite actuelle très suspecte."


Le lendemain, le Journal des débats allumait des contre-feux :
« Il s'est passé hier un événement qui n'a rien que de très naturel, et qui a cependant donné lieu aux conjectures les plus sinistres et aux bruits les plus ridicules. Un chimiste, qui s'occupe depuis longtemps d expériences sur divers projectiles, et qui a présenté un plan au ministère de la guerre pour introduire dans nos armées les fusées à la Congrève, se rendait hier au Champ-de-Mars, où l'attendaient quelques officiers. Il portait sur lui l'appareil chimique dont il avait besoin pour ses expériences. En passant sur la place du Corps Législatif, il entre un instant, par curiosité, dans les tribunes de l'assemblée ; mais en sortant, son pied glisse : il tombe sur le grand escalier; la bouteille, placée dans sa poche, se brise, et il est blessé par l'explosion.
Tel est, à ce qu'on nous assure, le récit authentique de l'événement qui est aujourd'hui le sujet de toutes les conversations. On disait ce matin que c'était une machine infernale qui avait été préparée pour un grand crime, et beaucoup de gens le croyaient apparemment, parce que ce ne serait pas la première fois que ce moyen de destruction aurait été employé par le parti auquel on l'attribue. »


La Sahla survécut à ses blessures et fut libéré par les Alliés après Waterloo.
Desmarest (Quinze ans de haute police) a conté dans ses souvenirs sa tentative de 1815 :
« Dans les Cent Jours, il vint de nouveau se jeter en France. L'on a su à Paris que, le jour où Napoléon devait venir à la chambre des députés, un jeune étranger causa devant le palais de cette assemblée une explosion fulminante, dont lui-même fut atteint. C'était ce même la Sahla !
Comment se trouvait-il là ? qu'était cette détonation ? C'est ce que je vais expliquer.
Il s'était présenté vers le 15 mai, sortant des lignes prussiennes, au commandant de Philippeville. Il demanda d'être conduit devant le ministre de la police, dont il disait être bien connu, et auquel il voulait faire d'importantes communications. Ma surprise fut grande à la nouvelle apparition du personnage ! La Sahla se hâta d'expliquer que, « revenu de ses premières préventions contre la personne et la politique de Napoléon, indigné surtout des traitements que le roi de Saxe, son souverain, éprouvait des puissances coalisées, il s'était dévoué entièrement contre une cause qui avait si mal répondu à ses espérances et à l'attente de toute l'Allemagne. Il avait reconnu, dit-il, les vues, les dispositions et les moyens de beaucoup de seigneurs saxons et polonais, qui l'avaient pressé de venir en faire part au gouvernement français... Il ne cacha point que, pour passer sans obstacles, il avait pris le parti de faire accroire aux généraux prussiens qu'il voulait reprendre et consommer son entreprise de 1811, contre Napoléon; ce qui lui avait procuré leur protection et toutes les facilités désirées. » Il montra alors un petit paquet de poudre fulminante qu'il offrit de déposer, et dont il démontrerait des applications très utiles pour l'artillerie.
L'on fit peu de cas de sa chimie. Ses mouvements sur la Saxe et la Pologne ne pouvaient être appréciés pour le moment. Mais sa manière franche de venir à découvert, se livrer à une autorité dont il avait tout à craindre, fit qu'au lieu de le détenir ou de l'expulser, on se borna à son égard aux moyens de surveillance. Il parcourait Paris avec beaucoup de curiosité, ayant des communications journalières avec moi, et portant toujours sur lui son échantillon de poudre, de peur de quelque accident s'il l'eût laissé dans une chambre à son hôtel; on sait que cette matière s'enflamme au moindre choc. Mais ce qu'il redoutait de l'imprudence d'autrui lui arriva à lui-même. Un jour de pluie, qu'il descendait de voiture, près de la chambre des députés, il glissa, tomba en arrière sur le pavé. Le choc fit prendre feu à la poudre, et l'explosion, en déchirant une partie de ses vêtements, lui imprima des plaies qui devinrent ensuite plus graves par l'action corrosive de cette substance. Conduit au poste militaire de la chambre, il se réclama de moi. J'étais alors dans la salle, où l'on me prévint sur-le-champ. Je le trouvai pâle, défait, en lambeaux et en sang. Coupant court à toute explication, je l'emmenai avec moi.
Le jour, le lieu, car Napoléon était attendu à la séance de la chambre, me donnaient de graves soupçons. La Sahla s'en défendit vivement et avec intelligence, entre autres moyens de justification, il me mit à même de vérifier que peu de temps avant il se trouvait sur le quai de Chaillot, n° 24, très près de la voiture de l'empereur qui se rendait au petit pas à la cérémonie du Champ-de-Mai. « Or, disait-il, si j'en voulais à sa vie, pourquoi n'aurais-je pas agi en ce moment? » Mais il changea de langage quand l'armée prussienne vint encore une fois lui ouvrir sa prison, il se vantait alors de ce qu'il m'avait tant dénié; il m'affirma, à moi-même, son affreux projet avec détails, m'ayant appelé près de son lit pour me remercier et m'offrir ses bons offices auprès des chefs prussiens, il avait, à ce qu'il m'a dit, augmenté peu à peu chez divers chimistes sa provision de poudre, qui en effet était trop insignifiante pour nous donner de l'ombrage.
Dans l'incertitude où m'ont jeté ses assertions, car je doute encore aujourd'hui, je m'accuse non pas de négligence ou de légèreté, mais de faiblesse, causée par une erreur de générosité. Il fallait proposer son renvoi hors des frontière, ou sa réclusion. Toutefois, qu'on se rappelle que celui qui me trompait ainsi m'avait, naguère, refusé à moi de racheter sa liberté et sa vie par une parole fausse. Je croyais même avoir encore d'autres gages de sa foi et de son repentir... Mais qui peut compter sur l'homme possédé d'une pensée fanatique ? Saint-Réjant, qui s'était vivement opposé à l'assassinat de Hoche, ne vint-il pas exécuter le Trois Nivose a Paris ? Quoi qu'il en soit, je quittai la Sahla pour toujours, sans vouloir pénétrer plus avant dans ses relations prétendues avec l'état-major et le cabinet prussien.
Il est probable qu'elles devinrent peu satisfaisantes pour son amour-propre, car les journaux annoncèrent vers la fin de juillet, « que le jeune la Sahla, le même qi1 avait causé une explosion sur la place du Palais-Bourbon, venait de se précipiter du pont de Louis-Seize dans la Seine, d'où un prompt secours l'avait retiré. » Un motif, dirai-je d'intérêt ou de curiosité, me porta à chercher à le voir. J'eus assez de peine à trouver son dernier logement (rue Michel-le-Comte). On l'y avait d'abord transporté, puis à l'hopital de la Charité où il est inscrit au registre : baron de la Sahla, né à Chaulan (Saxe), entré le 5 août 1815, malade d’une fièvre ataxique lente nerveuse, sorti le 8. Des renseignements ultérieurs m'ont certifié sa mort. Triste fin d'un jeune homme doué d'une certaine force d'âme et de pensée, mais très inférieur à Staaps pour la droiture et la pureté de cœur, autant que par sa physionomie pâle, ses yeux hagards et son air effaré. »


Comme il est évoqué dans ses lignes, La Sahla n’en était pas à son coup d’essai.
Desmarest rapporte ainsi son projet de 1811 :
« Quinze mois après le jugement de Frédéric Staaps, un nouvel assassin se présente armé contre les jours de Napoléon. Ce n'est plus en pays étranger, dans le tumulte des armes que le coup doit être porté.
Dominique-Ernest de la Sahla, âgé de dix-huit ans, tenant aux premières familles de Saxe et de Prusse, part de Leipzig et vient chercher Napoléon dans sa capitale, jusque dans son palais, au milieu de ses gardes. On voit ici encore un jeune homme, presque enfant, encore un Saxon, encore un motif, mais moins pur, de vengeance nationale.
[…]
La Sahla était muni de douze pistolets et faisait avec ardeur toutes les démarches pour l’exécution, lorsqu'il fut arrêté à Paris, le 8 février 1811. Quelques mots qui lui étaient échappés en passant à Erfurt avaient donné l'éveil; et il faut dire que la police, prévenue contre les jeunes illuminés d'Allemagne, suivait avec attention tout ce qui passait le Rhin, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Interrogé sur tant d'armes chargées, et sur le but de son voyage, la Sahla, après avoir balbutié sur la négative, ne tarda pas à s'expliquer librement, mais avec forfanterie sur le fond et les détails de son projet.
Il avait conçu, dès 1806, une haine violente contre Napoléon qui avait dit dans sa colère à Berlin : « Cette noblesse prussienne ! je lui ferai mendier son pain ! » Ce mot, comme un trait empoisonné, s'attacha au cœur d'un enfant de treize ans, dont les parents, soit paternels, soit maternels, étaient de hauts personnages en Prusse et en Saxe. Ses ressentiments s'accrurent par des communications avec certaines personnes, et par toutes les vociférations, les satires, les horreurs absurdes, non seulement sur la politique de Napoléon, mais sur son humeur barbare, ses mœurs privées, ses goûts, ses plaisirs même, si cela peut s'appeler des plaisirs ! La Sahla en était venu à ce point d'exaspération que la vue d'un uniforme le mettait en fureur. Il insultait nos soldats dans les rues de Dresde et de Leipzig. «Mes camarades, sachant combien je suis craintif d'ailleurs, car la vue d'une épée me fait trembler; mais sur ce point, j'étais un lion. » Je rapporte ses expressions.
Il s'était fixé à l'idée de tuer Napoléon, depuis un peu plus d'un an, à la suite de plusieurs entretiens à ce sujet avec le jésuite Stabœrlé, connu à Dresde sous la dénomination de père Ignace. Sa mère et sa sœur, auxquelles il se hâta d'aller en faire part, le conjurèrent, même à genoux, de renoncer à cette funeste pensée. Il était l'unique rejeton de cette maison, et son père était mort.
De retour à Leipzig, il changea de religion et se fit catholique, non par un zèle de conviction, car il ne m'a montré que de l'indifférence en cette matière, mais seulement dans la vue de se ménager, disait-il, plus de facilités et de relations en France pour y accomplir son dessein ! Il eut aussi dès lors la singulière attention d'afficher un goût effréné pour les plaisirs, en s'abandonnant à toutes sortes d'excès, « afin de mieux cacher le projet qui l'occupait, et de prêter des motifs d'amusements à son voyage de Paris. »
Une considération particulière le porta à précipiter son départ. Il fallait, selon ses idées, qu'il frappât le coup avant l'accouchement de l'impératrice, prévoyant qu'une telle catastrophe causerait à cette princesse une révolution qui priverait Napoléon de postérité. Calcul atroce qui le fit partir sans attendre le quartier de sa pension, dont le terme approchait. Mais son nom lui suffit pour se procurer à son passage à Francfort, un crédit de cinquante louis.
Arrivé à Paris, il acheta cinq paires de pistolets de la plus forte portée. Il fallut qu'il les fît charger par l'armurier, car la Sahla ne connaissait pas du tout cette arme. Il en avait apporté d'Allemagne une autre paire, mais comme simple souvenir patriotique. C'étaient les pistolets d'arçon que le duc de Brunswick avait le jour de sa mort glorieuse à Iéna. Il ne manquait pas de se rendre chaque jour aux Tuileries. Il y passait presque tout son temps, épiant autant qu'il pouvait les mouvements de son ennemi, aux issues et aux fenêtres du château. Il m'a assuré avoir manqué deux fois de très peu d'instant de l'approcher, la première quand il montait en voiture dans la cour, et un autre jour, à une croisée des appartements sur le jardin.
Telles furent ses premières déclarations, bien précises quant à l'intention, quant aux faits et aux moyens matériels d'exécution. Mais on ne sentait pas là ce fond d'énergie sombre, cette froide férocité de fanatisme, cet aplomb de fatalité, qui caractérisent les résolutions de ce genre. Afin de sonder jusqu'où allait celle-ci, je lui annonçai, après plusieurs jours, que le gouvernement voyant dans son fait un certain désordre d'idées, et la velléité plutôt que le dessein formel du crime, ayant égard surtout à son jeune âge, serait disposé à le rendre à la liberté et à sa famille, mais sur sa parole d'honneur de renoncer à tout acte contre Napoléon. Après un moment de réflexion, il demanda vingt-quatre heures pour faire sa réponse. Le lendemain, comprenant bien qu'il s'agissait d'être renvoyé chez lui sur la foi de sa promesse, même avec ses armes et en toute liberté, il déclare que ses sentiments et ses principes s'opposaient à ce qu'il donnât la parole exigée, qu'au contraire s'il était libre, le devoir et sa volonté le portait à poursuivre son opération. A ce sujet, il jeta quelques mots d'ironie sur Frédéric Staaps, âme pusillanime apparemment et irrésolue ! J'appris ainsi, à mon grand étonnement, que le beau caractère et le courage de Staaps étaient flétris au vain jugement de ces sectaires aveuglés.
Comme j'ai porté une attention suivie sur la Sahla, je puis offrir quelques traits qui feront apprécier la nature et l'étendue de ses dispositions. J'ai su de lui, qu'étant sujet dans son enfance à des attaques d'épilepsie, on l'en délivra par des remèdes violents, qui portèrent le mal à la tête. Plus tard, il donna avec ardeur dans l'étude de l’hébreu; et diverses compositions que j'ai vues de lui, prouvent que son goût le portait plus aux rêveries des rabbins qu'aux inspirations des prophètes.
Un moral ainsi travaillé par la maladie, par les remèdes, et par ses études si abstruses expliquent assez ce décousu d'idées et de conduite, qui se remarque dans la plupart de ses actes : ses provocations aux soldats français, malgré sa lâcheté avouée ; son changement de religion sans cause bien déterminée, ou sur un futile motif ; son plan de débauches à la suite de sa conversion, et qui n'est pas mieux motivé que cette conversion même ; le choix qu'il fait de pistolets, tandis qu'en me voyant seulement manier les siens, il s'écriait comme si ma vie eût été en danger. Parlerai-je de sa manière d'être au donjon de Vincennes, où il ne couchait pas dans son lit, ne faisant pas d'autre usage de ses draps que de les pendre à sa fenêtre, pour s'ôter encore le jour qui lui était laissé. Et son calcul sur les couches de l'impératrice, qui lui valut parmi les prisonniers le sobriquet d'accoucheur de Marie-Louise. Enfin, cet autre calcul qui n'est que ridicule. « Henri IV, disait-il, souvent attaqué, n'a succombé qu'à la dix-huitième tentative. Il en faudra peut-être cinquante contre Napoléon, qui a une police plus forte. Eh bien ! je suis une de ses combinaisons qui doivent manquer; mais ma mort avance d'un degré la chance fatale pour notre ennemi. » Il ajoutait : « Je suis maladif, faible; je ne dois pas vivre longtemps; j'attachais mon nom à un grand fait d'histoire, en sacrifiant un petit nombre d'années malheureuses ! »
Ici se voit à découvert le ressort principal de toute la machine. La vanité ! Aussi demandait-il avec une sorte d'empressement: « quand est-ce qu'il serait fusillé au Champ-de-Mars? » Car il regardait ses interrogatoires et ses aveux comme un jugement suffisant. Mais cette satisfaction, si c'en était une, ne lui fut point accordée. Il fut retenu au château de Vincennes avec d'autres, que la politique ou la clémence soustrayait à la justice. Là, pendant trois ans, il montra une véritable force d'âme, qui pour être mêlée de bizarreries n'en est pas moins estimable. Pas un moment d'humeur ni d'impatience; pas une plainte, pas une demande. Quoique si sévère pour lui-même dans cette solitude, dont il aggravait encore le mal, il fut toujours d'une douceur et d'une politesse remarquables dans les relations qu'on eut avec lui.
Enfin, au mois d'avril 1814, l'entrée de ses compatriotes dans Paris lui procura sa liberté. »


Autres témoignages sur la première tentative :
Pasquier(Mémoires) :
« Deux jeunes gens, appartenant aux meilleures familles de Saxe, partirent de Leipzig au commencement de 1812, avec le projet bien arrêté d'exécuter à Paris le coup qui avait été manqué à Schönbrunn [affaire Staps]. Au moment de mettre le pied sur le territoire français, l'un d'eux abandonna l'entreprise et retourna en Saxe. L'autre, nommé de La Sala, poursuivit son chemin et trouva à Strasbourg un commissaire des guerres qui, fort innocemment, lui donna place dans sa voiture et le conduisit jusqu'à Paris. Heureusement il avait perdu du temps à Strasbourg. Son camarade, revenu à Dresde et saisi de remords, s'était cru obligé de déclarer à M. de Sneff, ministre des affaires étrangères du roi de Saxe, le projet auquel il avait participé et dont l'exécution se poursuivait sans lui. M. de Sneff avait sur-le-champ expédié un courrier à Paris. Le duc de Bassano, l'ayant reçu à minuit, me communiqua le contenu de la dépêche ; j'avais ainsi le nom et le signalement du jeune homme et je pus donner les ordres nécessaires pour qu'il fût recherché. L'officier de paix qui reçut directement mes instructions était un homme fort intelligent, que cette occasion me fit connaître et qui lui a dû sa fortune ; il s'appelait Foudras. Plus tard je l'ai fait inspecteur général. Dès le lendemain matin, il avait découvert, dans un hôtel garni, M. de La Sala, qui fut arrêté avant midi. On le trouva muni de pistolets et de poignards. Il ne prit d'ailleurs aucun soin de se défendre; jugeant qu'il avait été trahi, il avoua tout. Il n'exprima qu'un regret, celui d'être arrivé deux jours trop tard et d'avoir ainsi manqué l'occasion que lui aurait offerte le bal masqué de M. de Marescalchi. Restait à savoir ce qu'on on ferait. J'exposai dans mon rapport que le meilleur parti à prendre me semblait être de ne donner aucun éclat à cette affaire et de l'ensevelir dans un profond secret, rien n'étant plus dangereux que d'accoutumer les esprits à la pensée que de tels attentats pouvaient être facilement conçus et exécutés. On ne gagnerait rien à faire juger et fusiller ce malheureux jeune homme: il valait mieux le considérer connue un insensé. Mon avis fut trouvé bon. La Sala fut conduit à Vincennes, d'où il est sorti à la Restauration, avec les autres prisonniers d'État. »


Savary (Mémoires) :
« Je fus informé, dans le courant de l'hiver, qu'une famille de qualité de Dresde était fort inquiète des résolutions d'un jeune homme de vingt ans qui lui appartenait, lequel était parti tout d'un coup de l'université de Halle ou de Leipzig, où il faisait ses études, et avait pris un passeport pour Francfort-sur-le-Mein, d'où probablement il pousserait jusqu'en France.
Je fus informé aussi que ce jeune homme avait un cerveau faible, et qu'il avait quitté la religion luthérienne pour embrasser le catholicisme.
Le temps était court, et les renseignements bien vagues; je n'eusse rien trouvé, si un de mes agents à Francfort ne m'avait écrit par le même courrier, pour me prévenir du passage par cette ville d'un jeune Saxon qui s'appelait Wondersale, et qui se rendait à Paris. Il ajoutait qu'il avait pris à Francfort une lettre de crédit sur Paris.
Je voyais bien qu'il estropiait le nom du jeune homme; néanmoins, d'après le calcul que je faisais, il devait être arrivé à Paris depuis deux jours, et je le fis chercher, tant par la préfecture que par le ministère de la police.
J'en donnai l'ordre un dimanche à dix heures du matin, et je fis demander, dans les maisons de banque qui étaient reconnues pour avoir particulièrement des relations avec l'Allemagne, les noms des personnes à l'adresse desquelles étaient les crédits qu'elles avaient eu commission d'ouvrir depuis cinq ou six jours.
J'eus de suite une liste de noms, dans laquelle je remarquai le nom allemand de Won der Sulhn, qui avait un crédit de Francfort de tel jour, et qui demeurait à tel hôtel, dans telle rue.
On l'y trouva effectivement vers les cinq heures du soir; il avait quatre paires de pistolets, un poignard, s'était confessé, et avait même communié.
Lorsqu'il entra chez moi, j'étais plus disposé à lui parler de bals et de plaisirs, en voyant sa bonne mine et sa jeunesse, qu'à lui parler de choses plus sérieuses.
Je n'avais d'ailleurs aucune preuve; je plaidai le faux pour savoir le vrai : je fis de la morale au jeune homme, je lui parlai de la honte irréparable d'une mauvaise action, qui déshonorait plus particulièrement un homme de sa naissance. Il devint rouge, fut embarrassé, et enfin, avec la candeur d'une âme qui n'était point encore souillée, il m'avoua quelle était son intention en venant à Paris, qu'il avait résolu de tuer l'Empereur pour attacher son nom au sien. Je lui demandai comment il ne s'était pas laissé arrêter par les difficultés qu'il devait prévoir qu'il rencontrerait, qu'il en voyait l'exemple. Il me répliqua froidement qu'il savait bien qu'il devait mourir, soit qu'il manquât ou qu'il réussît; qu'il s'était mis en règle pour répondre à Dieu, et que, s'il avait manqué son coup, un autre aurait suivi son .exemple, et profité de l'expérience qu'il n'avait pas, pour éviter ce qui aurait pu l'empêcher de réussir.
Il ajoutait que Henri IV avait été manqué vingt-deux fois, et que la vingt-troisième avait réussi; que l'empereur n'avait encore été manqué que trois ou quatre fois, mais que cela n'arrêtait pas un homme de courage, qui ne comptait sa vie pour quelque chose qu'autant qu'elle était utile, et qu'il trouverait la sienne suffisamment bien employée, puisqu'elle avancerait d'une chance les probabilités de succès pour ceux qui voudraient l'imiter.
Il était difficile de porter plus loin que ne l'avait fait ce jeune homme le dévouement de sa personne pour l'exécution d'un crime.
Je fis à l'empereur un rapport écrit de tout ce qui avait précédé et suivi l'arrestation de ce jeune Saxon, dont les projets ne pouvaient pas être mis en doute.
L'empereur écrivit en marge de mon rapport (c'est-à-dire par la main de son secrétaire): "Il ne faut point ébruiter cette affaire, afin de n'être point obligé de la finir avec éclat. L'âge du jeune homme est son excuse; on n'est pas criminel d'aussi bonne heure, lorsqu'on n'est pas né dans le crime. Dans quelques années, il pensera autrement, et on serait aux regrets d'avoir immolé un étourdi et plongé une famille estimable dans un deuil qui aurait toujours quelque chose de déshonorant.
Mettez-le à Vincennes, faites-lui donner les soins dont il paraît que sa tête à besoin, donnez-lui des livres, faites écrire à sa famille et laissez faire le temps; parlez de cela avec l'archi-chancelier, qui est un bon conseil."
En conséquence de ces ordres, le jeune Won der Sulhn fut mis à Vincennes, ou il était encore lors de l'arrivée des alliés à Paris. »


Bourrienne (Mémoires) :
« J'étais à Paris depuis deux mois environ , quand le jeune La Sahla, arrivé le 16 février 1811, fut arrêté le dimanche suivant, comme étant soupçonné d'être venu de Saxe, pour attenter aux jours de l'empereur. La Sahla témoigna au duc de Rovigo, qui, depuis quelque temps, avait remplacé Fouché au ministère de la police, le désir de me voir, lui en donnant pour motif la réputation que j'avais laissée à Leipzig pendant le temps de mes études dans l'université de cette ville, et, dernièrement en Allemagne, pendant ma mission. Je crois que l'empereur permit cette entrevue; quoi qu'il en soit, le ministre de la police me fit inviter à me rendre au ministère.
Je fus introduit dans un petit cabinet de l'hôtel de la rue des Saints-Pères, succursale du ministère. Il était neuf heures et demie du matin. J'y trouvai un jeune homme d'environ dix-sept à dix-huit ans. M. Desmarets était avec lui. Le jeune de La Sahla me fit mille politesses à mon arrivée et dit qu'il voulait me parler. Je témoignai le désir d'être seul avec le prisonnier, et je déclarai que je me retirerais, s'il était question de donner à cette entrevue la tournure d'un interrogatoire judiciaire. Le jeune de La Sahla déclara aussi que c'était sans témoins qu'il voulait me parler, et M. Desmarets, dont je n'ai eu qu'à me louer, aussi bien que de ses procédés obligeants dans cette circonstance et dans quelques autres, se retira et nous laissa seuls. La personne qui était chargée de la garde du prisonnier resta à la porte.
Après m'être entretenu un instant avec La Sahla de l'université de Leipzig où il était étudiant, des professeurs que la mort avait moissonnés, de ceux qui les avaient remplacés, je ramenai la conversation sur son voyage à Paris et sur les motifs qui l'y avaient amené.
« Comment, lui demandai-je en allemand, avez-vous pu, monsieur, appartenant à une famille distinguée, ayant, m'a-t-on dit, reçu une éducation forte, concevoir le projet qui, dit-on, vous a amené à Paris ? Parlez-moi sans crainte et sans détours; il n'est ni dans mon caractère ni dans mes intentions de chercher à aggraver votre position. Je suis assez familier avec la langue allemande pour que vous puissiez vous en servir dans vos réponses aux questions qu'il faut que je vous adresse.
« Monsieur, me répondit La Sahla, en français, j'aurais pu moi-même répondre à vos questions dans votre langue ; mais je sens que je le ferais plus imparfaitement qu'en allemand, et je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire. » En effet, La Sahla parlait assez bien le français; toutefois notre conversation, telle que je vais la rapporter, eut lieu en allemand, et l'on pourra juger par ce récit fidèle avec quelle clarté, quel calme, quel sang-froid, interrompus par des mouvements d'enthousiasme, ce jeune homme, auquel je m'intéressais involontairement, me dévoila quelle série d'idées l'avait amené à Paris, dans le but d'assassiner l'empereur.
« Veuillez me dire, lui demandai-je d'abord, quelle a été votre éducation, enfin quels ont été jusqu'à ce jour les evénements de votre vie ? » Il me répondit avec une extrême facilité; et de temps à autre quand il me parla de l'Allemagne, il prit, malgré son calme ordinaire, un ton d'enthousiasme,et, pour ainsi dire, de prédestination.
La Sahla. « Monsieur, j'étudiais à l'université de Leipzig depuis quinze mois environ, je fréquentais peu mes camarades parce que leur vie dissipée ne me convenait pas, et que j'étais très souvent malade (sa figure en effet annonçait un état de souffrance habituel). Je m'appliquais particulièrement à l'étude du droit, de l'histoire et des langues orientales; ne pouvant, à cause de ma santé, suivre les cours publics, je faisais venir les professeurs chez moi. Mon père est mort il y a neuf ans; ma mère, sans être riche, est très à son aise; elle me donnait 1 300 écus d'Allemagne par an (à peu près 5 200 francs), mais il me fallait un supplément, que je recevais d'autres parents.
Je commençai à haïr Napoléon, après avoir entendu à Dresde un sermon de M. Reinhard, premier prédicateur luthérien. Dans ce sermon, prononcé avant la bataille d'Iéna, Napoléon, sans être précisément nommé, était clairement désigné, et M. Reinhard le comparait à Néron.
Les maux que souffrit l'Allemagne depuis Iéna aigrirent de plus en plus mon âme. L'ouvrage de Villers (lettre à madame Fanny Beauharnais) sur la prise de Lubeck y contribua encore. Étudiant à Leipzig, j'entendis parler de conscription, de la tentative de Staps (à ce nom sa figure s'anima, il avait l'air d'un illuminé), de suppression des États de mon pays. Je vis brûler les marchandises anglaises. Ce dernier acte de stupide tyrannie m'affecta surtout violemment. Lorsque je vis le commerce anéanti, toutes les boutiques fermées, la désolation dans toutes les classes de citoyens, le désespoir partout, je résolus de tuer Napoléon, auteur de tous ces maux. Je ne devais partir de Leipzig que six semaines plus tard que je l'ai fait, mais je réfléchis que si j'exécutais mon projet avant les couches de l'impératrice, la réussite en serait plus infaillible, attendu que si l'impératrice donnait un fils à Napoléon, les Français auraient probablement plus d'attachement pour sa dynastie, et l'on ne pourrait plus alors compter aussi positivement sur un bouleversement dans l'empire. Je hâtai donc mon départ, je m'exerçai au tir du pistolet et j'y devins très fort. Je me fis catholique parce que le pape ayant excommunié Napoléon, le tuer devenait un acte méritoire aux yeux de Dieu, et parce que je savais qu'en me faisant catholique je trouverais , en général, plus de secours chez les catholiques. Un second motif me détermina à embrasser cette religion, c'est que j'ai remarqué que les pays où elle règne sont plus unis et ne sont pas si facilement dominés par leurs voisins. Je lus avec avidité le livre intitulé Theobald's Goldrath, qui traite de cette matière (l'auteur est un illuminé ), et les écrits de Jean Müller de Westphalie sur la liberté de l'Allemagne. J'en ai fait beaucoup d'extraits que l'on trouvera encore dans mon secrétaire à Leipzig. Six semaines avant mon départ, je me livrai à la dissipation et aux plaisirs pour tromper mes camarades et justifier à leurs yeux mon départ non autorisé par mes parents. »
Je ne pouvais m'empêcher, après ces premières explications de La Sahla, d'admirer, non sans effroi, de pareils calculs dans une âme si jeune; et qui n'aurait été frappé de cette singulière ressemblance avec le premier des Brutus, qui avait joué l'idiotisme pour affranchir Rome du joug des Tarquins, comme La Sahla avait joué la dissipation pour affranchir l'Allemagne du joug de Napoléon !
Continuant à l'interroger avec toute la douceur possible, et cherchant à modérer son enthousiasme : « Qu'avez-vous fait, lui demandai-je, depuis le moment ou votre résolution fut arrêtée de quitter l'Allemagne pour venir à Paris ? »
La Sahla. « La veille de mon départ pour Francfort, je renvoyai mon domestique à Dresde, pour n'en pas avoir l'embarras en route. Il était porteur d'une lettre pour mon oncle. Le malheur voulut qu'il manquât la voiture publique. Il revint chez moi, où il me trouva occupé des préparatifs d'un voyage qui lui semblait devoir être long. Je crois que c'est lui qui m'a trahi. Quoi qu'il en soit, je n'avais en ce moment aucune inquiétude, parce que j'avais dit que je n'allais qu'à Mayence pour me faire confirmer. Je jouai l'imbécile et la brute. J'arrivai à Paris, sans être découvert, ni déconcerté dans mon projet. J'avais cinq pistolets de divers calibres. »
« Quel a été l'emploi de votre temps, depuis votre arrivée à Paris jusqu'au moment où vous fûtes arrêté ? »
La Sahla. « Depuis le 16 février, que je suis ici, j'ai passé tous les jours cinq heures dans les Tuileries: je mangeais chez Véry, j'épiais le moment où Napoléon se promenait. Mercredi dernier, l'empereur se promenait dans un salon, en haut, donnant sur le jardin. La fenêtre était ouverte, il en approchait quelquefois. Je voulais tirer sur lui; mais un passant auquel je témoignai le désir que j'avais de voir Napoléon de plus près, m'ayant dit que probablement il allait descendre, et que je le verrais mieux, j'attendis; mais l'empereur ne parut plus. Je comptais exécuter mon projet de diverses manières et selon l'occasion : soit, lorsqu'il monte en voiture pour aller à la chasse; soit dans le jardin des Tuileries , où il se promène quelquefois avec Duroc, ou bien à la messe, ou au Théâtre Français. La distance à laquelle j'avais été de lui à la chapelle ne pouvait pas être un obstacle, parce que je ne crois pas qu'elle soit aussi grande que celle qui, au Théâtre Français, sépare sa loge du balcon en face ; je l'ai mesurée, et cette distance ne doit pas être de plus de trente pas. J'avais un pistolet qui portait facilement à cette distance. C'était surtout dans ce théâtre que j'espérais tuer Napoléon. En appuyant la main contre la loge et lui tirant deux coups de suite, il était impossible que je le manquasse. J'avais bien trouvé un pistolet à quatre coups, au Palais-Royal, mais il ne me parut pas assez commode et assez sûr. Je ne me suis jamais aveuglé sur le sort qui m'attendait, je savais que je serais massacré sur la place; mais que m'importe la vie ? Si Staps l'avait méprisée comme moi, Napoléon n'existerait plus ; car il a eu le bonheur de l'approcher, mais il a tremblé. Je ne crains pas la mort; je crois fermement à la prédestination. Si je dois mourir dans deux jours, rien ne pourra me sauver; si je ne dois pas mourir, rien ne pourra m'empêcher de vivre.
Je ne me suis jamais dissimulé que le succès de mon entreprise n'était pas infaillible. J'ai lu que l'on a fait vingt trois tentatives sur Henri IV, et que la vingt-quatrième seule a réussi; et cependant, Henri IV était aimé et ne prenait pas beaucoup de précautions. Napoléon, au contraire, en prend beaucoup et est haï. L'on peut donc croire qu'il faudra attenter quarante fois à sa vie, avant de réussir. On pensera que cette réflexion aurait dû me retenir; mais non. Car, en supposant que l'on ait déjà fait six tentatives, j'ai hasardé la septième, c'est une chance de plus pour les autres, et une de moins pour Napoléon : c'est autant de gagné. Et, qu'est-ce que la vie d'un homme, en comparaison du grand résultat qu'aura la mort de l'empereur? »
« Avez-vous des complices? »
La Sahla. « Je n'en connais aucun, ne m'étant ouvert de mon dessein à personne, mais, s'il plait à Dieu, le lien de vertu qui unit la jeunesse allemande dans le même amour de la liberté me donnera des successeurs. Après moi, il en viendra d'autres. Ce n'est pas de la Saxe : les étudiants de Leipzig sont dissolus et lâches; mais de la Westphalie, où l'on est très malheureux et très mécontent; des villes Anséatiques, que l'on vient de réunir; de l'Italie et de l'Espagne. Il est certain qu'à la fin quelqu'un réussira. »
« Comment, lui demandai-je alors, n'avez-vous pas reculé devant l'idée des larmes que vous alliez coûter à votre famille, réduite ainsi par vous au désespoir ? »
La Sahla. « Monsieur, les considérations de famille se taisent devant les grands intérêts de la patrie et de la liberté. Je sais que je vais plonger dans la douleur ma mère et ma sœur. Mais qu'importent les pleurs de deux femmes, lorsqu'il s'agit delà délivrance de l'Allemagne ? Napoléon mort, l'Allemagne recouvre ses lois et ses souverains. La domination française, si odieuse, cesse; le code Napoléon n'est plus la loi de ses peuples. Tout cela doit arriver, parce que si l'on parvient à le tuer, et l'on y parviendra, Bernadotte, qui est très aimé des Français, sera rappelé de la Suède, et il évacuera l'Allemagne ; ou, si celui-là ne revient pas, les maréchaux se disputeront l'empire, et nous verrons se renouveler l'histoire des successeurs d'Alexandre. Alors, l'Allemagne sera délivrée et heureuse ; car, tant que la France sera unie et que l'on ne parviendra pas à y exciter des dissensions, des révoltes, l'Allemagne sera opprimée. Tel était mon dessein; aucune considération particulière n'a agi sur moi: et, je vous le répète, je n'ai dit mon secret à personne, je n'ai point de complices. Je n'ai considéré ni mère, ni sœur, ni parents, ni noblesse, ni privilèges. Je ne voulais qu'une chose, délivrer l'Allemagne du joug français qui pèse encore plus sur les classes malheureuses de la société, que sur les classes élevées. C'est à cette grande idée que je sacrifiai tout. Au surplus, je ne forme actuellement aucun vœu; mon coup est manqué; j'aime la vie, mais je ne crains pas la mort ; et si l'on me disait : Vous allez mourir dans cinq minutes, cela me serait tout à fait indifférent. »
Ainsi me parla ce jeune homme, et je fus particulièrement frappé de cette dernière idée: « J'aime la vie; mais je ne crains pas la mort. » J'y trouvai je ne sais quelle expression de ce besoin de la vie qu'éprouve la jeunesse, et en même temps de ce courage réfléchi, bien supérieur aux forfanteries de ceux qui se vantent d'affronter la mort sans regrets.
A mesure que La Sahla avait répondu à mes questions, j'avais eu soin d'écrire ses réponses, ce qui m'était plus facile qu'à tout autre, car, à cette époque, j'avais encore conservé la faculté que j'avais acquise auprès de Bonaparte d'écrire aussi vite que la parole. Je lus au jeune La Sahla ce que j'avais écrit en allemand, et je le traduisis ensuite en français : il trouva tout très bien, me remercia de l'avoir écouté si longtemps, ne me demanda rien, me parut de la plus grande indifférence sur le sort qui semblait l'attendre inévitablement; il me répéta seulement les choses les plus aimables sur ce qu'on lui avait dit de moi en Allemagne, et je pris congé de lui, profondément ému.
Comme on peut bien le penser, cet entretien avec ce jeune homme, dont l'oncle était, je crois, ministre du roi de Saxe, m'intéressa au plus haut degré. J'entrepris de sauver La Sahla, et j'y réussis. J'allai immédiatement trouver le duc de Rovigo, et il ne me fut pas difficile de lui persuader combien, dans les circonstances où nous étions, il importait de faire croire que ce jeune homme était fou ; je lui dis que si on le traduisait devant les tribunaux, il répéterait en présence des juges tout ce qu'il venait de me dire, et ferait probablement plus de révélations encore ; que cela pouvait provoquer de nouveaux poignards. Il surgirait peut-être parmi les étudiants de Leipzig un vengeur à La Sahla. Je fis encore observer au ministre que l'on venait de voir en peu de temps deux tentatives ; que la jeunesse allemande, en lisant dans les détails de ce procès , s'il avait lieu, les raisonnements de La Sahla, les principes qu'il proclamerait, pourrait s'exaspérer et envoyer bientôt un nouvel assassin ; qu'il était sage de cacher avec soin des tentatives isolées comme celle-ci, et d'assoupir ces actes de fanatisme, que souvent la publicité suscite et encourage. Que l'on mette La Sahla à Vincennes; on ne le redoutera plus. Il tient d'ailleurs à une famille considérable à Dresde, circonstance qui donnerait plus de gravité et d'importance à l'affaire. Ces raisons, et d'autres encore, puisées dans la singulière révélation du jeune fanatique, eurent le succès que j'espérais. Je puis dire que j'ai toujours vu le duc de Rovigo disposé à adoucir les mesures sévères que lui imposaient souvent ses fonctions, et écouter avec bienveillance les observations qu'on lui faisait. Que de personnes n'ai-je pas vues, chez lui, sortir très-satisfaites de sa réception et de ses réponses. L'empereur a depuis reconnu la prudence de la conduite que l'on avait tenue à l'égard de La Sahla, lorsqu'il dit, à Sainte-Hélène, en parlant des conspirations qui ont menacé sa vie : J'ai soigneusement caché toutes celles que j'ai pu. Celle-ci était certainement du nombre de celles qu'il se félicitait de ne pas avoir ébruitées.
[…]
Ce jeune homme fut donc mis à Vincennes conformément au conseil que j'en avais donné. Il y resta jusqu'à la fin de mars 1814, époque à laquelle il fut transféré au château de Saumur; on le relâcha au commencement d'avril. »

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