Critiques de la campagne de Saxe (août-octobre 1813) par "X"...

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Bruno Roy-Henry
  
  
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Critiques de la campagne de Saxe (août-octobre 1813) par "X"...

Message par Bruno Roy-Henry »

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6368291k/f9.

petite brochure qui fait le point sur les erreurs, voire les fautes, de Napoléon lors de la campagne de Saxe (15 août - 19 octobre 1813). Les unes sont avérées, les autres discutables... Qu'en est-il exactement ? L'auteur n'a pas été identifié, mais nous supposons que "X" avait au moins le grade de commandant.

1er reproche : avoir confié à Oudinot la part essentielle d'une marche sur Berlin.

Le reproche est fondé. Oudinot, excellent divisionnaire, voire très capable pour commander un corps d'armée, n'avait pas l'autorité suffisante ni une maîtrise complète du raisonnement stratégique. Il lui était difficile de s'imposer face à des subordonnés aussi doués que lui, sinon davantage. Or, c'était le cas de Reynier et de Bertrand, tout-à-fait aptes à commander un corps d'armée, mais plutôt incommodes pour supporter la férule d'un chef dont ils n'estimaient pas le talent supérieur aux leurs.

Le plan soigneusement concocté par Napoléon, pêchait dans les détails d'exécution. Ordonner le plus court chemin, de Wittenberg à Berlin, pour cette armée, imposait toutefois de marcher de manière divisée sur des routes séparées dont les liaisons latérales étaient très difficiles, ce qui faisait courir à chacun de ces 3 corps d'être attaqués séparément et d'être accablés sous le nombre. C'est ce qui se produisit lors de la bataille de Gross-Beeren.

Napoléon méprisait Bernadotte et les troupes qui étaient sous ses ordres. Si les 100 000 hommes de l'armée du Nord étaient, en partie, un ramassis de conscrits de piètre valeur, les Prussiens de Bülow et les Russes de Tauenzien étaient des soldats confirmés qui le firent bien sentir lors des combats. Sous-estimer son adversaire n'est jamais de bonne politique.

Sans-doute, le regroupement des forces de Davout (40 000 hommes), de Girard (15 000) et d'Oudinot (65 000), devait procurer un effectif imposant de 120 000 hommes au duc d'Auerstaedt. Mais à condition que la concentration puisse s'effectuer, ce qui supposait la prise de Berlin. Confier à Oudinot la phase préalable et principale de cette manoeuvre était une faute, car le caractère et les qualités de ce maréchal ne répondait pas du succès.

Tous les critiques de cette campagne sont unanimes ; et l'empereur lui-même a reconnu son erreur.

L'auteur propose une manoeuvre qui devait réussir infailliblement. Au lieu de marcher directement sur Berlin, Oudinot aurait dû remonter le cours de l'Elbe par la rive gauche, assuré de ne pas être attaqué de flanc, étant couvert par le fleuve, jusqu'à Magdebourg (ou un peu avant), pour se renforcer des 15 000 hommes de Girard. Passant sur la rive droite de l'Elbe, il n'avait plus qu'à attendre la jonction avec le corps de Davout, ce dernier prenant alors le commandement supérieur.

Certes, cette marche prenait 5 à 6 jours de plus. Cela donnait tout le temps nécessaire à Davout d'effectuer sa marche en avant, sans faire courir aucun risque à Girard. Si Bernadotte se trouvait avec 150 000 hommes (les corps opposés à Davout et à Girard se ralliant à lui), il n'est guère douteux que Bernadotte aurait perdu la bataille proposée à Davout à l'ouest de Berlin.

Naturellement, il est loisible de faire remarquer à notre critique que Bernadotte était alors libre de marcher vers le sud, soit pour couper les communications d'Oudinot, soit pour filer rejoindre la grande armée de Bohême de Schwarzenberg. Dans le 1er cas, le risque n'était pas grand, car ainsi, Bernadotte se mettait dans l'impossibilité de s'opposer à la marche de Davout sur Berlin. Le second cas pouvait être dangereux. Mais Napoléon ne pouvait manquer d'accourir pour accabler le prince héréditaire de Suède et il est peu probable que la pusillanimité de celui-ci lui ait fait braver le risque de se mesurer directement à son ancien empereur. Il est toutefois permis de penser que cette éventualité a été prise en compte par Napoléon pour préférer l'option d'une marche directe sur Berlin, du sud au nord, plutôt qu'une marche plus longue par Magdebourg.

Mais si l'Empereur craignait un tant soit peu une marche téméraire de Bernadotte pour donner la main à Schwarzenberg, on conçoit mal qu'il ait pu penser qu'un chef comme Oudinot suffirait pour susciter une crainte quelconque dans l'esprit du maréchal félon ! D'autant qu'il était difficilement supposable que Bernadotte se replierait derrière Berlin sans combattre. Et surtout, que les Prussiens ne seraient pas capables de produire tous les efforts possibles pour préserver leur capitale.

Deuxième reproche : après la victoire de Dresde, ne pas avoir assumé la poursuite des coalisés défaits et désorganisés jusqu'au bout.

En effet, le 28 août, Napoléon se rend jusqu'à Pirna, pour mieux coordonner la poursuite de l'ennemi par ses lieutenants. Il donne ses ordres, notamment à Vandamme, le chargeant d'envelopper la droite des coalisés en pleine retraite, de manière à intercepter les communications sur la route qui va de Toeplitz à Teschen. Vers midi, il déjeune rapidement et ressent soudain un malaise. Incontinent, il remonte dans sa voiture et regagne Dresde avec Berthier. Mortier qui mène la jeune garde arrive plus tard à Pirna.

L'empereur prétendra que ce malaise, dû à la fatigue accumulée sous la pluie, le contraignait à prendre du repos afin de mieux se rétablir. A la vérité, c'est qu'il a reçu la nouvelle de la défaite de Gross-Beeren et les rapports alarmants concernant les troupes d'Oudinot repliées sous le canon de Wittenberg... Jugeant la situation préoccupante, il préfère gérer au mieux les conséquences de cet échec, de manière à le réparer le plus vite possible, considérant que la marche sur Berlin reste plus importante que la poursuite de l'ennemi qui est en bonne voie (voir Note).

On connaît la suite : Vandamme, appliquant les ordres de Napoléon, de manière extensive, va tout risquer pour marcher sur Toeplitz par où la plus grande partie des corps de l'armée de Bohême, doit s'écouler. Bousculant le corps russe d'Eugène de Wurtemberg, il parvient jusqu'à Kulm le 29 août et attaque le lendemain en force, au-delà, en direction de Toeplitz. Mais alors, 80 000 hommes débouchent successivement en face de lui, tant Russes qu'Autrichiens, portant les effectifs des coalisés à 100 000 hommes. Vandamme ne perd pas la tête et avec ses 40 000 soldats, entend leur tenir tête, sinon pour vaincre, du moins pour attendre des renforts des corps français voisins, notamment ceux de Gouvion-Saint-Cyr et de Mortier. Malheureusement, c'est le corps prussien de Kleist qui se présente sur ses arrières. Pris entre deux feux, Vandamme est écrasé, perdant plus de la moitié de son corps, décimé ou prisonnier, ses 80 canons alors que l'ennemi s'empare de sa personne !

Les historiens ont établi que Napoléon avait effectivement ressenti un malaise, mais bien moins grave qu'il ne le laissât dire par la suite. Surtout, ainsi que l'auteur le souligne, c'est bel et bien les nouvelles de l'échec de Gross-Beeren et le projet d'une nouvelle marche sur Berlin qui le retinrent à Dresde et non pas la gravité de son malaise. Berthier, chargé d'expédier ses ordres à ses lieutenants, se contenta d'indiquer d'avoir à rechercher l'ennemi partout où il se trouvait et de coopérer entre-eux de leur mieux.

Cependant, Gouvion ne fit qu'une lieue et demi le 29 août sans talonner suffisamment l'arrière-garde de Kleist qui eût tout loisir de passer par la montagne pour mieux s'échapper et tomber à l'improviste sur les arrières de Vandamme, tandis-que Mortier ne bougeait pas de Pirna et n'assurait pas ses communications avec Vandamme.

Outre son malaise, Napoléon a tenté de se justifier en expliquant que Vandamme avait outrepassé ses ordres, en voulant marcher sur Toeplitz. Mais il lui avait pourtant ordonné d'intercepter les communications de l'ennemi sur la route de Toeplitz à Teschen. Certes, Vandamme a été imprudent, car il n'a pas vérifié s'il serait soutenu. Et surtout (sur ce point l'Empereur avait raison), il n'a pas laissé à Nollendorf un bataillon et quelques pièces de canon, ce qui lui aurait permis d'être averti à temps de la manoeuvre de l'ennemi pour décrocher et repousser ainsi Kleist, en évitant l'encerclement.

Toutefois, l'importance de la poursuite des coalisés était si grande qu'on ne comprend pas l'éloignement de l'Empereur du terrain où se passait l'action. Lui présent à Pirna, il est certain que Gouvion eût été plus pressant et que Mortier aurait été lancé dans la direction de Peterswalde pour se lier à Vandamme, sinon pour le rejoindre. Alors, Kleist eût été coincé dans un étau entre Gouvion et Mortier et son corps pris en entier ; quant à Vandamme, même refoulé sur Kulm, il aurait pu tenir sa position et n'aurait pas manqué d'être secouru. Ce qui promettait de beaux succès pour le lendemain...

Troisième reproche : avoir privilégié la manoeuvre contre les armées du nord, ce qui conduisit au désastre de Leipzig !

En fait, le commandant X reproche plusieurs choses à Napoléon au cours des manoeuvres du mois d'octobre. Nous les examinerons dans le détail ; toutefois, ces reproches peuvent se résumer au fait d'avoir marché d'abord contre les armées de Blücher et de Bernadotte, en négligeant les possibilités de la grande armée de Bohême qui -selon l'auteur- aurait dû être détruite (ou du moins neutralisée) en priorité.

Blücher ayant passé l'Elbe suite au combat de Wartenbourg, l'Empereur n'a plus hésité et s'est précipité à marche forcée vers le nord, ne doutant pas un instant que Bernadotte lui emboîterait le pas, pour tenter de réaliser la grande concentration des coalisés autour de Leipzig. Et pour se faire, il n'a laissé à Murat que 40 000 hommes pour observer et contenir Schwarzenberg qui commandait à plus de 160 000 hommes.

X considère que c'était une faute, car l'Empereur n'était pas assuré de joindre Blücher et Bernadotte avant que Schwarzenberg ne surgisse sur ses arrières et ne le contraigne à faire volte-face. A son avis, Napoléon devait donc laisser la grande armée de Bohême s'engager en direction de Leipzig afin de courir sus sur ses derrières avec toutes les forces qui lui restaient, notamment les troupes de Gouvion demeurant à Dresde !

Sans-doute, Ney ne disposant que des corps de Souham, Bertrand, Reynier et Marmont, aurait été réduit à devoir manoeuvrer devant les 140 000 hommes des armées du Nord avec seulement 80 000 hommes, mais Napoléon en ayant rassemblé sous sa main 160 000, il ne pouvait manquer d'écraser Schwarzenberg avant que celui-ci ait pu opérer sa jonction avec Bernadotte et Blücher... Surtout, cette marche aurait été moins longue que celle qui le porta à Düben, s'étant amoindri par ailleurs des 30 000 hommes de Gouvion, demeuré à Dresde.

Dans les faits, l'Empereur parvenu à Düben le 10 octobre, y demeura pendant 3 jours, dans l'expectative, ce que ne comprend pas X. En vérité, Blücher s'étant dérobé en gagnant Halle et en se ménageant la possibilité de se couvrir derrière la Saale, Napoléon ne pouvait plus qu'atteindre le seul Bernadotte, mais prenant alors le risque de voir Blücher et ses 60 000 hommes se joindre à la grande armée de Bohême (sa dernière manoeuvre lui ayant coûté 20 000 pertes). Cependant X omet le fait que Napoléon avait prévu cette éventualité : laissant Blücher se joindre à Schwarzenberg, il passait l'Elbe toutes forces réunies, lâchait de détruire Bernadotte, appelait à lui Davout et ses 40 000 hommes, s'emparait de Berlin dans la foulée, redescendait l'Elbe par la rive droite et repassait le fleuve, renforcé de Gouvion, pour se mettre entre la Bohême et toutes les forces coalisées.

Malheureusement, la défection de la Bavière, connue du Grand-quartier Général, faisait douter les principaux lieutenants de Napoléon : ils ne concevaient pas le succès de la manoeuvre grandiose élaborée par le grand capitaine. Considérant que la Bavière joignait ses forces aux coalisés, ils craignaient que les 60 000 austro-bavarois ne marchassent contre la France et ne franchissent le Rhin, isolant complètement la Grande Armée dans le nord. A Düben, Napoléon ne se résolvait pas à abandonner sa grande combinaison et ne voyait que des inconvénients à se retourner contre l'armée de Bohême, alors qu'il n'avait pu détruire ni Blücher, ni Bernadotte.

Cependant, Schwarzenberg avançait et Napoléon devait prendre un parti. Retenu par la possibilité de couper Bernadotte d'une retraite en repassant l'Elbe, il différait encore pendant une journée avant de se décider le 13 à marcher contre l'armée de Bohême. Sans-doute, cette décision tardive était malheureuse, car en marchant le plus vite possible, il épuisait ses jeunes troupes et allait s'affaiblir en effet de près de 20 000 hommes en éclopés et en traînards, de sorte que ses soldats seraient moins frais et moins dispos pour affronter les troupes reposées des coalisés. Il aurait mieux valu qu'il persévère dans son intention première, plutôt que d'accepter d'aller se fourrer dans le cul de sac autour de Leipzig. D'autant que Reynier et Souham étaient allés loin au nord et ne pouvaient guère être sur le champ de bataille le 16 octobre.

Assurément, la manoeuvre opérée par le sud, telle que préconisée par X, peut sembler plus positive que celle du nord, telle que Napoléon l'avait entrevue. Néanmoins, on peut s'interroger sur le fait que Schwarzenberg aurait accepté la bataille offerte par Napoléon avant d'avoir pu être rejoint par Blücher et Bernadotte. Il y avait là une incertitude que l'Empereur a dû peser avant d'y renoncer. Et que dire alors du sort incertain de Ney, plus ou moins coincé avec ses 4 corps entre les deux armées coalisées ? S'il y avait bien des chances que Napoléon triomphât, il y en avait aussi en faveur de la coalition !

Aussi, si nous partageons les deux premiers reproches adressés à l'Empereur par X, nous sommes moins convaincu s'agissant du troisième.

Reste à examiner une dernière critique formulée par X à Napoléon : c'est de n'avoir pas assuré sa retraite par Torgau, à la suite des batailles du 16 octobre. D'autant que c'était -peu ou prou- la reprise de sa grande combinaison par le nord. En effet, prenant ce chemin (quoique dangereusement flanqué par ses adversaires), l'Empereur récupérait le grand-parc de l'armée et les ressources en munitions et vivres qu'il avait dû abandonner dans la célérité de sa marche vers Leipzig. C'est une remarque que nous n'avions jamais lue jusque-là. Seulement, à supposer que Napoléon n'y ait pas songé, ce projet se heurtait encore au défaitisme de ses lieutenants, obnubilés par la pensée de retraiter vers la France, toute affaire cessante...
C'est probablement par là qu'il faut comprendre que le génie du grand capitaine se soit obscurci dans les derniers moments de la campagne de Saxe...
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la remonte
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Re: Critiques de la campagne de Saxe (août-octobre 1813) par "X"...

Message par la remonte »

intéressant merci :salut:
quelle masse d'hommes ! et au lendemain de la campagne de Russie :shock:
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L'âne
 
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Re: Critiques de la campagne de Saxe (août-octobre 1813) par "X"...

Message par L'âne »

Nous devons conjuguer tout ça avec l'erreur de la signature de l'armistice de Pleiswitz.
L'Autriche tendit un piège à Napoléon qui pensait très certainement pouvoir le déjouer.
Aurea mediocritas
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