Administration française à Moscou

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Modérateur : Général Colbert

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Barclay
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Administration française à Moscou

Message par Barclay »

Bonjour a tous ! :salut:

Je m' interesse bien du travail de l'administration française à Moscou en 1812. Y a-t-il des travaux ( les livres, les articles ) en français sur ce sujet ?

Bien amicalement
Igor
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Général Colbert
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Re: Administration française à Moscou

Message par Général Colbert »

Bonsoir,
Je n'en connais pas. Je peux simplement vous signaler que le portrait du général Édouard de Colbert le représente devant Moscou en flammes.
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Bernard
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Re: Administration française à Moscou

Message par Bernard »

Voici ce qu'écrit le duc de Vicence à propos du 14 septembre :

M. le comte Durosnel, à qui il avait donné le commandement de la ville, s’occupait avec zèle et activité d’y rétablir l’ordre. Il avait envoyé successivement à l’Empereur les renseignements qu’il recueillait et qui confirmaient entièrement ce qu’il avait déjà transmis. M. Rostopchin, gouverneur de Moscou, n’avait quitté cette ville qu’à 11 heures du matin, après avoir fait partir toutes les autorités, toutes les administrations et la population. Un très petit nombre de propriétaires et quelques milliers d’habitants de la dernière classe du peuple n’étaient restés que parce qu’ils n’appartenaient pas à des seigneurs et que leur position les empêchait de savoir où aller. La plupart des maisons étaient aussi désertes que les rues. Le gouverneur avait laissé ignorer aux habitants la perte de la bataille , et même le projet d’évacuation de la ville, jusqu’au dernier moment. On n’avait pu enlever qu’une petite partie des archives et des choses précieuses. Il restait quelques armes dans l’arsenal ; quelques soldats et miliciens s’étaient cachés dans les maisons ; ces gens étaient armés, et les miliciens des hommes à moitié sauvages. Il  engagea donc de nouveau l’Empereur à ne pas entrer encore en ville ; d’ailleurs la difficulté de se faire comprendre et même de trouver des guides ou indicateurs intelligents demandait beaucoup de temps.
Toutes ces nouvelles rendaient l’Empereur encore plus soucieux qu’il n’était. Après s’être promené quelque temps en long et en large à la barrière, il remonta à cheval, rejoignit le prince d’Eckmühl, qui était à peu de distance , et nous parcourûmes avec lui le village qui est près de la ville. L’Empereur en reconnut aussi les environs à une assez grande distance ; il recommanda au prince d’Eckmühl qu’on veillât à ce qu’aucun prisonnier ne pût s’échapper. Le prince de Neuchâtel, qui était présent, me dit “que le maréchal ferait sûrement bien exécuter l’ordre qu’il avait déjà prévu, puisqu’il avait prescrit à ses troupes de tirer sur les prisonniers qu’on leur avait confiés depuis la bataille, s’ils cherchaient à s’échapper.”
L’Empereur revint sur ses pas, traversa le faubourg  et fut jusqu’au pont qui était en partie détruit, mais la rivière n’ayant pas deux pieds de profon­deur, nous la passâmes à gué. L’Empereur fut jusqu’au haut de la rue de l’autre côté et revint ensuite sur ses pas pour faire activer les réparations du pont, afin que les munitions pussent y passer. Il fit questionner quelques habitants qui ignoraient ce qui s’était passé dans la ville et même la retraite de l’armée jusqu’au moment de l’évacuation de la ville, le jour de notre arrivée.
L’Empereur resta près du pont jusqu’à la nuit ; son quartier général fut établi dans un mauvais cabaret bâti en bois à l’entrée du faubourg . Le roi de Naples, qui suivait l’ennemi, mandait à l’Empereur qu’on ramassait beaucoup de traînards, que tous disaient que l’armée se débandait, que les cosaques annonçaient hautement qu’ils ne voulaient plus se battre et que l’armée sui­vait la route de Kazan. Il confirmait ce qu’on avait appris en ville, que Koutouzov avait laissé ignorer la perte de la bataille et sa marche sur Moscou jusqu’à la veille, que les autorités et les habitants avaient fui dans la dernière nuit et même dans la matinée ; que le gouverneur Rostopchin n’avait su la perte de la bataille que quarante-huit heures avant notre entrée à Moscou ; que, jusque-là, le maréchal Koutouzov ne parlait que de ses succès, de ses manœuvres et du mal qu’il prétendait nous avoir fait. Le roi de Naples se flattait d’enlever à l’ennemi une partie de ses convois et paraissait sûr d’entamer son arrière-garde, le découragement des Russes lui paraissant extrême. Il répétait ces nouvelles dans tous ses rapports et revenait aussi sur le mécontentement des cosaques, qui étaient, disait-il, au moment de quitter l’armée russe.
Tous ces détails souriaient à l’Empereur et lui rendaient sa gaieté. Il n’avait point reçu de propositions aux portes de Moscou, mais l’état actuel de l’armée russe, son découragement, le mécontentement des cosaques, l’impression que produirait à Pétersbourg la nouvelle de l’occupation de la seconde capitale des Russes, tous ces événements que Koutouzov avait sans doute laissé ignorer jusqu’au dernier moment à l’Empereur comme au gouverneur Rostopchin , devaient, disait l’Empereur, amener des propositions de paix. Il ne s’expliquait pas la marche de Koutouzov sur Kazan.
Vers 11 heures du soir, on apprit que le Bazar  était en feu. Le duc de Trévise et le comte Durosnel s’y étaient portés ; on ne put arrêter cet incendie de nuit, n’ayant aucun moyen sous la main et ne sachant où prendre des pompes. Habitants et soldats pillèrent les boutiques où ils eurent le temps de pénétrer.
Pendant la nuit, il y eut encore deux petits incendies dans les faubourgs éloignés de celui où était l’Empereur ; on les attribua à l’imprudence de quelques bivouacs, et on donna des ordres pour redoubler de surveillance. Ces sinistres n’ayant pas eu de suite, on n’y attacha point d’importance. La Garde eut ordre de mettre des postes aux différents établissements. Le duc de Trévise et M. Durosnel, constamment à cheval, firent ce qu’ils purent pour la tranquillité de cette vaste cité. M. Durosnel, se voyant sans moyens suffisants pour y maintenir l’ordre, vint lui-même rendre compte à l’Empereur dans la matinée et lui proposer de donner le gouvernement de la ville à M. le duc de Trévise , dont les troupes l’occupaient et qui avait par là tous les moyens d’exécution. L’Empereur approuva cette proposition et M. Durosnel porta lui-même à M. le duc de Trévise l’ordre de se charger du gouvernement de Moscou .
A midi , l’Empereur se rendit au Kremlin. Le silence le plus morne régnait dans cette ville sans habitants. Nous n’en rencontrâmes pas un seul dans notre long trajet. L’armée prenait ses positions à l’entour ; quelques corps furent établis dans les casernes. A 3 heures, l’Empereur remonta à cheval, fit le tour du Kremlin, de l’établissement des Enfants-Trouvés, visita les deux principaux ponts et rentra au Kremlin où il était établi dans les grands appartements de l’empereur Alexandre.
Ce n’est qu’alors qu’on eut connaissance de la proclamation de Koutouzov à son armée, la veille de la bataille. Quelques rapports disaient que Koutouzov et Rostopchin avaient tenu un conseil la veille de l’évacuation, que le dernier avait proposé la destruction de la ville mais que Koutouzov s’y était opposé ; qu’il avait même repoussé avec une telle indignation ces propositions du gouvernement et les autres mesures qu’il voulait prendre, que l’on s’était fort mal quitté. D’autres détails portaient que ces deux personnages, qui ne s’aimaient pas, s’étaient à peine vus, que Koutouzov avait laissé Rostopchin, comme l’Empereur, dans l’erreur jusqu’au dernier moment puisqu’à Moscou comme à Pétersbourg on avait chanté des Te Deum pour sa prétendue victoire . On apprit que le premier convoi de blessés de la bataille était arrivé le 12 ; que le 13, il avait couru quelques bruits d’un revers, mais qu’ils s’étaient dissipés ; qu’on avait même acheminé ce jour-là et le lendemain des milices du côté de l’armée ; enfin que même les personnes marquantes n’avaient été instruites de l’événement que la veille de notre entrée.
On donna aussi à l’Empereur beaucoup de détails sur un ballon incendiaire, auquel avait longtemps et mystérieusement travaillé un Anglais ou Hollandais nommé Smidt. Ce ballon, disait-on, devait détruire l’armée française, y porter le désordre et la destruction . Cet homme avait aussi fabriqué beaucoup de fusées et de matières inflammables. On remarqua la méthode avec laquelle était fabriqué le plus grand nombre de celles trouvées dans plusieurs établissements et préparées pour les incendier.
Beaucoup de renseignements étaient contradictoires et prouvaient que les partants n’avaient pas initié les restants dans leurs projets, même au dernier moment. Une vieille actrice française avait répété à tant de personnes une prétendue conversation d’un général Borozdine , que l’Empereur voulut la voir. Selon M. Borozdine ou cette actrice, le mécontentement contre l’empereur Alexandre et contre cette guerre pour la Pologne était extrême et poussé au point que les seigneurs russes, menacés au centre de leurs propriétés et dans la meilleure partie de leur fortune, voulaient la paix à tout prix et y forceraient l’empereur Alexandre. Koutouzov avait trompé la cour à Pétersbourg comme le public et le gouvernement à Moscou. On le croyait victorieux. L’évacuation précipitée de cette ville ruinait la noblesse russe et forcerait le gouvernement à la paix. La noblesse était furieuse contre Koutouzov et contre Rostopchin qui l’avaient endormie dans une fausse sécurité.
A 8 heures du soir, il se manifesta un incendie dans un faubourg. On y envoya, sans y faire plus d’attention, parce qu’on l’attribua encore à l’imprudence de quelques militaires.
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Bernard
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Re: Administration française à Moscou

Message par Bernard »

La suite, après l'incendie :

L’Empereur revint le 18 au Kremlin . Son départ de Moscou avait été le signal des désordres les plus graves. Les maisons sauvées furent pillées. Les malheureux habitants qui étaient restés furent maltraités. Les boutiques, les caves furent enfoncées, et de là tous les excès, tous les crimes, qui sont le résultat de l’ivresse des soldats qui ne connaissent plus la voix de leurs chefs. La canaille de la ville, profitant de ce désordre, pillait aussi et montrait aux soldats les caves, les souterrains, tous les lieux où elle présumait qu’il pouvait y avoir quelque chose de caché dans l’espoir d’avoir sa part du pillage. Les corps d’armée qui n’étaient pas en ville y envoyèrent des détachements pour avoir leur part des vivres et du butin. On peut juger du résultat de ces recherches. On trouva de tout et abondamment des provisions de vin et d’eau-de-vie. Les magasins de grains, farine et avoine, qui étaient sur les quais, échappèrent à l’incendie. Les chevaux avaient tellement manqué de subsistances depuis Smolensk jusqu’à Ghjat et depuis la bataille jusqu’à Moscou, que chacun s’était pressé de faire ses provisions et d’enlever pour plusieurs mois d’avoine dans les journées du 15 et du 16. Une partie de ces provisions fut consumée dans les maisons, et c’est à ce qui resta de ces approvisionnements qu’on a dû l’abondance où l’on a été jusqu’au départ , et même d’avoir pu faire vivre les hommes et les chevaux pendant une partie de la retraite.
L’Empereur s’occupa, aussitôt son retour à Moscou, des moyens de justifier l’armée française à Pétersbourg de l’odieux de cet incendie qu’elle avait tout fait pour arrêter et dont on ne pouvait la soupçonner, même dans son intérêt. Il chargea M. Lelorgne de chercher un Russe qui pût donner les détails de cet événement et répéter ce dont il le chargerait. M. Toutolmine , directeur des Enfants-Trouvés, resté courageusement, comme un bon père de famille, à la tête de cet établissement, quoique les enfants trouvés eussent été en grande partie évacués , parut d’autant plus propre à remplir ce but que sa qualité d’agent d’un des instituts de l’impératrice mère  donnerait à son rapport un double caractère de vérité pour les deux sociétés de Pétersbourg. Il vint chez l’Empereur. M. Lelorgne lui servit d’interprète. Il se confondit en remerciements pour les secours et la protection accordés à son établissement. L’Empereur lui répéta qu’il avait fait cette guerre toute politique sans animosité ; que la paix était son premier vœu ; qu’il l’avait exprimé en toute occasion ; qu’il était venu jusqu’à Moscou malgré lui ; qu’il avait tout fait à Moscou comme ailleurs pour conserver les propriétés et pour éteindre les incendies allumés par les Russes eux-mêmes. M. Toutolmine faisait dans sa lettre  l’éloge des mesures prises par l’Empereur et des soins, des attentions vraies qu’avait eues M. Lelorgne, dont l’obligeance ne s’est pas ralentie un seul instant pour les malheureux Russes, j’en ai souvent été témoin. Les lettres de M. Toutolmine étant prêtes, on donna un passeport et tous les m­oyens de voyager à l’un de ses employés qu’il expédia à Pétersbourg.
Toute l’armée, à l’exception des corps avec le roi, était en ville ou cantonnée à peu de distance. Les incendiés s’étaient réfugiés dans les églises, dans les cimetières, où ils se croyaient à l’abri des vexations des militaires. Les églises étant, la plupart, sur des places et isolées, s’étaient aussi trouvées par là plus à l’abri des ravages de l’incendie. Beaucoup de ces malheureux étaient venus à Petrowskoïé. On faisait tout ce qu’on pouvait pour eux. J’en plaçai environ quatre-vingts dans la maison Galitzin ; de ce nombre était M. Zagriaski, écu­yer de l’Empereur , qui avait espéré, en restant à Moscou, sauver sa maison, objet des soins de toute sa vie. J’y plaçai aussi un général-major, allemand de naissance, qui, après de longs services sous l’impératrice Catherine, avait obtenu sa retraite. Ces malheureux avaient tout perdu. Il ne leur restait que la capote dans laquelle ils étaient enveloppés.
Notre retour à Moscou fut au moins aussi triste qu’avait été notre départ. Je ne puis exprimer tout ce que j’avais éprouvé depuis la mort de mon frère. Le spectacle de ces derniers événements acheva de m’accabler. L’horreur de tout ce qui nous environnait ajoutait encore au chagrin de sa perte. Si on ne peut sentir exclusivement ses peines personnelles quand on est entouré de tant de douleurs et spectateur de tant d’infortunes, on n’en est que plus malheureux. J’étais accablé ! Heureux ceux qui n’ont pas vu cet affreux spectacle, cette image de la destruction !
Une grande partie de la ville était réduite en cendres ; celle nord, plus rapprochée du Kremlin, avait été préservée, parce que le vent avait passé à l’ouest ; quelques quartiers séparés et opposés à l’incendie n’avaient point souffert. Les belles habitations qui entourent Moscou avaient échappé à ces projets de destruction ; celle de M. Rostopchin, gouverneur, fut seule réduite en cendres par son propriétaire qui fit afficher cette détermination, qu’il crut, sans doute, très patriotique, sur le poteau qui indiquait le chemin de sa terre de Wornzowo, à peu de distance de Moscou. On apporta cette affiche à l’Empereur qui tourna cette action en ridicule. Il en parla beaucoup dans ce sens et l’envoya, dans ce but, à Paris où elle produisit, sans doute, comme à l’armée, un effet tout contraire. Elle fit une profonde impression sur tous les gens qui réfléchissaient et trouva, quant au sacrifice de sa maison seulement, plus d’admirateurs que de censeurs. Voici ce billet tel qu’il était conçu : “J’ai embelli pendant huit ans cette campagne et j’y vivais heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche et, moi, je mets le feu à ma maison pour qu’elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un mobilier d’un demi-million de roubles ; ici vous ne trouverez que des cendres.”
Quelques jours après le retour au Kremlin, l’Empereur annonça hautement qu’il avait pris son parti et qu’il prendrait ses quartiers d’hiver à Moscou, qui, dans l’état même où il était, lui offrait plus d’établissements, plus de ressources, plus de moyens que toute autre position. Il fit, en conséquence, mettre le Kremlin et les couvents autour de la ville en état de défense et ordonna différentes reconnaissances dans les environs pour établir un système de défense pour l’hiver. L’Empereur prit beaucoup d’autres mesures de prévoyance et de précaution. Il annonça qu’il ordonnait de nouvelles levées en France et en Pologne, qu’il préparait l’organisation des cosaques polonais, “déjà précédemment ordonnée”, dit-il. Des réserves eurent ordre de nous joindre et tous les détachements de renforts, échelonnés dans leur marche, devaient assurer et garder nos derrières, protéger nos convois et nos communications. Les maisons de poste furent fortifiées ; le service des estafettes que j’avais organisé depuis le commencement de la campagne fut l’objet d’une attention particulière.
Le porte-manteau, portant les dépêches pour l’Empereur et son quartier général, arrivait régulièrement chaque jour de Paris à Moscou, en moins de quinze jours, souvent en quatorze jours. Ce service se faisait par les postillons des relais de poste de Paris à Erfurt ; de là, jusqu’en Pologne, par des courriers, espacés par brigades de quatre, de 30 en 30 lieues ; dans une partie de la Pologne, par les postillons des relais ; sur la frontière et en Russie par des postillons français que M. le comte Lavallette  avait triés, montés de nos meilleurs chevaux de poste et qu’il avait mis à ma disposition. Il y en avait quatre à chaque relais et les relais étaient de 5 à 7 lieues. La ponctualité du service était vraiment étonnante .
L’Empereur était toujours impatient de voir arriver son estafette ; le retard de quelques heures l’occupait, l’inquiétait même, quoique ce service n’eût encore éprouvé aucune entrave. Le portefeuille de Paris, le paquet de Varsovie et celui de Vilna étaient le thermomètre de la bonne ou mauvaise humeur de l’Empereur. C’étaient aussi celui de la nôtre, car le bonheur de chacun était dans les nouvelles qu’il recevait de France. Il arrivait de petits convois de vin et d’autres objets. Des officiers, des chirurgiens, des employés d’administration rejoignaient aussi l’armée. Les rapports des commandants des principaux points de notre ligne de communications étaient tranquillisants. On venait aussi facilement de Paris à Moscou que de Paris à Marseille. Chacun avait cependant de la peine à se résigner à passer l’hiver si loin de cette France, vers laquelle se tournaient tous les regards. On avait été gâté par les autres campagnes de l’Empereur ; la paix était toujours le prix des fatigues de quelques mois ; à l’exception de la campagne de Prusse et Pologne, on avait toujours passé l’hiver en France et les souvenirs d’Osterode et de Güttstadt, les neiges de Pultusk et de Pratznitz  n’amenaient que de sérieuses réflexions.
Quelques personnes, à commencer par moi, doutaient que l’Empereur eût réellement le projet de passer l’hiver à Moscou. Cet immense espace entre la Pologne et nous donnait à l’ennemi trop de moyens de nous inquiéter ; mille considérations semblaient encore s’opposer à l’exécution de ce projet. Cependant, l’Empereur s’en occupait avec tant de prévoyance et de détails, il en parlait d’une manière si positive et semblait le regarder comme si indispen­sable au succès de son entreprise, s’il n’obtenait pas la paix avant l’hiver, que les plus incrédules avaient fini par y croire. Le grand maréchal et le prince de Neuchâtel paraissaient alors, eux aussi, persuadés que nous resterions à Moscou. Chacun faisait ses provisions en conséquence, ramassait des meubles et tous les objets abandonnés qui pouvaient être nécessaires pour compléter ses arrangements intérieurs. On faisait ses provisions de bois, de fourrage. Enfin, chacun se pourvoyait comme s’il eût dû passer à Moscou les huit mois qui nous restaient à courir pour gagner le printemps.
Pour moi, j’avoue que je ne vis dans l’affectation avec laquelle l’Empereur parlait de ce projet, comme dans les mesures qu’il prenait, que le désir de donner le change à l’opinion, d’activer la réunion des approvisionnements et, avant tout, celui d’appuyer, par l’annonce de ce projet, les ouvertures qu’il avait faites. Elles étaient ignorées de tout le monde. M. Toutolmine en avait fidèlement gardé le secret ainsi que M. Lelorgne, qui avait aussi été chargé de la seconde expédition. L’Empereur dit cependant quelques mots au prince de Neuchâtel sur la nature de ses ouvertures.
L’Empereur se flattait (il en convint plus tard avec moi) que cette démarche, faite aussi dans le but de bien établir, dès le principe, que les Français n’étaient pour rien dans l’incendie de Moscou et qu’ils avaient même tout fait pour en arrêter les ravages, prouvant qu’il était disposé à entrer en arrangement, cela amènerait une réponse et même des propositions de paix. L’incendie de Moscou avait fait faire à l’Empereur de sérieuses réflexions, quoiqu’il cherchât à se dissimuler les conséquences que devait avoir une telle résolution et le peu d’espoir qu’il y avait que le gouvernement qui l’avait prise fût disposé à faire la paix. Il voulait toujours croire à sa bonne étoile et que la Russie, fatiguée de la guerre, saisirait toute occasion de mettre fin à la lutte. Il pensait que la difficulté n’était que dans le moyen de s’aborder convenablement, parce que la Russie lui croyait de grandes prétentions, que l’initiative qu’il avait prise, en prouvant à l’empereur Alexandre qu’il serait facile de s’entendre sur les conditions, amènerait nécessairement des propositions. Je crois, en effet, que l’empereur Napoléon eût été très facile sur les conditions en ce moment, la paix étant le seul moyen de se tirer de ce mauvais pas. Il présentait ses démarches comme de la générosité, comme s’il pouvait se flatter qu’on prendrait le change, à Pétersbourg, sur ses motifs. Il cherchait à faire croire que c’était la crainte de le trouver trop exigeant qui avait empêché les propositions de lui arriver. Il espérait donc se tirer de cette manière de la position embarrassante où il s’était placé. C’est dans cet espoir de la paix qu’il prolongea son malheureux séjour à Moscou.
Le temps superbe qu’il faisait, la douceur de la température qui s’était prolongée cette année, tout a contribué à le tromper. Peut-être avait-il aussi, avant que ses derrières fussent inquiétés et attaqués, la pensée de prendre, comme il l’annonçait, ses quartiers d’hiver en Russie. Dans ce cas, “Moscou, comme il le disait, était par son nom une position politique, par le nombre et l’espèce de ses établissements et de ses ressources encore existantes une position militaire préférable à toute autre, s’il restait en Russie.”
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Bernard
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Re: Administration française à Moscou

Message par Bernard »

Encore un passage significatif :

Dans son intimité, l’Empereur s’exprimait, agissait, ordonnait tellement dans l’hypothèse qu’il resterait à Moscou que les personnes les plus avant dans sa confiance n’en doutèrent pas pendant quelque temps.
Telle était notre situation, dix à douze jours après notre arrivée, et cette opinion se prolongea jusqu’au moment où des convois d’artillerie furent attaqués , des estafettes retardées. Une d’elles fut prise, ainsi que deux malles de la poste de l’armée qui allaient en France.
Voyant la saison si avancée sans que l’on ne fît aucun préparatif de départ, je finis par douter aussi de l’évacuation volontaire de Moscou. Il me semblait impossible que l’Empereur pût penser à une retraite pendant les gelées, d’autant qu’on n’avait pris aucune précaution pour garantir les hommes et pas davantage pour que les chevaux pussent marcher sur la glace, quoique l’on eût déjà pu se faire une idée de l’hiver de la Russie par celui passé à Osterode et en Pologne. Au reste, ce souvenir donnait aussi une idée de la ténacité de l’Empereur.
On découvrait chaque jour des magasins, des caves cachées qui renfer­maient des étoffes, des draps, des fourrures et chacun achetait ce qu’il croyait lui être nécessaire pour passer l’hiver. Ceux qui eurent cette précaution lui durent leur salut.
Je fis payer la solde à tous les employés de mon service et donnai l’ordre de doubler les capotes avec des fourrures ou au moins le collet à ceux qui ne pouvaient s’en procurer d’assez grandes. J’ordonnai aussi qu’on se fît des gants et des bonnets fourrés. C’est à cette prévoyance, dans le premier moment où il était assez facile de se procurer des fourrures et au soin et à l’énergie du sieur Gy , qui commandait l’équipage et qui, m’ayant suivi à Pétersbourg, connaissait le climat de la Russie, que je dus de pouvoir assurer le salut des bons et braves serviteurs de l’Empereur qui étaient sous mes ordres.
En arrivant, j’avais organisé de nombreux ateliers pour augmenter les m­oyens de transporter des biscuits et de l’avoine. Je fis forger un grand nombre de fers à glace ; je pris, en un mot, toutes les précautions nécessaires pour ne pas être embarrassé, si l’on faisait des mouvements pendant l’hiver, et j’eus la satisfaction de leur devoir le salut de mes malades et celui des équipages jusqu’à Vilna.
Immédiatement après le retour à Moscou, l’Empereur avait ordonné des parades dans la cour du Kremlin. On avait organisé une manutention et travaillé avec une grande activité à la construction d’un grand nombre de fours. Les travaux défensifs étaient poussés avec vigueur ; une partie du corps du prince d’Eckmülh fut casernée en ville. On fit récolter avec soin les immenses champs de légumes et notamment de choux, qui entouraient la ville. On y rentra aussi de nombreuses meules de foin et les champs de pommes de terre qui étaient dans un rayon de deux à trois lieues ; les transports y étaient occupés sans discontinuer. J’établis pour la maison de l’Empereur des hommes pour faire aller un moulin qui nous donnait de la farine, qui commençait à devenir rare. Je fis manutentionner une grande provision de biscuits et construire des traîneaux. Enfin, je préparai tout pour notre séjour prolongé ou pour notre départ. Des détachements battaient la campagne pour ramasser des bestiaux qui devenaient très rares. On était parvenu à faire régulièrement des distributions. Les hôpitaux étaient assez bien organisés ; j’en avais établi un pour la maison de l’Empereur dans une des dépendances du Kremlin. Les hommes y étaient parfaitement soignés. Honneur à MM. Lerminier , Joannes , Ribes  ; leurs bons soins, leur rare dévouement sauvèrent un grand nombre de malheureux atteints de fièvres nerveuses et déjà affaiblis par d’excessives fatigues.
Pendant que les ouvertures, dont M. Toutolmine avait été l’intermédiaire, parvenaient à Pétersbourg, où l’on n’y voyait qu’une preuve des embarras qu’on nous soupçonnait déjà, l’empereur Napoléon s’occupait, comme je l’ai dit plus haut, avec son activité accoutumée, de réorganiser les corps, de former des hôpitaux et d’assurer les subsistances, même l’hiver. Les nuits doublaient pour lui les jours. Paris, la France étaient l’objet de tous ses soins ; des estafettes partaient, chargées de décrets et de décisions datées de Moscou.
La guerre d’Espagne fixait de nouveau son attention . Tout ce que nos marches si pénibles et la préoccupation, qui avait précédé et suivi les événements militaires, avaient pu faire ajourner, dans les graves circonstances où l’on s’était trouvé, fut bientôt au courant, mais ces soins ne distrayaient pas l’Empereur de la grande affaire qui l’occupait et le retenait à Moscou.
Habitué à dicter la paix en arrivant dans les palais des souverains dont il avait conquis les capitales, il s’étonnait du silence que gardait son adversaire. Plus ce silence le lui montrait exalté et sa nation exaspérée, et plus il était convaincu que la paix n’était faisable qu’à Moscou. Sa modération devait tout concilier ; il s’était justifié de l’incendie ; il avait même tout fait pour arrêter ce fléau. “Il ne voyait donc, disait-il, aucun motif particulier d’animosité qui dût empêcher de s’entendre. Quitter, puisqu’on y était venu, la vieille capitale de la Russie, sans avoir signé des préliminaires, paraîtrait une défaite politique, quels que fussent les avantages militaires d’une autre position. L’Europe le regardait et un succès certain pour le printemps, n’en serait pas moins, aujourd’hui, un revers à ses yeux et pouvait avoir de graves conséquences.”
Pressé donc d’en finir pour ne pas aller chercher, dans une position plus près de ses flancs, l’attitude menaçante qui ne pouvait plus commander que dans un avenir éloigné la paix dont il s’était flatté, il eût fait dès lors bon marché des conditions qui eussent mis sur-le-champ un terme à la lutte, autant pour faire l’opinion de l’armée que pour faire sentir à l’ennemi les dangers qu’il pouvait courir. Il répétait que sa position à Moscou était très inquiétante et même menaçante pour la Russie par les conséquences que pourrait avoir le moindre revers de Koutouzov et les mesures qu’il pourrait prendre pour agir sur la population.
Eclairé cependant par le caractère qu’avait pris cette guerre autant que par le silence de ses ennemis sur les dangers aussi réels de sa position, il était dès lors résigné à évacuer la Russie et à se contenter de quelques mesures contre le commerce anglais pour sauver l’honneur des armes. Il se bornait à ne vouloir remplir son but qu’en apparence mais, embarrassé sur les moyens de faire ces sacrifices, sans les offrir de prime abord, comme les concessions de la nécessité, il mettait du prix à nouer une négociation qui aurait amené des explications et, dans son opinion, une prompte conciliation.
Il croyait captiver de nouveau l’empereur Alexandre en lui offrant ces moyens d’arrangement auxquels il ne pouvait, disait-il, s’attendre, comme un sacrifice volontaire fait pour le satisfaire personnellement vis-à-vis de sa nation. Plein de cette idée, repoussant le souvenir importun des démarches déjà faites, il se détermina à écrire directement à ce prince et M. Lelorgne fut chargé de chercher dans les hôpitaux ou parmi les prisonniers russes un officier supérieur pour l’envoyer à Pétersbourg. Il trouva le frère d’un agent diplomatique russe en Allemagne .
L’Empereur eut, avec lui, la même conversation qu’avec M. Toutolmine. Il annonça les mêmes vues de conciliation et de paix, mais cet officier exprima respectueusement ses doutes sur la possibilité de s’entendre tant que les Français seraient à Moscou. L’Empereur ne tint pas plus compte de ces observations dans ce moment que plus tard, car il expédia cet officier avec sa lettre, se flattant toujours que le silence du cabinet de Pétersbourg ne tenait qu’à ce qu’il lui croyait des prétentions exagérées et qu’il saisirait avec empressement cette occasion de profiter de la modération qu’il annonçait. C’est cette fatale croyance, c’est ce malheureux espoir qui le fit rester à Moscou et braver l’hiver qui nous moissonna plus vite que la peste. Cette démarche, qui n’eut pour intermédiaire, dans ce moment, que le prince de Neuchâtel, M. Lelorgne et moi, resta longtemps secrète, ce que l’Empereur voulait.
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Re: Administration française à Moscou

Message par Bernard »

Une dernière :

L’Empereur aurait désiré mettre à la tête de l’administration municipale un Russe un peu marquant, même dans l’intérêt des malheureux qui étaient restés. Il fut donc fait des recherches, mais on ne trouva que ce M. Toutolmine, qui était trop nécessaire à la tête de son hospice pour accepter d’autres fonctions 1.

1. L’intendance de Moscou fut confiée à M. de Lesseps, naguère consul général de France à Moscou.
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Re: Administration française à Moscou

Message par Barclay »

Bonjour Bernard ! :salut:

Merci !

C' est le morceau des memolires de Caulaincourt ( t. II )?

Bien amicalement
Igor
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Bernard
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Re: Administration française à Moscou

Message par Bernard »

Barclay a écrit : 20 févr. 2021, 07:15 C'est le morceau des memolires de Caulaincourt ( t. II )?
Bonjour Igor. Oui, ce sont des extraits des Mémoires de Caulaincourt. Ils évoquent quelques points sur l'administration de la ville. Il y a sûrement d'autres sources mais c'est déjà une base...
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