Le jugement de Barras sur Bonaparte

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Joker
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Le jugement de Barras sur Bonaparte

Message par Joker »

C’est au siège de Toulon (septembre-décembre 1793) que le Représentant du Peuple Paul Barras (1755-1829) rencontra Bonaparte pour la première fois. Dans ses « Mémoires », il porte un jugement fort étonnant sur lui …
« J’avais besoin d’un officier capable de faire des reconnaissances et de placer des batteries. Un lieutenant intelligent suffisait pour cette opération. J’en chargeai l’un des plus jeunes, qui se présenta à moi : il remplit sa mission avec promptitude et ponctualité. Satisfait du rapport qu’il me remettait à son retour, je lui dis :
- Je vous remercie, capitaine.
Il me répondit fort respectueusement :
- Je vous demande pardon, je ne suis que lieutenant.
- Vous êtes capitaine, lui répliquai-je, parce que vous le méritez, et que j’ai le droit de vous nommer.
C’est ici la première entrevue de Bonaparte avec moi.
(…) Je fus frappé de son activité. Ses prévenances dans son service me disposèrent favorablement pour lui. Les liaisons se forment promptement dans une vie de périls partagés : je m’empressai de satisfaire le jeune Corse sur tout ce qu’il réclamait et ce qui l’intéressait personnellement. J’apaisai les préventions de Saliceti ; je lui donnai, devant tout le monde, des preuves de ma bienveillance, et l’autorisai à achever la construction de sa batterie. Pendant les préparatifs du siège, nos conversations furent fréquentes. Bientôt admis à ma table, il fut toujours placé à côté de moi. Nous sommes en général portés à la bienveillance et presque à une certaine admiration, même pour l’homme qui dans un physique faible déploie plus de force que ne semble lui en avoir accordé la nature.
Son âme nous paraît supérieure à son corps, et nous croyons devoir lui savoir gré d’un double triomphe. Indépendamment de cette raison, peut-être réelle à mon insu, une raison toute singulière et dont je ne veux point faire mystère m’attirait vers ce jeune lieutenant d’artillerie.
(…) C’était une ressemblance frappante avec l’un des plus fameux, ou même le plus fameux des révolutionnaires qui eussent paru sur la scène de la République. Ce révolutionnaire, dont on est impatient de savoir le nom, je n’ai point à hésiter de le nommer, dans l’expression naïve de la franchise qui dicte mes « Mémoires ».
Eh bien ! ce ménechme (1) de Bonaparte, c’était Marat.
J’avais beaucoup vu ce dernier sur les bancs de la Convention, et même auparavant ; je ne pouvais pas avoir éprouvé plus d’attrait pour lui que n’en inspiraient et que ne permettaient sa violence perpétuelle et ses appels au carnage ; mais cependant, sans vouloir justifier ni expliquer son système comme publiciste, j’étais loin de croire Marat un diable aussi monstrueux qu’il a passé et qu’il passera toujours pour l’être : et puisque sa physionomie vient de m’être rappelée par l’apparition d’une autre devenue depuis si fameuse, je crois devoir placer ici quelques traits qui reviennent à ma mémoire sur cette première famosité, non supérieure, mais antérieure à celle de Bonaparte.
Lorsque Louvet attaqua Robespierre, Marat, placé sous la tribune, les bras croisés, parlait en sa faveur avec force gesticulations.
- Je n’aime pas, dit-il, Robespierre : c’est un orgueilleux, jaloux de domination ; mais c’est un républicain pur, et je dois sous ce rapport le soutenir. Je ne suis pas plus l’ami de Danton. Je veux que les républicains soient sévères : on ne fait rien pour le peuple, et c’est le peuple qui doit consolider la Révolution. Les hommes d’État se disputent à qui sera meneur : ils oublient l’intérêt de la liberté, et n’écoutent que des passions et des intérêts funestes à la République.
Marat était républicain, mais avec une ardeur qui passait les bornes de la modération ; la moindre teinte d’un discours contraire aux principes d’égalité, de liberté, le portait aux soupçons les plus violents : bonhomme d’ailleurs dans la société, où son instruction le rendait intéressant. S’il eût vécu assez pour voir la République triomphante, il se serait, disait-il, renfermé dans la sphère de ses études, les sciences et les lettres ; et il y avait plus de bonne foi dans cette annonce de ses projets ultérieurs, qu’il n’y en aura dans la pensée de celui qui est le sujet de ce parallèle, lorsqu’il dira, quelques jours avant le passage du Rubicon, le 18 Brumaire, et après cette journée, qu’il n’a d’autre pensée que celle de se retirer à la Malmaison, pour y cultiver les mathématiques, et tout au plus pour y être juge de paix.
Lorsqu’il s’agissait de ce qu’il croyait l’intérêt de la République, aucune considération ne l’arrêtait. Il apostrophait à la tribune et dans ses écrits le meilleur de ses amis, comme il eût soutenu ses ennemis personnels, quand il les croyait attachés à la liberté. Telle était la règle de sa conduite envers Robespierre, Danton et tous ses collègues de la Convention nationale ; marchant d’ailleurs le plus souvent par sauts et par bonds, et se croyant tous les droits de l’insolence et de la bizarrerie, alors même qu’il avait l’air de suivre les devoirs de l’humanité et d’en épouser les sentiments généreux.
L’une des premières notabilités féminines de 1789, qui n’avait pas cessé d’être en mouvement depuis cette époque, Mlle Théroigne, très connue dans Paris, surtout par sa démocratie, fut soupçonnée de défection, arrêtée par le peuple et conduite au Comité siégeant aux Feuillants, aux cris répétés :
- A la lanterne !
La foule devint si grande, si considérable et si menaçante, que les membres du Comité désespéraient de sauver la pauvre amazone ; lorsque Marat arriva, le danger était imminent, même pour les membres du Comité, qui différaient de la livrer. Marat leur dit : «
- Je la sauverai.
Il prit par la main Mlle Théroigne, parut devant le peuple irrité, en lui disant :
- Citoyens, vous voulez attenter à la vie d’une femme ! Allez-vous vous souiller d’un pareil crime ? La loi seule a le droit de la frapper : méprisez cette courtisane. Revenez, citoyens, à votre dignité.
Les paroles de l’ »Ami du peuple » apaisèrent le rassemblement. Marat profita de cet intervalle de calme pour enlever Mlle Théroigne, et l’introduisit ensuite dans la salle de la Convention : il la sauva par cette démarche hardie. Je fus témoin d’un acte à peu près semblable rue Saint-Honoré. Le peuple avait saisi un homme vêtu d’un habit noir, poudré et frisé, suivant la mode de l’ancien régime.
- A la lanterne ! criait-on de toutes parts, à la lanterne, l’aristocrate !
On se disposait à l’y accrocher, lorsque Marat perça la foule, en disant :
- Qu’allez-vous faire d’un aristocrate aussi méprisable ? Je le connais.
Il le saisit, et, lui donnant un coup de pied au derrière :
- Voilà, dit-il, une leçon qui le corrigera.
Le peuple battit des mains, et l’aristocrate se sauva à toutes jambes.
La mort même de Marat, ont dit ses défenseurs, n’a tenu qu’à un mouvement de générosité. Charlotte Corday se présenta chez lui et elle demanda à lui parler. On lui répond qu’il est dans son bain et malade. Elle lui fait dire qu’une dame malheureuse vient réclamer sa protection et son humanité. C’est sur ces paroles rendues à Marat qu’il ordonna qu’elle fût admise.
- Le malheur, citoyenne, lui dit-il en la voyant, a des droits que je n’ai jamais méconnus : asseyez-vous.
C’est alors que Charlotte Corday tira son poignard et acheva celui qui serait peut-être, quelques jours plus tard, mort de maladie. Quelle série d’événements bien différents, si elle avait accordé la préférence à Robespierre !…
Marat donnait aux pauvres tout ce qu’il possédait : il est mort insolvable, ayant épuisé tous les bénéfices provenant de ses ouvrages et de ses journaux politiques, qui avaient eu beaucoup de vogue. J’ai peine à me rendre compte qu’un homme qui a montré parfois des actes et même des élans de sensibilité, ait débité des discours et tracé des pages qui feront à jamais frémir les siècles.
Au surplus, puisqu’une ressemblance très réelle de Bonaparte avec Marat vient de me reporter un moment sur celui-ci avec quelques détails, la suite des événements pourra mettre le lecteur à même de continuer le parallèle ; et s’il est d’abord constant que la férocité de Marat, plus violente ou expressive, a été moins personnelle et plus désintéressée que celle de Bonaparte, on pourra juger par les faits, et leur ensemble récapitulé, lequel des deux personnages en intensité et en quantité numérique aura été le plus coupable envers l’humanité et le plus funeste à la société et à la liberté.
Bonaparte et Dugommier à Toulon
A Toulon, ma prédilection pour Bonaparte fit taire ses ennemis. Cependant le Comité de salut public, appréciant la justesse de nos réflexions sur l’incapacité de Carteaux et de Doppet, les remplaça tous les deux par le général Dugommier. Bonaparte se trouvait présent à l’arrivée du nouveau général en chef, au moment où il venait prendre le commandement militaire. Eminemment capable, non moins loyal et généreux que brave, Dugommier accorda de suite la plus grande confiance à celui qu’il appelait, et qui s’honorait lui-même de son nom : « Mon petit protégé. »Bonaparte ne tarda pas à en abuser ; il prit bientôt un ton absolu et décisif qui déplut au général en chef. Dugommier avait une réputation et un caractère qu’on ne dominait pas : ses plans étaient à lui, et des conseils trop officieux n’y changeaient rien. Bonaparte commandait l’artillerie provisoirement, par l’absence du général Léblé (sic) et celle du commandant Donmartin, qu’une blessure grave avait forcé de se retirer sur Marseille.
Ce n’était pas assez pour lui de ce commandement important, il fallait qu’il se mêlât de tout et de tout le monde. Impatienté de ses observations et de ses insinuations, tour à tour adulatrices et violentes, Dugommier invita Bonaparte à rester dans la sphère de son commandement : il le lui ordonna d’un ton ferme et qui ne permettait pas de répliquer. »

Source : extrait du tome Ier des « Mémoires inédits de Barras » (via D. Tertrais)
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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Cyril Drouet
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Re: Le jugement de Barras sur Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Joker a écrit :
06 nov. 2020, 19:36
J’avais besoin d’un officier capable de faire des reconnaissances et de placer des batteries. Un lieutenant intelligent suffisait pour cette opération. J’en chargeai l’un des plus jeunes, qui se présenta à moi : il remplit sa mission avec promptitude et ponctualité. Satisfait du rapport qu’il me remettait à son retour, je lui dis :
- Je vous remercie, capitaine.
Il me répondit fort respectueusement :
- Je vous demande pardon, je ne suis que lieutenant.
- Vous êtes capitaine, lui répliquai-je, parce que vous le méritez, et que j’ai le droit de vous nommer.
Voilà une entrée en matière étonnante. Bonaparte avait en effet été réintégré avec le grade de capitaine depuis plus d'un an.
Il faut se méfier des "Mémoires" de Barras...
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Cyril Drouet
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Re: Le jugement de Barras sur Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Outre que Barras s'attribue faussement la promotion de Bonaparte, ses coups de griffes à l'encontre de ce dernier ne guère honnêtes :

"Dugommier s’empara de toutes les redoutes et des retranchements élevés par l’ennemi : il le délogea aussi des positions formidables de Balaguier et de l’Aiguillette, dont il s’était emparé par la négligence de Bonaparte à perfectionner les moyens de défense en cet endroit, où il aurait dû placer de la grosse artillerie ; et, devenu maître de ces postes importants, Dugommier ordonna à Bonaparte d’en prendre possession. Celui-ci exécuta ce mouvement avec une lenteur qui facilita aux assiégés l’évacuation de Toulon
[...]
Le vainqueur des coalisés de Toulon, le véritable « preneur » de la ville, si l’on peut ainsi dire, ce n’est pas un autre que le général Dugommier, c’est à Dugommier qu’en appartient l’immortel trophée !
La prise du général O’Hara, attribuée à Bonaparte, le vaisseau anglais qu’il aurait coulé bas, le plan de campagne auquel il aurait participé, sont autant d’assertions fausses, imaginées par celui qui en a imaginé bien d’autres, répétées par ses flatteurs le jour où il a eu de l’argent pour les payer. Bonaparte donna quelques preuves de son talent militaire qui commençait à se développer, mais il n’agit que secondairement dans cette circonstance. Je le répète, le véritable « preneur » de Toulon, c’est Dugommier."
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Re: Le jugement de Barras sur Bonaparte

Message par Joker »

On sait que les relations entre Barras et Bonaparte étaient tendues.
Il n'est donc pas étonnant qu'il ait cherché à se venger en rédigeant ses Mémoires, quitte à travestir peu ou prou la vérité.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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