La place de l'Aiglon dans la légende napoléonienne

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Joker
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La place de l'Aiglon dans la légende napoléonienne

Message par Joker »

Une des dernières offensives de la Grande Armée a été menée par un enfant à qui personne ne s'intéressait. En infligeant à l'empereur un exil et une mort déshonorants, les ennemis de la France croyaient effacer une époque où elle avait démontré sa supériorité. Parce que les victoires avaient été pendant quinze ans le fait du nombre et de la puissance, personne n'imaginait que Napoléon Ier remporterait une bataille pour la postérité grâce à un garçon mince, seul et maladroit : son fils.

Le 20 mars 1811, Napoléon-François, titré « roi de Rome », fils de Napoléon Ier et de Marie-Louise, naît au palais des Tuileries. L'accouchement est si douloureux que le docteur Corvisart croit le nourrisson mort ; il dépose le prétendu cadavre sur le parquet de la chambre, s'apprête à réconforter le père. Miracle : l'enfant se réveille.
Napoléon passe beaucoup de temps avec son fils à une époque où l'empire est à l'apogée de sa gloire. Bref répit puisque deux ans plus tard, le désastre de la campagne de Russie oblige Napoléon à défendre ses frontières en Allemagne (1813) puis en France (1814), où il démontre aux Autrichiens et surtout aux Prussiens que nul n'envahit le pays de Saint Louis impunément. De la Champagne à la Seine, en passant par la Marne et la Lorraine, Napoléon Bonaparte galope d'un régiment à un autre, signe, commande, ordonne : soldats de la France, en avant ! Il remporte des victoires mémorables, Montmirail (11 février 1814) par exemple, où 15 000 Français mettent en déroute plus de 30 000 ennemis.

Un mouchoir de soie qui rêve de devenir soldat
En vain. À la fin du mois de mars 1814, les Alliés entrent dans Paris. Marie-Louise et le roi de Rome partent pour l'Autriche : « Dix berlines vertes que soixante ou quatre-vingts curieux ont regardé passer en silence, voilà les funérailles de l'empire », résume Jacques Bainville dans son Napoléon. Au moment où l'héritier de l'empereur s'en va, il disparaît des yeux de la France pour quinze ans, prouvant ainsi que l'histoire le voulait duc autrichien et non prince impérial. Le 6 avril 1814, Napoléon abdique ; le 4 mai, il débarque dans l'île d'Elbe.
En Autriche, le roi de Rome grandit au palais de Schönbrunn auprès de son grand-père, l'empereur François. Désormais, on l'appelle « duc de Reichstadt », nom d'une région de Bohème à plus de 500 kilomètres de Vienne, aujourd'hui située en République tchèque. De sa mère, il tient un visage allongé, des lèvres rouges et pleines ; des Habsbourg, ce menton pointu et ces joues creuses qui donnaient déjà à Charles Quint l'allure d'un couteau à fromage. En 1821, année de la mort de Napoléon Ier, de son père et de la France il ne lui reste rien, si ce n'est une obsession du combat. Passion d'autant plus frappante qu'elle va mal à ce garçon pâle et atone. Oui, le roi de Rome est un mouchoir de soie qui rêve de devenir soldat. À sa mère, il écrit :
- « J'ordonnerai dans mon testament de conduire mon cercueil dans la première affaire qui se donnera, afin que mon âme ait la consolation, dans quelques séjours qu'elle se trouve, d'entendre siffler autour de ses os les balles qu'elle a si souvent souhaitées. »
L'Aiglon aura passé sa vie en uniforme, à jouer un rôle, passant d'un metteur en scène à l'autre, de Napoléon à François. Il meurt de la tuberculose le 22 juillet 1832. C'est en fait sa vie qui commence.

Un courant artistique
En France, Louis-Philippe, roi depuis deux ans, se montre flegmatique, confie être certain que désormais on ne parlera plus des Bonaparte. Il ne s'inquiète ni des pièces de théâtre écrites, montées et jouées à Paris moins d'un mois après la mort du fils de Napoléon, ni des biographies imparfaites mais exaltées qui paraissent la même année : Le Duc de Reichstadt de Montbel, L'histoire populaire et complète de Napoléon II de Suzor, le Précis historique sur le duc de Reichstadt de Fayot. Victor Hugo, un des plus illustres militants de la cause napoléonienne, apostrophe le seigneur dans Napoléon II :
- Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
- Du père et de l'enfant ! »
Ces œuvres d'art prennent le prétexte de la mort du roi de Rome pour évoquer le souvenir de l'empire. Comme l'explique Sylvain Ledda dans son introduction à l'excellente dernière édition de L'Aiglon, ça n'est pas la naissance d'un mouvement politique en soi, mais d'un courant artistique dont la portée historique et culturelle sera plus importante que n'importe quel discours. Le visage du roi de Rome devient l'illustration d'une génération orpheline de la gloire apportée par les guerres du Premier empire, atteinte de ce fameux spleen qu'évoque par exemple Alfred de Musset dans La Confession d'un enfant du siècle (1836).

Et voilà comment un héritier apparemment inutile permit à la légende napoléonienne de s'allier avec la littérature. La martyrologie déployée autour du fils atténue la martialité du père. Si Napoléon Ier a été la statue du XIXe siècle, Napoléon II en a été l'ombre portée. Les livres de toutes sortes, témoignages, biographies, fictions, poèmes, consacrés au destin du roi de Rome continueront de paraître jusqu'à la défaite de Sedan (1870). Cette catastrophe militaire remise, pour un temps, l'empire et son militarisme hérité de la Révolution française.
Un rêve qui ne passe pas
C'est à nouveau grâce au roi de Rome que Napoléon conquiert la France au début du XXe siècle. Le 15 mars 1900, L'Aiglon, nouvelle pièce d'Edmond Rostand, est représenté pour la première fois au théâtre Sarah Bernhardt avec, dans le rôle du roi de Rome, Sarah Bernhardt, 54 ans. L'auteur de Cyrano de Bergerac met en scène le fils de l'empereur à Schönbrunn. Des partisans fomentent une conspiration pour qu'il s'échappe afin de rallier la France et monter sur le trône. Quatre heures, 1 600 vers, six actes : L'Aiglon, pièce monumentale et démesurée, triomphe. Même si la critique est majoritairement élogieuse, des journalistes reprochent à Rostand d'avoir écrit un « drame nationaliste »et d'évoquer notre « passé militariste ».
Ce débat en préfigure d'autres dans la mesure où, aujourd'hui, les détracteurs de Napoléon Bonaparte emploient les mêmes arguments que ceux d'alors. Le succès inouï de la pièce démontre que le rêve ne passe pas, que trente ans après l'effondrement du Second Empire, les Français veulent, d'une façon ou d'une autre, Napoléon près d'eux. Et son fils de devenir, grâce à sa mort, qui il n'avait pu être dans sa vie. D'accomplir ce destin en forme de tragédie résumé par Sophocle dans Les Trachiniennes :
« Va donc, mon fils : même pour qui n'est pas parti à temps, le succès, quand il se révèle n'en livre pas moins son profit. »

Chronique d’Arthur Chevallier dans « Le Point »
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
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