La rocamboleque évasion du comte de Lavalette

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Avatar du membre
Joker
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 2386
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:53
Localisation : Grimbergen - Belgique

L'évasion du comte de Lavalette.

Message par Joker »

Après Waterloo, Napoléon le reçoit à Malmaison et lui propose de l’accompagner dans l’exil. » Je refusai de l’accompagner « , écrit Lavalette dans ses » Mémoires « . Avant de poursuivre : » J’ai une fille de treize ans, ma femme est enceinte de quatre mois, je ne peux me décider à me séparer d’elle ; donnez-moi quelque temps, et j’irai vous rejoindre partout où vous serez… « .
Lavalette n’aura pas cette possibilité : arrêté chez lui le 18 juillet 1815, il est conduit à la Préfecture de police puis incarcéré à la Conciergerie. Il y rencontrera le maréchal Ney prisonnier lui aussi…
Traduit devant la Cour d’assises pour conspiration et usurpations de fonctions, il est condamné à mort le 21 novembre 1815.
Son recours en cassation est rejeté et il n’obtient pas la grâce de l’impotent Louis XVIII, trop heureux de répondre aux exigences des » Ultras « .
La veille de l’exécution, Madame de Lavalette et sa fille rendent visite à leur mari et père.
Lavalette échange ses vêtements avec ceux de son épouse et sort au bras de sa fille, incognito, un mouchoir lui dissimulant le visage…
L’évadé trouve refuge dans les combles du Ministère des Affaires étrangères, puis quitte Paris le 8 janvier 1816 avec la complicité de trois officiers anglais : Bruce, Hutchinson et le Général Wilson (dont je vous ai parlé dans un autre post) .
Il revêt l’uniforme britannique et gagne la Belgique.
Puis Antoine de Lavalette se dirige seul vers la Bavière, pays où il résidera plusieurs années, avec la bienveillance d’Eugène de Beauharnais (la femme de Lavalette étant parente de Joséphine), d’Hortense et du Roi Maximilien.
Gracié par la suite, il peut enfin rentrer à Paris. Madame de Lavalette, déjà ébranlée par la perte de son second enfant (le 13 octobre 1815), resta emprisonnée à la Conciergerie et ne sera libérée que le 23 janvier 1816. Affaiblie psychologiquement par tant d’épreuves, Emilie de Lavalette disparaîtra le 18 juin 1855.
Quelques années auparavant, le 15 février 1830, le comte Antoine de Lavalette était décédé, sans doute d’un cancer des poumons.
A l’issue d’une cérémonie qui rassemble les grands noms de l’Empire, il est enterré au Cimetière du Père Lachaise. Sa sépulture recouverte d’un lierre grimpant ne comporte curieusement aucun accès (ni porte, ni ouverture).
Elle est située dans la 36° division, avenue des Acacias, Première ligne.

Lavalette a laissé d’excellents mémoires dont la dernière édition fut réalisée en 1994 au Mercure de France.


« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
Avatar du membre
Général Colbert
- Sous-lieutenant Lancier Gde -
- Sous-lieutenant Lancier Gde -
Messages : 1518
Enregistré le : 26 août 2017, 13:24

Re: L'évasion du comte de Lavalette.

Message par Général Colbert »

Joker a écrit :
06 oct. 2019, 19:15

Sa sépulture recouverte d’un lierre grimpant ne comporte curieusement aucun accès (ni porte, ni ouverture).

Eh pardi, c'est pour empêcher une nouvelle évasion !!!! :D :salut:
Avatar du membre
Joker
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 2386
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:53
Localisation : Grimbergen - Belgique

La rocamboleque évasion du comte de Lavalette

Message par Joker »

Antoine-Marie Chamans, Comte de Lavalette (1769-1830), avait épousé en 1798 Emilie de Beauharnais (1781-1855), nièce propre de l’Impératrice Joséphine. Elle en était la dame d’atour, seconde charge du palais. Son alliance avec la famille impériale était la moindre de ses qualités ; aussi belle qu’aimable elle était alors une femme charmante et devint depuis une héroïne digne d’admiration. On la voyait gracieuse, brillante, environnée d’hommages, sa position ne lui faisait point d’envieux parce qu’on avait pour elle qu’une trop sincère amitié. Joséphine disait d’elle : «Elle me gagne les cœurs qui m’échapperaient».
La veille même de monter à la guillotine, en décembre 1815, le comte de Lavalette s’évade de la Conciergerie, suivant un plan audacieux et minutieusement préparé. Le cerveau de l’affaire est une femme amoureuse, son épouse, la douce Émilie de Beauharnais.
"Dans cette affaire, seule madame de Lavalette a fait son devoir", commente le vieux roi Louis XVIII en apprenant, en cette soirée du 20 décembre 1815, l’évasion du comte de Lavalette. Le vieux monarque est même plutôt soulagé du poids moral de cette condamnation à mort de l’ancien ministre des Postes, certes fidèle à Napoléon 1er, mais serviteur intègre de l’État, militaire courageux, et pas même révolutionnaire…
Mais après la fuite de l’île d’Elbe, et l’épopée des Cent jours de "L’ogre", l’heure est à l’épuration. La "Terreur blanche" des ultraroyalistes fait rage, servie par le sinistre ministre de la Police Joseph Fouché (1759-1820), qui tente ainsi de faire oublier son passé de régicide et son propre ralliement à "L’usurpateur". Le prince de Talleyrand (1754-1838), lui aussi passé dans le camp des Bourbons, en plaisante :
- Il y a une justice qu’il faut rendre à M. le duc d’Otrante, c’est qu’il n’a oublié sur la liste aucun de ses amis.
Plutôt confiant en la justice royale au moment de son arrestation, en juillet, le comte de Lavalette, qui n’a à se reprocher que son indéfectible fidélité à l’Empereur, a perdu ses illusions à l’issue du procès :
- Je vis que j’avais été condamné, comme allait l’être le maréchal Ney, pour servir d’exemple. Il était le premier, par sa réputation, dans la hiérarchie militaire; j’étais aux yeux de la Cour, le plus important dans l’ordre civil. Ancien aide de camp du général Bonaparte, cousin germain du prince Eugène et de la reine de Hollande, qu’elle détestait, directeur général des Postes pendant douze ans, et à ce titre dépositaire de beaucoup de secrets qu’il fallait étouffer, ma mort était irrévocable.
Le comte de Lavalette est condamné pour sa loyauté envers Napoléon
Émilie de Beauharnais, comtesse de Lavalette, enceinte de leur deuxième enfant à cette époque, s’est démenée pour obtenir la grâce de son époux. Par deux fois, elle s’est rendue aux Tuileries, se jetant aux pieds du monarque. D’autres, et des plus illustres, sont aussi intervenus: le chancelier Etienne-Denis Pasquier (1767-1862), le maréchal Auguste Viesse de Marmont (1774-1852), et même une cousine du souverain, la princesse Louise de Lorraine-Vaudémont (1734-1818)… En vain.
Le comte d’Artois, futur Charles X (1757-1836), et la duchesse d’Angoulême (1778-1851), l’orpheline de la prison du Temple, implacables, veillent à ce que le vieux roi ne faiblisse pas. Et qu’importe si la malheureuse Émilie vient de perdre son fils nouveau-né, quelques jours seulement après sa naissance. Désormais portée par l’énergie du désespoir, la comtesse décide de sauver son mari.
Le 20 décembre 1815, à 18 heures, c’est en grand apparat qu’elle se présente à la Conciergerie, accompagnée de sa fille Joséphine (1802-1886), pour l’ultime visite au condamné. Les premières effusions passées, les époux s’isolent derrière un paravent. Quand ils ressortent, Émilie interroge l’adolescente :
- Joséphine, comment trouvez-vous votre père ?
Incrédule, la jeune fille contemple le comte de Lavalette vêtu de la robe en mérinos de sa mère, richement doublée de fourrure, et coiffé d’un grand chapeau foisonnant de plumes… Et malgré le tragique de cette soirée, où elle est venue partager le dernier dîner de son père qui sera guillotiné au matin, elle ne peut retenir un sourire en découvrant le digne ministre ainsi accoutré.
- Pas mal, pas mal du tout, murmure-t-elle en comprenant le plan rocambolesque imaginé par sa mère.
L’ire vengeresse des ultras a pu s’abattre sur le comte de Lavalette, mais personne n’osera toucher à la nièce de l’impératrice Joséphine, décédée le 29 mai 1814 précédent, mais protégée, comme sa famille, par le tsar Alexandre de Russie (1777-1825). À 19 heures, madame de Lavalette annonce :
- Il est temps. Et surtout point d’attendrissement, nous serions perdus !
Émilie de Beauharnais élabore un plan pour sauver son mari
À l’instant où son époux sonne le cordon de la sonnette, sans se retourner, la courageuse Émilie, en jupon, court se cacher. Le geôlier ouvre et s’efface pour laisser passer une femme et une fille éplorées qui étouffent leurs sanglots dans des mouchoirs de dentelle. Au bout de l’interminable couloir… cinq gardes.
« Madame » de Lavalette se tamponne les yeux et chancelle au bras de sa fille. Ému par cette épouse qui vient de dire à son époux un éternel adieu, le concierge de la prison se précipite pour lui donner le bras :
- Vous vous retirez de bonne heure madame la comtesse…
La dame gémit, acquiesce d’un hochement de tête, et sanglote de plus belle.
Arrivée au guichet, elle fait signe de son mouchoir au gardien qui tarde. La lourde grille s’ouvre enfin, mais arrivée à sa chaise, posée à quelques pas du corps de garde des gendarmes, l’infortunée comtesse ne trouve plus ses porteurs :
- "À mon étonnement, raconte le comte de Lavalette dans ses mémoires, se mêla un commencement d’agitation… Mes regards étaient fixés sur le fusil de la sentinelle comme ceux du serpent sur sa proie. Cette situation terrible dura environ deux minutes, mais elle avait pour moi la longueur d’une nuit."
Benoît, le fidèle valet de chambre du comte, paraît enfin.
- Un des porteurs m’a manqué, souffle-t-il à son maître, mais j’en ai trouvé un autre.
Le convoi s’ébranle enfin et traverse la grande cour pour gagner le quai des Orfèvres. Au croisement de la rue de Harlay, derrière le Palais de justice, la chaise s’arrête. La porte s’ouvre et Jean-Louis de Baudus (1761-1822), un vieil ami du ministre, lui présente le bras en lui disant bien haut :
- Vous savez, madame que vous avez une visite à faire au Président ?
Après un bref regard à sa fille, Lavalette le suit dans son cabriolet qui détale aussitôt.
Pendant ce temps, dans l’enceinte de la prison, le concierge est retourné dans la cellule du comte de Lavalette. Comme au départ de la comtesse, il entend du bruit derrière le paravent. Soupçonneux, il écarte cette fois le rideau et découvre, stupéfait, Émilie en culotte d’homme !
Il se précipite pour donner l’alerte quand elle se jette sur lui et se cramponne à son habit en hurlant :
- Laissez aller mon mari. Attendez encore un peu !
Furieux, l’homme parvient à se dégager, abandonnant la moitié de sa veste arrachée à la furie qui l’implore.
- Vous me perdez, madame !, lance-t-il avant de hurler aux gardes :
- Le prisonnier s’est sauvé !
Branle-bas immédiat, tous les gendarmes s’élancent et deux d’entre eux parviennent à rattraper la chaise à porteurs qui chemine tranquillement le long des quais. Les hommes ne trouvent à l’intérieur que Joséphine qu’ils laissent retourner à son couvent…
La détention de la comtesse de Lavalette lui fait perdre la raison
Caché chez des amis sûrs, au sein même du ministère des Affaires étrangères, Antoine-Marie de Lavalette attend jusqu’au 10 janvier de pouvoir quitter la France. Il y parvient, protégé par les troupes d’occupation anglaises et grâce à l’intervention de Louise de Lorraine-Vaudémont. Pendant ce temps, la comtesse de Lavalette, maintenue au secret à la Conciergerie, est traitée avec la plus extrême sévérité.
Sans nouvelles, elle vit dans la crainte de voir ramener son époux et dans l’incertitude, tout aussi inquiétante, du sort réservé à leur fille. Et pendant sa réclusion, cette femme qui a jusqu’alors fait preuve d’une force d’âme tout à fait extraordinaire, perd la raison.
Finalement libérée, celle qui fait désormais figure d’héroïne –Chateaubriand, Balzac, Stendhal et Lamartine chanteront bientôt cette "vertu suprême"–, est internée dans une maison de santé.
Le comte de Lavalette, réfugié en Bavière sous la protection du prince Eugène de Beauharnais (1781-1824), gendre du roi Maximilien Ier de Bavière (1756-1825), passe six années en exil avant d’obtenir la grâce royale tant espérée.
De retour en France, il installe son épouse auprès de lui, sans parvenir à la guérir de sa paranoïa :
- Une mélancolie profonde la jette trop souvent dans la préoccupation, mais elle est restée douce, aimable et bonne.
Antoine-Marie Chamans, comte de Lavalette, ancien pair de France, ministre et aide de camp de Sa Majesté l’Empereur, s’éteindra à Paris, le 15 février 1830.
L’héroïque et romanesque Émilie de Beauharnais, sans cesse rattrapée par ses terreurs passées, survivra encore vingt-cinq ans à l’époux tant aimé.
Elle mourut à Paris le 18 juin 1855.

Via D. Tertrais.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
  • Sujets similaires
    Réponses
    Vues
    Dernier message
  • Comte Jean Rapp
    par Romeuf » 08 sept. 2018, 13:01 » dans Espace visiteurs
    7 Réponses
    944 Vues
    Dernier message par Bernard
    01 nov. 2019, 19:47
  • Le comte Alexandre Colonna-Walewski
    par Joker » 27 sept. 2020, 19:47 » dans Salon Ier Empire
    1 Réponses
    70 Vues
    Dernier message par Joker
    27 sept. 2020, 19:49
  • Le Comte de Narbonne, 1755-1813
    par Eric LM » 10 janv. 2018, 11:34 » dans BIBLIOTHÈQUE EMPIRE - L'actualité du livre napoléonien
    2 Réponses
    441 Vues
    Dernier message par Eric LM
    18 janv. 2018, 10:30
  • Claude Etienne, comte Guyot
    par Joker » 07 sept. 2020, 20:08 » dans Salon Ier Empire
    0 Réponses
    65 Vues
    Dernier message par Joker
    07 sept. 2020, 20:08