Le souper de Beaucaire

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Joker
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Le souper de Beaucaire

Message par Joker »

Napoléon 1er n’aura pas été un auteur prolifique … Cependant, il existe encore quelques œuvres de jeunesse exhumées après sa mort, dont « Clisson et Eugénie » en 1795 où l’on devine son histoire d’amour avec Désirée Clary. Mais la moins oubliée demeure sans conteste « Le Souper de Beaucaire ».

Ce récit d’une quinzaine de pages fut écrit en août 1793 par le jeune Bonaparte, alors âgé de 23 ans. À cette époque, les insurrections fédéralistes qui avaient commencé immédiatement après la chute des Girondins (31 mai au 2 juin 1793) atteignaient partout leur apogée : dans le Midi de la France, plusieurs grandes villes, parmi lesquelles Marseille et Nîmes, avaient d’ores et déjà chassé les Montagnards. Une vaste guerre civile entre Paris et la province semblait prête à engloutir la Révolution.

Le dîner de Beaucaire
Dès le 25 juillet, pourtant, l’armée de la Convention dirigée par le général Jean-François Carteaux (1751-1813), avait repris sans difficulté Avignon aux insurgés. Capitaine d’artillerie dans cette troupe, Napoléon Bonaparte fut alors mis à la tête d’un détachement de 200 hommes afin de reprendre Tarascon situé à quelques kilomètres plus au sud. Après avoir enlevé cette ville sans coup férir, celui-ci se tourna vers Beaucaire où il entra tout aussi tranquillement le 28 juillet. Ce soir-là, le jeune Bonaparte dîna dans une auberge de la ville en compagnie de plusieurs négociants de Marseille, Nîmes et Montpellier venus à l’occasion de la Foire. Une conversation s’engagea bientôt entre les convives, chacun étant d’un avis différent sur le cours des événements.
C’est ce débat étonnamment équilibré et raisonnable, vu les circonstances, que Bonaparte restitua quelques jours après sous le titre « Le Souper de Beaucaire ».

La stratégie et la politique
On a coutume de dire que ce récit est la profession de foi républicaine de Napoléon Bonaparte, ce qui, sans être faux, est quelque peu exagéré. Il s’agit avant tout d’un débat autour des possibilités militaires de chaque parti, le tout étant tourné vers un but évident de propagande comme l’histoire de l’édition de cet ouvrage nous le montrera plus loin.
Que voit-on à travers ce débat ? Avec sa science stratégique déjà extraordinaire, celui qui apparaît sous le nom du « Militaire » démontre à son auditoire l’implacabilité de ses arguments. Son principal contradicteur, « Le Marseillais », tente désespérément de lui opposer les moyens dont disposeraient les Fédérés. C’est sans difficulté que Bonaparte les balaye du haut de ses 23 ans : la versatilité des populations locales est prouvée depuis les prises de Tarascon et Beaucaire que vingt soldats suffirent à remettre au pas ; les ressources des Fédérés sont quasi inexistantes en face de celles de la Convention ; enfin et surtout les troupes montagnardes sont bien supérieures par l’expérience et la vaillance aux maigres garnisons constituées par les volontaires bourgeois.
La conversation prend par la suite un tour plus politique, « Le Marseillais »dénonçant les « projets infernaux » de la Convention et sa soldatesque sans foi ni loi. Tout en vantant l’exemplaire comportement des troupes de Carteaux, Bonaparte soutient alors le bien-fondé des actions menées par la Montagne. C’est, dans ce texte, sa seule prise de position directe en faveur des Montagnards et, pour autant, il ne nie pas que « l’esprit de parti » pût avoir eu sa part dans la chute des Girondins :
- Ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étant portée aux dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je veux même vous le passer, les ayant calomniés, les Brissotins étaient perdus, sans une guerre civile qui les mît dans le cas de faire la loi à leurs ennemis.
Cependant, il ajoute aussitôt parlant des mêmes Brissotins :
- S'ils avaient mérité leur réputation première, ils auraient jeté leurs armes à l'aspect de la constitution, ils auraient sacrifié leurs intérêts au bien public ; mais il est plus facile de citer Decius que de l'imiter ; ils se sont aujourd'hui rendus coupables du plus grand de tous les crimes, ils ont par leur conduite justifié leur décret... Le sang qu'ils ont fait répandre a effacé les vrais services qu'ils avaient rendus.

La force de conviction de Bonaparte
Il y a donc ici une justification assez nette du coup d'état montagnard, bien qu’elle soit équilibrée par le rappel des « services » qu’ont rendu les Girondins. La suite permet tout de même de voir l’opinion du futur empereur prendre de la consistance. De fait, il est intéressant d’examiner comment Bonaparte démontre à ses auditeurs pourquoi ces Fédérés qui brandissent le drapeau tricolore et se prétendent en faveur de la République représentent la contre-révolution. Il n’a pas de mal à rappeler l’origine aristocratique des meneurs fédérés, ni non plus à souligner les conséquences dramatiques que la guerre civile fait subir à la République. Mais c’est surtout la question de l’appel aux armées de l’étranger qui lui permet de mettre en évidence la trahison des Fédérés. On remarque néanmoins que ce n’est pas Bonaparte qui dans le débat en tire la conclusion logique, mais « Le Nîmois », rangé à son opinion :
- Pour voir lequel des fédérés de la Montagne tient pour la République, cette menace seule me suffit ; la Montagne a été un moment la plus faible, la commotion paraissait générale. A-t-elle cependant jamais parlé d'appeler les ennemis ? Ne savez-vous pas que c'est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes de l'Europe ?
Dès lors, accablés par l’ensemble des convives que « Le Militaire » a habilement convaincus, « Le Marseillais » en déroute finit par rendre les armes. Bonaparte peut conclure avec enthousiasme qu’il ne tient qu’aux Marseillais de réparer leur erreur pour que leur cité redevienne « le centre de gravité de la liberté » !
Comme nous le disions plus haut, ce récit écrit quelques jours après les faits n’avait rien d’un simple compte-rendu personnel. Immédiatement, Bonaparte y vit la possibilité d’une publication en faveur de la République et c’est tout naturellement qu’il soumit sa brochure à l’avis du Représentant en mission Christophe Saliceti (1757-1809), en complète sympathie d'idées avec ses collègues Antoine-Louis Albitte (1761-1812), Jean-François Escudier (1759-1819), Pierre-Claude Nioche (1751-1828), Jean-François Ricord (1759-1818), Thomas-Augustin de Gasparin (1754-1793), et Augustin Robespierre (1763-1794), s'empressa de faire valoir l'œuvre de son compatriote et ami. Ils lui accordèrent sans aucun mal l’autorisation de publication et, preuve de son utilité pour les intérêts de la Convention, l’édition fut réalisée aux frais du Trésor national. Ainsi que le remarque un article du dictionnaire Larousse du XIXe siècle :
- « Bonaparte défendait alors la grande cause patriotique, non-seulement de l’épée, mais de la plume, « ense et calamo » »

Une œuvre « prophétique »
Il est incontestable que « Le Souper de Beaucaire » fut une œuvre pro-révolutionnaire et c’est bien pour cela que l’identité de son auteur lui donne tant de prix. On prétend que devenu Premier Consul, Bonaparte chercha à en faire disparaître les derniers exemplaires (1). Mais pouvait-elle vraiment le gêner ? Le jeune Bonaparte était certes en ce temps un Républicain convaincu. Toutefois, la modération avec laquelle il s’exprimait sur la politique à travers son livre ne faisait pas de lui un patriote exalté, ni surtout un incorruptible Montagnard. C’est parce que la Montagne s’était montrée la vraie protectrice de la nation que Bonaparte l’avait ralliée et ce alors même qu’elle paraissait proche de la chute. Cette alliance n’avait donc rien d’infâmant, même après les calomnies colportées par la Réaction thermidorienne. Au contraire, la justesse des prédictions qu’il faisait sur le plan militaire annonçait déjà son génie. Il est en effet frappant de voir combien les affirmations stratégiques assenées par Bonaparte dans ce récit se réalisèrent peu après, le péril devant lequel se trouvait la Révolution au début de l’été étant presque complètement écarté dès l’automne avec les prises de Marseille (Ville-Sans-Nom)puis Lyon (Ville-Affranchie).
Quant à lui, il ne devait pas se préoccuper plus longtemps d’écriture.
Apprenant que Toulon s’était livré aux Anglais au début de septembre 1793, Bonaparte se rendit aussitôt à Paris, sans ordre, afin de proposer son service pour commander l’artillerie devant la ville assiégée.
Son pamphlet, remarqué par Augustin Robespierre, frère de Maximilien Robespierre (1758-1794), contribuera à l’avancement de l’ambitieux soldat, et réalisera son vœu : Bonaparte se verra confier la charge de l’artillerie durant le Siège de Toulon !
C’est là que sa fortune allait vraiment commencer.
A Sainte-Hélène, il confiera à Emmanuel de las Cases (1766-1842) : « Jeune, j'ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition. »

Via D. Tertrais.


(1) Le livre sera édité officiellement en août 1798, et réédité en 1821, après la mort de Napoléon.


« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
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Turos M. J.
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Re: Le souper de Beaucaire

Message par Turos M. J. »

J'aime vraiment ce tableau et maintenant je connais l'histoire sur laquelle il a été fait.
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C-J de Beauvau
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Re: Le souper de Beaucaire

Message par C-J de Beauvau »

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