La Baron Gros, peintre officiel de l'Empire

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Joker
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La Baron Gros, peintre officiel de l'Empire

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Antoine-Jean Gros naît à Paris en 1771 de parents miniaturistes.
Cet environnement familial lui fait rencontrer très tôt des artistes, comme Elisabeth Vigée-Le Brun (1755-1842), et lui permet de développer librement ses dons. Il entre dans l’atelier de Jacques-Louis David (1748-1825) dès 1785 et devient condisciple d’Anne-Louis Girodet (1767-1824) et de François Gérard (1770-1837). Les liens tissés entre ces trois artistes durant leur période de formation resteront très forts, et l’échange de leurs autoportraits en porte le témoignage.
A partir de 1787 il suit également les cours de l’Académie de peinture et concourt, sans succès, pour le Prix de Rome de 1792 sur le sujet de « Antiochus et Eléazar »(musée de Saint Lô). Cette œuvre étrangère au schéma néo-classique de son maître, et d’une violence baroque contenue, porte déjà en elle les caractéristiques de son style à venir. Après cet échec, et face à la tournure des événements, craignant d’être poursuivi pour ses opinions modérées, il profite d’un passeport que lui procure son maître « pour étudier la peinture »et quitte Paris pour l’Italie au début de 1793.

Voyage en Italie

Après un voyage par le midi de la France (Montpellier, où il peint le portrait du jeune Paul-François des Hours (1788-1878) (musée de Rennes), il arrive à Gênes, visite Florence, puis retourne à Gênes où il obtient la commande du citoyen Villars, résident français de Gênes, d’une « Allégorie de la République » (musée de Versailles). Ce début de séjour italien est illustré par des carnets de dessins (le musée du Louvre en conserve trois), et par des feuilles conservées dans des collections particulières.
Ces dessins de jeunesse témoignent d’une grande curiosité : copies d’après l’antique, d’après Tomaso Masaccio (1401-1428), Andrea del Sarto (1426-1530), Jacopo da Pontormo (1494-1557), Reynolds (1723-1792) et Pierre-Paul Rubens (1577-1640). Mais aussi des copies de vases antiques d’après les relevés de J.W. Tischbein (1751-1829) ainsi que des gravures d’après John Flaxman (1755-1826). Leur style graphique est déjà celui qui caractérisera les dessins de l’artiste : une écriture rapide, impulsive, mais synthétique, exprimant une sensibilité ardente, le « passage angoissé de l’immobilité de David au tumulte de Delacroix », comme le dira admirablement Elie Faure (1873-1935).
Durant cette période Gros choisira pour ses compositions des sujets illustrant un courant préromantique : « Malvina pleurant Oscar » pour illustrer Ossian, ou « Young pleurant sa fille » (tableau perdu).Toutefois c’est, poussé par la nécessité, le portraitiste qui, lors de cette période, va s’épanouir en représentant les membres de la société génoise. Parmi les portraits qu’il réalise alors, celui de Madame Pasteur (1773-1841) (1796), femme d’un banquier français établi à Gênes, participera à sa renommée (musée du Louvre).
Lors d’un séjour dans cette ville, Joséphine Bonaparte fait la connaissance de Gros, l’emmène à Milan, où il rencontre Bonaparte dont il dessine le profil (musée du Louvre). Puis il peint le célèbre Bonaparte au pont d’Arcole (musée de Versailles et musée du Louvre). A partir de ce moment, la carrière de Gros suivra l’évolution de celle du jeune général. Grâce à cette rencontre, Gros est nommé dans la commission chargée de choisir les œuvres d’art destinées aux musées français et particulièrement pour le musée du Louvre. Il parcourt alors l’Italie, Bologne, Pérouse, et découvre Rome au printemps de 1797. C’est probablement lors de ce séjour romain qu’il exécute l’un de ses dessins les plus aboutis : « La mort de Timophane »(musée du Louvre). Adoptant une mise en scène théâtrale assez respectueuse des principes davidiens, sa personnalité s’exprime dans les mouvements d’une vérité saisissante, aux attitudes justes mais indiquées d’un trait brutal et dynamique.

Retour à Paris

Après la dissolution de la commission et divers avatars liés aux événements militaires, Gros retrouve Paris en février 1801. Avant son retour parisien, durant le siège de Gênes, il peint le portrait de Madame Meuricoffre (1760-1829) (musée de Marseille), et c’est aussi des derniers mois de son séjour italien qu’il faut dater des études dessinées aussi diverses que « Caracalla et Geta », « Othello et Desdémone », ainsi que les différentes versions d’ « Alexandre domptant le cheval Bucéphale » ou la série des « Bergers d’Arcadie ».
A son retour, Gros reste dans l’entourage du jeune Bonaparte, et réalise le portrait posthume de Christine Boyer (1776-1800) (musée du Louvre), femme de Lucien Bonaparte (1775-1840) qui s’est noyée quelques mois plus tôt. Plusieurs dessins et une esquisse peinte nous éclairent sur le processus créateur : des dessins à la plume très incisifs et vigoureux qui donnent vie à une figure statique et mélancolique, une esquisse d’un coloris raffiné et ouvrant la voie aux portraits romantiques. Le penchant romantique de l’artiste trouve à s’exprimer aussi dans sa « Sapho à Leucate », illustrant un suicide dans un paysage nocturne et lugubre (Salon de 1801, musée de Bayeux)

La Légion d’Honneur de l’Empereur

L’épisode de la remise de la Légion d’honneur à Gros par l’empereur au Salon de 1808 fut relaté par ses contemporains, Jean-Baptiste Delestre (1800-1871) bien entendu mais également Etienne-Jean Delécluze (1781-1863). A l’issue de ce Salon, Napoléon avait remis la croix à plusieurs artistes, à l’exception de Gros qui avait pourtant brillé cette année-là avec sa Bataille d’Eylau.
« Le tout puissant rémunérateur avait voulu jouir malicieusement du naïf embarras de Gros, et lorsque ce dernier, croyant tout ni, s’apprêtait à se retirer avec un sentiment d’amertume au cœur, l’Empereur détacha de sa poitrine sa propre décoration, et la remit aux mains de son protégé, doublement agité par l’effusion de son bonheur et de sa reconnaissance. »
C’est au même moment qu’il est vainqueur du concours pour le « Combat de Nazareth » (esquisse au musée de Nantes). Dessins et esquisse ne sont que tourbillons et entrelacements, une sorte de vision symphonique et impressionniste.
Devenu Premier Consul après le 18 Brumaire, Bonaparte conforte son aura et sa gloire par la campagne d’Egypte de mai 1798 à août 1799. Si le « Combat de Nazareth » reste à l’état d’esquisse, Gros réalise dans les années suivantes ces « sujets honorables pour le caractère national » dont rêvait Napoléon :« Les Pestiférés de Jaffa » (Salon de 1804, musée du Louvre), la « bataille d’Aboukir » (Salon de 1806, musée de Versailles), le « Champ de bataille d’Eylau » (Salon de 1808, musée du Louvre), la « Prise de Madrid » et la « Bataille des Pyramides » (Salon de 1810, musée de Versailles).
Du portrait officiel du « Premier Consul » (musée de la Légion d’Honneur) au cycle des portraits des dignitaires de l’Empire ou aux portraits équestres, dont celui de « Muratroi de Naples» (musée du Louvre) reste le plus abouti, Gros conforte sa renommée comme portraitiste et coloriste. En 1811 Gros reçoit la commande de la décoration de la coupole de l’église Sainte Geneviève, rendue temporairement au culte catholique avant de devenir notre
Panthéon. Cette entreprise, commencée au moment où sa veine créatrice s’épuisait, ne sera terminée qu’en 1824, après que la composition primitive ait été modifiée en 1814-1815, Napoléon et Marie-Louise étant remplacés par Louis XVIII et la duchesse d’Angoulême côtoyant Clovis, Charlemagne et saint Louis pour illustrer les grands souverains de l’histoire de France. Les esquisses et dessins préparatoires conservés témoignent des contradictions esthétiques qui commencent à poindre entre sa nature anxieuse et romantique et son adhésion aux doctrines de David que la reprise de son atelier, à la suite de son exil, rend inéluctable. Dans une veine presque troubadour, Gros peint en 1812, pour la nouvelle sacristie de la basilique de Saint Denis, « Charles Quint reçu par François Ier à l’abbaye de Saint Denis en 1540 » (Salons de 1812 et 1814, musée du Louvre). Plusieurs dessins préparatoires pour cette composition, ainsi que pour une composition formant pendant, « L’Arrivée de François Ier et Charles Quint à Saint Denis », sont conservés et témoignent du contraste entre la nervosité et le dynamisme des premières études, les traits assagis des dessins de mise au point et le statisme convenu du tableau définitif.

La Restauration

La célébration d’événements sans réelle grandeur comme « L’embarquement de la duchesse d’Angoulême à Bordeaux »(Salon de 1819, musée de Bordeaux), « Les Adieux de Louis XVIII quittant les Tuileries » le 20 mars 1815 (musée de Versailles) ou « Charles X au camp de Saint-Léonard » (Salon de 1827) l’éloigne définitivement de l’épopée militaire impériale en qui son génie avait trouvé à s’exprimer et grâce à laquelle il avait su « élever les sujets modernes jusqu’à l’idéal » comme l’écrira Eugène Delacroix (1798-1863). Après avoir été fait baron, comme Gérard et comme Pierre-Narcisse Guérin (1774-1863), non par Napoléon mais par les Bourbons remontés sur le trône après Waterloo, Gros va alors subir la férule d’un David d’autant plus intransigeant qu’il est absent. Dans la lettre de 1820 envoyée à Gros depuis son exil bruxellois, face au romantisme naissant, David, sans probablement mesurer la gravité de ses paroles interpelle son élève préféré :
« Etes-vous toujours dans l’intention de faire un grand tableau d’histoire ? Je pense que oui. Vous aimez trop votre art pour vous en tenir à des sujets futiles, à des tableaux de circonstance : la postérité, mon ami, est plus sévère... Le temps s’avance et nous vieillissons, et vous n’avez pas encore fait ce qu’on appelle un tableau d’histoire. Quand vous avez le talent et l’âge, vous convient-il d’attendre toujours ? Vite, vite, mon ami, feuilletez votre Plutarque. »
Gros s’engouffrant dans cette voie, malgré ses propres penchants, va naître un tableau aussi bizarre que le « Bacchus et Ariane » (1821), écho évident aux étranges figures que David peint à Bruxelles à cette période. Les plafonds pour la décoration du Louvre, comme « Mars couronné par la Victoire » ou « Le Temps, la Vérité et la Sagesse », ne respectent par ailleurs qu’à demi les préceptes davidiens, tout en étant en décalage complet avec l’esprit de l’époque.

Une fin de vie désolante …

Le style des dessins de Gros a peu évolué.
Dès sa jeunesse se développe une vision pré-romantique : son dessin privilégie le geste sur le contour, déchiquette les formes d’une plume lyrique et emportée, suggérant plus qu’il ne définit, ce qui conduira Delacroix à écrire : « ce mélange si rare de la force et de l’élégance est sans doute le dernier terme de l’art ».
Choc, opposition et élan vital revivent dans les dessins préparatoires de son dernier tableau : « Hercule et Diomède »(musée de Toulouse). Malheureusement la traduction en peinture de ces croquis dynamiques, traduction parfaitement figée et à la limite du grotesque, paraitra insupportable aux visiteurs du Salon de 1835.
L’artiste ne pouvant admettre « d’exciter la pitié après avoir fait naître l’admiration » sera conduit lentement à la seule échappatoire du suicide, et à sa noyade le 25 juin 1835 dans un petit bras de la Seine à Meudon.

d'après Gérard AUGUIER
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
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