L'Odyssée de l'Hermione

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Avatar du membre
Joker
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 2316
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:53
Localisation : Grimbergen - Belgique

L'Odyssée de l'Hermione

Message par Joker »

Louis-René-Madeleine Le Vassor de La Touche (1745-1804), originaire de Rochefort - dans la province de l'Aunis à la limite de la Saintonge - devenue en 1790 le département de la Charente-Inférieure, devint comte de Tréville au décès de son oncle en 1788.
Entré dans les Gardes-marine en 1758 il prend part aux combats de la guerre de Sept-ans en 1759 sur « Le Dragon » commandé par son père, du côté de Belle-Ile.
Il est nommé commandant de « L'Hermione » frégate de 12 armée de 34 canons dont 26 de 12 (calibre qui donne son nom à cette classe de frégate) mise en chantier dans la forme Colbert à Rochefort en 1778, lancée six mois plus tard, armée cinq mois après soit onze mois entre la pose de la quille et les essais à la mer.
C'est Monsieur de La Touche qui va donner sa gloire à « L'Hermione ». Dès mai 1779, au large de l’île d'Yeu, après de savantes manœuvres, il capture un corsaire anglais. Le 29 mai, il recommence et récidive avec trois navires de commerce.
Il recevra en récompense la Croix de Saint Louis.

L’ « Hermione » et la guerre d’indépendance de l’Amérique
En mars-avril 1780 il emmène Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834) aux Amériques, où il recevra la gloire que l’on sait, aux côtés de grands combattants tels qu’Armand Tuffin, marquis de La Rouërie (1751-1793), l'amiral Louis-Charles, comte du Chaffault (1708-1794), Pierre-André de Suffren (1729-1788), Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau (1725-1807), François Joseph Paul, marquis de Grasse (1722-1788), l’amiral Charles-Henry, comte d’Estaing (1729-1794) et combien d'autres…
« L'Hermione » a donc eu un beau destin sous pavillon fleurdelisé.
Après de nombreuses campagnes victorieuses, sa carrière va s'achever sous le pavillon tricolore.

Un tragique naufrage
Le 20 septembre 1793, sous le commandement du capitaine Pierre Martin (1752-1820) (futur amiral de la Révolution, ayant servi auparavant sous l'amiral d'Estaing ou le marquis Pierre Rigaud de Vaudreuil (1698-1778)), en protection d’un convoi transportant de l'armement pour Lorient puis Brest, à la sortie de l'estuaire de la Loire, la frégate va s'échouer sur les rochers du plateau du Four, au large du Croisic, vers 18 heures et coulera le 21 vers 10 heures. Le capitaine Martin quittera le dernier le navire après que le maître d'équipage a actionné une dernière fois son sifflet.

Extraits du procès-verbal du naufrage de la frégate « Hermione » sur le Four
« Aujourd'hui vingt septembre mille sept cent quatre vingt treize l'an 2ème de la République française une et indivisible, la frégate l'Hermione commandée par le citoyen Martin Capitaine de Vau est appareillé de Mindin dans la rivière de Nantes pour se rendre à Brest avec un convoi d'après l'ordre qu'il en avait reçu du Ministre.(…) Il la remis entre les mains du citoyen Guillaume Guillemin pilote cotier de la frégate et provenant du batiment le Phénix qui avait relevé l'Hermione à la station de Mindin. Nous étions au plus près tribord amures sous le petit hunier et le perroquet de fougue pour entretenir un convoy de 12 batiments que je devais mettre devant Brest. A 6 h.1/4 un grand batiment du convoi qui se trouvoit derrière la frégate vira de bord. Je demandois au pilote pourquoi ce batiment virait et s'il y avait du danger à craindre sous le vent. Il me repondit que non. Lorsqu'on cria « brisants sous le vent ! » le pilote assurait que ce n'étoit pas des brisants mais la force du courant qui faisoit cet effet...... A 8 heures du matin la mer se trouvant au 2/3 basse la frégate a donné de la bande dans un instant avec une vitesse incroyable et dans ce mouvement rapide et s'est crevé totalement le coté de tribord. J'ai continué à faire travailler à sauver tous les effets de conséquence qui se trouvaient possible et de les faires transporter à bord du chasse marée ou nous avons été prévenus que si les vents passaient à l'ouest avec force il serait possible dans la position ou se trouvait la frégate qu'il périrait beaucoup de monde. A la basse mer la frégate nous a paru totalement crevée. L'équipage s'est décidé à l'abandonner et a passé sur les chasse-marées qu'on nous avait envoyés du Croisic. J'ai abandonné le batiment à 10 heures du matin le dernier avec le maître d'équipage qui a donné trois coups de sifflet pour s'assurer qu'il ne restoit plus personne à bord. Je n'ai que le meilleur témoignage à rendre de l'Etat Major et des principaux maîtres et de tout l'équipage qui se sont tous portés avec le plus grand zèle la plus grande activité à exécuter les ordres que j'ai donnés jusqu'au moment ou nous avons abandonné la frégate. On ne peut attribuer qu'à l'ignorance du pilote costier la perte de la frégate qui parait infaillible. Malgré tout ce que j'ai pu lui dire il m'a donné toutes les raisons qu'il s’était trompé et qu'il ne se croyait pas aussi près du Four. Je l'ai amené à terre avec moi et l'ai remis entre les mains du juge de paix avec une dénonciation par écrit par laquelle je demande que ce pilote soit interrogé publiquement devant tout mon équipage et le public du Croisic, afin qu'il soit constaté juridiquement que c'est par sa faute seulement que la frégate a été mise à la côte ».
Ainsi, le pilote côtier, le croisicais Guillaume Guillemin, serait le responsable du naufrage. L’équipage, d’après son commandant, a bien manœuvré.
Mais il faut savoir que Le Croisic est une ville en révolte contre le jacobinisme parisien. Après un vote, la population s'était rendue aux Chouans qui, sous les ordres de Thomas de Caradeuc (1743-1793) et Guériff de Lanouan (1741-1793), avaient pris Guérande le 18 mars 1793.
Guillaume Guillemin aurait-il été un des éléments des révoltés désirant jeter son récif (sa pierre ou son rocher !) à la Révolution, en coulant l’un de ses bateaux, voire plusieurs, du convoi ?
Les autres capitaines s'étant méfiés et ayant changé de route, seule « l'Hermione » terminera, sous pavillon tricolore, sa glorieuse carrière royale.

Serions-nous donc en face d’un acte volontaire de sabordage ?

« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées