Napoléon règle ses comptes

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Joker
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Napoléon règle ses comptes

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Extrait de « JOURNAL DE MA VIE » de Raymond-Marc-Antoine Guiraud, baron de Saint-Marsal (1780-1857). Colonel du Génie. Directeur des fortifications à Perpignan. Maire de cette ville de 1841 à 1846. Officier de la Légion d'honneur.
« Le 14 juillet 1808, les deux armées françaises et espagnoles se trouvèrent en présence auprès de Rioseco. Les résultats de cette bataille, où les Espagnols plièrent dès la première charge, eussent été décisifs, ainsi que le dit Bonaparte, elle aurait assuré à Joseph le trône d'Espagne, si la cruelle affaire de Baylen, le 19 juillet, la levée du siège de Saragosse le 15 et les succès des bandes insurgées sur plusieurs points de l'Espagne, n'avaient décidé l'Empereur à retirer ses troupes que le roi Joseph suivit jusque sur la rive droite de l'Ebre, après un règne de huit jours dans la capitale.
Le 10 novembre, nous trouvâmes, à Gramonal, l'armée du duc de Belvédère rangée en bataille, couverte par un petit bois, ayant à dos le canal très profond du moulin. L'attaquer, la renverser, la repousser pêle-mêle jusqu'à Burgos fut l'affaire d'un moment. La lutte fut plus tenace au passage du col de Soma-Sierra, où s'étaient entassés les Etats-majors du 1er Corps. Fatigué des lenteurs de l'attaque, l'Empereur s'impatiente, les chevaux gravissent au milieu des ronces et des pierres, les Polonais de la Garde enlèvent la batterie ennemie aux cris de :
- Vive l'Empereur !
A peu de distance de l'Empereur, le major Philippe de Ségur (1) reçut plusieurs balles. Le marquis de Villavicencia (2) me remit son épée, à la tête du régiment des milices de Jaën, je fus chargé à ce moment de le présenter à l'Empereur.
- Qui êtes-vous ? questionne l'Empereur.
- Le colonel du régiment de Jaën.
- Qu'est-ce donc que ce régiment ?
- De milice, Sire.
- Eh ! de quoi diable vous mêlez-vous, messieurs les miliciens ! Gardez vos maisons, faites la police de vos villes, ne paraissez plus sur les champs de bataille !
- Allons, me dit l'Empereur, conduisez monsieur à l'église du village !
Et, en même temps il lui lança un coup de cravache, qui l'atteignit à peine…
Sa fureur était si grande que je craignis qu'il le fît fusiller sur les corps des 14 Français massacrés sur son ordre, et c'eut été justice. Mais ce malheureux, qui avait accablé d'outrages le général Dupont (3), à Baylen, voulut me donner son cheval, sa montre, ses pistolets, son argent... J'acceptai les armes, et me chargeai de remettre la montre à sa femme à Madrid.
Je m'acquittai de ma mission le 22 décembre.
La marquise logeait rue Jacometreuse. Entourée de personnages de distinction, elle me fit un accueil glacial. Elle me pria cependant de revenir la voir... et, cette fois, se trouvant seule avec sa jeune sœur, ce fut tout différent, elle m'accabla de remerciements.
C'était une des plus belles femmes de la Cour, parlant français comme je n'entendis parler un espagnol.
Le 31 décembre, l'Empereur rappela sa Garde qui s'était avancée jusqu'à Fuencevadon. Des courriers extraordinaires lui apprirent la nouvelle levée de bouclier de l'Autriche qui voulut profiter de l'éloignement de l'Empereur engagé au fond de l'Espagne.
Son parti fut bientôt pris. La promptitude de ses mesures, la rapidité de sa marche, déjouèrent les projets de ses ennemis. Il remit au maréchal Soult (4) le commandement supérieur des troupes chargées de faire mettre bas les armes aux Anglais, ou de les jeter dans la mer. Il quitta Valladolid pour se rendre à Paris...
Nous restâmes longtemps dans l'incertitude et dévorés d'impatience d'aller rejoindre l'Empereur. L'armée savait bien que loin de lui point de faveurs, quelques travaux que l'on fît, à quelques dangers qu'on fût exposé.
Une revue des troupes de la Garde avait eut lieu, le 7 janvier, avant son départ. Elle fut remarquable par un événement particulier, auquel l'Empereur sembla préparé. Le général Legendre (5), chef d'Etat-major du Corps de Dupont (3), qui capitula à Baylen, se présenta, demanda sa grâce, et sollicitant d'être employé comme soldat plutôt que de rester dans l'inaction.
A cette demande, l'Empereur s'écria d'une voix tonnante :
- Qui ? vous, Monsieur ? rentrer dans les rangs de l'armée française ? Vous qui le premier l'avez déshonorée ! Vous, l'un des signataires de l'infâme traité de Baylen ! Et le feu du ciel n'a pas desséché votre main lorsque vous avez osé signer qu'on visiterait les sacs de vos soldats pour y rechercher les vases sacrés ! C'est dans vos fourgons qu'étaient les dépouilles de l'Andalousie et les vols sacrilèges des églises. L'armée, comme la France, vous repousse !
Nous restâmes stupéfaits de la vigueur, de l'éloquence, de l'indignation de Napoléon... Il parla longtemps d'abondance, avec un feu, une dignité au-dessus de toute expression.
(…) Après deux mois d'attente, l'Etat-major de la Garde reçut enfin l'ordre de se rendre en Allemagne. Avec quel plaisir on se mit en route ! Nous ne laissions aucun regret en Espagne, et nous devions la revoir dans des circonstances bien autrement terribles.»



(1) Le comte Philippe Paul de Ségur, (1780-1873), général et historien, pair de France et académicien. Major le 13 juillet 1808 au 6eHussards, fut blessé au combat de Somo-Sierra le 30 novembre 1808.
(2) Le marquis Lorenzo Fernández de Villavicencio (1778-1859) fut fait prisonnier à la bataille de Somo-Sierra. Il commandait alors le régiment des milices de Jaën.
(3) Pierre Antoine, comte Dupont de l'Étang(1765-1840) général et homme politique français de la Révolution et de l’Empire, puis ministre et parlementaire sous la Restauration.
(4) Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie (1769-1851), Maréchal de l’Empire.
(5) François Marie Guillaume Legendre,baron d'Harvesse, (1766-1828) général français de la Révolution et de l’Empire.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
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