"Lisette", la jument de Marbot

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Joker
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"Lisette", la jument de Marbot

Message par Joker »

Vingt-deux campagnes, treize blessures, quatre grands sièges, soixante et un combats, vingt-quatre batailles constituent les états de service exceptionnels de Marcellin Marbot, baron de l’Empire (1782-1854). Il a laissé ses « Mémoires »à la postérité, et raconte que, sans sa fameuse « Lisette » une jument hors du commun, il aurait probablement perdu la vie à plusieurs reprises. En voici quelques extraits la concernant :

«(…) Je remonte à l’automne de 1805, au moment où les officiers de la grande armée, faisant leurs préparatifs pour la bataille d’Austerlitz, complétaient leurs équipages. J’avais deux bons chevaux, j’en cherchais un troisième meilleur, un cheval de bataille. La chose était difficile à trouver, car, bien que les chevaux fussent infiniment moins chers qu’aujourd’hui, leur prix était encore fort élevé et j’avais peu d’argent; mais le hasard me servit merveilleusement.

L’achat de Lisette
Je rencontrai un savant allemand, nommé M. d’Aister, que j’avais connu lorsqu’il professait à Sorèze; il était devenu précepteur des enfants d’un riche banquier suisse, M. Schérer, établi à Paris et associé de M. Finguerlin. M. d’Aister m’apprit que M. Finguerlin, alors fort opulent et menant grand train, avait une nombreuse écurie dans laquelle, figurait au premier rang, une charmante jument appelée Lisette, excellente bête du Mecklembourg, aux allures douces, légère comme une biche et si bien dressée qu’un enfant pouvait la conduire.
Mais cette jument, lorsqu’on la montait, avait un défaut terrible et heureusement fort rare: elle mordait comme un bouledogue et se jetait avec furie sur les personnes qui lui déplaisaient, ce qui détermina M. Finguerlin à la vendre.
Elle fut achetée pour le compte de Mme de Lauriston, dont le mari, aide de camp de l’Empereur, avait écrit de lui préparer un équipage de guerre. M. Finguerlin, en vendant la jument, ayant omis de prévenir de son défaut, on trouva le soir même sous ses pieds un palefrenier auquel elle avait arraché les entrailles à belles dents… Mme de Lauriston, justement alarmée, demanda la rupture du marché.
Non seulement elle fut prononcée, mais, pour prévenir de nouveaux malheurs, la police ordonna qu’un écriteau, placé dans la crèche de Lisette, informerait les acheteurs de sa férocité, et que tout marché concernant cette bête serait nul, si l’acquéreur ne déclarait par écrit avoir pris connaissance de l’avertissement.
Vous concevez qu’avec une pareille recommandation, la jument était très difficile à placer; aussi M. d’Aister me prévint-il que son propriétaire était décidé à la céder pour ce qu’on voudrait lui en donner. J’en offris mille francs, et M. Finguerlin me livra Lisette, bien qu’elle lui en eût coûté cinq mille.
Pendant plusieurs mois, cette bête me donna beaucoup de peine; il fallait quatre ou cinq hommes pour la seller, et l’on ne parvenait à la brider qu’en lui couvrant les yeux et en lui attachant les quatre jambes; mais une fois qu’on était placé sur son dos, on trouvait une monture vraiment incomparable…

Pour l’empêcher de mordre …
Cependant, comme depuis qu’elle m’appartenait, elle avait déjà mordu plusieurs personnes et ne m’avait point épargné, je pensais à m’en défaire, lorsque, ayant pris à mon service François Woirland, homme qui ne doutait de rien, celui-ci, avant d’approcher Lisette dont on lui avait signalé le mauvais caractère, se munit d’un gigot rôti bien chaud, et lorsque la bête se jeta sur lui pour le mordre, il lui présenta le gigot qu’elle saisit entre ses dents; mais s’étant brûlés les gencives, le palais et la langue, la jument poussa un cri, laissa tomber le gigot et dès ce moment fut soumise à Woirland qu’elle n’osa plus attaquer.
J’employai le même moyen et j’obtins un pareil résultat. Lisette, docile comme un chien, se laissa très facilement approcher par moi et par mon domestique; elle devint même un peu plus traitable pour les palefreniers de l’état-major, qu’elle voyait tous les jours; mais malheur aux étrangers qui passaient auprès d’elle!… Je pourrais citer vingt exemples de sa férocité, je me bornerai à un seul.

Lisette « chien de garde » !
Pendant le séjour que le maréchal Augereau fit au château de Bellevue, près de Berlin, les domestiques de l’état-major, s’étant aperçus que lorsqu’ils allaient dîner, quelqu’un venait prendre les sacs d’avoine laissés dans l’écurie, engagèrent Woirland à laisser près de la porte Lisette détachée.
Le voleur arrive, se glisse dans l’écurie, et déjà il emportait un sac, lorsque la jument, le saisissant par la nuque, le traîne au milieu de la cour, où elle lui brise deux côtes en le foulant aux pieds.
On accourt aux cris affreux poussés par le voleur que Lisette ne voulut lâcher que lorsque mon domestique et moi l’y contraignîmes, car, dans sa fureur, elle se serait ruée sur tout autre.
La méchanceté de cet animal s’était accrue depuis qu’un officier de hussards saxons, dont je vous ai parlé, lui avait traîtreusement fendu l’épaule d’un coup de sabre sur le champ de bataille d’Iéna. »

A Eylau
Marbot entouré par les Russes
« (…) Parmi les Français qui s'étaient adossés au flanc gauche de ma jument, se trouvait un fourrier que je connaissais pour l'avoir vu souvent chez le maréchal dont il copiait les états de situation. Cet homme, attaqué et blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba sous le ventre de Lisette et saisissait ma jambe pour tâcher de se relever, lorsqu'un grenadier russe, dont l'ivresse rendait les pas fort incertains, ayant voulu l'achever en lui perçant la poitrine, perdit l'équilibre, et la pointe de sa baïonnette mal dirigée vint s'égarer dans mon manteau gonflé par le vent. Le Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa le fourrier pour me porter une infinité de coups d'abord inutiles, mais dont l'un, m'atteignant enfin, traversa mon bras gauche, dont je sentis avec un plaisir affreux couler le sang tout chaud...
Le grenadier russe, redoublant de fureur, me portait encore un coup, lorsque la force qu'il y mit le faisant trébucher, sa baïonnette s'enfonça dans la cuisse de ma jument, qui, rendue par la douleur à ses instincts féroces, se précipita sur le Russe et d'une seule bouchée lui arracha avec ses dents le nez, les lèvres, les paupières, ainsi que toute la peau du visage, et en fit une " tête de mort vivante" et toute rouge...
C’était horrible a voir. Puis se jetant avec furie au milieu des combattants, Lisette, ruant et mordant, renverse tout ce qu’elle rencontre sur son passage.
L'officier ennemi qui avait si souvent essayé de me frapper, ayant voulu l'arrêter par la bride, elle le saisit par le ventre, et l'enlevant avec facilité, elle l'emporta hors de la mêlée, au bas du monticule, où, après lui avoir arraché les entrailles à coups de dents et broyé le corps sous ses pieds, elle le laissa mourant sur la neige.
Reprenant ensuite le chemin par lequel elle était venue, elle se dirigea au triple galop vers le cimetière d'Eylau. Grâce à la selle à la hussarde dans laquelle j'étais assis, je me maintins à cheval, mais un nouveau danger m'attendait. (…) arrivé prés d'Eylau, je me trouvai en face d'un bataillon de la vieille garde, qui ne pouvant distinguer au loin, me prit pour un officier ennemi conduisant une charge de cavalerie. Aussitôt le bataillon entier fit feu sur moi... Mon manteau et ma selle furent criblés de balles, mais je ne fus point blessé, non plus que ma jument, qui, continuant sa course rapide, traversa les trois rangs du bataillon avec la même facilité qu'une couleuvre traverse une haie…
Mais ce dernier élan ayant épuisé les forces de Lisette, qui perdait beaucoup de sang car une des grosses veines de sa cuisse avait été coupée, cette pauvre bête s'affaissa tout à coup et tomba d'un côté en me faisant rouler de l'autre (…).
Marbot, blessé, s’évanouit alors, et un soldat le croyant mort le dépouilla de ses vêtements selon l’usage… A son réveil, il se crut perdu, mais il fut sauvé miraculeusement par Dannel, aide de camp d’Augereau, qui reconnut ses vêtements, retrouva le malheureux, appela son frère, et ils lui donnèrent les premiers soins.
(…) Avant qu'on me relevât du champ de bataille, j'avais vu ma pauvre Lisette auprès de moi. Le froid, en coagulant le sang de sa plaie, en avait arrêté la trop grande émission. La bête s'était remise sur ses jambes et mangeait la paille dont les soldats s'étaient servis pour leurs bivouacs la nuit précédente.
Mon domestique, qui aimait beaucoup Lisette, l'ayant aperçue lorsqu'il aidait à me transporter, retourna la chercher, et découpant en bandes la chemise et la capote d'un soldat mort, il s'en servit pour envelopper la cuisse de la pauvre jument, qu'il mit ainsi en état de marcher jusqu'à Landsberg. »
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la remonte
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Re: "Lisette", la jument de Marbot

Message par la remonte »

j'espère que les malades qui mutilent les chevaux en ce moment tomberont sur une Lisette .

cette histoire rappelle l'importance d'avoir le bon cheval de guerre et comme pour Fabrice à Waterloo , de pouvoir le conserver face aux anciens ou à la hiérarchie :idea:

un exemple célèbre ici :

https://france3-regions.francetvinfo.fr ... 49010.html :salut:
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