Le courage d'un canonnier amputé

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Joker
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Le courage d'un canonnier amputé

Message par Joker »

" Sur les bords de la Bérézina par 28 degrés de froid, fatigué de la marche, je m’étais assis sur un tronc d’arbre, à côté d’un beau canonnier récemment blessé.
Deux officiers de santé vinrent à passer; je les priai de visiter sa blessure. Au premier aperçu, il dirent :
- Il faut faire l’amputation du bras.
Je demandai alors au canonnier s’il serait disposé à la supporter.
- Tout ce qu’on voudra,répondit-il fièrement.
- Mais, dirent les officiers de santé, nous ne sommes que deux…
- Il faudrait, M. le général, pour opérer cet homme, que vous eussiez la bonté de nous aider...
Et voyant que leur proposition me souriait fort peu, ils se hâtèrent d’ajouter qu’il suffirait que je permisse au canonnier de s’appuyer sur mon dos pendant l’opération, que je ne verrais pas. Alors, j’y consentis; je me mis en posture, et je crois que cela me parut plus long qu’au patient lui-même.
Les officiers de santé ouvrirent leur giberne ; le canonnier ne proféra ni une parole, ni un soupir; je n’entendis un moment que le petit bruit de la scie, et, peu de secondes ou de minutes après, ils me dirent:
- C’est fini ! Nous regrettons de n’avoir pas un peu de vin à lui donner à boire pour le remettre de l’émotion.
Il me restait une demi-fiole de malaga, que je ménageais en n’y touchant de loin en loin, que goutte à goutte. Je la présentai à l’amputé, qui était pâle et silencieux.
Ses yeux aussitôt s’animèrent, et, tout d’un trait, il me la rendit complètement vide. Puis en me disant:
- J’ai encore loin d’ici à Carcassonne…
Il partit d’un pas ferme que j’aurais eu peine à suivre."


(1) Louis-François, baron Lejeune, né le 3 février 1775 à Strasbourg, et mort le 26 février 1848 à Toulouse, général de brigade du Génie et de l’Artillerie, était en outre un peintre et un graveur célèbre.
Source: "Mémoires du général Lejeune"

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Turos M. J.
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Turos M. J. »

... mais l'illustration est fausse. Voici la scène d'amputation réalisée par D. L. Larrey lors de la bataille de Hanau. Le malheureux soldat s'appelait Robsomen, et pendant l'opération - comme l'écrit D. J. Larrey dans ses "Mémoires" - son père a aidé.
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Cyril Drouet
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Cyril Drouet »

Larrey_amputation_06022.jpg
" Parmi les militaires grièvement blessés que nous opérâmes sur le champ de bataille, je ferai remarquer un lieutenant des chasseurs à pied de la garde, qui perdit deux membres dans ce combat. Ce jeune officier, nommé Robsomen, beau-frère du général Gros, son colonel, marchait à la tête de la colonne lorsqu'il fut atteint d'un boulet qui lui emporta l'avant-bras gauche à l'articulation du coude. On le conduisait derrière la ligne des combattants, où je le rencontrai, lorsqu'il fut atteint, à quelques pas de ma position, d'un second boulet qui lui emporta, dans sa presque totalité, la jambe droite près de l'articulation du genou.
Son père, capitaine dans les chasseurs de l'ex-garde, informé de son premier accident, était accouru à son secours, il le trouva étendu presque mort sur le sable. L'ébranlement imprimé par les deux coups de boulet dans les organes intérieurs, la perte considérable du sang qu'il avait éprouvée, le froid qu'il ressentait et les privations l'avaient réduit à cet état alarmant. Cependant le père, plein de courage et de sensibilité, chargea son fils sur ses épaules, et s'empressa de me le porter pour m'inviter à lui donner mes soins.
Il était pâle, décoloré, sans chaleur, et les pulsations des artères radiales se faisaient à peine sentir. Malgré cet état de prostration extrême et d'épuisement, je sentis la nécessité impérieuse de lui amputer sur-le-champ les deux membres mutilés. Comme nous étions très-près du lieu du combat, je me trouvais seul avec un de mes élèves et le père de ce jeune homme. Je n'osais lui faire la proposition de tenir son fils pendant les deux opérations graves que j'allais pratiquer, et je cherchais en vain autour de moi les assistants dont j'avais besoin.
« Vous pouvez compter sur moi, Monsieur, me dit ce capitaine, puisqu'il s'agit de sauver la vie à mon fils. »
Celui-ci ne fit pas un cri pendant que je l'opérai, et le père montra une fermeté rare. Je procédai d'abord à l'amputation du bras dans sa continuité; les vaisseaux en avaient été rompus, aussi y avait-il eu peu d'hémorragie. Je coupai, immédiatement après, la jambe dans l'épaisseur des condyles du tibia, au lieu de remonter à la cuisse, comme la blessure semblait l'indiquer.
Je trouvai assez de linge sur le blessé et sur moi pour le pansement des deux plaies résultant de l'amputation des deux membres. Je comptais peu sur le succès de mes opérations, vu l'état de faiblesse où était cet officier. Toutefois je conseillai à M. Robsomen père de chercher quelques soldats pour faire transporter son fils au premier village. Je l'engageai à se constituer prisonnier, et à rester auprès de lui jusqu'à l'époque de sa guérison, ou jusqu'à ce qu'il l'eût fait placer convenablement dans l'une des villes voisines.
Mon conseil fut suivi; et, à ma grande surprise, ce jeune militaire est venu me rendre visite, à son retour des prisons d'Allemagne, en octobre 1814. Ce fait, assez remarquable par la gravité des blessures et les causes qui les avaient produites, confirme la nécessité de faire l'opération sur-le-champ lorsqu'elle est indiquée. Quelques instants plus tard, le jeune Robsomen était mort."
(Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et campagnes)
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Joker
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Joker »

Turos M. J. a écrit :
21 août 2020, 15:42
... mais l'illustration est fausse. Voici la scène d'amputation réalisée par D. L. Larrey lors de la bataille de Hanau. Le malheureux soldat s'appelait Robsomen, et pendant l'opération - comme l'écrit D. J. Larrey dans ses "Mémoires" - son père a aidé.
Vous avez parfaitement raison. :salut:
D'ailleurs, on peut voir sur l'illustration que le malheureux militaire est également vilainement blessé à la jambe, ce que ne mentionne aucunement le récit du baron Lejeune.
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Turos M. J. »

Le paysage de ce tableau n'est ni l'hiver ni l'automne.
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Maldonne
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Maldonne »

Turos M. J. a écrit :
22 août 2020, 15:00
Le paysage de ce tableau n'est ni l'hiver ni l'automne.
c'est la Bérézina en 2020. :D

Sinon pour supporter calmement une amputation, il faut être clairement en état de choc. Inimaginable qu'une personne puisse encaisser l'opération sans broncher.
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Turos M. J.
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Turos M. J. »

Maldonne a écrit :
22 août 2020, 18:30
Sinon pour supporter calmement une amputation,
...évidemment. Cette condition est appelée analgésie post-traumatique et dure plusieurs heures. C'est pourquoi D. J. Larrey a préféré les amputations directement sur le champ de bataille :salut:
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Cyril Drouet
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Cyril Drouet »

Autre histoire d'amputé :

En 1794, lors de la bataille de Binche, le chasseur Vincent eut le bras emporté par un boulet. Il le ramassa aussitôt et se présenta à la batterie la plus proche en s'écriant :
"Mettez ce bras à l'embouchure de la pièce, et envoyez-le aux Autrichiens, pour qu'il les frappe encore une fois."

L'histoire (l'anecdote est tirée de l'ouvrage "Les fastes de la gloire: ou les braves recommandés à la postérité", publié entre 1818 et 1824, et réédité en 2004 sous le titre curieux de "Dictionnaire des braves de Napoléon") ne dit malheureusement pas si le tout premier fulguropoing de l'Histoire fit une victime chez l'ennemi. :lol:
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la remonte
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par la remonte »

" les curés et les médecins rendent la mort plus pénible " .
j'aurais préféré mourir .
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Cyril Drouet
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Re: Le courage d'un canonnier amputé

Message par Cyril Drouet »

"Notre corps est comme une montre parfaite qui doit aller un certain temps; l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir, il ne peut la manier qu'à tâtons et les yeux bandés. Pour un qui, à force de la tourmenter à l'aide d'instruments biscornus, vient à bout de lui faire du bien, combien d'ignorants la détruisent"
(Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène)
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