Antommarchi, le dernier médecin de l'Empereur

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Joker
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Antommarchi, le dernier médecin de l'Empereur

Message par Joker »

Le choix d’un médecin chargé d’assister et de soigner Napoléon Bonaparte à Sainte Hélène fut difficile. Le docteur Louis-Pierre Maingault (1783-1839), choisi premier médecin de l'Empereur par Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821), se récusa et refusa de le suivre en exil. Il fut rapatrié au Havre le 20 août 1815 à bord du brick « Le Martial », en compagnie d'une dizaine de valets de la Maison Impériale non autorisés à embarquer sur le Northumberland.

Le conseil de l'Amirauté avait nommé le docteur Barry-Edward O'Meara (1786-1836), un irlandais, protestant, parlant italien, dans les fonctions de chirurgien de Napoléon, en remplacement du docteur Maingault. O'Meara fut soupçonné de faire parvenir un journal secret à un agent de Napoléon en poste à Londres.
O'Meara refusa d'obéir à Hudson Lowe (le nouveau gouverneur-géolier ) lorsque ce dernier lui demanda de fournir des notes sur la résidence de l'empereur, Longwood House. Le docteur Alexander Baxter (1777-1841) fut nommé pour le remplacer, mais Napoléon montra toujours une méfiance envers ce dernier, refusa de le recevoir, et resta 30 jours sans médecin (du 10 avril au 10 mai 1818). C'est donc le vieux docteur de la marine John Stokoe (1775-1852) qui fut sommé de visiter le prisonnier, mais il s'y refusa de peur de perdre la confiance du gouvernement anglais. O'Meara fut donc rappelé et celui-ci retourna à Longwood.
Le docteur Stokoe, chirurgien du bateau anglais le "Conquérant",accusé de sympathie à l'égard de l'Empereur, avait été rapatrié et radié des cadres de la Marine.
Le docteur O'Meara, médecin irlandais, qui était parvenu à Sainte-Hélène avec l'Empereur, l'avait bien soigné et en fut regretté quand il avait subi le même sort de rapatriement en août 1818, et dut abandonner son malade et rejoindre l‘Angleterre, à la demande du Gouverneur Hudson Lowe (1769-1844).
Or, depuis le 21 janvier 1819, après le départ d'O'Meara, Napoléon resta à nouveau sans médecin car il refusait d'être examiné par les médecins désignés par le gouverneur. Il fut alors soigné tant bien que mal par ses serviteurs appliquant les anciennes prescriptions d'O'Meara.
Le choix de Madame Mère et du cardinal Fesch
Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, "réfugié" à Rome, tenta de trouver un remplaçant. A la demande du prisonnier, Emmanuel de Las Cases (1766-1842) proposa le docteur Louis Foureau de Beauregard (1774-1848) qui avait été le médecin de l‘île d‘Elbe et pendant les Cent Jours. Il avait remplacé Corvisart, le seul médecin que Napoléon ait estimé et apprécié. Foureau de Beauregard était déjà entré en rapport avec O'Meara.
Mais pour de sordides raisons d'économie, le médecin corse Francesco Antommarchi (1780-1838) lui fut préféré par Madame Mère et le Cardinal Joseph Fesch (1763-1839), malgré des renseignements qui ne plaidaient pas en sa faveur. Il reçut sa lettre d'embauche le 19 décembre 1818, pour neuf mille francs annuels, missionné par le cardinal Fesch en ces termes : "Ayant été chargé de choisir un chirurgien de réputation pour l'expédier à Sainte-Hélène au service de l'empereur Napoléon, j'ai fait tomber mon choix sur vous."
Antommarchi part pour Sainte-Hélène

Après sa nomination Antommarchi obtint non sans difficultés un congé et un passeport. Il quitta Florence le 5 janvier 1819, deux jours plus tard à Rome, il était présenté aux membres de la famille impériale (Madame mère, le Cardinal Fesch etc…). Avant son départ de Rome, Antommarchi assista à une consultation au sujet de la maladie de Napoléon, le 1er février 1819. Il ne repartit que le 25 février 1819 pour Sainte-Hélène - via Londres - en évitant le territoire français pour ne pas fâcher Louis XVIII. La "petite colonie" transita par Turin, le Mont-Cenis, Genève, le Duché de Bade, la rive droite du Rhin, Francfort, puis Ostende et débarqua à Londres le 19 avril 1819.
Arrivé à Londres, Antommarchi fut mis en rapport avec les plus habiles praticiens de la capitale. Mais il avait beau renouveler ses instances pour qu'il lui soit permis de se rendre à sa destination, les promesses n'étaient suivies d'aucun effet; il fut même victime d'un guet-apens.
Le "Snipe" bateau de commerce qui devait les conduire à Sainte-Hélène n'appareilla que le 9 juillet pour arriver 70 jours plus tard soit le 19 septembre 1819. Antommarchi était accompagné dans son voyage par deux domestiques et deux prêtres les abbés Antonio Buonavita (1752-1833) et Ange Paul Vignali (1784-1836). Ce dernier avait quelques notions de médecine mais Napoléon lui interdit toute pratique médicale "fut-ce sur le dernier des chinois" et lui enjoignit l'ordre "de se limiter à remplir ses devoirs ecclésiastiques."
Un accueil plus que réservé !!!

Antommarchi ne fit pas longtemps illusion à Napoléon qui eut bien vite la plus mauvaise opinion de la science de l' "impudent carabin", et le trouva jeune et présomptueux. Sa négligence, ses prétentions, ses absences perpétuelles provoquèrent de vifs reproches des généraux Henri-Gatien Bertrand (1773-1844) et Charles-Tristan de Montholon (1783-1853).
Le 27 janvier 1821 Louis-Joseph Marchand (1791-1876) rapporte qu'Antommarchi demanda à quitter l'île parce qu'il craignait, n'ayant pas la confiance de l'Empereur, de compromettre une santé dont il se trouvait responsable aux yeux du monde. A la suite d'une démarche d'Antommarchi auprès du gouverneur, auquel il exprima son désir de retourner en Europe, Napoléon lui fit donner son congé en termes très sévères et lui interdit désormais l'accès de sa chambre, préférant se remettre entre les mains du médecin anglais Archibald Arnott (1772-1855).
"C'est au moins un imbécile, dit Napoléon à Marchand. Quelqu'un a-t-il été plus mal soigné que moi par lui?"
Le 2 avril 1821, le même Marchand note « le docteur Arnott arriva à 9 heures accompagné du comte Bertrand; l'empereur permit qu'il fut accompagné du docteur Antommarchi :
- "Docteur, désormais je vous attends à quatre heures avec le grand maréchal" ».
Le 9 avril 1821, Bertrand écrit :
- "Antommarchi va à sept heures et demie chez l'empereur qui se met en grande colère contre lui.
- "Il devrait être chez lui à six heures du matin: il passe tout son temps chez Madame Bertrand."
- "Eh bien! qu'il passe tout son temps avec ses catins; qu'il les foute par devant, par derrière, par la bouche et les oreilles. Mais débarrassez-moi de cet homme là qui est bête, ignorant, fat, sans honneur. Je désire que vous fassiez appeler Arnott pour me soigner à l'avenir. Concertez-vous avec Montholon. Je ne veux plus d'Antommarchi".
L'Empereur ajoute :
- "J'ai fait mon testament: je lègue à Antommarchi vingt francs pour acheter une corde pour se pendre; c'est un homme sans honneur; si Larry, Desgenettes ou Percy étaient là je ne pourrais pas les faire sortir de ma chambre; il n'y aurait pas moyen, ils y resteraient malgré moi. Je suis un pauvre homme"
Après le départ d'Antommarchi, l'Empereur révèle au grand Maréchal que :
- "le docteur est l'amant de sa femme"

Dans les « Mémoires »qu'a laissés Antommarchi, il faut faire la part des exagérations, des impostures mêmes d'un incorrigible hâbleur.
Il suit pourtant la maladie de l’Empereur jusqu’au bout
On ne peut cependant douter de sa parole quand il décrit cliniquement, les progrès du mal qui tenaillait le corps de Napoléon et l'admirable résignation que celui-ci opposa, en pleine conscience, à la souffrance et à la déchéance physique.
Or d'octobre 1820 à mai 1821, la maladie de Napoléon suit une marche irréversible après une évolution de trois ans et demi.
En effet, il tint un journal remarquablement circonstancié des tourments que subissait son malade, jusqu’à ce compte-rendu de ses derniers moments :.
Le samedi 5 mai 1821, 17 heures 49 :
"La nuit est extrêmement agitée. Napoléon est toujours dans le délire" "Borborygmes, météorisme abdominal, refroidissement du corps, œil fixe, lèvres fermées et contractées. Forte agitation des ailes du nez. Adynamie la plus complète. Il parle avec peine, profère des mots inarticulés, interrompus, laisse échapper ceux de : "tête armée." Ce furent les derniers mots qu'il prononça. Il ne les avait pas fait entendre qu'il perdit la parole. Tiraillements spasmodiques auprès de l'épigastre et de l'estomac, profonds soupirs, cris lamentables, mouvements convulsifs qui se terminent par un sinistre et bruyant sanglot (...) Il est six heures moins onze minutes. Napoléon n'est plus".

Le gouverneur-géolier Hudson Lowe voulut s'assurer par lui-même que Napoléon était bien mort, que le corps qu'il voyait était bien celui de l'Empereur.
Il demanda aussi qu'on procédât à l'ouverture du cadavre.
C’est lui qui se chargea de la sinistre besogne de l’autopsie le 6 mai 1821, en présence des généraux Bertrand et Montholon, ainsi que Marchand, exécuteurs testamentaires, de sir Thomas Reade (1782-1849) chef de la police de l'île , quelques officiers d'Etat-Major, les docteurs Thomas Shortt (1788-1843) Archibald Arnott, Charles Mitchell (1753-1856), chirurgien de marine, Francis Burton (1784-1828), Matthew Linvingstone chirurgien de la Compagnie des Indes, et Henry Walter (1791-1860).
Antommarchi demanda l'autorisation à Hudson Lowe de prendre le masque du défunt. Mais, de nos jours, l'origine du masque mortuaire exécuté est controversée. Plusieurs médecins se disputant le mérite de la priorité de cette empreinte, avant ou après l'autopsie : Antommarchi, Burton ou Arnott ? Le masque actuellement conservé au Musée de l'Armée, provient des descendants d'Antommarchi, fixés au Vénézuela.
Il est considéré comme authentique.

Le retour en Europe
Antommarchi rentra en Europe en compagnie des derniers fidèles de Napoléon. Embarqués le 27 mai 1821 ils débarquèrent le 31 juillet en rade de Porsmouth. Il tenta de rencontrer l’Impératrice Marie-Louise qui refusa de le recevoir tant "elle se plaignait et elle gémissait" de chagrin (!!!). Par contre, il se rendit à Rome rencontrer madame Mère. Il raconte qu'elle le reçut à trois reprises, "elle me prodigua des témoignages de bienveillance et de satisfaction et m'offrit un diamant qui ne me quitta jamais".
Ses dernières années
Après quelques années à Paris, au cours desquelles il publia « Les derniers moments de Napoléon » en 1825, il partit s’établir en Pologne en 1831, puis en Toscane dont il fut expulsé pour raisons politiques. En 1834, on le retrouve en Louisiane, puis au Mexique en 1837, et enfin à Cuba, où il mourut le 3 avril 1838, à Santiago de Cuba de la fièvre jaune, après avoir reçu contre son gré l'extrême-onction dont il ne voyait pas l'utilité. Les régiments de la garnison rendirent les honneurs selon le cérémonial réservé aux médecins d'une tête couronnée.
André Castelot (1911-2004) dira de lui que :
"Le personnage est si antipathique, ses dires sont à tel point sujet à caution que je ne donnerai que de brefs extraits de ses « Souvenirs » ».
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
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