Dominique-Jean Larrey

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Saint Clair

Message par Saint Clair »

Bravo, mon cher Lepic34, vous me prenez les mots de la bouche, si je puis dire, car je m'apprêtais à citer, comme vous le faites, Jean-Claude Damamme dont le récit de la capture du Baron Larrey est particulièrement instructif.

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Le récit de Larrey lui-même (Relation médicale de campagnes et voyages, de 1815 à 1840) :

"J'étais parvenu presque au bord de la Sambre, lorsqu'à la pointe du jour je fus enveloppé de nouveau par un autre corps de cavalerie de la même arme. Ici toute bravoure eût été inutile, et je dus me rendre. Malgré cet acte de soumission, je fus impitoyablement désarmé et dépouillé de presque tous mes vêtements ; les officiers, eux-mêmes, se partagèrent ma bourse, qui contenait une quarantaine de napoléons, s'emparèrent de mes armes, de ma bague et de ma montre. Ma taille, et une redingote grise que je portais me donnaient quelque ressemblance avec l'empereur. Je fus d'abord pris pour sa personne, et dans cette persuasion on me conduisit tout aussitôt auprès du général prussien commandant cette avant-garde ; celui-ci, n'osant prendre aucune mesure définitive, me fit conduire par ses lanciers, les mains liées, près d'un autre officier-général plus élevé en grade, qui certain de la méprise et poussé par un mouvement de fureur, s'était décidé à me faire passer par les armes. Mais au moment où les soldats chargés de cette exécution étaient prêts à faire feu sur ma tête, ayant été reconnu par le chirurgien-major du régiment, qui s'était empressé d'en prévenir cet officier-général et de solliciter de lui la suspension de cette mesure barbare, l'ordre est donné de me conduire près du grand-prévôt des armées coalisées, le général Bulow. Ce général, qui m'avait vu à Berlin, me reconnut aussi et fut touché de me voir dans l'état de gêne et de dénûment où l'on m'avait réduit : j'étais pieds nus et à peine couvert de ma redingote et d'un pantalon, car les lanciers qui m'avaient fait prisonnier s'étaient emparés de tous mes effets précieux et même de mes bottes. J'avais les mains liées derrière le dos et la tête couverte de linges ensanglantés. Enfin le grand-prévôt ordonna qu'on me débarrassât sur-le-champ de mes entraves et qu'on me conduisît chez le généralissime des armées ennemies, le feldmaréchal Blücher, auquel mon nom était connu, car j'avais sauvé la vie à son fils dans l'un des combats de la campagne d'Autriche, où il fut grièvement blessé et fait prisonnier de guerre. Aussi ce maréchal me traita-t-il avec bonté ; après m'avoir fait déjeuner avec lui, et m'avoir fait présent de douze frédérics en or, il me fit conduire en poste à Louvain, accompagné par un de ses aides-de-camp. Cet officier n'ayant demandé à la municipalité qu'un billet de logement pour un blessé français dont il ne put indiquer le nom, je fus déposé chez une pauvre femme qui avait à peine de quoi subsister pour elle et ses enfants ; j'obtins difficilement avec une pièce d'or une soupe à l'oignon et la faveur d'avoir un jeune chirurgien pour panser mes blessures."

Abraca

Général comte d'Ornano.

Message par Abraca »

Un autre miraculé:
Lors de la retraite de Russie, Larrey apprend avec horreur que les cantiniers chargés de tranporter les blessés dans toutes les voitures disponibles, ont jeté dans les fossés les malheureux qu'on leur a confiés.
"Bien entendu, les coupables, -du moins ceux qu'on découvrit- furent aussitôt passés par les armes...
Pourtant dans ce sauve-qui-peut général, Larrey note quelques beaux traits d'humanité et d'entr'aide.

Un des cas les plus extraordinaires est celui du général comte d'Ornano qui fut abattu par un boulet le 18 novembre 1812, au deuxième jour de la bataille de Krasnoë. On le crut mort et, faute de temps pendant le combat pour creuser la terre durcie par le gel, on l'enfouit provisoirement sous une épaisse couche de neige.
Selon une tradition conservée dans la famille d'Ornano, ce fut l'aide de camp du général qui, en déblayant la neige le lendemain pour faire enterrer dignement le héros de la Moskowa et de Maro-Jaroslawetz, s'aperçut qu'il vivait encore: cette "hibernation"avant la lettre l'avait sauvé.
L'Empereur avait été très affecté par la nouvelle de la mort de son cousin (la mère du général d'Ornano, Isabelle Bonaparte, était cousine germaine du père de Napoléon). Apprenant cette "ressuscitation", Napoléon envoya aussitôt sa berline pour évacuer le blessé et c'est ainsi que, jusqu'à Smorgorni, L'Empereur fit la retraite à cheval ou à pied- ce qui permit au général d'Ornano d'être rétabli pour la campagne de 1813, de rallier l'Empereur aux Cent Jours et d'être nommé par NapoléonIII Maréchal de France, Grand Chancelier de la Légion d'Honneur et Gouverneur des Invalides."

Jean-Baptiste Muiron

Message par Jean-Baptiste Muiron »

L'anecdote racontée par A. Du Casse :

"Au passage d'un ruisseau, il fut entouré de toutes parts par l'armée russe et sommé de se
rendre. Pour toute réponse, il donna l'ordre d'attaquer.

D'Ornano, voulant essayer d'ouvrir de vive force un passage à l'infanterie, réunit les quelques
cavaliers encore montés qui lui restaient de sa belle division et s'élance à leur tête sur l'ennemi.
Un boulet le jette la face contre terre par dessus son cheval. On le croit mort, son corps est noir, il ne donne plus signe de vie. Le prince Eugène ordonne à l'un de ses aides de camp, le commandant Tascher, de le faire ensevelir sous la neige.

Ce pieux devoir vient d'être accompli, lorsque l'aide de camp du général, le capitaine Delaberge,
survient, déclare qu'il veut rapporter en France le corps de son chef, le retire de dessous la neige et
le met en travers sur son cheval.

Au moment où il s'éloigne avec son précieux fardeau, un nouveau boulet traverse le cheval, les jetant par terre l'un et l'autre sans les blesser. Le choc fait pousser un faible soupir au général. Delaberge appelle un chirurgien, on place d'Ornano sur une petite charrette échappée au désastre du Vop; mais bientôt la charrette ne peut franchir un défilé.

Deux sous-officiers de dragons soutiennent alors le blessé en travers de leurs chevaux. On arrive
ainsi au quartier impérial, que le quatrième corps avait pu rejoindre en trompant les Russes. On
s'empresse de déposer d'Ornano dans une cabane. Napoléon, déjà instruit par Eugène de la mort de
son plus jeune et de l'un de ses plus brillants généraux de cavalerie, avait exprimé hautement ses
regrets de cette perte. Tout à coup on annonce à l'Empereur et au Vice-Roi que d'Ornano respire
encore, qu'il vient d'arriver. Eugène déclare la chose impossible, disant qu'il l'a fait ensevelir
sous la neige. Tascher est appelé, il confirme le fait, il a assisté à la courte cérémonie.

On l'envoie aux informations, il accourt, il est stupéfait ; il a bien reconnu vivant le général qu'il a fait inhumer la veille. Napoléon ordonne à Larrey de se rendre près de d'Ornano. Le chirurgien en chef affirme qu'en effet le général respire, mais qu'il n'en vaut guère mieux. Pour le transporter, il faudrait une voiture, et il n'en existe plus qu'une seule, le landau de l'Empereur. « Qu'on l'y place, reprend
a Napoléon, j'irai à pied. »

C'est ainsi que le général d'Ornano, presque tué, bien et dûment enseveli, ressuscité miraculeusement, sauvé grâce au dévouement de son aide de camp et à la bienveillance de l'Empereur, put, quelques mois après, à la campagne de 1813, se trouver à cheval à la tête d'une belle division de cavalerie de la garde impériale

Cette histoire, presque invraisemblable, est pourtant bien véridique. Depuis, le comte Tascher est mort, et, chose bizarre, le maréchal d'Ornano, enseveli par lui en Russie, tenait un coin du drap au service funèbre de l'ancien aide de camp du prince Eugène.
"

Abraca

Message par Abraca »

Merci, Jean-Baptiste Muiron, pour ce récit plus complet que celui que j'ai trouvé, et poignant.

Autres mésaventures, en Espagne.
Imprudence de la duchesse d'Abrantès et pressentiment du colonel de Montesquiou.

"Laure est mortellement inquiète. Enfin après des jours d'attente affreuse, arrive une lettre: le porteur, un paysan portugais, ne veut la remettre qu'en mains propres. Junot est sain et sauf, il se prépare à livrer bataille aux Anglais à Busaco.
Les dernières semaines de la grossesse sont un véritable martyre:
"Comment mon enfant allait-il naître? Le mettrais-je même au monde? Non. Tout ce qu'une imagination peut inventer pour donner de scènes d'émotion pâlirait devant le récit que je puis faire de ce que je souffrais."
Le 14 novembre, un faible soleil éclaire un jour sec et froid. Laure et son amie Agathe partent se promener en calèche jusqu'au petit mur qui se trouve au-delà de la porte de Salamanque. Les deux femmes devisent en respirant un air plus pur que celui du "cloaque de Ciudad Rodrigo". Soudain accourt un garde. Il signale l'arrivée de troupes qui avancent rapidement. Affolées, les promeneuses s'enfuient.
"Comme le groupe s'approchait, il se mit au galop en se dirigeant vers nous. Il jaillissait des éclairs de ses armes et des harnais de ses chevaux."
-"Mais ce sont des Français!" s'écrie la duchesse.
Bientôt sa calèche est entourée de visages amis. On s'embrasse, on rit, on pleure de joie .
Ce sont les généraux Drouet d'Erlon et Fournier-Sarlovèze, avec le colonel de Montesquiou! Elle rentre dans sa ville avec sa brillante escorte et invite tout ce beau monde à partager son dîner. Le plat de résistance sera composé de quelques maigres moineaux durs et amers, d'un goût sauvage, accommodés au gratin par son maître-queux avec des croûtes bien façonnées, servis chauds dans une casserole d'argent... un vrai luxe. Mais on est joyeux: Laure n'a pas revu Eugène de Montesquiou depuis le bal masqué chez Marescali:
"Je lui parlai en riant, car dans cette journée, en revoyant des Français, toutes mes idées étaient joyeuses."
Mais le jeune colonel est frappé d'un mal profond: il a eu l'intuition, en posant le pied sur le sol espagnol, qu'il n'en sortirait pas vivant.
Cependant, dans ce décor misérable, dans ce salon où souffle un vent glacé, les jeunes officiers se mettent à chanter. La voix plaintive et tendue de Montesquiou se mêle à la voix pleine, sonore et harmonieuse de Fournier.
Avant de se séparer de la Duchesse, Montesquiou dit en lui baisant les mains:
-"Priez pour moi, je ne vous reverrai probablement jamais.
De fait, il meurt quelques jours plus tard, d'une fièvre cérébrale."

Christophe

SANTÉ : LARREY

Message par Christophe »

Je viens de mettre en ligne (sur mon blog) une courte de lettre écrite par Larrey à sa femme lors de la campagne de Russie. Découverte par Arthur Chuquet qui la diffusa dans un de ses livres, le fameux chirurgien écrit: " Jamais je n'avais tant souffert. Les campagnes d'Egypte et d'Espagne. Les campagnes d'Egypte et d'Espagne n'ont rien été en comparaison de celle-ci..."

Turos M. J.

Re: SANTÉ : LARREY

Message par Turos M. J. »

Mes remerciements :fleur3:

Augustin LEGAY

Re: SANTÉ : LARREY

Message par Augustin LEGAY »

Grand merci pour cette lettre. La description de Larrey de la mort par congélation est impressionnante.
La biographie de mon ancêtre, chirurigien major, relate également ces grandes souffrances. Il a d'ailleurs accompagné de grand Larrey durant la campagne de Russie, a partagé ses derniers morceaux de pain avec lui, et l'a aidé lors du passage de la Bérésina (et repassages pour transporter le matériel resté en plan). Il a été sauvé de la mort par un officier du train qu'il avait connu durant la campagne d'Espagne et qui l'a pris sur son chariot. Il s'en est tiré avec une grande faiblesse et une ophtalmie (inflammation aveuglante et douloureuse des yeux lorsqu'on reste trop près des feux).
Respect à tous.
Vive l'Empereur. :salut:

Deguignet

Re: SANTÉ : LARREY

Message par Deguignet »

L'ophtalmie est dûe à une sur-exposition de la cornée aux ultraviolets, réflexion de la lumière sur la neige, s'exposer à un feu de bivouac n'a jamais rendu les gens aveugles. :)

Augustin LEGAY

Re: SANTÉ : LARREY

Message par Augustin LEGAY »

Cher Deguignet,
vous avez effectivement raison d'attribuer l'origne de l'ophtalmie à la réverbération des UV réalisant un "coup de soleil" de la cornée.
L’origine de l’ophtalmie sous l’Empire (en particulier dans l’armée) pouvait cependant être multiple : corps étranger (éclat de métal, poudre…), infectieux lié au mauvais état général, à la fatigue et au manque d’hygiène (trachome), brûlure par le feu, blessures et contusions...
L’ophtalmie a été étudiée et rapportée par D Larrey au cours de la campagne d’Egypte. J’ai trouvé ce résumé de son mémoire :
« M Larrey a rédigé sur le traitement convenable de l’ophtalmie un mémoire qu’il adressa aux chirurgiens de première classe. Les préceptes qu’il renferme eurent un tel succès que la maladie devint par la suite très facile a traiter. Dans ce mémoire M Larrey expose les causes de l’ophtalmie, indique le temps ou elle est plus fréquente qui est celui du débordement du Nil, décrit ses symptômes dont les plus remarquables sont que les sujets blonds sont plus fréquemment atteints de cette maladie que les bruns et que l’œil droit est plus grièvement affecté que l’œil gauche. Vient ensuite le traitement qui est relatif à chaque espèce d’ophtalmie et aux principaux effets qui en résultent. Le mémoire est terminé par le tableau des variations qu’a subie cette maladie pendant le séjour de l’armée en Egypte. Elle eut infiniment plus d’intensité sous le cours des années 1797 et 1798 que pendant la plus grande partie de l’année 1799 et pendant toute l’année 1800. M Larrey assigne pour cause de cette différence la marche pénible de l’armée dans le cours des deux premières années à travers des déserts sablonneux arides ou les soldats privés d’eau passaient tout à coup des chaleurs brûlantes du jour à l’humidité froide de la nuit dont ils ne pouvaient pas se garantir faute de capotes et de couvertures. La précaution qu’ils prirent de porter avec eux tous les vêtements nécessaires et peut-être aussi le repos et l’acclimatement rendirent en 1800 les effets de l’ophtalmie presque insensibles. »
Voici également la description et le traitement rapportés dans le site de l’ambulance 1809 de la Garde Impériale:
http://ambulance1809-gardeimperiale.ibe ... ie_059.htm
" Les symptômes présents sont l’engorgement des paupières, de la conjonctivite, et quelques fois des tuniques de l’œil, douleurs locales extrêmement fortes par le malade à la présence de grains de sable, obscurcissement de la vue, et impossibilité de supporter la lumière vive.
A ces premiers symptômes succèdent bientôt de violentes douleurs de tête, des vertiges, de l’insomnie.
Le peu de larmes qui sécrètent sont âcre, irritent les paupières et les points lacrymaux.
Tous ces symptômes peuvent s’aggraver et son fréquemment suivis de la fièvre et quelquefois de délire.
Des ulcérations peuvent s’étendre sur la conjonctive en attaquant la cornée et souvent la perfore.
Le traitement est relatif à chaque espèce d’ophtalmie et aux principaux effets qui en résultent.
Lorsqu’elle est inflammatoire, une saignée aux veines du cou, du bras ou du pied, convient dans un premier temps qu’il faut réitérer selon l’état de pléthore du sujet et l’intensité de l’inflammation. Ensuite on se servira de sangsues sur les tempes au plus prêt de l’œil.
A ce premier moyen, on fait suivre les bains de pieds. On dirige sur l’œil malade les vapeurs d’une décoction bouillante et substances émollientes et anodines.
On fait les lotions avec une forte décoction de graines de lin, de têtes de pavot et de safran oriental.
Une étoupade de blanc d’œufs battus avec quelques gouttes d’eau de rose, quelques grains de sulfate d’alumine et de camphre, appliquée le soir sur les yeux, calme la douleur et diminue l’inflammation.
A mesure que l’inflammation diminue, on ajoutera aux collyres quelques gouttes d’acétite de plomb ou une légère dissolution de muriate oxygéné de mercure et de sulfate de cuivre.
Lorsque la guérison est commencée, on se sert d’une décoction d’écorce de grenade ou d’une légère dissolution de sulfate de zinc."
Amitiés :salut:

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