WATERLOO

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Joker

Message par Joker »

Je confirme les informations données par Dominique T. et Espagne sur le général comte Guillaume Philibert Duhesme.
Grièvement blessé à Plancenoit à la la tête de la Jeune Garde, il fut transporté après la bataille à Genappe et Blücher chargea son chirurgien personnel de lui donner des soins éclairés.
Malheureusement Duhesme devait décéder le 19 et il fut inhumé le 20 juin dans le petit cimetière de Ways où l'on peut encore admirer une stèle érigée en sa mémoire par sa veuve.
Ce glorieux militaire étant originaire de la région de Mercurey, la commune de Genappe (dont dépend la paroisse de Ways) a effectué un jumelage avec la cité bourguignonne dans les années 70.
Espagne

Autre version de la mort de Duhesme

Message par Espagne »

Bonsoir,

j'avais il y a huit mois cité la version de Gaston BRAIVE sur le décès du général Duhesme, qui allait dans le même sens que ce que disaient Dominique T. et Joker.

Je suis en train de finir "Vie militaire du général Friant" par le comte Friant, son fils, édité en 1857 cher E. DENTU, libraire-éditeur. J'y ai trouvé une autre version du décès de ce général que je vous livre ici:

"Les circonstances d'un crime, dont l'atrocité et la froide barbarie...Le propriétaire de la maison où il a été commis, en a raconté les détails à un officier français revenant du congrès d'Aix-la-Chapelle, qui avait logé chez lui la veille de la bataille; cet officier est encore existant [en 1857]. M. Charles Liskenne rapporte ce crime en peu de mots, dans son "Esquisse historique, 221"; nous pouvons donc en donner les détails: Le général Duhesme, grièvement blessé à Genappes, ne peut aller plus loin; il reçoit l'hospitalité d'une personne dont il était connu, et qui s'empressa de lui prodiguer tous les soins qu'il était en son pouvoir de lui offrir ... Des garçons d'écurie dénoncent, le surlendemain, à des soldats prussiens la retraite du malheureux général; ils s'y précipitent et là commence un premier assassinat. Le général Duhesme, couverts de blessures, est soustrait, non sans peine, à leur férocité, et caché dans une cave; mais il y est bientôt retrouvé par ces barbares, auquels s'en étaient joints d'autres, tout aussi impatient de frapper un officier de marque blessé et sans défense. Ces vainqueurs des vainqueurs, ainsi qu'ils se sont nommés, conviennent toutefois de n'entrer dans cette cave qu'un certain nombre à la fois; et c'est ainsi que, tour à tour, ils assouvissent leur épouvantable fureur sur le corps de leur victime; car, quoique le malheureux général Duhesme eût depuis longtemps cessé d'exister, ses restes inanimés n'en étaient pas moins outragés, et l'on n'a plus relevé qu'un corps en lambeaux, sans qu'aucun officier soit venu s'opposer à un acte indigne d'un véritable soldat, ou, tout au moins, mettre un terme à cette scène d'horreur...."

Personnellement, j'ai plutôt tendance à donner foi au résultat du travail d'un historien, qui analyse les faits avec le recul nécessaire. Ces récits d'atrocités sont probablement trop proches des évènements pour ne pas être le résultat de l'amertume et de la haine anti-prussienne (et il faut être deux pour que la haine vive et s'entretienne pendant tant et tant d'années :!: ).

:salut:
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C-J de Beauvau
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La victoire française de Waterloo

Message par C-J de Beauvau »

La victoire de Mont-Saint-Jean
Le fait d’armes est méconnu mais dès les 6 et 7 juillet 1794 des combats sont livrés à Waterloo qui s’inscrivent dans les guerres de la première coalition de pays européens contre la France. Ils font suite à la bataille de Fleurus du 26 juin 1794 gagnée par les Français sur l’armée alliée des Austro-Hollandais. Refluant de toutes parts, ces derniers vont notamment tenter de protéger Bruxelles en repliant une partie de leurs troupes sur le plateau de Mont-Saint-Jean. La tactique n’est toutefois pas la bonne. Défaits à Waterloo, les coalisés vont finalement laisser le champ libre aux Français et leur permettre d’occuper Bruxelles, préparant de la sorte l’annexion des Pays-Bas autrichiens à la France. Mais avant de faire son entrée triomphale dans la future capitale belge, le général François-Joseph Lefebvre, épuisé et même crotté, ses bottes n’ayant plus été ôtées depuis dix jours selon la légende, a tenu à prendre un peu de repos dans l’auberge Bodenghien qui, la veille encore, avait hébergé les chefs de l’armée des coalisés, dont le prince de Cobourg ou le prince Frédéric d’Orange. Construite en 1705 par un entrepreneur en pavage, cette vaste demeure devint, en 1777, un poste de relais pour chevaux. À l’époque du combat précité, elle était composée de douze chambres, d’une laverie, d’une brasserie, de remises et, bien sûr, d’importantes écuries. C’est dire le confort et l’attractivité qu’elle offrait aux voyageurs de l’époque. C’est d’ailleurs dans cette même auberge que, 21 ans plus tard, le duc de Wellington combattant Napoléon va installer son quartier général, donnant au nom de Waterloo l’aura universelle qu’il connaît depuis. Et ce n’est pas un hasard. Car, contrairement à ce qu’affirment certains historiens napoléonphiles, les belligérants de 1815 connaissaient bien le terrain. Certains étaient même présents lors des combats de 1794, dont le futur maréchal Soult, chef d’État-Major de Napoléon en 1815, le général Duhesme, commandant la Jeune Garde en 1815 et même le futur maréchal Ney, alors capitaine de hussard et qui fut chargé de nettoyer la forêt de Soignes juste après les combats de 1794. Quant à Wellington, c’est dans le cadre de cette campagne, mais à Anvers, qu’il fera son baptême du feu contre les Français en tant que lieutenant-colonel du 33 e régiment de ligne. Et lors de la bataille qui le rendit célèbre, c’est en fonction d’un repérage d’un officier britannique, estimant que « la plaine de Mont-Saint-Jean pouvait être utilisée avantageusement pour arrêter une armée d’invasion française devant Bruxelles » qu’il fixa son choix de terrain pour son ultime combat contre Napoléon.
http://www.lesoir.be/archive/recup/1408 ... e-waterloo

Voir le récit
http://www.planete-napoleon.com/docs/La ... StJean.pdf
Peyrusse

Et même Hudson Lowe...

Message par Peyrusse »

Reconnaissance de la région de Waterloo par Hudson Lowe en mars 1814.

Ce document a été publié la première fois dans la « Revue des Etudes napoléoniennes », en 1935 (Janvier-juin, pp.352-353).
----------------------
"Pendant la campagne de France, le colonel Hudson Lowe était attaché à l'état-major de l’armée prussienne. M. Emile Brouwet a possédé une lettre adressée à Lord Bathurst, de Fismes, le 21 mars 1814, rendant compte de la position et des forces de Blücher (« Napoléon et son temps, I, n°214 [catalogue de la collection Brouwet]).

M. Emmanuel Fabius [grand antiquaire parisien des années 1920/1930, à Paris] nous signale un autre document de haut intérêt. C’est un rapport autographe en anglais envoyé à sir Bunbury, le 17 juillet 1814, à la suite d’un voyage de reconnaissance le long des frontières belges, de Liège à Tournai.

Les renseignements donnés sont relatifs aux fortifications de Liège, Huy, Namur, Charleroi, Mons, Ath, Tournai et à leur valeur stratégique.

Au sujet de la défense de Charleroi-où précisément Napoléon devait franchir la Sambre, le 15 juin 1815, -Hudson Lowe écrit notamment : « Here the works have been completely destroyed and the are the strongest difficulties of nature to struggle against. Its proximity to Brussels and its central position along the frontier however will not admit it to be overlooked ».

Il est facile de traduire: “Ici les ouvrages fortifies ont été détruits en totalité et il faut lutter contre les obstacles naturels les plus rudes. La proximité de Bruxelles et la position centrale sur la frontière ne permettent pas que ces travaux soient négligés.

Hudson Lowe précise l’ordre d’urgence des travaux à effectuer, conseille l’établissement de relais télégraphiques le long des grands chaussées qui vont droit d’une ville à une autre et qui, pavées en leur milieu, offrent le seul moyen de communication utilisable pour les opérations d’une grande armée.

Il ajoute quelques considérations d’ordre politique sur l’importance pour l’Angleterre de la défense des Pays-Bas…

Ainsi, par une double coïncidence, c’est le futur geôlier de l’Empereur à qui échoit, en 1814, le soin d’établir ce rapport militaire sur la région de Waterloo; quant au destinataire du dit rapport, Sir Henry Bunbury, c’est à lui qu’incombera la mission, comme sous-secrétaire d’état, de notifier à Napoléon la décision du Gouvernement anglais de l’envoyer à Sainte-Hélène."

G.M. [Georges MAUGUIN ?]
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Joker
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Re: La victoire française de Waterloo

Message par Joker »

A noter que cette bataille a fait et fait toujours l'objet d'une fort intéressante exposition au musée Wellington à Waterloo.
De nombreux objets, armes, uniformes et documents d'époque y sont présentés de manière pédagogique.
A voir jusqu'en décembre.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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Bernard
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Re: La victoire française de Waterloo

Message par Bernard »

Elle fera aussi l'objet d'un article dans Traditions n° 18
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C-J de Beauvau
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Re: WATERLOO

Message par C-J de Beauvau »

Victor Hugo

Les Misérables — Tome II


Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatrevingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatrevingts lances. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets d’arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l’armée les avait admirés, quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant Veillons au salut de l’empire, ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l’autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellerman et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes de fer.
L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre de l’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent.
Alors on vit un spectacle formidable.

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige.
Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’y retrouvait.
Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l’hydre.
Ces récits semblent d’un autre âge. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe, horribles, invulnérables, sublimes ; dieux et bêtes.
Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l’ombre de la batterie masquée, l’infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur la seconde, la crosse à l’épaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d’hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis, subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l’empereur ! Toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entrée d’un tremblement de terre.

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.
L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus ; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les anglais écrasa les français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.

Ceci commença la perte de la bataille.
Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d’Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu’on jeta dans ce ravin le lendemain du combat.
Notons en passant que c’était cette brigade Dubois, si funestement éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg.
Napoléon, avant d’ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud, avait scruté le terrain, mais n’avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. .........

01Chemin_du_Long-Pendant_à_Ohain,_commune_de_Lasne'.jpg
Une légende très bien écrite !?

:salut:
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C-J de Beauvau
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Re: WATERLOO

Message par C-J de Beauvau »

Victor Hugo
Les Misérables — Tome II

En même temps que le ravin, la batterie s’était démasquée.
Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. L’intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise.
Toute l’artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. Les cuirassiers n’eurent pas même un temps d’arrêt. Le désastre du chemin creux les avait décimés, mais non découragés. C’étaient de ces hommes qui, diminués de nombre, grandissent de cœur.
La colonne Wathier seule avait souffert du désastre ; la colonne Delord, que Ney avait fait obliquer à gauche, comme s’il pressentait l’embûche, était arrivée entière.
Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais.
Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, pistolets au poing, telle fut l’attaque.
Il y a des moments dans les batailles où l’âme durcit l’homme jusqu’à changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. Les bataillons anglais, éperdument assaillis, ne bougèrent pas.
Alors ce fut effrayant.
Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Un tournoiement frénétique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers sur les bayonnettes, le second rang les fusillait ; derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces, le front du carré s’ouvrait, laissait passer une éruption de mitraille et se refermait.
Les cuirassiers répondaient par l’écrasement. Leurs grands chevaux se cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. Des files d’hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. Les bayonnettes s’enfonçaient dans les ventres de ces centaures. De là une difformité de blessures qu’on n’a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés, rongés par cette cavalerie forcenée, se rétrécissaient sans broncher. Inépuisables en mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure de ce combat était monstrueuse. Ces carrés n’étaient plus des bataillons, c’étaient des cratères ; ces cuirassiers n’étaient plus une cavalerie, c’était une tempête. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage ; la lave combattait la foudre.
Le carré extrême de droite, le plus exposé de tous, étant en l’air, fut presque anéanti dès les premiers chocs. Il était formé du 75e régiment de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu’on s’exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs, assis sur un tambour, son pibroch sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se souvenant d’Argos. Le sabre d’un cuirassier, abattant le pibroch et le bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.
Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe du ravin, avaient là contre eux presque toute l’armée anglaise, mais ils se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale.
Tout à coup les cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset ; Somerset, c’étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges ; les cuirassiers, attaqués en flanc et en tête, en avant et en arrière, par l’infanterie et par la cavalerie, durent faire face de tous les côtés. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. La bravoure devint inexprimable.
En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de leurs cuirasses, trouée à l’omoplate gauche d’un biscayen, est dans la collection dite musée de Waterloo.
Pour de tels français, il ne fallait pas moins que de tels anglais.
Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux emportement d’âmes et de courages, un ouragan d’épées éclairs. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents ; Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l’infanterie, ou, pour mieux dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l’un lâchât l’autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts.
Ney eut quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. Cette lutte dura deux heures.
L’armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s’ils n’eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux, les cuirassiers n’eussent culbuté le centre et décidé la victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait héroïquement. Il disait à demi-voix : Sublime [1] !
Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l’empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.
La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang. Lequel des deux tombera le premier ?
La lutte du plateau continuait.
Jusqu’où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. Ce qui est certain, c’est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s’entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.
Wellington se sentait pencher. La crise était proche.
Les cuirassiers n’avaient point réussi, en ce sens que le centre n’était pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l’avait, et en somme il restait pour la plus grande part aux anglais. Wellington avait le village et la plaine culminante ; Ney n’avait que la crête et la pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre.
Mais l’affaiblissement des anglais paraissait irrémédiable. L’hémorrhagie de cette armée était horrible. Kempt, à l’aile gauche, réclamait du renfort. — Il n’y en a pas, répondait Wellington, qu’il se fasse tuer ! — Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint l’épuisement des deux armées, Ney demandait de l’infanterie à Napoléon, et Napoléon s’écriait : De l’infanterie ! où veut-il que j’en prenne ? Veut-il que j’en fasse ?
Pourtant l’armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d’acier avaient broyé l’infanterie. Quelques hommes autour d’un drapeau marquaient la place d’un régiment, tel bataillon n’était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant ; la division Alten, déjà si maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite ; les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles ; il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux anglais, combattaient Napoléon. La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté des français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier, Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van Meeren était tué, Ompteda était tué, tout l’état-major de Wellington était décimé, et l’Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre.
Le 2e régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes ; le premier bataillon du 30e d’infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats ;
le 79e montagnards avait vingt-quatre officiers blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués. Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé, avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes, semant la déroute jusqu’à Bruxelles. Les charrois, les prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les français gagner du terrain et s’approcher de la forêt, s’y précipitaient ; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française, criaient : Alarme ! De Vert-Coucou jusqu’à Groenendael, sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette panique fut telle qu’elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. À l’exception de la faible réserve échelonnée derrière l’ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l’aile gauche, Wellington n’avait plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits sont avoués par Siborne ; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu’à dire que l’armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents à la bataille dans l’état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq heures, Wellington tira sa montre, et on l’entendit murmurer ce mot sombre : Blücher, ou la nuit !

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Victor Hugo
Les Misérables — Tome II

On sait le reste : l’irruption d’une troisième armée, la bataille disloquée, quatrevingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne, les français refoulés, Marcognet balayé du plateau d’Ohain, Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en écharpe, une nouvelle bataille se précipitant ; à la nuit tombante sur nos régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l’offensive et poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l’armée française, la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s’entr’aidant, l’extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.

Comme elle sentait qu’elle allait mourir, elle cria : Vive l’empereur ! L’histoire n’a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations.

Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là même, il était huit heures du soir, les nuages de l’horizon s’écartèrent et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l’avait vu se lever à Austerlitz.

Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan, étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l’aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles, superbes, dans la brume de cette mêlée, l’ennemi sentit le respect de la France ; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille, ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s’estimant vaincus, reculèrent ; mais Wellington cria : Debout, gardes, et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva, une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l’ombre l’armée lâchant pied autour d’elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-qui-peut ! qui avait remplacé le vive l’empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d’avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu’elle faisait. Il n’y eut point d’hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide.

Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s’offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d’un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d’Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d’hommes : — Il n’y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m’entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !


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Re: WATERLOO

Message par la remonte »

c'est mon régiment le 12°

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