Légion d'Honneur

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Joker
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Légion d'Honneur

Message par Joker »

Le 19 mai 1802 (ou 29 floréal an X), Napoléon crée l'institution de la Légion d'Honneur, destinée à récompenser les exploits militaires et civils.

👉 En savoir plus sur les insignes de la Légion d’honneur : https://www.napoleon.org/…/les-insignes ... gion-dhonn…/
📷 LÉGION D'HONNEUR surmontée d'une couronne avec des aigles à la place des fleurons. Avers : "Napoléon Empereur des Francais" Revers : "Honneur et Patrie" avec l'aigle impérial - https://napoleon.arteia.com/artwor…/5e3 ... 239a6152fc

« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

Bonjour à toutes et à tous

Nous voilà sortie du confinement, c’est avec un peu de retard mais heureux de vous faire partager la commémoration du :
218ème anniversaire de la création de la Légion d'honneur.

Il y a 218 ans, le 19 mai 1802 (29 floréal an X), le Corps législatif adopte la loi créant l'ordre de la Légion d'honneur. Les historiens retiennent cette date comme étant celle de la fondation de l'Ordre bien que Napoléon n'en promulgue le décret que le 18 mai 1804, pour une publication le 11 juillet 1804.

LA LÉGION D’HONNEUR : UNE RÉCOMPENSE MILITAIRE ET CIVILE

Le 17 mai 1802, le Tribunat adopte la loi créant l’ordre de la Légion d’honneur.
Il a pour objectif de récompenser « les services et les vertus » (art. Ier), des militaires mais également des civils, issus de milieux sociaux et économiques différents.

Introduction :

Le 17 mai 1802, le Tribunat adopte la loi créant l’ordre de la Légion d’honneur, après une séance agitée, avec seulement 58 voix pour et 38 contre. Puis c’est au tour du Corps législatif de voter le 19 mai 1802 (29 floréal an X) : là encore, une forte opposition se révèle lors du vote sans discussion, avec 166 voix pour et 110 voix contre. Napoléon promulguera un décret le 18 mai 1804, finalement publié le 11 juillet 1804. Mais c’est bien la date du 19 mai 1802 qui est retenue par les historiens comme étant celle de la fondation de l’ordre.

L’ordre de la Légion d’honneur a pour objectif de récompenser « les services et les vertus » (art. Ier), des militaires mais également des civils, issus de milieux sociaux et économiques différents. L’organisation de l’ordre devait quadriller l’ensemble de l’Empire, afin de rendre tangible la proximité avec le pouvoir, et faire rayonner la gloire de Bonaparte, puis de Napoléon : chacune des 16 cohortes avait à sa tête un chef de cohorte, un chancelier et un trésorier, qui assuraient la gestion des dotations et des institutions d’entraide aux membres de la Légion (hospices, maisons d’accueil et de retraite, maisons d’éducation pour jeunes filles, etc.).
L’institution s’installe à l’hôtel de Salm à Paris à partir de mai 1804, et y demeure toujours.


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Commentaires :

Origines de la Légion d’honneur, par Maître André Damien.

ORIGINES DE LA LÉGION D’HONNEUR.


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Frédéric III de Salm-Kyrbourg.

Pour nos contemporains la Légion d'Honneur est l'Ordre français le plus prestigieux ; il est également le plus ancien Ordre en vigueur puisque ceux de l'ancien régime ont définitivement disparu en 1830 et que nul autre Ordre impérial n'a survécu aux malheurs de 1815 (1).

On a donc tendance à considérer notre Ordre national, à la fois comme la prestigieuse survivance des fastes de l'Empire et de l'héroïsme civil et militaire que la France a déployés durant le règne de Napoléon, mais également comme un lien avec l'ancien régime et comme une survivance des grands Ordres abolis : le Saint-Esprit, prestigieux et réservé à la haute noblesse, Saint-Louis, la décoration militaire par excellence, Saint-Michel, Saint-Lazare, les Ordres secondaires de l'ancienne monarchie.
En réalité le problème est plus complexe et nécessite un bref retour en arrière.

Rien n'est semblable sous l'Empire à ce qui fut dans le passé et même si les apparences subsistent, elles ne sont qu'apparences. Le Sacre de l'Empereur n'est pas le signe de l'élection de Dieu confirmée par une sorte de huitième sacrement (2), c'est la consécration solennelle du serment du chef de l'État envers le peuple qui l'a choisi, serment reçu par le Pape en qualité de témoin privilégié.
La noblesse impériale, confondue par Louis XVIII avec l'ancienne noblesse, en demeure très différente dans son essence puisque les titres nobiliaires y sont attachés à des fonctions administratives ou commémorent des victoires, seuls les fiefs constitués dans le territoire de l'Empire, mais en dehors de la France, ressemblent par certains aspects à ceux des grands vassaux de l'ancien régime.

De même la Légion d'Honneur se différencie radicalement des Ordres anciens. Ces derniers étaient liés à l'idéal chevaleresque médiéval ; ils se recrutaient le plus souvent en milieu fermé (cf Le Saint-Esprit), se réunissaient en chapitres solennels, sous l'invocation de Dieu ou de leurs saints patrons où leurs membres apparaissaient revêtus de costumes antiques et prestigieux. Les chevaliers portaient des insignes manifestant leur appartenance à l'Ordre. Tels qu'ils existent en France jusqu'à la Révolution, ces Ordres nous paraissent plus proches des Ordres de chevalerie qui subsistent encore en Angleterre, par exemple, que de la future Légion d'Honneur.
En effet, à l'origine, la Légion d'Honneur ne comporte ni costume, ni chapitre, ni insignes et Napoléon, dans une lettre fort significative adressée à son frère Louis, Roi de Hollande, précise bien ce que n'est pas la Légion d'Honneur : « Vous créez, lui écrit-il le 7 janvier 1807, des Ordres de chevalerie, ce qui est une chose ridicule ; la Légion d'Honneur n'a jamais été considérée comme un Ordre de chevalerie ».

Cette conception est d'ailleurs parfaitement conforme à la politique générale de l'Empire telle que l'a conçue Napoléon. Il est bien le fils de la Révolution, il en est le continuateur et son action durant son règne, sera marquée par cette volonté d'expansion des idées nouvelles qui est bien la caractéristique de l'état d'esprit révolutionnaire. Il est » la révolution bottée » mais il est la révolution quand même et s'il repousse les excès des assemblées et de ceux qu'il nomme ces » bougres d'avocats, « il est l'héritier et plus encore le propagateur des idées nouvelles issues des » immortels principes ».
Ne cherchons pas dans ces idées un ferment de révolution sociale, la Révolution française est bien le » coup d'état bourgeois » clairement défini par Marx, mais la contagion des idées est fondamentale dans la pensée impériale et les coalisés ne s'y tromperont pas qui chercheront jusqu'au bout à l'abattre (3).

Comme le résume le commandant Lachouque, » empereur du peuple porté au pouvoir par lui, il achève de faire de la France la plus forte des nations libres, il apporte à l'Europe la révolution et renverse les dynasties de l'ancien régime (4) « .
Dans cette construction d'une France et d'une Europe nouvelles, la Légion d'Honneur, tout comme plus tard l'Ordre de la Réunion (5) a une place originale et privilégiée, et c'est en cela que consiste sa grande particularité.
Elle n'est nullement un de ces hochets nécessaire à la vanité des hommes ou, selon le mot de Montesquieu, » une marque vaine et sans prix pour honorer et récompenser la vertu « , la Légion d'Honneur est tout autre chose, elle est le rassemblement des bâtisseurs de l'Empire, issu de la Révolution et fondé sur des principes nouveaux.

La seule lecture des textes instituant la Légion en témoigne. Le projet approuvé par le Corps Législatif le 29 floréal an X et publié par arrêté consulaire du 3 messidor an X, comporte 29 articles :
– le premier prévoit la création d'une Légion d'Honneur en exécution de l'article 87 de la constitution concernant les récompenses militaires et destinée à récompenser également les services des vertus civiles,
– l'article 2 prévoit que cette Légion se compose d'un grand conseil et de quinze cohortes,
– l'article 3 précise qu'il sera affecté à chaque cohorte des biens nationaux portant 200.000 F de rente,
– les articles 4 à 7 organisent le fonctionnement des cohortes (6),
– l'article 8 expose par le serment qu'il impose aux légionnaires le but de l'institution : » se dévouer au service de la République, à la conservation de son territoire, de son intégrité, à la défense de son gouvernement, de ses lois et des propriétés qu'ils ont consacrés, de concourir de tout son pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité « ,
– les autres articles et notamment le titre II sont consacrés aux hospices des cohortes et aux conditions d'accès dans la Légion (7).

La légion institution politique :


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Telle que décrite par son texte d'institution, la Légion d'Honneur n'apparaît nullement comme un Ordre de chevalerie ; aucun insigne n'est déterminé, encore moins est-il question de porter un insigne ou un ruban distinctif, la société ne dispose d'aucune autonomie, tout vient du Premier Consul, c'est enfin une société qui a une vie communautaire puisque tous les légionnaires faisant partie des conseils de l'ordre de chacune des quinze cohortes, doivent se réunir deux fois par mois au moins au siège de la cohorte, et tous les légionnaires gradés ou non devient au moins une fois par an se réunir au siège de la cohorte sous la présidence du chef de cohorte, dans une assemblée où l'on reçoit le serment des nouveaux légionnaires et où on entend l'éloge de ceux qui ont disparu.
Enfin grâce à sa somptueuse dotation, les membres de la Légion reçoivent un traitement nullement symbolique puisqu'il permet à lui seul de faire vivre dignement chacun des membres de l'institution ; en cas de retraite ou de maladie tout légionnaire peut être accueilli par l'hospice qui est fondé au siège de chaque cohorte.
En fait la Légion constitue le rassemblement local d'une élite choisie et recrutée parcimonieusement par le pouvoir. La création des cohortes, axe fondamental du projet du 29 floréal au X puisque la totalité des articles du titre 1er, à deux exceptions près, sont consacrés à cette institution, est l'élément déterminant de la Légion d'Honneur à ses origines.
Bottet l'a bien senti, qui écrit : « tous les auteurs ont trop considéré comme un Ordre de chevalerie ordinaire, une institution qui, par ses cohortes, prenait racine sur tout le sol français, et ils ont trop négligé d'insister sur ses caractères politiques» (8).
» Elle est plus que la récompense des vertus civiles ou du courage militaire, c'est un instrument de gouvernement que l'administration doit trouver sous sa main au moment de la réorganisation de la nation. Le but de l'institution est de donner à un ensemble d'élite une communauté de vues, une direction, un lien… Le pouvoir doit y puiser sa véritable force par la concentration sans distinction d'origine des meilleurs parmi les plus méritants (9) « .

Parlons clair, la Légion d'Honneur à l'origine est l'archétype de ce que sera plus tard, dans l'histoire des institutions, le parti gouvernemental. Rien n'y manque, pas même les anciens compagnons de lutte dont le passé a rendu nécessaire l'admission au sein du parti qui coexistent avec des fonctionnaires dociles et les ralliés mais qui se donnent le luxe de grogner dans une opposition plus ou moins constructive.
Telle est l'institution absolument originale, en avance d'un siècle sur l'histoire des institutions, que crée Bonaparte.
Ajoutons qu'à notre époque où l'on cherche un médiateur entre l'usager et l'administration tout puissante, la Légion de la création créait cette institution. N'était-il pas aisé aux vieux soldats courageux et frustes, retirés dans leurs villages, de porter à la connaissance de l'Empereur les tracasseries que des fonctionnaires médiocres faisaient subir à leurs concitoyens. Lors des réunions de cohortes au moins annuelles, le vieux soldat paysan mais légionnaire, rencontrait en petit comité un prestigieux maréchal d'Empire ou un amiral ayant accès direct auprès du Premier Consul, puis de l'Empereur lui-même.
Roederer disait d'ailleurs au Corps Législatif dans la discussion sur la Légion d'Honneur le 15 floréal an X : » c'est une institution politique qui place dans la société des intermédiaires par lesquels les actes du pouvoir sont traduits à l'opinion avec fidélité et bienveillance et par lesquels l'opinion peut remonter jusqu'au pouvoir «.
La Légion et l’agriculture scientifique
Mais les cohortes ne sont pas seulement ces cellules de formation et d'information. Elles sont également un moyen d'action privilégié sur la vie économique et sociale de la nation.
En effet, les cohortes ont reçu une dotation destinée à assurer un revenu stable aux légionnaires et à permettre le paiement régulier de leur pension. A cette époque d'instabilité financière une dotation en biens fonciers est la plus sûre des garanties, plus certaine en tous cas que des créances sur la dette publique. Cette dotation a également pour objet d'assurer la pérennité de la confiscation des biens du clergé et des émigrés et de contribuer à consolider la perpétuité des biens nationaux (que la Restauration elle-même saura respecter) en donnant à ces biens une affectation de droit public au lieu où en plus des affectations de droit privé toujours révisables et fragiles.
Mais, plus encore que ces préoccupations de stabilité les cohortes sont le moyen de promouvoir un socialisme d'État nécessaire ou si le néologisme anachronique choque, un dirigisme d'État.

En effet la situation agricole est inquiétante en France à l'époque, les campagnes sont dépeuplées à la suite des guerres incessantes depuis la Révolution, de l'envahissement d'une partie du territoire français et de l'incertitude que crée dans les campagnes le brigandage. Mais également le nouveau régime de propriété se révèle dangereux pour l'agriculture.
Hier le seigneur possédait la terre mais, suivant la conception chrétienne et traditionnelle de la propriété, souvent il se considérait comme comptable de cette propriété envers ses vassaux et ses sujets. Le régisseur du marquis émigré qui a racheté sous la forme de biens nationaux, les terres de son maître et qui a réalisé des acquisitions spéculatives, n'a pas ces préoccupations, et son état d'esprit nouveau crée un malaise sensible dans l'agriculture française.
Ajoutons enfin que les récoltes sont incertaines, que plusieurs dans les dernières années de la Révolution ont été mauvaises et que la famine s'en est suivie.
Il faut donc restituer une propriété désintéressée, non spéculative, capable de grands sacrifices et de grandes transformations et ce sont les cohortes qui vont réaliser cette expérience unique à une époque où l'agriculture scientifique devient à la mode.
Nous sommes en effet au lendemain des premières expériences d'agriculture scientifique, les engrais chimiques, l'assolement raisonné et non plus traditionnel. Les académies de la fin du XVIIè siècle ont répandu des notions nouvelles dans le public sous l'influence des physiocrates, les bourgeois nantis mais cultivés raisonnent gravement sur les remèdes à apporter aux malheurs de la France agricole et des sociétés d'agriculture se forment dans les départements, à celle de Versailles Bonaparte s'inscrit avec cette profession » agriculteur à Rueil.

Or la Légion d'Honneur possède 10 millions de bien-fonds et peut donc régir ses vastes domaines selon un mode expérimental. L'institution devait favoriser l'acclimatation des arbres utiles ou de plantes potagères ou médicinales ; elle devrait également provoquer le dessèchement des marais, boiser les landes, fertiliser les dunes, importer des races étrangères d'animaux de labour ou de bêtes de somme, créer des haras particuliers nécessaires à la remonte de la cavalerie et de l'artillerie.
Un exemple pris dans la 4e cohorte (10) suffira à en comprendre le fonctionnement.
L'agent de la cohorte M. Lamotte-Paisant dresse un rapport au chef de la cohorte, le maréchal Soult, et au chancelier, le prince de Salm-Dyck, dans lequel il expose les orientations nécessaires dans l'exploitation des domaines.
Il faut en diviser l'exploitation, dit-il, en sept branches principales :
1) acquisition de bêtes à laine, race d'Espagne.
2) acquisition de bêtes à cornes, établissement d'un troupeau de souche.
3) défrichements, formation de prairies artificielles,
4) plantation d'arbres fruitiers tel que poiriers, pommiers à cidre, pruniers à eau-de-vie, noyers, etc…,
5) établissement dans les chefs-lieux de distilleries pour les eaux-de-vie de grains, de pommes de terre et de prunes.
6) ensemencement de colza et de navette, établissement de moulins pour la fabrication des huiles. 7) ensemencement de lin, chanvre et établissements pour leur préparation, filatures et emplois.
Le résultat de cette politique agricole sera d'augmenter les revenus de la cohorte grâce auxquels on pourra entretenir les hôpitaux et les fondations destinés aux légionnaires âgés ou malades, tandis qu'on pourra également créer une école d'agriculture (11).
Evolution de la conception première
Ainsi donc la Légion d'Honneur existe comme une fédération d'hommes nouveaux au service d'un État nouveau, rassemblés autour de son jeune chef, sans insigne, sans distinction dans l'État mais agissant sur la vie politique et sur la vie économique du pays, telle est l'institution sans précédent créée par le génie de Bonaparte.
Elle va cependant se modifier rapidement pour devenir une institution presque semblable aux Ordres de chevalerie des autres États ; on peut se demander pourquoi.
Deux faits semblent déterminants.

Sur le plan économique, l'Empereur va subir par sa politique l'expérience des cohortes que réaliseront un siècle plus tard les pays se réclamant du socialisme. L'expérience kolkhosienne de l'Empereur sera un échec comme celle des maîtres futurs de l'U.R.S.S.
Et comme l'Empereur n'est pas un doctrinaire mais un pragmatique et un réaliste, il supprimera cette expérience dès qu'elle se révélera inefficace et ruineuse. Il renoncera à une idée qui lui était chère au profit d'une utilisation plus pratique des terres domaniales.
Cette réforme ne sera pas brutale, elle se fera en trois étapes, le décret du 11 pluviôse an XIII tout d'abord qui ordonne la vente de tous les biens non nécessaires pour constituer un revenu de 100 000 F à la cohorte (on se souvient que le revenu primitif était de 200 000 F),
– puis le décret du 15 ventôse an XIII qui autorise l'aliénation libre des biens des cohortes,
– enfin le décret du 28 février 1809 qui supprime l'administration des cohortes et en transfère les biens à la caisse d'amortissement qui les transformera en rentes.

Sur le plan politique l'unité s'est réalisée, l'Empire est ferme sur ses bases, le » parti » devient inutile et il semble même qu'il pourrait devenir gênant.
L'Empereur au faîte de sa gloire et de sa puissance ne subit plus de contrôle, les fonctionnaires sont serviles, les assemblées soumises. Est-il utile, est-il prudent alors de conserver un corps intermédiaire, des » médiateurs » qui puissent apporter jusqu'à l'Empereur la grogne que la police de Fouché se charge aisément de lui transmettre?
De toute façon les précautions de l'origine sont devenues inutiles ; il avait fallu, lorsqu'on avait fait passer le projet de Légion d'Honneur, bien affirmer qu'on ne cherchait pas à recréer l'ancien régime ; il avait fallu réfuter en floréal an X les objections selon lesquelles la nouvelle Légion n'était pas destinée à constituer un corps privilégié ni une attaque contre l'égalité ; il n'est plus nécessaire d'affirmer comme le faisait Roederer au Corps Législatif » que la Légion d'Honneur effacerait les distinctions nobiliaires qui plaçaient la gloire héritée avant la gloire acquise et les descendants des grands hommes avant les grands hommes « .
Aussi désormais peut-on créer un insigne, une étoile, destiné à manifester à tous l'appartenance à l'Ordre. On peut créer également une dignité de chevalier de l'Empire accordée à tous les membres de l'Ordre et auxquels sont attribuées, par lettre patente, des armoiries. On peut constituer des majorats pour ces chevaliers et créer une noblesse héréditaire dans ce titre, on peut même créer des dignitaires de l'Ordre qui auront des grandes entrées auprès de l'Empereur et qui porteront des cordons en écharpe, comme dans les pays étrangers, tout cela ne peut plus soulever beaucoup de remous.
Mais si cette transformation de l'Ordre ne peut pas créer trop de désordres, on peut se demander si elle ne peut pas également contribuer à assurer encore le pouvoir : » Montrer aux émigrés qui rentraient en France leur ci-devant tenanciers devenus officiers, les robins devenus préfets ou magistrats, les conventionnels, ceux-là même qui avaient jeté à l'Europe la tête de leur roi devenus tribuns ou sénateurs, les membres eux-mêmes du clergé séculier rétablis dans leurs églises, tous portant l'étoile révolutionnaire suspendue au ruban jadis respecté de l'Ordre de Saint-Louis, n'était-ce pas les obliger à constater qu'il y avait depuis onze ans quelque chose de changé en France et qu'un retour en arrière était désormais impossible (12) « .
Conclusion
Ainsi la création par Bonaparte d'une Légion d'Honneur demeure une création profondément originale ; elle n'est pas un Ordre de chevalerie en plus des autres ni comme les autres, mais elle constitue le premier Ordre démocratique et finalement, ce sont les autres Ordres de chevalerie, antiques et traditionnels, qui se sont infléchis peu à peu au cours du XIXè siècle, vers l'esprit nouveau tracé par Napoléon. Ils se sont peu à peu démocratisés ; à telle enseigne qu'ils sont devenus semblables à cet Ordre révolutionnaire et novateur qui, en fait, est devenu, par cette transformation des esprits et au-delà du calendrier de l'histoire, le plus ancien de tous les grands Ordres nationaux.
Notes
(1) Certains ordres ou décorations existantes ont toutefois conservé les couleurs anciennes, c'est ainsi que la Médaille Militaire a repris le ruban de la couronne de Fer tandis que le Mérite National reprendra à peu de choses près celui de l'Ordre de la Réunion.
(2) Cette conception populaire du sacre qui fait le roi n'était nullement fondée en doctrine, le roi tenait son trône d'après les principes généraux de l'ancienne monarchie, de la dévolution successorale et non du sacre. Le Cardinal de Latil l'affirmera solennellement à propos du sacre de Charles X.
(3) L'Empereur reconnaissait que son arme la plus efficace, plus encore que la cavalerie, c'est le Code Civil et les principes nouveaux qu'il renferme et qu'il met en place par son application. " N'écoutez point, dit-il à Jérôme, au moment où celui-ci ceint la couronne de Westphalie ceux qui vous disent que vos peuples sont accoutumés à la servitude… Ce que désirent avec impatience les peuples d'Allemagne c'est que les individus qui ne sont point nobles et qui ont des talents aient un égal droit à votre considération aux emplois. Je compte plus sur les effets du Code Napoléon pour l'extension et l'affranchissement de votre monarchie que sur le résultat des plus grandes victoires. (Fontainebleau, 15 novembre 1807) ".
L'année précédente il écrivait à Joseph : " Établissez le Code Civil à Naples, tout ce qui ne vous est pas attaché va se détruire alors en peu d'années et ce que vous voulez conserver se consolidera, voilà les grands avantages du Code Civil. Voilà bien des années que je mène les affaires de l'Europe et j'ai tout lieu de me convaincre que le bourdonnement des privilèges était contraire à l'opinion générale ".
Et à Marie Walewska il écrit un jour : " Ma petite Marie tu es une raisonneuse et c'est très laid, j'ai perdu un quart d'heure à t'expliquer que ce qui te paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages, tâche de me comprendre, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu'en France ".
(4) Préface de " L'Ordre impérial de la Réunion " par Jean-Luc Stalins, p. 7.
(5) " Je veux achever ce qui est ébauché, il faut que je fasse de tous les peuples d'Europe un même peuple, il nous faut un code européen, une cour de cassation européenne, une même monnaie " et le commandant Lachouque ajoute " il ne dit pas un même ordre de chevalerie mais le 18 novembre 1811 il le crée sous le nom d'Ordre de la Réunion " op. cit. Page 11.
(6) La cohorte regroupe tous les légionnaires d'une région française composée de 6 à 9 départements, sous la direction d'un conseil de 9 membres comprenant :
1 Grand Officier président
2 Commandants (on ne dit pas encore commandeur)
3 Officiers
3 légionnaires.
Les chefs des cohortes sont tous maréchaux de France sauf ceux des 10e et 13e cohortes qui sont respectivement l'amiral Decrès et l'amiral Bruix.
(7) Peuvent faire partie de la Légion tous les militaires ayant obtenu des armes d'honneur, les militaires qui ont rendu des services majeurs à l'État, les citoyens qui, par leur savoir, leur talent ou leur vertu, ont contribué à établir ou à défendre les principes de la République ou fait aimer la justice ou les administrations publiques.
(8) Maurice Bottet : " Autour de la Légion d'Honneur ", p. 102.
(9) Louis Soulajon : " Les cohortes de la Légion d'Honneur ". Page 27.
(10) La 4e cohorte comprend la région rhénane, son chef-lieu est au château de Bruhl, elle comprend les départements de la Meuse inférieure, des forêts, du Roer, de la Sarre, du Rhin et Moselle et du Mont-Tonnerre.
(11) Louis Soulajon, op. cit. Pages 158 et suivantes.
(12) Bottet, op. cit. Page 105.


A suivre.
Raoul Jacques :salut:

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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

Les premières distributions, par Isabelle Dupasquier :

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Photographie du Capitaine Coignet.

C'est en 1801 que le Premier Consul avait fait choix du port de Boulogne comme point central du commandement de son « armée d'Angleterre ». Il confie à l'amiral Latouche-Tréville le commandement de la flotille ; Bruix prend sa suite en 1803 et fortifie puissamment la côte de Boulogne. Le maréchal Soult reçoit le commandement des armées.
Le Premier Consul installe son quartier général à Pont-de-Briques, à 4 kilomètres de Boulogne, dans le château du xviiie siècle des Patras de Campaigno, anciens sénéchaux du Boulonnais, et se fait construire, sur la falaise de Boulogne, un baraquement, non loin de celui de Soult.
Au début de 1804, la ville n'est plus qu'un énorme chantier. La flotille comprend 2.400 bâtiments et l'armée représente un contingent de 200.000 hommes. C'est dans cette capitale militaire que se déroulera une des manifestations les plus spectaculaires de l'Empire : la remise de la Légion d'Honneur à l'armée.

La cérémonie des Invalides :

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Néanmoins, c'est à Paris qu'aura lieu la première distribution des aigles, après le senatus consulte du 28 floréal an XII (18 mai 1804) qui proclamait Napoléon « Empereur des Français ». Elle aura pour cadre la chapelle des Invalides, et sera également l'occasion pour les français, pour la première fois depuis la Révolution, de retrouver la pompe et le faste de la Cour.
Le jour choisi était la commémoration du 14 juillet, mais celui-ci tombant un samedi, on fixa la cérémonie au dimanche 15, afin de permettre au peuple de Paris d'assister au défilé des troupes et au passage du cortège impérial.
Dès six heures du matin, des salves d'artillerie étaient tirées du Champ de Mars. Le temps était magnifique. A midi, l'impératrice, accompagnée des soeurs et belles-soeurs de l'Empereur, gagnait les Invalides où elle était accueillie par le Gouverneur.
L'Empereur arriva peu après, entouré de son frère Louis et des maréchaux de l'Empire. Accueilli à la porte de l'église par l'archevêque de Paris, Monseigneur de Belloy, il est conduit jusqu'à son trône placé à la droite de l'autel. A côté de lui, le Gouverneur des Invalides, les généraux de sa Garde, les grands dignitaires, les ministres, les maréchaux et le comte de Ségur, Grand Maître des cérémonies.

C'est le légat du Pape, le cardinal Caprara, qui va officier. La messe est interrompue après le Credo : le Grand Maître des cérémonies conduit le Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, le comte de Lacépède, au pied du trône de l'Empereur, où il prononce un long discours, ponctué par ces mots : « Honneur, Patrie, Napoléon ! Soyez à jamais la devise sacrée de la France et le gage de son éternelle prospérité ». Puis il procède à l'appel des Grands Officiers qui vont prêter individuellement le serment ; tandis que l'Empereur remettait au cardinal de Belloy l'étoile de Grand Officier.

Après une courte allocution, l'Empereur donne lecture du texte du serment, acclamé par toute l'assistance debout, qui répète d'une seule voix : « nous le jurons! ».
Le cardinal achève la messe. Napoléon remet ensuite leur étoile aux légionnaires présentés par le Grand Chancelier. Un des premiers décorés fut le comte de Rochambeau, puis les cardinaux Fesch et Caprara. Un Te Deum de Desvignes mit fin à cette magnifique cérémonie.
Le soir, un concert fut donné sur la terrasse des Tuileries et un immense feu d'artifice tiré sur le Pont Neuf.
Deux jours plus tard, l'Empereur quittait Saint-Cloud et arrivait à Boulogne le 19 juillet, dans une ville entièrement pavoisée.

La cérémonie du camp de Boulogne :


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Le 28 thermidor (15 août) est la fête de Napoléon. C'est ce jour qui sera choisi pour la remise solennelle des décorations de la Légion d'Honneur, dont l'éclat dépassera encore celui de la cérémonie des Invalides.
La municipalité boulonnaise avait fait ériger trois arches figurant le pont de Lodi, du haut duquel des musiciens sonnèrent des fanfares et des jeunes filles jetèrent des fleurs lors du passage du cortège. À l'entrée de la rue de l'Écu, rebaptisée rue Napoléon, fut édifié un portique représentant la façade du Temple de l'immortalité.
De plus, le conseil municipal approuvait le projet de construction d'une porte monumentale « pour consacrer l'avènement de Napoléon 1er au trône ».

Le lieu choisi pour la cérémonie était le cirque de Therlincthum, aménagé tel un amphithéâtre romain. Au centre de la ligne droite qui le fermait, s'élevait un tertre de 16 pieds sur 8 de hauteur, au milieu duquel était posé un trône antique, dit « de Dagobert » (1).
Comme ornement de fond, un énorme trophée d'armes et de drapeaux, surmonté d'une grande couronne d'or. Sur le trône, une draperie bleue parsemée d'étoiles d'or.
A côté, sur des trépieds, les croix à distribuer sont déposées dans des armures que l'histoire, ou la légende, attribuent à Bayard et Duguesclin.
Derrière le trône, la Garde. A droite, les deux milles tambours de la Grande Armée. A gauche, tous les musiciens.
L'armée, en colonnes serrées par brigades, est disposée autour de l'enceinte, comme autant de rayons convergeant vers le trône.

A midi, une salve de la batterie de la Tour d'Ordre annonce que l'Empereur quitte sa baraque. Il est accompagné de son frère Joseph et entouré des ministres, des maréchaux et d'une nombreuse suite. Napoléon porte le petit uniforme des chasseurs à cheval, c'est-à-dire l'habit vert au passepoil amarante, la culotte et le gilet blanc, avec le petit chapeau déjà légendaire.
Les tambours battent aux champs lorsque Sa Majesté arrive et gagne son trône. Une seconde salve marque le début de la cérémonie et rétablit le silence.
Le comte de Lacépède, Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, s'avance en compagnie du comte de Ségur, Grand Maître des cérémonies, et prononce une allocution, que suivra un immense roulement de tambours.

L'Empereur se lève. Sur un geste de Berthier, les 120.000 hommes présentent les armes. Napoléon donne lecture du serment des légionnaires :
« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l'Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de l'Empereur, des lois de la République et des propriétés qu'elles ont consacrées, de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal. Vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières de nos constitutions ».
L'Empereur ajoute : « Vous le jurez » ; à quoi cent vingt mille hommes répondent d'un seul élan « nous le jurons ».

A ce moment, les musiques, sous la direction du compositeur Mehul, exécutent « le Chant du départ » et d'autres symphonies guerrières, tandis que tonnent les batteries et que sonnent les cloches de la ville, auxquels répondent en écho les tirs de la flotte anglaise.
La distribution des croix commence alors. Le maréchal Berthier conduit au pied du trône les dignitaires qui vont être décorés. Parmi les premiers, ce sont l'amiral Bruix, les maréchaux Ney et Soult.
Puis il va chercher, en tête de chaque colonne, les officiers et les soldats, à l'appel de leur nom par ordre alphabétique. Tous reçoivent l'aigle des mains de l'Empereur.
Il y eut près de 2.000 décorés, dont 16 Grands Officiers, 49 Commandants, 189 Officiers. Très peu de civils reçurent la Légion d'Honneur ce jour-là, douze seulement, parmi lesquels les évêques d'Arras, de Cambrai et de Gand.

La distribution finie, commença le défilé des troupes. Les marins de la flottille, la hache d'abordage à l'épaule, passèrent les premiers.
L'Empereur félicita Soult et les chefs militaires qui avaient préparé cette cérémonie au déroulement parfait.
Tous les nouveaux légionnaires étaient invités à un banquet donné en leur honneur par le Prince Joseph, les ministres de la Guerre et de la Marine, le maréchal Soult et l'amiral Bruix. Des bals étaient autorisés aux alentours des camps.
Le feu d'artifice prévu pour ce soir-là fut remis au lendemain, en raison du vent qui n'avait pas arrêté de souffler toute la journée.

Les réjouissances continuèrent les jours suivants.
Le 17 août, Napoléon écrivait à Cambacérès : « Mon cousin, la fête s'est fort bien passée hier ; seulement avec un peu de vent. Le coup d'oeil était nouveau et imposant. On a trouvé rarement autant de baïonnettes réunies ».
Un monument devait commémorer cette inoubliable journée : la colonne de Boulogne, dont la première pierre sera posée le 9 novembre 1804, mais qui ne sera inaugurée qu'après le Retour des Cendres.

Notes:

(1) C'est un siège en bronze, en forme de chaise curule romaine, dont les appuis-bras se terminent en mufles de lion. Il est conservé au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale.


A suivre.
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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

Les civils et la Légion d’honneur, par Claude Ducourtial-Rey.

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Lors de la création de la Légion d'Honneur, Napoléon avait personnellement défendu la vocation civile autant que militaire de l'Institution. Fidèle à ses engagements, s'il consacra, selon les statuts, la première promotion aux titulaires d'Armes d'Honneur, la seconde, signée quelques jours plus tard, le 2 octobre 1803, ne comprenait que des légionnaires décorés pour des mérites civils. Et, pendant les premières années de l'Ordre, il s'efforça de maintenir, dans toute la mesure possible, cette alternance.
Mais alternance ne signifie pas équilibre. Si la France, enfin en paix, procédait alors à un rétablissement qui mobilisait toutes ses forces et toutes ses ressources économiques et administratives, le passif des guerres révolutionnaires, comme la préparation sans cesse intensifiée des projets de débarquement en Angleterre, obligeait Napoléon à réserver à l'Armée la grande majorité des distributions d'Aigles. Le 1er janvier 1806, sur un effectif de 11.500 légionnaires environ, on pouvait compter à peu près 550 civils. La rupture d'équilibre s'accentuera sensiblement au cours des années suivantes, avec les Campagnes d'Allemagne et d'Espagne.
Par contre, à l'arrêt des hostilités, en 1810 et 1811, de nombreux civils reçurent l'étoile. Mais à nouveau les nominations s'effacèrent à partir de 1812, jusqu'en avril 1814.

Il y avait alors 32.000 légionnaires, dont environ 20 Grands Aigles, 60 Grand Officiers, 90 Commandants, 130 Officiers et 1.400 Chevaliers à titre civil. Il s'agit là de nombres extrêmement approximatifs. En effet, peut-être pour maintenir une balance très compromise, peut-être aussi parce que l'époque ignorait la rigide spécialisation dans laquelle notre temps s'enferme, de très nombreux militaires furent décorés au titre de fonctions civiles. Et quel qu’aient été, par exemple, les qualités de diplomate ou de juriste de Ney et de Brune, nous nous étonnons de les voir nommés membres de la Légion comme Ministre plénipotentiaire ou Conseiller d'Etat. Cette osmose, largement répandue à tous les échelons des promotions, rend difficile l'établissement de la distinction entre militaires et civils, et la comptabilité exacte de ces derniers. Le Musée de la Légion d'Honneur s'est efforcé, lors de l'exposition qu'il consacra en 1968 au fondateur de l'Ordre, de faire le point de la question. Celle-ci avait fait jusque-là l'objet de fort peu d'études, non seulement sur le plan quantitatif, que sur celui de la « qualité » des décorés. Ce sont les résultats des recherches entreprises en vue de l'exposition que le lecteur trouvera ici.
Parlementaires et fonctionnaires
En ce qui concerne les personnalités dont le caractère civil ne peut être discuté, Napoléon ouvre essentiellement son Ordre à celles que leurs titres, et le prestige qui s'y attachait, désignaient à son attention.

Les Assemblées d'abord. De très nombreux légionnaires civils et dignitaires de l'Ordre reçurent leur décoration au titre de Sénateur, de Représentant du Corps Législatif ou de Conseiller d'État (un seul Tribun, Bosc, fut nommé à ce titre), bien qu'ils se soient le plus souvent signalés ou illustrés dans tous autres domaines. Tels : Monge – qui avait signé en 1792 l'abolition de l'Ordre de Saint Louis et si violemment réagi à l'annonce de la création de la Légion d'Honneur -, le physicien Berthollet, le juriste Tronchet, le savant Lagrange.
Le Conseil d'Etat, corps privilégié du règne, vit aussi plus de cinquante de ses membres décorés des différents grades, et une dizaine de dignitaires dont Cambacérès, Français de Nantes, Merlin de Douai.

Nous ne parlerons qu'incidemment des ministres, presque tous Grands Aigles, ou des Directeurs Généraux, clés de voûte du système administratif mis au point par Napoléon, choisis le plus souvent dans le Conseil d'Etat et décorés à ce titre.

Pour le corps des fonctionnaires proprement dits ou assimilés, sur lesquels reposent les assises de la nouvelle France, il est relativement favorisé. Toutefois, la représentation des différents départements dans la Légion d'Honneur s'avère très inégale. L'Intérieur vient en tête : c'est à lui qu'incombe le rayonnement, à travers la France, des ordres venus du trône, et le soin de veiller à leur bonne exécution. On y voit bien sûr en tête Fouché, Grand Aigle en 1805, qui joint, à partir de 1809, le ministère de la Police à celui de l'Intérieur, Pasquier, Préfet de Police, Frochot, Préfet de la Seine. A leurs côtés, plus de 150 Préfets deviennent Chevaliers, Officiers ou Commandants. Ainsi que 133 maires, dont presque tous ceux de Paris, des grandes villes de France et des territoires annexés. Mais le nombre des légionnaires nommés au titre de la Police est insignifiant.

Les Affaires Etrangères bénéficient aussi de contingents assez substantiels. Talleyrand, comme Fouché (lorsque notre époque s'étonne et parfois s'indigne de certaines nominations, que pense-t-elle de ces ceux-ci ?), non seulement fit partie de la première promotion de 1805 comme Grand Aigle, mais il fut, avec Cambacérès et Lebrun, le seul civil n'appartenant pas à la famille impériale à recevoir le Collier de l'Ordre !
Hugues Maret, duc de Bassano, appartint également à la première promotion des Grands Aigles.
Dans son ensemble le Corps Diplomatique compta environ 65 légionnaires de tous grades, dont Bourgoing, Ornano, Mercy d'Argenteau, Nicolaï et Mathieu de Lesseps.
La Justice est tout spécialement considérée par le pouvoir qui nomme dans l'Ordre tous les Présidents des Cours de Cassation et des Cours Impériales, de très nombreux Conseillers, Procureurs et Avocats Généraux, soit une douzaine d'Officiers et Commandants et une centaine de Chevaliers. Et là les nominations furent particulièrement nombreuses entre 1810 et 1811.

Les Finances, par contre, semblent un peu délaissées : à peine une vingtaine de légionnaires. Il faut y joindre un nombre équivalent de membres de la Cour des Comptes. Les grands financiers légionnaires sont d'ailleurs fort peu nombreux – pas même Laffitte à qui l'Empereur confia sa fortune en 1815 – et aucun banquier n'entre à ce titre dans l'Ordre : Perregaux fut décoré comme Sénateur.

La plupart des directeurs des grandes Administrations sont légionnaires : Guillemot aux Manufactures ; Marcel à l'Imprimerie Nationale ; Costaz aux Musées ; Daunou aux Archives : Lavalette aux Postes ; Beaufis au Mont de Piété. Leur nombre, joint à celui de leurs subordonnés, atteint une centaine.
Mais il faut présenter comme très privilégié le Corps des Ponts et Chaussées dirigé par Prony, dont l'Empereur récompense ainsi largement la très lourde tâche de travaux publics entreprise à travers tout l'Empire.

Les promotions intéressant l'Enseignement ne sont pas très fournies : Fontanes lui-même sera seulement Commandant.
Les Cultes, au contraire, ou plutôt le culte catholique – solide soutien du trône malgré les incessants différents avec le Pape – représentent un sérieux contingent : 3 Grands Aigles (les Cardinaux Fesch, de Belloy et Cambacérès), 70 Archevêques et Evêques, 40 Prêtres. Mais seulement 5 Pasteurs, dont Henri Marron et Rabaut-Pommier qui, avec Jenner découvrit la vaccine. Et aucun israélite.
Professions libérales et industrielles
Quittant les corps ou administrations structurées, pour examiner les nominations isolées, nous nous apercevons que celles-ci restent parcimonieuses.
Nombre de représentants des professions libérales appartiennent à l'Institut (lorsque ce n'est pas, nous l'avons dit, au Sénat ou au Conseil d'Etat) : voici les savants Geoffroy Saint Hilaire, l'astronome Meissier, Joseph Montgolfier, Louis Vauquelin.

Pour les médecins civils, une dizaine, dont Pinel, Tenon, Pelletan, Dubois qui accoucha l'Impératrice et, bien sûr, Corvisart : ils appartiennent aussi, pour la plupart, à la grande Compagnie.

L'Industrie tient une place toute spéciale. Son essor à la fin du XVIIIe siècle se fit sentir dans toute l'Europe, mais la France, dont la Révolution ralentit considérablement le commerce extérieur, sentit plus particulièrement la nécessité de faire face à ses propres besoins, en exploitant sur le plan pratique les rentes inventions et découvertes des savants. Le nombre des manufactures s'amplifia rapidement.
Il devait encore s'accroître sous l'Empire, encouragé par le Gouvernement. Napoléon souhaitait faire de la France la première puissance commerciale et cette expansion économique exigeait d'abord une production rapide et de bonne qualité.
Cependant l'Empereur avait surtout à faire face aux graves inconvénients du Blocus Continental, dirigé contre l'Angleterre, mais qui privait la France des importations de matières premières venant d'Outre-Mer. Il encourageait donc tout particulièrement la fabrication des produits de remplacement dont la raréfaction était le plus sensible.
Ce souci se reflète très nettement dans les nominations d'ingénieurs ou d'industriels légionnaires, une dizaine, dont Conté, l'un des esprits les plus inventifs et les plus désintéressés de son temps, créateur du Conservatoire des Arts et Métiers, qui matérialisait le développement de l'industrie en France. Oberkampf, qui ouvrit au début de l'Empire une manufacture de coton, qui pallia si bien la carence des tissus anglais, auquel Napoléon remit, dès le 20 juin 1806, la Légion d'Honneur, au cours d'une visite à la Manufacture de Jouy, en lui disant : « personne n'est plus digne que vous de la porter. Vous et moi nous faisons la guerre aux Anglais, mais votre guerre est la meilleure ». Ternaux, si célèbre par ses châles imités du cachemire, souvent cités par Balzac. Napoléon visitant sa manufacture de Louviers lui dit, en lui remettant la Légion d'Honneur : « je vous trouve donc partout ». Le liégeois Liévin Bauwens, qui engloutit son immense fortune, non dans les tanneries et les filatures créées à Paris et à Gand, mais dans le soutien de la politique impériale.
L'esprit philanthropique de Delessert, qui s'intéressait à toutes les activités dont le peuple devait bénéficier, avait fondé, près de Paris, à Passy, plusieurs manufactures de tissus. En 1801, il y joignit la première manufacture de sucre de betterave. L'importation du sucre de canne, sujette aux aléas des longs trafics maritimes, avait été particulièrement touchée par la guerre avec l'Angleterre, et depuis longtemps les chercheurs étudiaient des procédés pour obtenir du sucre à partir de végétaux acclimatés en Europe, et surtout la betterave. Mais c'est seulement dans les premières années de l'Empire qu'une fabrication satisfaisante et peu onéreuse du sucre de betterave fut mise au point et entreprise au niveau industriel par Delessert. Le succès de cette fabrication, plus encore que ses œuvres philanthropiques (il fonda, en effet, la Société d'encouragement pour l'Industrie et surtout les Caisses d'Epargne), lui valut le titre de Baron et celui de Chevalier de la Légion d'Honneur.

A ces grands noms, vient se joindre celui d'un ouvrier, le seul décoré sous l'Empire, Hubert Goffin, maître mineur belge. Le 28 février 1812, alors que Goffin travaillait dans une mine du bassin de l'Ourthe près de Liège avec son fils, celle-ci fut inondée à la suite d'un coup de grisou. « Grâce à son esprit de décision et à son courage, il entraîna 69 de ses camarades dans une « montée » à l'abri de l'inondation et entreprit le percement d'une tranchée. Au bout de cinq jours et cinq nuits les sauveteurs purent les joindre et les ramenèrent tous au jour ». Si les rescapés avaient pu être retrouvés vivants, ils le devaient à l'extraordinaire présence d'esprit et à l'autorité de Goffin qui remonta le dernier. L'Empereur signa sa nomination dans la Légion d'Honneur quelques jours plus tard, le 12 mars 1812.

Pour les Economistes, par contre, Napoléon se montra assez dur, peut-être en raison de leur position politique qui les rapprochait des Libéraux. C'est ainsi qu'il refusa la Légion d'Honneur à l'un des plus célèbres, Dupont de Nemours, Président de la Chambre de Commerce de Paris, décoré seulement par le Roi sous la Restauration.

Ecrivains et artistes :

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Que dire de Napoléon et des Intellectuels ? La Littérature et les études littéraires et historiques ne sont pas représentées dans la Légion d'Honneur par les noms les plus prestigieux de l'époque, à l'exception d'un seul, l'un des plus grands il est vrai : Goethe, et son ami Wieland.

En France, la plupart des écrivains appartenaient à l'opposition, comme Chateaubriand ou Benjamin Constant. Aussi ne relève-t-on que des littérateurs officiels, membres de l'Institut eux aussi, dont la célébrité ne brille pas d'un très vif éclat : M.J. Chénier, Colin d'Herville, ou quelques érudits : Sylvestre de Sacy, Dacier, Levêque. Il faut y ajouter un romancier qui, malgré son âge, avait conservé la grande faveur du public : Bernardin de Saint-Pierre.
Et l'on sait combien fut sensible à Napoléon le refus de la Légion d'Honneur – ou plutôt de la prestation de serment – par l'un de ses auteurs favoris, le grand dramaturge Népomucène Lemercier.

Quant aux interprètes, aucun d'entre eux, pas même Talma, n'eut la croix. Napoléon a dit lui-même qu'il « n'osa pas ».

La situation se présentait tout autrement pour les artistes peintres et sculpteurs. Mais elle offre assez peu de surprises. Napoléon fit constamment appel aux plus célèbres d'entre eux pour l'organisation des grandes cérémonies, comme pour les portraits, scènes diverses, etc… Et là, il ne retrouvait pas l'opposition qui l'éloignait des intellectuels.
On relève donc sur la liste des légionnaires de l'Empire les noms du grand art officiel, avec cependant quelques exclusives assez peu explicables, comme par exemple celle d'Isabey qui fut chargé de tant de commandes de la Cour. Il faut également signaler l'absence dans la Légion d'Honneur d'artisans que leur goût comme leur habileté classent – pour nous – parmi les artistes qui ont très largement contribué au rayonnement du style impérial : tels l'orfèvre Biennais, l'ébéniste Jacob ou le bronzier Thomire (Chevalier à 92 ans en 1843). Faut-il y avoir une survivance du préjugé aristocratique vis-à-vis des métiers manuels ?

En somme, dans le domaine de la création artistique, Napoléon innova peu et reprit les usages de l'ancien Ordre de Saint Michel, réservant son Etoile aux sculpteurs et aux peintres, une vingtaine, dont plus de la moitié appartenaient à l'Institut : David, Gérard, Guérin, Houdon, Moitte, Pajou, Chaudet, Andrieux, Naigeon, Roland, Masson, etc…
Citons parmi les autres : Lagrenée, Valenciennes, Ménageot (en qualité de professeur), Appiani, premier peintre du « Roi d'Italie », Suvée, ainsi que ceux qui furent décorés au Salon de 1808.
Et David est l'un des seuls à avoir reçu l'Aigle d'Or des officiers, et le seul à avoir été fait « Commandant », pendant les Cent Jours il est vrai, faveur dont il ne put guère jouir.

L'Architecture n'eut pas la même chance. Fontaine reçut la croix et retrouva seulement dans l'Ordre Peyre – architecte de la Légion d'Honneur – et Visconti, mais non Percier, de tendance un peu contestataire, et décoré plus tard par le Roi.
Nous terminerons par les Musiciens ; là encore rien d'imprévu : Gretry, Méhul, Gossec, Dalayrac, Lesueur, Directeur de la Musique de la chapelle impériale, Monsigny… !
Conclusion
Aussi doit-on se rendre à cette évidence : l'entrée des légionnaires civils dans la Légion d'Honneur sous le 1er Empire ne remplit qu'en partie les conditions que les promesses faisaient entrevoir lors de sa création.
Les légionnaires appartiennent presque tous à un certain niveau social et leur liste est loin d'offrir cette émouvante et volontaire confusion que présentent les promotions militaires, où le nom du simple soldat suit, et parfois précède, celui de son Général.
Mais cette liste fait apparaître une autre fusion, aussi difficile à réaliser et peut-être plus fructueuse : celle des origines. Dès la promotion du 2 octobre 1803 se retrouvent côte à côte, le régicide Fouché, l'ex-évêque Talleyrand, le juriste Portalis, l'illustre Chaptal, le cardinal Cambacérès, l'explorateur Bougainville, le comte de Ségur et le duc de Choiseul-Praslin.


A suivre.
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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

La Légion d’honneur et la légende napoléonienne, par Claude Ducourtial-Rey.

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Le lendemain de Waterloo, Napoléon apposa sa dernière signature sur les derniers décrets de nomination, avant de partir vers l'exil et la mort. Et aujourd'hui, comme en ces heures tragiques, la Légion d'Honneur est toujours le grand Ordre de la France, la plus haute récompense, le plus beau signe de reconnaissance qu'elle puisse accorder à ceux qui se sont dévoués pour elle.
Il serait trop aisé de mettre au compte du hasard ou de la chance cette pérennité qui lui permit de traverser, intacte, un des siècles les plus troublés de notre vie nationale. Aucune institution humaine ne subit plus immédiatement l'influence du climat social et politique que celle des récompenses, leur valeur étant uniquement fonction du prestige que leur accordent les peuples. Si celui de la Légion n'a pas décliné, il faut en rendre tout le mérite à son Fondateur. Avec la prescience qui marque tant de ses projets, il a su concevoir, dès le début du xixe siècle, les grandes règles grâce auxquelles son ordre se développerait selon les exigences de l'avenir, sans pour autant éteindre sa personnalité.
Ces règles, qu'il avait défendues lui-même, et avec quelle lucidité, devant les assemblées consulaires, s'avérèrent rapidement si efficaces que, dans les décennies suivantes, toute l'Europe monarchique les reprit, soit en créant de nouveaux Ordres de Mérite (Léopold d'Autriche, Isabelle la Catholique d'Espagne), soit en modifiant d'anciennes institutions, comme, en Angleterre, l'Ordre du Bain. Le mouvement s'amplifia vite, atteignant l'Amérique du Sud avec l'Ordre du Libérateur au Vénézuéla (1825), puis gagnant des civilisations qui jusque-là avaient ignoré le principe de l'Ordre : le bey de Tunis fondait en 1837 le Nichan Iftikar ; le Sultan de Turquie inaugurait le Medjidié en 1851 ; le Japon en 1875 instituait l'Ordre du Soleil Levant.
Et de nos jours encore, à chaque proclamation d'Indépendance d'un nouvel État, la Légion d'Honneur gagne presque toujours une descendante.

La création la pus durable du règne.

Ne nions donc pas l'extraordinaire génie de celui qui, en créant la Légion d'Honneur, donnait une nouvelle preuve de sa puissance d' »invention ».
Pourtant, l'Empereur avait-il tenu vis-à-vis d'elle toutes les promesses du Premier Consul ? Non. Napoléon a pu fixer ses principes immuables et fondamentaux, mais il n'a pu l'édifier que partiellement. La raison en fut l'état, pour ainsi dire permanent, de guerre, auquel le contraignit l'hostilité de l'Europe. Sous ce climat riche de gloire et d'actions d'éclat, il était obligé que la Légion d'Honneur fut attribuée aux combattants en large prépondérance sur les personnalités civiles et que, de ce fait, l'Ordre parut perdre son caractère organique de récompense unique et commune à tous les mérites : ce fut ainsi que du total de 35.000 légionnaires vivants en juin 1815, les membres de l'Ordre, décorés pour leurs activités civiles, ne formaient que la quinzième partie : parmi eux, au regard de hauts fonctionnaires, les plus nombreux, et d'administrateurs, une centaine de médecins, d'industriels, de représentants des professions libérales et un seul ouvrier manuel, décoré d'ailleurs avec apparat.

En bref, l'amalgame social que voulait engendrer la loi de floréal ne s'était guère accompli que sur le plan militaire. De même, la multiple mission des Cohortes s'était éteinte avant même d'avoir produit ses premiers effets.
Pourtant, au retour des Princes, à peine âgée de 15 ans, la Légion d'Honneur était déjà entrée dans la légende, cette légende que l'on trouve à l'origine de toutes les grandes institutions chevaleresques.
Les fondateurs d'Ordres des siècles passés avaient coutume de faire appel à un patronage surnaturel ou sacré, pour couvrir d'une haute protection les exploits de leurs futurs chevaliers, ou pour sanctionner par un opportun miracle l'appui mystique apporté à leur nouvelle création et à sa cause. Mais point n'était besoin d'inventer, pour la Légion d'Honneur, d'origine fabuleuse. La réalité dépassait la fiction, et cette réalité, c'était Napoléon Bonaparte lui-même.
Comment expliquer le véritable envoûtement exercé par ce nom, depuis tant d'années, partout et pour tous ?
Notre univers avait connu avant lui bien des conquérants. Il devait, après lui, en connaître d'autres… ! Quant à l'administrateur génial, l'organisateur aux vues prophétiques, il éveille un intérêt encore infiniment supérieur à celui du stratège, et c'est sur lui que se penche notre admiration. Mais cela n'explique pas tout. Il se lie à cette admiration, la justifiant et finalement l'exaltant, un sentiment plus subtil : Napoléon a représenté un phénomène dont nous subissons encore, sans nous en rendre peut-être compte, l'incroyable stupéfaction.
Qu'un jeune officier pauvre, de petite noblesse corse, soit devenu chef d'Etat, dix ans de Révolution avaient habitué la France à ces avancements foudroyants, et celui de Bonaparte n'en donnait, en somme, que l'exemple le plus représentatif.
Mais il avait été plus loin, il avait touché au Trône.

Depuis des siècles, l'Europe s'appuyait sur des assises stables, issues du système féodal : un certain nombre de familles, dont l'origine se perdait dans la nuit des traditions, se répartissait le gouvernement des Etats : Capétiens, Habsbourg, etc… se disputent à leur niveau, territoires, provinces, sceptres. Un Etat parfois secouait leur joug. En 1652, l'Angleterre avait décapité son Roi, Cromwell avait alors exercé jusqu'à sa mort une totale dictature, mais sous le seul titre de Protecteur de la République. Au siècle suivant, Washington, après avoir donné naissance à l'Union des Etats-Unis, n'avait accepté que la Présidence conférée par la Constitution, et qu'il quitta de lui-même. La France venait à son tour d'abolir dans le sang la royauté, et de remettre finalement son sort entre les mains du Premier Consul. C'était l'aboutissement normal de la Révolution.
Mais l'ambition du jeune héros français ne s'arrêtait par là. Il voulait le pouvoir sous son aspect le plus éblouissant, comme le plus tangible, c'est-à-dire l'entrée dans l'orbite si étroite des dynasties régnantes. Et lui, « un homme comme les autres », avait réussi à se hisser sur le podium réservé, depuis plus d'un millénaire, aux descendants de Clovis, de Charlemagne et de Hugues Capet.
On l'appelait Sire, on le saluait du titre de Majesté. Il ne se contentait pas d'agir en souverain, il régnait au sens plein du terme. Il avait brisé l'anneau. Et, par cette brisure, s'échappait la magie du pouvoir traditionnel. Plus que l'exécution du Roi, l'ascension de Napoléon Bonaparte au trône de France donnait à la monarchie de droit divin un coup fatal. Elle prouvait à la face du monde qu'un souverain se fait, donc se défait.

Ainsi l'incidence humaine de l'épopée impériale dépasse-t-elle son incidence nationale. Elle permet tous les espoirs, elle libère enfin l'homme de l'emprise de ses complexes ancestraux les plus sacrés, en ouvrant devant lui la route de toutes les expériences. Une foi nouvelle dans le prix de l'action, de l'audace, de la chance, devient l'instrument des aspirations les plus insensées.
Et la personnalité de Napoléon, support des rêves d'une humanité enfin délivrée de ses phobies, fait en quelque sorte figure de héros titulaire de la nouvelle civilisation qui s'est ébauchée avec lui.
Or, peu de ses institutions s'intègrent aussi étroitement à sa personne que la Légion d'Honneur.
Nous avons dit les imperfections de celle-ci. Mais comment n'auraient-elles pas pâli devant le souvenir d'Austerlitz, de Wagram, de Moscou, de Waterloo même, qui scintillait sur tant de poitrines héroïques, et toutes vibrantes encore de l'extraordinaire aventure.

Une institution nationale :

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Après l'Empire, l'étoile impériale allait devenir l'un des meilleurs supports du culte du dieu tombé. Et c'est alors qu'elle devait, peu à peu, combler les lacunes que son créateur eût peut-être, avec le temps, palliées.
En parcourant rapidement son histoire pendant le siècle et demi qui nous sépare de cette date, on s'aperçoit que certaines faiblesses ont disparu. D'autres subsistent sans doute, mais ont peut-être contribué à sauver l'Ordre d'une disparition à peu près sûre.

Sa première épreuve fut la Restauration. Le Roi rétablissait ses Ordres centenaires. Pourquoi maintenir à leurs côtés une institution toute récente et chargée de souvenirs explosifs ?
L'Ordre de l'Empereur triompha. Il était impossible de dégrader d'un trait de plume l'élite du pays. Il fallait, bon gré mal gré, composé avec elle. Légèrement transformée dans son administration comme dans ses insignes, elle subsista donc, sans avoir été sérieusement menacée. Le gouvernement royal d'ailleurs, soucieux de rendre à l'Ordre militaire de Saint Louis son prestige dans l'Armée, intensifia les promotions civiles dans la Légion d'Honneur. Ainsi devinrent Chevaliers Lamartine et Victor Hugo « hommes de lettres ».

Puis en 1830, la Légion d'Honneur voyait la disparition des Ordres de l'Ancien Régime. Louis-Philippe la reconnaissait comme le seul Ordre français. Cette première place, la Légion d'Honneur ne devait plus la quitter.
Par le biais de nominations au titre de la Garde Nationale, le Roi Citoyen fit entrer dans l'Ordre les premiers artistes de la scène, les premiers commerçants, les premiers artisans. A sa suite, Napoléon III édictait pour l'Ordre de nouveaux textes réglementaires et multipliait les promotions civiles, en réservant cette fois, à l'occasion des grandes Expositions, une place de choix à l'Industrie et à l'expansion commerciale, mais aussi à l'assistance publique et à l'entraide sociale. Et ce fut lui qui, pour la première fois, épingla l'étoile à la poitrine d'une femme. Mais il n'oubliait pas l'Armée et reprenant un projet de « l'Oncle », attachait, après Solferino, le premier ruban rouge à un drapeau.

Sedan faillit porter à la Légion d'Honneur un coup plus sévère que Waterloo.
Mais elle était trop incorporée, si l'on peut dire, à la chair de la nation pour que la France consentit à l'abolir et, depuis lors, en dépit des épreuves que notre pays a dû supporter, jamais l'existence de l'Ordre n'a été remise en cause.
Enfin, la marche de notre monde actuel, encore accélérée par la Seconde Guerre mondiale, vient de marquer une autre étape de la vie de l'Ordre. Un nouveau code a été promulgué en 1962. Ce code ne fait, somme toute, que reprendre les textes fondamentaux rédigés sur les instructions du Premier Consul. Il abroge ou corrige certaines dispositions prises sous la pression d'événements exceptionnels, et restitue essentiellement à la Légion d'Honneur son rôle de récompense réservée aux seuls services et mérites de haute qualité, tant civils que militaires.
Ainsi, d'âge en âge, chaque régime a scellé sa pierre à des assises établies d'une main si sûre. Le fait doit être souligné : alors que l'histoire des grandes décorations se confond généralement avec celle de leur déclin, l'évolution de la Légion d'Honneur tend vers un équilibre qui lui donne enfin la véritable signification voulue par le texte signé, il y a 171 ans, par Napoléon Bonaparte.


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Le maréchal Mac-Mahon décorant l'Aigle du 2e zouave, le 19 juin 1859. Lithographie

A suivre.

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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

La Légion d’honneur sous l’Empire, par le colonel Chabanier.

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Musée de la Légion d'Honneur, Mousquetons d'Honneur donnés par le Premier Consul. Gravure.

Il sera décerné « des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République », proclamait l'Article 87 de la Constitution de l'An VIII qui établit le Consulat. Il s'inspirait d'ailleurs des intentions de l'Assemblée Constituante qui, bien qu'ayant abrogé tous les Ordres de la Monarchie française (décret du 30 juillet 1791), s'était réservée « … de statuer s'il doit y avoir une décoration unique qui pourrait être accordée aux vertus, aux talents et aux services rendus à l'Etat… ». La Convention elle-même adoptant ces textes, décidait par décret (confirmé par Arrêté consulaire du 25 décembre 1799) et suivant un exemple renouvelé des Romains et des Gaulois, de reprendre l'usage traditionnel dans l'Armée de l'octroi d'une arme personnelle de récompense.
Les armes d’honneur :
Avec Bonaparte en Italie (Ordre du jour de Passeriano du 11 fructidor An V), la remise de telles armes se multipliera et l'usage en fut codifié au cours de la campagne d'Egypte (Ordre du Jour du 14 pluviôse An II) établissant même deux classes d'Armes et de prérogatives. Enfin le Consulat (arrêté du 4 nivôse An VII) institua les véritables « Armes d'Honneur » pour tous les militaires qui se distingueront par une action d'éclat. Celles-là comprendront des : fusils et sabre-briquet pour les grenadiers et soldats – pistolets d'honneur pour les officiers – baguettes pour les tambours – trompettes pour les clairons et trompettes-mousquetons et fusils de wagon pour les troupes de cavalerie – grenades d'or pour les canonniers – pointeurs les plus adroits – fouets d'honneur pour les conducteurs du train d'artillerie. Leur remise entraînait une haute paye journalière de cinq centimes. Toutes ces armes étaient du modèle réglementaire, mais de finition plus soignée. Elles étaient garnies des tributs d'argent à 15 onces. Pour les armes à feu : petit tambour à recouvrement du bassinet et écusson attributif sur la joue droite de la crosse portant le nom du bénéficiaire avec indication de l'action d'éclat ayant motivé la remise ; pour les tambours : douille d'argent cerclant les baguettes ; pour les trompettes : bandeau d'argent entourant le pavillon avec inscription attributive ; pour les canonniers : grenades ceinturées d'un losange d'or placé sur fond de velours noir et portées sur le baudrier, plus tard au bras gauche au-dessus du parement.

Toutes les armes étaient portées suivant le règlement de manœuvre propre à chaque corps de troupe. L'attribution de « sabres d'honneur » est réservée aux officiers et soldats qui se sont distingués par une valeur extraordinaire ou par des services particulièrement importants. Elle comporte dble solde ou double paye (1). Après la loi du 29 floréal, les Armes d'Honneur ne seront plus distribuées, mais continueront à être portées par leurs titulaires pendant toute leur carrière, cependant sans les avantages financiers que remplace le traitement de la Légion d'Honneur. En cas de décès du bénéficiaire, elles deviennent propriété de sa famille. Un décret de l'An X ajoutera à la liste ci-dessus des haches d'abordage d'honneur pour les marins. Elles étaient portées soit à hauteur du troisième bouton (comme le Médaillon de vétérance), soit sur le baudrier du sabre. On verra même l'attribution d'un cornet acoustique d'honneur (2), mais sans les avantages financiers.
A partir du 4 nivôse An VIII, toutes les armes sortent exclusivement de la Manufacture de Versailles. Les trompettes, grenades et haches d'honneur proviennent de l'industrie privée.

Les sabres d'honneur sont de trois différents modèles réglementaires : celui des officiers généraux et ceux de grosse cavalerie et de cavalerie légère pour les autres officiers. Au total, 145 sabres d'honneur furent accordés à : 6 généraux de division, 1 contre-amiral, 3 généraux de brigade, 18 chefs de bataillon ou d'escadron, 1 adjudant-commandant, 1 aide de camp, 63 capitaines et 62 lieutenants ou sous-lieutenants.
Tous les soldats libérés après 24 ans de services reçurent un sabre-briquet d'honneur du modèle du sabre de grenadier à pied de la Garde Consulaire : les premiers titulaires brevetés d'Armes d'Honneur (12 nivôse An VIII) furent les dragons Alexandre et Donneront (ou d'Orneront) pour action d'éclat contre les ennemis de l'intérieur au combat de Mesles-sur-Sarthe.

Quittant l'Egypte, Bonaparte, cinq jours avant de s'embarquer pour la France, porte à l'Ordre du jour du 30 thermidor An VII (17 août 1799), l'état nominatif « d'insignes et armes de mérite » qu'il a accordés depuis le débarquement à Alexandrie (1er juillet 1798), soit au cours des exténuantes Campagnes d'Egypte et de Syrie : 12 sabres, 63 fusils, 1 mousqueton, 21 grenades, 7 baguettes, au total 104 distinctions pour une armée de 35.000 hommes, récompenses dont l'extrême petit nombre souligne encore la valeur qui s'y trouva attachée.
Ces distinctions ne furent pas seulement qu'individuelles, témoin celle collective attribuée en rappel à la 3e compagnie de la 19e demi-brigade de ligne pour le siège héroïque qu'elle soutint du 12 nivôse au 28 pluviose An VI au fort de Corte lors d'une insurrection en Corse (3).
Enfin un seul drapeau à titre de récompense collective fut offert par l'Empereur à un vaisseau de guerre « l'Atlas ».

Chaque Arme et chaque Insigne étaient accompagnés d'un brevet officiel faisant foi de la distinction. Au total : 2.318 Armes d'Honneur et Insignes (4) furent distribués depuis leur création jusqu'en 1802, soit un peu plus de la moitié du nombre de 4.000 que Roederer avait indiqué lors du vote de la loi consulaire de la Légion d'Honneur. L'attribution de ces récompenses nationales devait prendre fin à la promulgation de la Loi du 29 floréal An X (19 mai 1802). Leurs bénéficiaires, encore survivants, furent nommés membres de droit du nouvel Ordre dont ils composèrent la première promotion. Quelques Armes d'Honneur avaient été décernées à des soldats étrangers (décret du 14 floréal An X – 4 mai 1802). Les détenteurs d'Armes d'Honneur furent répartis (arrêté du 29 messidor An X) dans chacune des 16 cohortes.

Déjà, dans son esprit, Napoléon avait estimé que les civils méritaient aussi des témoignages d'une récompense nationale. Aussi étendit-il à cette immense catégorie des simples citoyens le principe des « Armes de mérite » qui furent remises sous la forme « d'Echarpes d'Honneur », décernées aux maires de diverses villes. Celles-là furent au nombre de neuf, attribuées aux premiers magistrats des trois arrondissements de Lyon et à ceux de Rouen, Sedan, Anvers, Dunkerque, Amiens et Granville, suivant liste du 15 vendémiaire An XII adressée par Chaptal (ministre de l'Intérieur) à Lacépède (Grand Chancelier) en témoignage « … de satisfaction de la gestion de leur municipalité, comme des sentiments dont avaient fait preuve les populations des villes placées sous leur autorité… ». Il semble bien qu'il ne subsiste plus aucune de ces écharpes, mais plusieurs documents officiels en attestent la remise.
Les titulaires de la Légion d’honneur
Moins de quatre mois après l'ouverture qu'en fit Bonaparte à ses intimes (lors d'une réception officielle à Malmaison en février 1802), le Corps Législatif adoptait par 166 suffrages contre 110, et non sans de très vives discussions, le projet de Roederer portant création de l'Ordre national de la Légion d'Honneur en date du 29 floréal, An X, institution qui « … paye, aux services militaires comme aux services civils, le prix du courage qu'ils ont tous mérité, elle les confond dans la même gloire, comme la Nation les confond dans sa reconnaissance… ». Les effectifs prirent pour base ceux des 16 cohortes, entre lesquelles étaient répartis les titulaires du nouvel Ordre, alors régi par un Grand Conseil d'Administration et dirigé par un Grand Chancelier. Chaque cohorte se composait de : 7 Grands Officiers, pourvus d'un traitement annuel de 5.000 francs-or ; 20 Commandants, pourvus d'un traitement annuel de 2.000 francs-or ; 30 Officiers, pourvus d'un traitement annuel de 1.000 francs-or ; 350 Légionnaires, pourvus d'un traitement annuel de 250 francs-or au total 407 titulaires, soit pour les 16 cohortes, 6.512 membres de l'Ordre, base théorique des effectifs de la Légion d'Honneur (actuellement le Code de 1962 en a fixé le nombre à 125.000, après les inflations successives dues aux guerres du xixe siècle et des 62 premières années du xxe siècle). Au reste, dès le 28 mai 1805, Napoléon les augmenta officiellement de 2.000 membres et à la fin de l'Empire, le nombre des légionnaires vivants s'élevait en 1815 à 40.000 environ, compte tenu des promotions de plus en plus fréquentes, en raison de la cadence toujours croissante des campagnes de guerre. A partir de 1812, l'Ordre devint en fait presqu'exclusivement militaire et, durant les Cent Jours, 6.000 nouveaux membres furent nommés.

Egalement, uniquement militaire fut le commandement des cohortes qui comptait 14 maréchaux d'Empire et amiraux, disposant pour adjoints de chanceliers et de trésoriers, désignés parmi des civils pour assurer les fonctions administratives et la lourde gestion matérielle des biens des cohortes, dans le souci de l'Empereur de rappeler à tous la vocation civile de l'Ordre, conjuguée avec de véritables compétences (administrateurs, magistrats, juristes locaux, etc…). De même qu'il fit appel à un civil, pour exercer la très haute fonction de Grand Chancelier, dans le choix judicieux qu'il arrêta sur le comte de Lacépède.


Désignation des bénéficiaires :

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Marie Schellinck : engagée volontaire à 32 ans au 2e bataillon belge en 1792, caporal, puis sergent à Jemmapes, obtint à Austerlitz l'épaulette de sous-lieutenant. Elle prit sa retraite après les Campagnes de 1806 et 1807, comptant 17 ans de service, 12 Campagnes, 8 blessures et une citation, sans obtenir l'étoile. Deux témoignages irréfutables détruisent la légende que l'Empereur lui ait personnellement remis la Légion d'Honneur avec un titre de pension de 7.000 francs (or).

Comment furent désignés les membres de l'Ordre ? L'article 1er du Titre II de la Loi du 29 floréal stipule les conditions requises « … tous les militaires qui ont reçu « les Armes d'Honneur » ; pourront y être nommés les militaires qui ont rendu des services majeurs à l'Etat dans la guerre de la liberté ; les citoyens qui par leur savoir, leurs talents ont contribué à rétablir ou à défendre les principes de la République ou fait aimer et respecter la justice ou l'administration publique… ».
Les étrangers (décret du 3 prairial An XII) purent être admis, mais non reçus dans la Légion d'Honneur, étant donné l'impossibilité de prêter le traditionnel serment de fidélité et non titulaires des droits politiques français.

En temps de guerre, les actions d'éclat feront titres pour tous les grades. Il ne sera pourvu aux places vacantes qu'en fin de campagne : les années de service comptent double et chaque campagne de la dernière guerre comptera pour quatre années. En temps de paix, 25 ans de services militaires ou civils sont exigés pour devenir membre de l'Ordre. Les services rendus à l'Etat dans les fonctions législatives, la diplomatie, la justice, l'administration, les Sciences sont titres d'admission, si l'intéressé a fait partie de la Garde Nationale du lieu de son domicile. Aucun ne peut accéder à un grade supérieur sans avoir obtenu le premier.
Mais Napoléon ne voulut accorder la Légion d'Honneur, ni aux acteurs (ils peuvent être sifflés), ni aux agents de renseignements (ils peuvent être doubles), ni aux gens de finance (ils peuvent être véreux : il fit de ces derniers des barons et leur donna des armoiries, mais jamais l'étoile).

Après Wagram, Napoléon pensa décorer les drapeaux et étendards des unités de la Grande Armée qui, au cours des campagnes précédentes, s'étaient particulièrement distinguées : mais il ne leur destinait point la Légion d'Honneur. Il institua à cet effet, le 15 août 1809 à Schönbrunn, l'Ordre des Trois Toisons d'Or, s'appuyant sur l'immense prestige que revêtait encore l'illustre « Toison d'Or », fondée à Bruges en 1430 par le duc de Bourgogne. Le nouvel Ordre, exclusivement militaire était destiné à récompenser collectivement un régiment et, dans celui-ci un officier et un soldat désignés secrètement à l'Empereur par les colonels ou chefs de bataillon. L'armée accueillant très froidement cette initiative, craignant de voir dévalorisée la Légion d'Honneur qui passerait ainsi au second plan, l'Empereur Napoléon y renonça (décret du 27 septembre 1813), sans avoir jamais décerné un seul insigne de cet Ordre.
En fait, aucun drapeau ne fut vraiment décerné de l'Ordre sous l'Empire (5). Cependant bien que la décoration des collectivités ne fut pas prévue dans les textes réglementaires, elles ne sont pas absentes de la Légion d'Honneur.
A son retour de l'Ile d'Elbe, l'Empereur autorisa, pour la première fois, certaines villes à faire figurer, à titre militaire, dans leurs armoiries, l'étoile de Chevalier pour leur attitude héroïque pendant l'invasion 1814 : Châlons-sur-Saône, Saint-Jean-de-Losne et Tournus.

Discipline, droits et prérogatives :

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L'Arrêté du 15 mars 1804, consacré à la discipline de l'Ordre, déclarait que « …la qualité de membre de la Légion d'Honneur se perd pour les mêmes causes qui font perdre la qualité de citoyens français… ».
Parmi les obligations que comportait la qualité de légionnaire figurait l'interdiction d'exercer un métier « incompatible avec la dignité de l'Ordre », (cabaretier, domestique, etc.) Par contre, les Légionnaires bénéficièrent des prérogatives et avantages suivants :
Politiques : en vertu de l'article 99 du sénatus-consulte organique du 28 floréal An XII, les Grands Officiers, commandants et officiers, quelle que soit leur situation de fortune, deviennent membres de droit des collèges électoraux du département de leur domicile ou de l'un des départements de la cohorte à laquelle ils appartenaient ; les légionnaires sont membres de droit du collège électoral de leur arrondissement ;
Judiciaires : les Grands Officiers relèvent de la Haute Cour Impériale, juridiction d'exception (article 101).
Les légionnaires disposent du port d'armes de chasse sans autre justification ;
Financiers : les légionnaires reçoivent un traitement en francs-germinal, suivant un barème variable avec chaque grade. C'est un avantage inaccessible et insaisissable, exempt de l'impôt ;
Protocolaires : les Grands Aigles jouissent des grandes Entrées dans les palais impériaux (décret du 22 août 1807) ;
Honneurs militaires : les sentinelles présentent les armes aux Grands Officiers et aux commandants porteurs de l'insigne de leur grade dans l'Ordre. Elles les portent pour les Officiers et les Légionnaires (décret du 24 messidor An XII – 13 juillet 1804) ;
Instructions des enfants : à partir de 1807, tous les membres de la Légion d'Honneur ont disposé de la possibilité de faire élever leurs filles et petites-filles dans l'Institut des maisons impériales Napoléon (Ecouen et Saint Denis). Pour les orphelines d'officiers ou de légionnaires décédés ou dont les mères étaient mortes, les pères étant appelés par le service hors de l'Empire, furent accueillies dans l'une des dix « Maisons Impériales des Orphelines de la Légion d'Honneur » (14 juillet 1810) ;
Noblesse : mais le décret qui souleva le plus de discussions fut celui relatif au rétablissement des titres de la noblesse accompagnée d'armoiries. D'abord conférés à titre viager (décret du 1er mars 1808), ils pouvaient être rendus à titre héréditaire et transmissibles « à la descendance directe et légitime, naturelle ou adoptive de mâle en mâle par ordre de primogéniture de celui qui en aura été revêtu devant l'archichancelier de l'Empire, afin d'obtenir à cet effet nos lettres-patentes et en justifiant d'un revenu et de 3.000 francs au moins ». (Article 12 du décret).

L'article d'un nouveau décret du 31 mars 1810 vint préciser que la transmissibilité du titre était restreinte à l'aîné de ceux qui aurait réuni une dotation au titre de Chevalier et à la charge d'en obtenir confirmation jusqu'à la troisième génération.
En 1814, sur environ 32.000 légionnaires, on comptait à peine 1.700 aînés. C'est donc essentiellement, grâce aux promotions militaires que le nouvel Ordre remplit pleinement la mission que son fondateur entendait lui assigner : consolider l'amalgame de toutes les catégories de citoyens, indispensable à assurer les assises encore précaires de l'Etat, après les quinze années de bouleversements révolutionnaires des cinq Gouvernements qui s'étaient succédés.

Pour la première fois en France, un seul insigne honorait tous et chacun, sans distinction de classe, d'origine, de grade ou de religion. La même liste de promotion griffée de la célèbre signature impériale, voyait se succéder le nom d'un descendant d'une illustre famille d'officiers du roi avec celui du volontaire des Demi-Brigades de la Révolution, le simple grenadier de la Garde qui signait d'une croix son serment à l'Empereur avec le plus érudit officier d'état-major. Si les promotions de légionnaires comptèrent autant d'hommes de troupe que de cadres, les Aigles d'or ne furent qu'exceptionnellement décernés aux premiers, mais seul changeait le métal ; l'étoile et le ruban rouge gardaient la même signification. Groupant sous le signe du sacrifice à l'Honneur et à la Patrie, tous ceux qui combattaient pour elle, la Légion d'Honneur favorisa la transformation de l'Armée traditionnelle de mercenaires de l'Ancien Régime en une force cohérente de tous les fils d'une même nation.
Notes
(1) Sauf pour les sabres donnés par Bonaparte à la suite du Coup d'Etat du 19 Brumaire, An VIII.
(2) Remis au capitaine Mazel de la 69e demi-brigade de ligne, en récompense de sa bravoure à l'assaut de la tour de brèche devant Saint-Jean-d'Acre le 1er mai 1799, où, enseveli par l'explosion d'une mine, il s'ensuivit pour lui-même une surdité persistante.
(3) Certains historiens ont estimé qu'à la suite d'une confusion de date, cette distinction aurait été en réalité la récompense pour la bravoure déployée par 300 fantassins de la 19e demi-brigade de ligne à la bataille de Nazareth du 19 germinal An VII (avril 1799).
(4) Dont 1.745 remises par Bonaparte, soit environ 940 fusils, 250 mousquetons, 200 sabres briquets, 250 grenades, 50 haches, 40 baguettes et 15 trompettes.
(5) On cite la remise de la plaque de l'Aigle au 84e Régiment de Ligne pour sa valeureuse conduite, sous le général Gambin, qui, devant Gratz, avec deux bataillons, arrêta l'assaut des 10.000 Autrichiens de Gyulai, leur prit deux drapeaux, fit 500 prisonniers et maintint ses positions jusqu'à l'arrivée des renforts du général Broussier. Sur la plaque figure l'inscription : "Un contre-dix - devise accordée par Sa Majesté l'Empereur. Combat de Saint-Léonard-sous-Gratz, 25 et 26 juin 1809".


A suivre.

Raoul Jacques :salut:

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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

Les insignes de la Légion d’honneur, par Jean Rollet.

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Légion d'Honneur de l'Empereur au Camp de Boulogne – 1er type.

Si l'institution de la Légion d'Honneur remonte au 29 floréal an X (19 mai 1802), le Premier Consul laissa durant deux ans en sommeil cette création – voulue expressément par lui –. Cela pour des motifs d'opportunité politique due au nombre d'opposants à la résurgence de distinctions honorifiques, si peu de temps après la Révolution. Cette création ne fut donc matérialisée que par le décret impérial du 22 messidor an XII (11 juillet 1804) stipulant les quatre grades envisagés avec un insigne identique, mais en argent pour les légionnaires et en or pour les autres. Le seul ruban rouge (inspiré sans nul doute par celui de la valeureuse croix de Saint-Louis) sera affecté à tous les grades.

Divers projets d'insignes avaient été présentés bien entendu par les joaillers et artistes en renom. Par convenance, ils devaient nécessairement être distincts des croix à quatre branches de l'ancien régime. On a tout lieu de penser que le projet définitif (qui fut peut-être inspiré par les armes primitives des Bonaparte ou un rappel symbolique de « l'étoile » du général victorieux plus que par l'insigne de la société secrète républicaine des Philadelphes) émane de David.
Il fut en tous cas présenté officiellement à Napoléon le 1er mai 1804, c'est-à-dire le lendemain même du jour où le Tribun Curée avait proposé que, de Consul à vie, Bonaparte devint Empereur.

Il est bien évident (comme le souligna le commandant Lachouque) que la mise en oeuvre des insignes commença bien avant le décret de messidor puisque la distribution des Invalides eut lieu le surlendemain, 16 juillet. Leur fabrication débuta sans doute en juin chez la citoyenne veuve Challiot pour être reprise par Halbout, Biennais, Georges, Ouizille, etc… Elle exigeait en effet beaucoup d'opérations d’une main-d’œuvre très qualifiée, le tirage au balancier n'étant intervenu que vers la fin de l'Empire. Les cinq cuvettes, oeuvrées isolément, devaient être assemblées « au charbon » autour d'un rond médian, avant la soudure des brins de feuillage et de l'anneau, puis recuisson du métal avec émaillage et insertion dans la cire des centres « deux pièces » avec listel émaillé à part.
Nous pensons qu'il est préférable de conserver le classement traditionnel en 4 types, étant admis qu'il existe des variantes importantes, utiles à préciser.
Ces quatre types sont valables pour les grades prévus à l'origine (insignes d'or ou d'argent) et même pour la « grande décoration » instituée le 10 pluviôse an XIII (grand aigle), sauf bien entendu la question de module : de 65 à 72 mm au lieu de 35 mm environ au début pour les insignes en quelque sorte « réglementaires ».

Premier type :


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Il s'agit d'une étoile à 5 rayons doubles émaillés de blanc, à pointes en général fort accusées, reliées en leur milieu par une couronne de chêne et de lauriers de part et d'autre du centre, aux extrémités inférieures entrecroisées et attachées par un nœud sans bout. L'étoile est reliée par un chevalet au chevron à l'anneau lisse sans aucune couronne.

Les centres « deux pièces » (de 10 à 15 mm pour les modules normaux) présentent en relief, sur une mince plaque d'or, l'un l'effigie laurée de l'Empereur, insérée dans un bandeau émaillé bleu avec, en lettres d'or, « Napoléon Emp. des Français ». Sur l'autre, les armes de l'Empire, c'est-à-dire un aigle au vol abaissé, la tête « contournée » (regardant vers notre gauche), empiétant un foudre, sur fond or uni entouré d'un chapelet de petites perles, ou ligné horizontalement (bleu héraldique). Cette aigle est insérée à l'intérieur d'un bandeau émaillé bleu et présentant la devise « Honneur et Patrie », avec un petit motif décoratif spécial à chaque joailler à la partie inférieure.

Les variantes furent les suivantes :
L'effigie est à « grosse tête », occupant tout le champ uni, à « moyenne tête » ou « petite tête » sur fond rayonnant, avec éventuellement, en cas d'effigie rapportée sur champ uni, un rehaut d'émail vert sur les lauriers.
Au lieu du chevron, on trouve parfois une touffe de feuillage qui remonte sous la boule d'attache et un anneau cannelé au lieu d'un anneau lisse.
Les pointes, en général effilées, sont parfois terminées par de véritables boules étranglées au ras de la pointe, qu'on ne saurait confondre avec les « boutons » qui terminent tous les modèles à partir du 4e type.
Le feuillage, le plus souvent léger, presque aérien, est parfois dense, surtout dans les modèles de haute joaillerie, comme on le note sur la médaille d'Andrieux-Denon qui commémore la création.

Deuxième type :


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Ce type apparaît à partir de la décision du 14 avril 1806, date à laquelle une couronne doit surmonter l'étoile. Cette couronne impériale est à douze palmettes, soit 7 de face. Elle est de taille modeste et le plus souvent plate, constituée par deux faces soudées.

Cette couronne, sommée d'une croix, fut d'abord soudée aux deux pointes supérieures de l'étoile de 37 mm. Mais comme cette disposition s'avère immédiatement fragile, on en revint très vite au modèle du 1er type en articulant la couronne à 12 palmettes au-dessus de l'étoile. La boule du chevalet ou de la touffe de feuillage est insérée à l'intérieur de la couronne, soit par un crochet recourbé soudé sous la boule surmontant la couronne, soit par une tige horizontale traversant la base de la couronne, lorsque celle-ci ne comporte pas en dessous une sorte de logement extérieur pour une tige rivée.

L'anneau pour le ruban (passé désormais dans la boule munie d'une croix qui surmonte la couronne) reste en général lisse mais il est parfois cannelé. L'aigle est « contournée » tandis que l'effigie de l'Empereur est, tantôt à droite, tantôt à gauche (pour la personne qui regarde), avec les mêmes variantes que précédemment. Les pointes peuvent être munies de boules à fort étranglement. La caractéristique essentielle du second type est donc la couronne à 12 palmettes, sans jamais de bout pendant au feuillage.

Troisième type :


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Ce type voit le jour à partir de 1808, si l'on en juge par certains tableaux datés, car aucun texte ne l'officialisa. C'est lui cependant qui offre le plus d'uniformité, avec une couronne 8 fleurons appuyés sur des montants palmés, surmontée d'une croix avec anneau lisse mobile inséré dans la boule (l'anneau cannelé figure en particulier sur les modèles en or). Cette couronne est nettement renflée.

L'étoile – qui ne comporte jamais de bout pendant au feuillage inférieur dont l'extrémité des branches est en général striée, – est presque constamment à pointes moins aiguës que dans le premier type. Mais, dans celui-ci encore, on trouve parfois des boules à fort étranglement.

Les centres restent toujours « deux pièces », avec prédominance de la moyenne tête laurée sur fond rayonnant. De même, l'aigle contourné du début de ce type est remplacée progressivement par une aigle tournée vers notre droite, comme cela va devenir petit à petit de règle après les moqueries des héraldistes d'ancien régime (la tête contournée étant, soi-disant, signe de bâtardise).

Les anneaux striés ne se voient guère que sur les modèles réduits. Même système d'articulation que précédemment par crosse à l'intérieur de la couronne ou éventuellement par tiges horizontales qui débordent à la partie inférieure.

Très exceptionnellement, on trouve pour ce type (comme pour le précédent) des couronnes où les fleurons sont remplacés par des aigles contournées, mais il s'agit dans ce cas de couronnes très élancées en hauteur (par exemple 31 mm pour l'anneau et la couronne pour une étoile mesurant au total 64 mm) qui n'ont rien à voir avec celles du Second Empire. La présence d'aigles seules ou alternées avec des fleurons se retrouve par contre de manière habituelle sur les couronnes de « grand aigle » ou des colliers. De même, il peut advenir, de manière très exceptionnelle, que « Empereur » figure en toutes lettres sur le listel du centre. On commence aussi à voir apparaître des couronnes à montants perlés au-dessus des fleurons au lieu des palmes.

Quatrième type :


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Nous noterons une nouvelle fois l’erreur sur le 4ème type, involontairement glissé dans l’article de Mr J. Rollet. Ici un modèle Présidence, Louis Napoléon Bonaparte.


Ce type très composite vit sans doute le jour en 1811 (toujours d'après les peintures de certains tableaux datés) avec une multitude de couronnes fort ornementées.
Sa caractéristique principale consiste dans le fait que les centres sont désormais frappés d'une pièce (sauf dans les modèles de luxe) avec des aigles presque constamment tournées vers notre droite. Les pointes sont « boutonnées » en général par un simple pommelage (les autres par le système à boules) et l'on voit apparaître concurremment le simple nœud au bas du feuillage et le double bout pendant coupé en biseau, qui semble avoir été le seul utilisé durant les Cent Jours.

Il s'agit en général d'étoiles de dimensions sensiblement plus importantes que précédemment (moyenne de 75 mm de haut, anneau compris, sur 45 mm de large) et dont une touffe de feuillage remonte vers la couronne, avec parfois un chevron agrémenté de feuillage émaillé. Cette couronne est presque constamment ornée d'une forte boule en forme de globe impérial – avec le montant vertical soutenant la croix faisant corps avec le bandeau médian. Les fleurons sont prolongés, soit par des palmes comme précédemment, soit le plus souvent par des montants perlés.
Lorsque le bout ne pend pas et que les boules sont fortes aux extrémités des pointes, il s'agit incontestablement d'un début de 4e type. Mais autrement, il peut s'agir du modèle qui sera repris tout au début du Second Empire, après le modèle « Présidence », sauf si le poinçon (en particulier « coq » ou « faisceau de licteur ») donne une certitude que la décoration fut mise en service entre le 1er septembre 1809 et le 16 août 1819. Mais beaucoup d'étoiles du Premier Empire, surtout de chevalier, ne furent pas poinçonnées, où ne le furent qu'à l'occasion d'une recense ou d'une vente publique bien ultérieure à partir de 1838. Seul un examen très attentif peut donner une certitude.
Dispositions communes à tous ces types
Sous l'Empire, les « légionnaires » (puis « chevaliers ») et les trois autres grades portent leur insigne d'or ou d'argent à un ruban rouge en général moiré, large d'environ 27 à 40 mm, orné d'une « bouffette » analogue à celle qui ornait la Saint-Louis et qui est en fait une réduction de celle qui existait et existe toujours au bas des « cordons » portés en écharpe.
Il s'agit d'une double coque – d'environ 40 mm de large – constituée par un morceau de ruban rapporté qui déborde sensiblement de son support, à l'intérieur de laquelle on a placé une autre épaisseur de ruban, un peu en retrait, dont les bords ont été épointés au ciseau. Le tout est étranglé en son milieu par un autre bout de ruban, large d'environ 10 mm, sous lequel pend l'étoile.

Ce n'est que vers le milieu de l'Empire que cette bouffette sera réduite aux dimensions d'une large rosette, avec les coques doubles réduites de telle sorte qu'elles ne débordent plus du ruban, la partie médiane épointée étant désormais étranglée par un simple fil rouge, ce qui permet d'obtenir une rosace. Le port de cette rosette (interdit aux simples légionnaires au cours de la première Restauration) ne connut aucune limitation aussi bien durant l'Empire que durant les Cent Jours.

L'insigne est porté à gauche sur la poitrine ou à la boutonnière gauche pour les civils. Une seule exception : à l'instar de ce qui avait lieu dans l'ancienne France, les magistrats en robe, les universitaires en toge, les ecclésiastiques arborent leur insigne en sautoir autour du cou (1er août 1805) à un ruban qui peut atteindre la dimension de celui qui sera affecté sous la Restauration, d'abord aux Grands Officiers puis aux Commandants. Le Grand Aigle sera porté ainsi par les mêmes dignitaires (par exemple le grand Juge Régnier ou le cardinal Fesch).
Si l'Empereur, seul, portait à son gré étoile d'or ou étoile d'argent sur la poitrine, nous avons déjà précisé que les Grands Aigles arboraient une étoile d'or de faible module en plus de leur plaque ou croix cousue et, bien entendu, du Grand Cordon porté en écharpe sur la hanche (70 à 120 mm) avec sa large bouffette et grande étoile.

Avant de passer à l'examen de ces plaques ou étoiles cousues, signalons un fait qui a son importance. Selon la tradition établie au cours de l'ancien régime, c'est l'avers de l'insigne qui était exposé sur ces dernières. Il s'ensuit que, contrairement à ce que l'on imagine en général (et sauf pour l'étoile de certains colliers), c'est l'aigle et la devise de l'Ordre qui étaient exposées à l'extérieur, l'effigie de l'Empereur étant posée sur la poitrine. Sous la première Restauration, il en ira de même en ce sens que les lys seront « dehors » et l'effigie d'Henri IV sur le vêtement.
Ajoutons enfin que, si, sur la redingote civile, il était d'usage de porter seul un vaste morceau de ruban replié, comme le feront les demi-soldes, les bijoutiers spécialisés avaient mis à la disposition des membres de l'Ordre toute une gamme de réductions, allant de la « mini-étoile » suspendue à une barrette d'or guilloché, avec centre ne dépassant guère 1,5 mm de diamètre, au module normal porté sur l'uniforme, avec des rubans assez larges en général. Car, contrairement à la mode actuelle qui exige que les rubans portés à la boutonnière, et même les rosettes, soient fort étroits, on était si fier d'appartenir à l'Ordre qu'on le manifestait avec une certaine ostentation.
Les étoiles brodées ou plaques métalliques
Sous l'Empire, à l'instar de ce qui avait eu lieu sous l'ancien régime (notamment pour la Saint-Louis et le Mérite Militaire) le grade le plus élevé : (« grande décoration, puis Grand Aigle ») arborait, en sus de l'étoile de grande taille (65 à 72 cm) attachée au bas du Grand Cordon, une plaque portée « sur le côté gauche des habits » (décret du 10 pluviôse an XIII ou 30 janvier 1805) d'environ 70 à 120 cm de diamètre. De plus, sur le manteau (comme on s'en rend compte par exemple pour Talleyrand sur le tableau du sacre de David) le haut dignitaire avait droit à une autre plaque d'imposantes dimensions (de 70 à 170 cm et même davantage).
Rappelons qu'il exhibait enfin sur la poitrine, à côté de la plaque, une étoile d'or de petit module.

Négligeant certaines variantes signalées avec soin par M. de Pierredon, ces plaques peuvent être rangées commodément en trois grandes catégories :
1 – Au début (et par la suite uniquement sur les costumes de parade), l'étoile est entièrement brodée en argent, avec ses cinq rayons doubles recouverts de paillettes d'argent formant écailles, séparés par cinq rais d'argent unis, avec fil tressé formant bordure. Au centre, l'aigle non couronnée au vol abaissé empiétant un foudre, avec alentour la devise « honneur et Patrie ».
2 – Puis, sur la plaque brodée comme précédemment, on adapta un cercle en argent massif portant la devise avec à l'intérieur une aigle rapportée en argent, parfois couronnée, empiétant un foudre avec des éclairs.
3 – Précisions également que sous l'Empire, les grands officiers n'eurent jamais droit à la plaque qui leur fut attribuée seulement à la Restauration et leur fut retirée lors des Cent Jours.
Les colliers
Le décret du 21 messidor an XII (10 juillet 1804) avait fixé les caractéristiques du grand sceau de l'Empire avec une « grand décoration » (qui ne sera jamais réalisée car elle était peu esthétique) suspendue au bas d'un collier (dont le dessin était dû à Galy), qui lui même restera à l'état de projet.
Il présentait en ligne descendante seize « vexilla » portant en chiffres romains les numéros des seize cohortes de la Légion séparés par des insignes scientifiques, artistiques, culturels ou militaires symbolisant les activités de la France.

Sans qu'aucun décret ne soit venu « officialiser » ces colliers, il y en eut, selon les recherches méthodiques de M. de Pierredon, huit types différents. En réalité, et sans tenir compte de variantes en soi minimes (pas plus que des modèles enrichis de diamants que nous ne connaissons que par des tableaux), il y eut deux types essentiellement différents dont le premier servit incontestablement lors du sacre :
1. – Les aigles en ligne juxtaposées ayant parfois au cou une Légion d'Honneur, miniature à aigles contournées, tandis que les aigles principales regardaient vers le motif central au bas duquel l'étoile était suspendue (tableaux de Napoléon en costume du sacre par Robert Lefèvre et le baron Gérard).
Par la suite, les princes de la famille impériale, Cambacérès, Talleyrand ont été frappés dans le bronze avec de tels colliers dont aucun ne subsiste, hélas.
2. – Les aigles en ligne descendante, comme on peut les admirer sur le collier qui repose dans la crypte des Invalides, analogue à celui figurant dans les collections de S.A.I. le Prince Napoléon qui fut exposé notamment au Musée de la Légion d'Honneur lors de l'Exposition Napoléon en 1968.
Les attributs des Lettres, Sciences et Arts, placés à l'intérieur d'un médaillon détouré dont la couronne de lauriers est émaillée au naturel, sont reliés entre eux par des aigles au vol abaissé empiétant un foudre. Ils sont cravatés de rouge avec une étoile émaillée de blanc portant au centre les numéros des seize cohortes. Comme précédemment, les aigles ont la tête tournée vers l'intérieur du collier, donc tantôt normales tantôt « contournées ». Leur chaîne est bordée à l'intérieur comme à l'extérieur par de petites étoiles à cinq rais entourées d'un anneau, alternant avec des médaillons oblongs qui présentent en relief un autre symbole impérial : l'abeille.
Le motif central est constitué par un vaste « N » entouré de deux couronnes de palmes et de lauriers concentriques, avec en bout une grande étoile surmontée d'une couronne à aigles contournées. Pas de bout pendant à cette étoile, sauf sur un tableau de Lefèvre daté de 1811.

Selon la tradition de l'ancien régime (Ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit) le port du collier était réservé à une élite et non au seul maître et chef souverain.
Les titulaires de ce collier furent peu nombreux en dehors de l'Empereur puis du Roi de Rome. Il fut offert aux princes de la famille directe, c'est-à-dire Joseph, Louis, Jérôme (mais non à Lucien à la suite des dissentiments que l'on connaît) et au cardinal Fesch, oncle de l'Empereur. Les princes adoptifs ou par alliance le reçurent également, c'est-à-dire Eugène de Beauharnais ainsi que Murat. Camille Borghèse, Félix Bacciocchi. Les seuls autres bénéficiaires furent les anciens « collègues » du Premier Consul ; Cambacérès et Lebrun, ainsi que Talleyrand et Berthier.
De ce second type de collier dérive celui qui fut affecté au seul président de la République dont le dessin original fut approuvé par le Président Grévy en 1881.


A suivre.

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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

Les maisons impériales d’éducation de la Légion d’honneur, par Yvan David.

Le cent cinquantième anniversaire de la mort de Madame Campan a été, en 1972, l’occasion de prendre une mesure exacte du rôle important, sinon déterminant, que joua l’ancienne lectrice de Mesdames, filles de Louis XV, plus tard première femme de chambre et trésorière de Marie-Antoinette, dans la fondation des Maisons d’Education de la Légion d’Honneur.
Très tôt, sous le Directoire, Bonaparte fut frappé par la multiplicité des dons, la belle autorité de la Directrice de l’Institut national de Saint-Germain à qui Joséphine avait confié sa fille Hortense, ses nièces Emilie et Stéphanie, et le général lui-même y envoya sa sœur Caroline, sinon Pauline qui ne fit qu’y passer. Ayant débuté fort modestement, après thermidor, Madame Campan vit très rapidement croître en nombre et en qualité des élèves qui affluèrent d’un peu partout, de la province comme de l’étranger. Sous le Consulat, l’institution Campan avait une réputation solidement établie, d’autant plus que l’éducation des jeunes filles était alors fort négligée en France.


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Madame Jeanne Campan (1752-1822), par Martin Drölling.

On s’était préoccupé, dès le Directoire, de l’éducation des garçons dont les parents étaient tombés sur le champ de bataille et le Premier Consul lui-même avait créé le Prytanée. Il en allait différemment pour les filles. La Révolution avait supprimé Saint-Cyr, mais aucun établissement officiel ne lui avait été substitué. Certains parents avaient recours aux institutions religieuses, dans la mesure où, après la tourmente, on les voyait rouvrir timidement ; d’autres aux institutions privées, lesquels fleurissaient sur une simple autorisation des municipalités. Confier de jeunes personnes à ces éducateurs occasionnels n’allait pas sans risque. Bonaparte préoccupé, comme il l’était, de l’avenir du pays et de tout ce qui y touchait, s’en émut. Il avait assisté aux exercices de fin d’année de Saint-Germain au cours desquels savants, artistes, écrivains, membres de l’Institut et autres personnages célèbres étaient invités par la Directrice à faire subir eux-mêmes, à ses jeunes élèves, un examen. La méthode d’enseignement, les résultats qu’elle en obtenait l’avaient frappé. Madame Campan, grâce à Hortense et à Caroline était devenue une familière de la Malmaison. Au cours d’un dîner auquel il l’avait conviée, le Premier Consul, selon sa manière toujours abrupte, lui avait demandé : « Pourquoi l’éducation des femmes ne vaut-elle rien en France ? que faut-il faire ? ». Et la réponse avait jailli prompte, ferme : « Général, il faut faire des mères ». Madame Campan aurait connu la réplique de l’Empereur à Madame de Staël qui lui demandait de désigner la femme qu’il admirait le plus (« pour moi, madame, c’est celle qui fait le plus d’enfants »), qu’elle n’eût pas répondu autrement. Il n’est pas étonnant qu’il ait pensé à la Directrice de Saint-Germain lors de la fondation des Maisons d’éducation destinées aux filles de légionnaires. En tout cas, elle s’employa activement à ne pas se laisser oublier.

Fondation des maisons Napoléon
On a dit souvent que c’est sur le champ de bataille d’Austerlitz et en proie à une forte émotion, à la vue de tous ces soldats morts, que l’Empereur « conçut la première pensée d’ouvrir, dans un institut spécial, un asile honorable et sûr aux filles des membres de la Légion d’Honneur que les guerres de cette époque rendaient trop souvent orphelines ». En fait, le projet était à l’étude depuis de longs mois, Madame Campan n’ayant pas perdu une occasion de suggérer à l’Empereur nouvellement couronné, l’idée de créer une institution inspirée du Saint-Cyr de Louis XIV, mais qui lui serait supérieure sur tous les plans. Par Hortense, elle avait même fait parvenir un plan au souverain. Le Conseil d’Etat, en ayant longuement délibéré, avait envoyé le projet de décret à Schoenbrünn le 9 frimaire an XIV (30 novembre 1805) et Napoléon le signa le 15 décembre suivant.
La confusion est venue de ce que, au lendemain de la victoire, l’Empereur signa deux décrets en vertu desquels, d’une part, il accordait une pension aux veuves de tous les militaires tombés, le 2 décembre 1805, d’autre part il adoptait « tous les enfants des généraux, officiers et soldats morts à la bataille d’Austerlitz ». Les garçons devaient être élevés au château de Rambouillet, les filles au château de Saint-Germain, l’un et l’autre devenus « Palais Impériaux ».
En fait, si les veuves reçurent effectivement des pensions variant selon le grade du mari, Napoléon renonça à l’adoption de tous les enfants d’Austerlitz, se contentant de leur faire attribuer une dotation qui était fonction du grade paternel.
Les filles devaient donc être élevées à Saint-Germain. C’était reconnaître implicitement le rôle déterminant joué par Madame Campan dans la genèse de ce projet. L’ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette en fut du moins convaincue.

La Correspondance de Madame Campan avec la reine Hortense (Bruxelles et Leipzig, 1835, 2 vol. in-16) donne une idée de l’état d’extrême agitation dans lequel se trouvait Madame Campan depuis que l’Empereur lui avait fait l’honneur de lui demander un projet. Le plan qu’elle avait conçu primitivement consistait, tout à la fois, à faire surveiller par le Gouvernement les établissements privés d’éducation de jeunes filles et, d’autre part, à créer des Maisons dans lesquelles seraient élevées, à titre payant ou gratuit, selon la situation des parents, les filles de certaines catégories de serviteurs de l’Etat. C’est ce projet qui, débattu en Conseil d’État et profondément modifié, avait été approuvé par l’Empereur à Schoenbrünn.
Madame Campan n’a jamais caché son admiration pour Madame de Maintenon et l’oeuvre par elle réalisée à Saint-Cyr. Napoléon avait, sur ce sujet, une opinion plus nuancée, Elisa, l’aînée de ses trois soeurs, y ayant été élevée tandis que lui-même était boursier du Roi à l’École Militaire. Mais Saint-Cyr, était destiné aux jeunes filles pauvres de la noblesse. L’Empire, tout nouvellement fondé, se préoccupait peu des nécessiteux de l’ancienne aristocratie. En revanche, la Légion d’Honneur, dans l’esprit de celui qui l’avait créée, constituait une nouvelle noblesse ; il était donc tout naturel que l’Etat prit en charge l’éducation des filles des membres de la Légion d’Honneur qui seraient dans le besoin.

La décision prise, le décret dûment signé, il convenait de choisir le ou les établissements, de nommer à leur tête ceux ou celles qui seraient appelés à les diriger.
Hortense, Caroline, Emilie et Stéphanie de Beauharnais, Marie-Antoinette Murat, les épouses de Ney, Davout, Moreau, Savary, tant d’autres venues de Grèce, de Pologne, d’Allemagne, voire des Etats-Unis avaient tiré de leur passage à Saint-Germain de tels bienfaits que sur le second point du moins, il ne pouvait y avoir aucun doute, la première personne désignée serait Madame Campan. Cette nomination, au gré de la principale intéressée, se fit cependant beaucoup attendre.

Caractère de Madame Campan
Il convient de s’arrêter ici sur la personnalité de celle à qui allait être confiée la direction de la première Maison Impériale Napoléon.
Madame Campan, plus instruite que la plupart des jeunes filles de son milieu et de son temps, parlant couramment l’italien (qu’elle avait appris avec Goldoni) et l’anglais, jouant suffisamment bien de la harpe et du clavecin pour avoir attiré l’attention de la Dauphine, alors qu’elle n’était que la lectrice de Mesdames, filles de Louis XV, entendait faire profiter de ses propres connaissances les élèves qui lui étaient confiées. Elle estimait que l’éducation, telle qu’on l’avait pratiquée dans les couvents de l’Ancien Régime, n’était plus de saison. Toutes les branches de connaissances devaient être accessibles aux jeunes filles, mais cela n’excluait pas la religion, bien au contraire. Mettant en pratique la vertu majeure du chrétien, la charité, elle avait accueilli à Saint-Germain gratuitement, mais en secret, six élèves pauvres. Elle tenait beaucoup à ce que chacune de ses pensionnaires, à tour de rôle, préparât un pot-au-feu pour les indigents du voisinage, ce qui n’allait pas sans réticences chez certaines demoiselles. Elle fut des premières, et assez intrépidement, à faire installer, dans sa pension de Saint-Germain une chapelle. Aux commissaires du Directoire venus lui intimer l’ordre de la fermer elle répliqua : « Citoyens, dans ma maison d’éducation, il faut donner des principes de morale ; si vous m’enlevez celle de l’Evangile, par quoi voulez-vous la remplacer, car il faut un code de religion pour le moral de l’homme comme il faut un code de lois pour vivre en société ». Voilà qui rappelle étrangement la réflexion de Bonaparte à Thibaudeau lorsque, dans les jardins de Malmaison, il entendit pour la première fois la cloche de l’église de Rueil : « Il faut une religion au peuple… ».
Avec la religion, Madame Campan enseignait l’amour de la patrie : « qu’elle vous soit toujours chère ! Ce sentiment est une des bases de toutes les vertus sociales ». Aussi l’amour du travail, et du travail poursuivi toute une vie durant : « L’éducation des jeunes filles ne saurait être terminée à seize ou dix-sept ans. Il n’y a de femmes instruites que celles qui continuent leur instruction avec persévérance et ne se livreront pas aux sorties perpétuelles qu’exige le monde ».

Elle avait cependant trop le sens des réalités pour ne pas s’aviser que beaucoup de jeunes filles, élevées chez elle, seraient appelées à jouer dans le monde un rôle fort important. Elle eut le mérite de donner à chacune l’éducation la plus propre à la servir dans le milieu où elle serait appelée à vivre, insistant par exemple auprès d’une jeune princesse française sur l’importance de l’histoire qui « est la connaissance indispensable aux êtres qui se trouvent placés au premier rang ». L’histoire, mais aussi la géographie, l’orthographe et la grammaire, les langues vivantes et les mathématiques. Ce programme un peu austère était complété fort heureusement par la pratique des arts d’agrément : solfège, piano-forte, harpe, chant, danse, peinture, dessin. Surtout, à l’instar de Madame de Maintenon, elle faisait donner, une fois l’an, une représentation dramatique. Esther eut tant de succès qu’on la rejoua souvent, mais on fit aussi appel aux petites comédies de Madame de Genlis ou aux propres textes de la directrice qui ne visaient qu’à élever l’âme de ces jeunes filles tout en leur enseignant cet art de bien dire qu’elle-même pratiquait à la perfection.

Tout, dans ce programme, n’entrait pas dans les vues de Napoléon, faut-il le préciser. En dictant à Finkenstein, le 15 mai 1807, sa fameuse note sur l’établissement d’Écouen, il a sûrement pensé que l’éducation trop brillante de Saint-Germain n’était pas des mieux adaptées au destin parfois modeste qui attendait certaines jeunes pensionnaires des Maisons Impériales Napoléon. Certes, il est d’accord sur l’importance de la religion qui est « quoi qu’on en puisse dire, le plus sûr garant pour les mères et pour les maris. Elevez-nous des croyantes, non pas des raisonneuses… Mais il faut ensuite leur apprendre à chiffrer, à écrire les principes de leur langue, afin qu’elles sachent l’orthographe. Il faut leur apprendre un peu de géographie et d’histoire mais bien se garder de leur montrer ni le latin, ni aucune langue étrangère… elles doivent savoir faire des bas, des chemises, des broderies enfin, toute espèce d’ouvrages de femme… La danse est nécessaire à la santé, mais il faut un genre de danse gaie et qui ne soit pas danse d’opéra. J’accorde aussi la musique, mais la musique vocale seulement… « . Il juge condamnable, « de faire monter les jeunes filles sur un théâtre et d’exciter leur émulation par des distributions de classes… » et, ce qui est tout à fait significatif, le jour où lui est soumis le projet de carte de contentement que Madame de Balzac, professeur de dessin, a été priée d’esquisser, il fait remplacer la lyre et le luth qui y figurent par une bouilloire, un plumeau, une écumoire et une cuiller à pot. On voit ici tout ce qui peut séparer l’éducation telle que la conçoit l’Empereur de celle qui se pratiquait encore à Saint-Germain. Madame Campan n’en sera pas moins nommée directrice de la première Maison Impériale Napoléon le 5 septembre 1807.

La maison impériale d’Ecouen :



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Le Palais Impérial de Saint-Germain, auquel Napoléon avait songé en décembre 1805, ne fut pas retenu. Il fallait cependant que le décret du 24 frimaire reçut un commencement d’exécution. Le Grand Chancelier fut assailli d’offres de toutes sortes, les propriétés, les édifices les plus divers lui étant proposés comme les plus aptes à recevoir de jeunes pensionnaires. Chacune des seize cohortes voulut avoir, sur son propre territoire, sa Maison. Châteaux, couvents, abbayes, monastères proposés furent successivement éliminés. Le 2 mai 1806, à Saint-Cloud, Napoléon décrétait que « le château de Chambord, chef-lieu de la 15e Cohorte serait mis en état pour recevoir, le 1er janvier 1807 cent jeunes élèves, filles des membres de la Légion d’Honneur ».

On s’avisa cependant très rapidement que Chambord n’était rien moins que propice à l’installation d’un pensionnat de jeunes filles et le choix se fixa définitivement sur Écouen. L’ancienne propriété des Montmorency, puis des Condé, avec son magnifique château construit vers 1540 par Jean Bullant convenait à tous points de vue à ce qu’on en attendait. Des travaux d’aménagement étaient cependant indispensables, car le château avait été dévasté sous la Révolution. D’autre part si, dès le 3 mars 1807, les 108 premières pensionnaires d’Ecouen furent désignées par décret, il fut bientôt question d’en accueillir 450. Entre le Grand Chancelier et Dejean, grand Trésorier, ce fut alors, pour obtenir des crédits, une lutte sans merci que l’Empereur seul devait trancher. Il fit octroyer les 813.475 francs indispensables tandis que l’architecte Peyre commençait des travaux qui durèrent interminablement, au gré de Lacépède, des premières pensionnaires désignées et de l’Empereur lui-même. Le 1er octobre 1807, il exigea l’achat des mobilier, linge, ustensiles indispensables, ainsi qu’un règlement provisoire pour qu’une centaine d’élèves pussent y être admises immédiatement.

Madame Campan, nommée depuis un mois, fut informée des ordres de l’Empereur le 2 octobre. Elle demanda un délai pour s’installer elle-même avant l’arrivée des premières pensionnaires et rédiger le règlement de sa Maison. Avec quelques contretemps, le programme prévu fut appliqué, les élèves arrivèrent par vagues successives et le 30 juillet 1808, Ecouen comptait 347 pensionnaires. Il est assez remarquable que tout, en définitive, se soit organisé progressivement, en fonction des besoins, des circonstances, sans plan rigoureusement préétabli. Cela ne signifie pas pour autant que Napoléon s’en soit désintéressé et les Archives nationales, comme celles de la Grande Chancellerie, permettent de voir avec quelle attention il suivit l’administration de la maison, l’établissement de son budget, la création d’un conseil d’administration, afin de prévenir toute gestion douteuse. C’était une sage précaution car la directrice – elle fut nommée surintendante le 29 mars 1809 – bien qu’ancienne « trésorière » de Marie-Antoinette n’était rien moins que bonne calculatrice et en fait de dépenses dépassait toutes les prévisions. Le Grand Chancelier prit sa défense et admit mal le reproche qui lui fut fait, à lui aussi, de trop dépenser pour Ecouen. Surtout, il insista pour que le traitement de Madame Campan et celui des autres dames fût enfin fixé.

La maison impériale de Saint-Denis :
La visite que l’Empereur fit à Ecouen le 3 mars 1809 l’impressionna très favorablement. Le 12 du même mois, il signa à Rambouillet un décret concernant son budget et le 29, les statuts des Maisons Impériales Napoléon furent définitivement fixés. Entre temps, le 25 mars, l’abbaye de Saint-Denis, relevant jusque-là de l’administration des domaines, fut rattachée, par décret, à la Légion d’Honneur. La naissance de cette seconde maison ne fut pas du goût de Madame Campan qui lui aurait préféré le Val-de-Grâce. Elle ne douta pas cependant que la nouvelle Maison dût être placée aussi sous sa direction. La reine Hortense, « princesse protectrice » fut, cette fois encore, assaillie de suggestions, de supplications, de prières : il fallait une intendante dans chaque maison mais une direction unique pour tous les établissements. Qui mieux qu’elle, eût pu en assumer la surintendance générale ? Madame du Bouzet, personnage effacé, timide, que Madame Campan avait formée en trois ans, dont elle avait fait une inspectrice efficace qui, en son absence, sut fort bien assurer l’intérim, pouvait rester à Ecouen tandis que la surintendante formerait une seconde inspectrice pour Saint-Denis. Lacépède, qui avait eu l’occasion d’apprécier lui-même les mérites de Madame du Bouzet et son caractère, infiniment plus souple que celui de Madame Campan, proposa à l’Empereur sa candidature. Sur un avis favorable de la Princesse Protectrice consultée – mais d’autres personnes de grand mérite étaient sur les rangs dont la reine Hortense communiqua la liste à l’Empereur avec une appréciation circonstanciée et le nom des présentateurs -, Madame du Bouzet fut nommée surintendante de Saint-Denis le 16 novembre 1810. Chacune des deux maisons aurait désormais sa vie propre sous l’autorité du Grand Chancelier.

Dès lors, entre Madame Campan et son ancienne collaboratrice, entre Ecouen et Saint-Denis, ce fut une lutte constante, de petites frictions dans le détail desquelles il est d’autant plus inutile d’entrer que le déclin de l’Empire étaient amorcées. Madame Campan, compromise, dut sous la Restauration abandonner une si belle oeuvre, tandis que sa rivale, pourtant titrée « baronne du Bouzet » par Napoléon, était maintenue à Saint-Denis. Le château devant être restitué au Prince de Condé, elle quitte Ecouen définitivement le 10 août 1814. Pendant les Cent Jours, elle se tint à l’écart de toute intrigue politique, bien que, par décret, Napoléon eût rétablie la Maison d’Ecouen ; mesure qui ne put d’ailleurs être suivie d’effet. Les interventions multiples de ses amis, notamment celles du maréchal Macdonald et de Lally-Tollendal, celles aussi de relations d’Ancien Régime qui n’avaient pas oublié, ne lui permirent pas de rentrer en grâce auprès de Louis XVIII. Du moins le nouveau Grand Chancelier, Macdonald, duc de Tarente, dont elle avait élevé trois filles, obtint-il pour elle, sous la seconde Restauration, une pension de 6.000 francs et le titre de surintendante honoraire. Elle se retira à Mantes, avec son fils, auprès d’amis fidèles et notamment de Sophie Crouzet, une ancienne élève, parmi les meilleures sorties d’Ecouen, qui était devenue l’épouse du docteur Maigne. C’est ce dernier qui l’assistera lorsqu’elle mourut d’un cancer du sein, le 16 mars 1822.


Les maisons d’orphelines :

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Cette évocation des Maisons Impériales Napoléon serait incomplète si l’on ne disait, pour conclure, quelques mots des Maisons d’Orphelines de la Légion d’Honneur. L’Empereur, en effet, n’a jamais cessé de songer aux veuves et aux orphelins d’Austerlitz, de tant d’autres batailles. Le 15 juillet 1810, il décidait, par décret, de créer « six maisons ou couvents destinés à recueillir et à élever les orphelins dont les pères sont morts officiers ou chevaliers de la Légion d’Honneur ou à notre service dans quelque grade que ce soit pour la défense de l’Etat, ou dont les mères étant mortes, les pères sont appelés par notre service hors de l’Empire ». Ces maisons furent confiées à la Congrégation de la Mère de Dieu et placées sous l’autorité de la Princesse Protectrice. Madame de Lézeau, la Supérieure de la Congrégation, était une femme d’un mérite éclatant, d’une piété, d’une bonté exceptionnelle et aussi parfaite éducatrice que le fut Madame Campan. Elle fut en outre une organisatrice d’une efficacité rare dont les comptes en particulier, étaient irréprochables. Il est bien certain que la surintendante d’Ecouen eut à souffrir, sur ce point-là du moins, de la comparaison, elle qui jamais ne sut s’en tenir aux dépenses prévues et lassa la patience du Grand Chancelier lui-même. Cela n’enlève rien à l’importance de l’oeuvre qu’elle réalisa sous l’Empire. Les élèves, les professeurs de Saint-Denis, des Loges, seules maisons d’éducation de la Légion d’Honneur destinées aux jeunes filles qui subsistent encore – puisque Écouen, rouvert par le prince-président le 21 août 1851, définitivement fermé après la dernière guerre, sera bientôt musée national consacré à la Renaissance – ne s’y trompent pas qui continuent de vouer un culte fervent à celle qui, pour elles, demeure la fondatrice (*).

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Note :
(*) Il serait injuste de ne pas citer ici le livre de Pierre Codechèvre, Napoléon et ses "Maisons" de la Légion d'Honneur, préface de Marcel Dunan, membre de l'Institut, Paris, 1972. Le général Codechèvre (P. Debeauce) avait déjà publié dans La Cohorte, revue illustrée de la Société d'entraide des membres de la Légion d'Honneur, une série d'articles sur les Maisons Impériales Napoléon et les Maisons d'orphelins de la Légion d'Honneur. Son livre récent fait définitivement le point de la question.


A suivre.

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Raoul Jacques
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Re: Légion d'Honneur

Message par Raoul Jacques »

La présentation de l’hôtel de Salm, qui abrite le musée de la Légion d’honneur.


Entièrement rénové grâce au mécénat à l'occasion du bicentenaire de de la création de la Légion d'honneur, le musée du premier ordre national a rouvert ses portes en 2006 après cinq années de travaux. Une muséographie moderne mais respectueuse du lieu, complétée par des animations vidéo, favorise la redécouverte de cette collection unique au monde.


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La Grande Chancellerie de l’ordre de la Légion d’honneur s’installa dès 1804 dans un palais néoclassique édifié à la fin du XVIIIe siècle par l’architecte Rousseau pour le prince de Salm-Kyrbourg. Créé au lendemain de la première guerre mondiale, le musée national de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie fut inauguré en 1925. Il est actuellement le seul musée d’histoire au monde offrant un panorama des récompenses nationales de tous les pays, de la période médiévale à nos jours.

Le musée se déploie depuis sa réouverture sur la totalité de l’aile du palais de Salm donnant sur le parvis du musée d’Orsay. La grande salle dédiée a l’ordre de la Légion d’honneur, à droite du vestibule, est dominée par le célèbre tableau de Gros Bonaparte Premier Consul.
Le parcours dédié a l’histoire du premier ordre national débute avec l’évocation des armes de récompense distribuées sous le Directoire aux plus valeureux guerriers dont certaines furent la création de Bonaparte (les Cent Sabres dits de l’armée d’Italie, 1797).
L’usage de ces armes de récompense fut consacré par le Premier Consul avec l’institution des armes d’honneur réglementée par un arrêté du 25 décembre 1799 : sabres, fusils, mousquetons, carabines, baguettes de tambour, grenades, trompettes et haches rappellent que près de 2 000 militaires furent titulaires de ces récompenses. La loi de création de la Légion d’honneur leur conféra la qualité de légionnaires de droit. Ils furent à ce titre les premiers membres de la nouvelle institution. Les premières remises de l’ordre sont évoquées par le tableau préparatoire de Debret représentant la cérémonie de distribution dans l’église des Invalides le 15 juillet 1804.

Quelques souvenirs personnels de Napoléon sont exposés à proximité : croix de chevalier portée au camp de Boulogne, épée de Biennais et paire de pistolets offerts au Tsar en 1807, cuirasse, croix de la Légion d’honneur portée à Sainte-Hélène, etc. Le collier de la Légion d’honneur de Napoléon Ier constitue une pièce fondamentale du musée. Œuvre de Biennais en or et émaux, il reproduit le deuxième modèle du collier, le premier, celui qui apparaît sur les représentations de l’Empereur en costume impérial et notamment sur le tableau de Robert Lefèvre, ayant disparu.

Le musée propose un véritable panorama des ordres créés sous l’Empire. La Légion d’honneur bien sûr avec l’évolution des insignes de 1804 à 1815, l’ordre de la Couronne de fer fondé par Napoléon roi d’Italie en 1805, l’ordre de la Réunion créé en 1811 afin de remplacer les ordres que les annexions de l’Empire abolissaient, l’ordre des Trois Toisons d’Or créé en 1809 et les ordres créés par les frères de l’Empereur dans leurs royaumes respectifs.
Le Second Empire est évoqué à travers différents tableaux et objets témoignant de l’attachement de Napoléon III à maintenir intact le prestige de la Légion d’honneur. Les autres créations de décoration militaire sont représentées par les insignes originaux : la médaille militaire créée par le prince-président Louis-Napoléon en 1852 et les médailles commémoratives (Sainte-Hélène, Italie, Chine, Mexique).

Karine Huguenaud.

Musée national de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie *

Image

Type : Musées, châteaux et demeures Région : Paris et Ile de France Adresse :2, rue de la Légion d'honneur (anciennement rue de Bellechasse). (Parvis du musée d'Orsay).

75007 Paris.

Biographies :

LACEPEDE, Etienne comte de, (1756-1825), sénateur, pair de France
DEJEAN, François-Aimé, comte, (1749-1824), ministre

Raoul Jacques. :salut:

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