"Buonaparte n'est plus"

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Avatar du membre
Cyril Drouet
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 3849
Enregistré le : 16 juil. 2017, 23:36

"Buonaparte n'est plus"

Message par Cyril Drouet »

Cyril Drouet a écrit :
05 mai 2020, 15:56
la remonte a écrit :
05 mai 2020, 11:46
Th Lentz a relaté la nouvelle de la mort de Napoléon , elle n'arrivera que le 5 juillet en France ( 2 mois ) , avec une émotion qui ne concernera qu'un petit cercle de militaires
Voici l'annonce officielle telle que l'on put la lire dans le Moniteur universel du samedi 7 juillet 1821 :

"On a reçu aujourd'hui par voie extraordinaire les journaux anglais du 4 courant. La mort de Buonaparte y est officiellement annoncée.

Voici dans quels termes le Courier donne cette nouvelle :
« Buonaparte n'est plus : il est mort le samedi 5 mai à six heures du soir, d'une maladie de langueur qui le retenait au lit depuis plus de quarante jours. Il a demandé qu'après sa mort son corps sût ouvert, afin de reconnaître si sa maladie n'était pas la même que celle qui avait terminé les jours de son père, c'est-à-dire un cancer dans l'estomac. L'ouverture du cadavre a prouvé qu'il ne s'était point trompé dans ses conjectures. Il a conservé sa connaissance jusqu'au dernier jour, et il est mort sans douleur »
Voici l'extrait d'une lettre datée de Sainte.Hélène, le 7 mai :
« Bonaparte est mort samedi 5, après une maladie de six semaines, qui n'avait pris un caractère sérieux que dans la dernière quinzaine. Le cancer qui lui rongeait l'estomac avait produit une large ulcération.
Il a été exposé depuis hier au soir, après que l'amiral, le gouverneur et les autres autorités eurent visité le corps.
Quoique sa maladie ne se fût pas prononcée d'abord d'une manière alarmante, il dit qu'il n'en pouvait revenir. Bientôt les médecins en furent eux-mêmes persuadés.
On dit que cinq ou six heures avant de mourir, il a donné des instructions relativement à ses affaires et à ses papiers. Il a demandé à être ouvert, afin que son fils pût être informé de la nature de sa maladie. L'ouverture a été faite par son propre médecin.
Nous croyons qu'il a laissé un testament qui, avec tous ses autres papiers, sera envoyé en Angleterre. Les dépêches concernant cet événement ont été apportées par le capitaine Crokat du 20e régiment. Elles ont été aussitôt communiquées à tous les ministres et les ambassadeurs, qui ont sur-le-champ expédié des courriers à leurs cours respectives.»"
Voici ce qu'on pouvait lire à ce sujet dans le Journal des débats les jours suivants :

Paris, 8 juillet 1821

Voici de nouveaux détails sur la mort de Buonaparte :
« L’état de Buonaparte était devenu si alarmant dans la dernière quinzaine de son existence, que l’on crut convenable d’adjoindre deux chirurgiens et trois médecins à ceux qui le soignaient depuis le commencement de sa maladie. Mais bientôt on s’aperçut que la mort approchait.
Le cancer de l’estomac avait fait d’affreux ravages. L’ouverture du corps a fait voir une couche épaisse de graisse sur les côtes ; elle était plus considérable encore sur les parties inférieures. On a trouvé le foie adhérent aux viscères contigus. Son estomac ne contenait rien que du résidu de café. Le corps a été ouvert dès que la mort a été dûment constatée. Il a été exposé sur un lit de parade : le gouverneur, sir Hudson Lowe, est venu le visiter avec tout son état-major. Il sera enterré avec tous les honneurs militaires dus à son garde. On sait que, d’après la loi rendue par le Parlement, Buonaparte n’était considéré que comme un simple général, et qu’il était défendu de lui donner d’autres titres. Il est mort sans agonie, et probablement sans douleur. Selon tous les rapports, son maintien était calme. Il a fait un testament dans lequel il exprime le vœu formel d’être enterré à Ste Hélène. On assure que tous les symptômes qui ont annoncé sa fin sont les mêmes que ceux qui avaient été observés à la mort de son père. Les médecins, à l’inspection du corps, ont déclaré unanimement que toute guérison eût été impossible. »
Le Star contient ce qui suit sur le même sujet :
« Le capitaine Hendry du [mot incompris] de guerre le Rosario, est arrivé de Sainte-Hélène à l’Amirauté, ce matin à 4 heures et demie. Il apporte des dépêches relatives à la mort de Buonaparte. Voici le peu que nous savons, mais que nous pouvons garantir : Buonaparte est mort d’un mal héréditaire dans sa famille. Son père avait été pareillement enlevé par un cancer dans l’estomac, à l’âge de 55 ans ; quant à lui, il en avait 53. Il se disait du 15 aout 1769, mais était d’un an plus âgé, et la cause de cette petite supercherie état la crainte du reproche de n’pêtre pas né Français, la Corse n’ayant été réunie à la France qu’en 1769 ».
Suivant le Statesman, qui ne cite point son autorité, le corps de Buonaparte, serait apporté en Angleterre, afin d’en faire constater l’identité.

11 juillet

Le courrier et le Times contiennent une lettre de Sainte-Hélène, du 7 mai, sur ce qui s’est passé après la mort de Buonaparte ; la voici :
« Comme c’était le vœu exprès de Buonaparte que son corps fût ouvert, et comme les autorités de l’île désiraient également que la véritable nature de sa maladie fût constatée, l’ouverture a eu lieu hier à deux heures de l’après-midi, le lendemain de sa mort. Il s’y trouvait présent son propre chirurgien, qui faisait l’opération, le chirurgien du vaisseau amiral et quatre autres chirurgiens, le vice-adjudant-général, le major de brigade, le général Bertrand, et M. de Montholon. Lorsque le corps eut été ouvert, le foie fut trouvé parfaitement sain, sans aucun signe de maladie. Le chirurgien français coupa le foie en deux avec son bistouri, et tous les chirurgiens présents convinrent unanimement qu’il n’y avait existé aucune maladie. Voilà ce que c’est que le jugement de M. Oméara et Stockoc. Mais quand on en vint à examiner l’estomac, tous les chirurgiens s’écrièrent à l’instant : C’est ici le siège de la maladie. C’était un cancer de l’estomac, la même maladie dont son père mourut. Il y avait dans une partie de l’estomac un trou assez grand pour qu’un homme pût y passer le bout de son doigt. Les médecins tombèrent tous d’accord que cette maladie n’avait pu être ni l’effet du climat, ni celui du chagrin, et que, pour emprunter les expressions de Mme Bertrand, lorsqu’on lui en fit la description : « il en serait nécessairement mort, eut-il été au milieu de sa gloire à Austerlitz. »
À l’égard de l’exposition publique du corps, et de l’admission générale des habitants de l’île pour le voir, sir Hudson Lowe s’en remit à l’avis des comtes Bertrand et Montholon, qui tous les deux y consentirent et en exprimèrent même le désir. Conformément à ce désir, Buonaparte fut, immédiatement après l’examen de son corps par les chirurgiens, revêtu de son uniforme vert, à parements rouges, avec toutes les décorations de ses ordres. (De là l’erreur qui s’était répandue qu’il était mort dans cet uniforme).
Hier soir et ce matin, un nombre immense de personnes est allé voir le corps. C’est le spectacle le plus frappant auquel la fortune m’ait permis de me trouver présent. L’aspect de son visage, d’où je ne pouvais à peine détourner les yeux un seul instant, produisit sur moi une impression que je ne saurais décrie et que je n’oublierai jamais. Ses mains étaient blanches comme de la cire et très douces au toucher, quoique frappées du froid de la mort. Ses restes doivent sous peu être soustraits à la vue du public. Dans ce climat chaud, un corps mort exhale bientôt une odeur insupportable, et quoiqu’on mette toute la rapidité possible à achever la bière de plomb, il serait déjà temps que son corps fût enfermé.
Un ordre du jour annonce qu’il sera enterré avec les plus grands honneurs militaires ; cette cérémonie aura peut-être lieu jeudi ou vendredi prochain. Il avait depuis quelque temps choisi, pour être enterré, un endroit qu’il est également désigné dans son testament, et qui n’est pas éloigné de Longwood : ce choix était fait dans le cas où il serait déterminé que ses restes seraient gardés à Sainte-Hélène. C’est tout près d’une petite source dont il buvait toujours, et où, depuis quelques temps, il allait souvent déjeuner à l’ombre de deux saules qui se penchent sur l’eau jaillissante. L’accès de ce lieu est un peu difficile, mais beaucoup d’ouvriers sont occupés à en aplanir le chemin, qui sera bientôt prêt.
Buonaparte connaissait parfaitement la nature de sa maladie ; il l’a souvent décrite à ceux qui étaient autour de lui ; mais il n’a jamais pu convaincre ses chirurgiens qu’il en avait une juste idée. Dès les premiers symptômes, et il y a longtemps, il avait commencé à tenir un journal., dans lequel il décrivait ses diverses sensations, période par période, et qu’il a continué jusqu’aux derniers jours qui ont précédés sa mort. Ce journal était destiné à son fils.
Il est assez singulier que le vaisseau des Indes, le Waterloo, soit arrivé précisément deux jours avant sa mort, chargé d’objets nécessaires pour son établissement à Longwood.
Quoique cette lettre vienne d’un officier anglais, présent à Sainte-Hélène au moment de la mort de Buonaparte, et qui avait tous les moyens d’obtenir des renseignements authentiques, quelques personnes croient toujours que sir Hudson Lowe sera obligé, d’après un article positif de l’instruction donnée par le ministère anglais du 30 juillet 1815, d’envoyer le corps de Buonaparte en Angleterre. Cependant, cette instruction, adressée à l’amiral Cockburn, n’a pu être provisoire ; elle est antérieure à la convention entre la Grande-Bretagne et l’Autriche, relative à la détention de Buonaparte, et signée à Paris le 2 aout 1815.
Une lettre de Plymouth, en date du 5, contient ce qui suit :
« Le Dromadaire, vaisseau munitionnaire, arrive à l’heure même de Sainte-Hélène, ayant à bord le 84e régiment d’infanterie. Nous apprenons par les officiers que le corps de Buonaparte sera apporté en Angleterre, pour en constater l’identité. On lui avait appliqué deux fois les ventouses avant sa mort.
Après sa mort, son portrait a été dessiné par le capitaine Marryat, du Castor. La ressemblance en est frappante : il en a été fait plusieurs copies qui sont déjà arrivées en Angleterre.
Quelques journaux ont rapporté ce matin, avec inexactitude, un fait qui est personnel à M. le lieutenant-général Rapp. Voici la vérité :
Le général Rapp étant de service auprès du Roi, à Saint-Claud, apprit, au moment d’aller déjeuner avec S.M., la mort de Buonaparte. Ce général ne voulut d’abord pas croire à cette nouvelle ; mais sur l’assurance qu’on lui donna que le Roi en avait reçu la nouvelle dans la nuit, le général ne pût retenir ses larmes, et avoua hautement que la mort de son ancien général, dont il avait été aide de camp pendant quinze années, lui était très sensible : « Je ne suis pas un ingrat, dit-il. » Il se retira immédiatement chez lui. Le Roi ayant appris cette conduite loyale du général, le fit demander après la messe, et lui adressa avec bonté les paroles suivantes :
« … Rapp, je sais que vous êtes très affligé de la nouvelle que j’ai reçue ; cela fait honneur à votre cœur ; je vous aime et vous en estime davantage. »
Le général Rapp répondit avec une grande émotion : « Sire, je dois tout à Napoléon, surtout l’estime et les bontés de V.M. et de son auguste Famille. » Le Roi, touché de la réponse franche et loyale du général, daigna la faire connaître le jour même à sa Famille et à ses ministres.


-12 juillet :

Le Morning Chronicle a élevé une question sur la nature de la maladie dont Buonaparte est mort. « A-t-on, dit ce docte journaliste, a-t-on jamais entendu parler d’un cancer d’estomac héréditaire ? Y a-t-il un médecin qui ose signer de son nom qu’il existe des cancers héréditaires ? » Il s’appuie ensuite sur cette prétendue bévue de ceux qui ont rédigé les relations officielles de la mort de Buonaparte, pour en conclure qu’ils ont ajouté le mot « héréditaire », afin de répondre d’avance au reproche qu’on ne manquera pas de faire au gouvernement anglais d’avoir causé la mort du célèbre prisonnier, en le détenant dans un endroit malsain. Jaloux de savoir jusqu’à quel point l’opinion du Morning-Chronicle pourrait être fondée, nous avons lu en entier le savant article Cancer, de MM. les docteurs Bayle et Cayol, dans le Dictionnaire des Sciences Médicales ; nous y voyons que le caractère héréditaire de cette maladie, nié par beaucoup de médecins, est hautement soutenu par d’autres. Ainsi, point d’absurdité dans la relation officielle anglaise. Nous apprenons de plus de MM. Bayle et Cayol, que le climat n’est pas compté parmi les causes ordinaires du cancer ; les deux sources principales de cette maladie sont : 1° les chagrins profonds et prolongés ; 2° l’abus des liqueurs spiritueuses ; mais souvent ces causes ne font que développer un vice organique inné. « Les affections morales, disent les médecins que nous venons de citer, sont au nombre des causes qui hâtent la terminaison funeste de cette maladie… La complication avec l’hydropisie est aussi un des symptômes les plus dangereux. » Il est donc facile de voir que le climat, d’ailleurs très sain, de l’île Sainte-Hélène, n’a pas abrégé les jours de Buonaparte. Les chagrins qui probablement ont hâté le développement de sa maladie, étaient inséparables de la situation malheureuse et désespérée où sa destinée l’avait plongé.

-13 juillet :

La Gazette de la Cour publie les deux pièces officielles suivantes, relativement à la mort de Napoléon Buonaparte.

Bureau des Colonies, 4 juillet
Le capitaine Crokat du 20e régiment est arrivé aujourd’hui de Sainte-Hélène avec des dépêches adressées au compte Bathurst par le lieutenant général sir Hudson Lowe, chevalier commandeur du Bain. Voici leur contenu :
Sainte-Hélène, 6 mai 1821
« Mylord, il est de mon devoir de vous informer que Napoléon Buonaparte a expiré à 6 heures dix minutes du soir, 5 du courant, après une maladie qui le retenait dans ses appartements depuis le 17 mars dernier.
Dans le commencement de la maladie, depuis le 17 jusqu’au 31 mars, il a été soigné seulement par son propre médecin, le professeur Antomarchi. Depuis ce temps, il a été visité tous les jours par le docteur Arnott, du 20e régiment, de concert avec le professeur Antomarchi.
Le docteur [Shoell ?], médecin des troupes en garnison ici, et le docteur Mitchell, médecin en chef de la marine royale, dont les services que ceux de tous les médecins de l’île avaient été offerts à Buonaparte, ont été appelés le 3 mai en consultation par le professeur Antomarchi ; mais il n’ont eu aucune occasion de voir le malade.
Le docteur Arnott était auprès de lui au moment de sa mort, et l’a vu expirer. Le capitaine [Crok…t ?], officier de service et les docteurs Shortt et Mitchell ont vu le corps aussitôt après. Le docteur Arnott est resté toute la nuit auprès du corps.
Ce matin, à sept heures, je me suis transporté dans la chambre où était le corps, accompagné par le Vice-amiral Lambert, commandant en chef de la station ; le marquis de Montchenu, commissaire de S.M. le Roi de France et de S.M. l’Empereur d’Autriche ; le brigadier général Coffin, commandant en second des troupes de l’île ; Thomas H Brooke et Thomas Greentree, écuyers, membres du conseil du gouvernement de l’île et MM. Brown, Hendry et Marryat, capitaines de la marine royale.
Après avoir examiné la personne de Napoléon Buonaparte, dont le visage était à découvert, nous nous sommes retirés.
Il a été ensuite permis aux personnes qui composaient la maison de Napoléon Buonaparte, à tous les officiers de terre et de mer, aux honorables officiers et aux domestiques civils de la compagnie des Indes orientales et à différents autres habitants de l’île, d’entre dans la chambre où était le corps et de le regarder.
Aujourd’hui, à deux heures, le corps à été ouvert, en présence du MM. Shortt, Mitchell, Arnott, Burton, du 66e régiment, docteurs en médecine, et M. Livigstone, écuyer, chirurgien au service de la compagnie des Indes orientales.
Le professeur Antomarchi assistait à l’ouverture. Le général Bertrand et le comte de Montholon étaient aussi présents.
Après un examen scrupuleux de l’intérieur du corps, tous les médecins présents on t fait le rapport ci-joint sur l’aspect qu’en présentaient les différentes parties. (Voyez ce rapport plus bas).
Je ferai enterrer le corps avec les honneurs dus à un officier général du rang le plus élevé.
J’ai confié ces dépêches au capitaine Crokat, du 20e régiment, qui était l’officier de service auprès de Napoléon Buonaparte, lorsque ce dernier a expiré. Il s’embarque à bord du sloop de S.M. Le Heron, que le vice-amiral Lambert a détaché de l’escadre en station devant cette île pour vous porter cette nouvelle.
J’ai l’honneur, etc…
H. Lowe, Lieutenant général
Au très honorable comte Bathurst, chevalier de la Jarretière, etc… etc…

Rapport sur les apparences que présenta le corps de Napoléon Buonaparte lors de l’ouverture.

Longwood, Sainte-Hélène, 6 mai
À la première vue, le corps parut très gras, et cet état fut confirmé par la première incision centrale. La graisse par-dessus l’abdomen était de l’épaisseur d’un pouce et demi. En coupant les cartilages des côtes e mettant à nu la cavité du thorax, on observa une légère adhésion de la plèvre gauche à la plèvre costale. Il se trouva trois onces d’un fluide rougeâtre dans la cavité gauche et près de huit onces dans la cavité droite.
Le poumon était parfaitement sain. Le péricarde était dans l’état naturel et contenait à peu près une once de fluide.
Le cœur était de grandeur naturelle, mais couvert d’une épaisse couche de graisse. Les ventricules et les oreillettes ne présentaient rien d’extraordinaire, excepté que les parties musculaires paraissaient plus pâles qu’elles n’auraient naturellement dû l’être.
En ouvrant l’abdomen, la tunique qui enveloppait les intestins fut trouvée remarquablement grasse, mais, en découvrant l’estomac, ce viscère fut reconnu le siège d’une maladie très étendue. De fortes adhésions unissaient toute la surface supérieure, particulièrement l’extrémité du pylore à la surface concave du lobe gauche du foie ; et, en séparant ces parties, on découvrit un ulcère qui pénétrait l’enveloppe de l’estomac ; il était à un pouce du pylore et assez grand pour qu’on pût y passer le petit doigt. La surface intérieure de l’estomac, dans presque toute son étendue, présentait une masse cancéreuse ou des squirrhes approchant de l’état cancéreux ; ceci était surtout remarquable dans le voisinage du pylore. L’extrémité cardiaque, dans un petit espace près le bout de l’œsophage, est la seule partie qui parut saine. L’estomac était presque rempli d’une quantité considérable d’un fluide, ressemblant à du marc de café.
La surface convexe du lobe gauche du foie adhérait au diaphragme. À l’exception des adhésions occasionnées par la maladie de l’estomac, le foie n’offrit pas une seule apparence saine. (Tous les journaux anglais remarquent que ceci est une faute d’impression évidente, et qu’il faut lire malsaine).
Le reste de viscères abdominaux éteint dans un état sain. On observa une légère particularité dans la forme du rein gauche ».
Signé : Thomas Shortt, médecin docteur, et officier de santé principal ; Arch. Arnott, médecin-docteur, chirurgien du 20e régiment ; Charles Micthell, médecin-docteur, chirurgien du vaisseau de S.M. le Vigo ; Francis Burton, médecin-docteur, chirurgien du 66é régiment ; M. Livingston, médecin-docteur, chirurgien au service de la Compagnie des Indes.

Voici quelques nouveaux détails non officiels sur l’enterrement et les derniers moments de et homme extraordinaire.
(Extrait d’une lettre particulière)
Sainte-Hélène, 15 mai
Le 9, Buonaparte a été enterré dans la Saine Vallée, dans un endroit qu’il avait lui-même désigné, avec tous les honneurs militaires dus à un général du premier rang. Le cercueil était porté par des grenadiers, et les coins du drap mortuaire par le général Bertrand et le comte de Montholon ; Mme Bertrand, accompagnée de sa famille, venait ensuite ; elle était suivie par lady Lowe et ses filles en grand deuil, par les officiers subalternes de la marine et l’état-major de l’armée ; sir Hudson Lowe et le vice-amiral fermaient le cortège. Le 66e et le 20e régiment l’artillerie, les volontaire, les troupes de marine, composant environ 3 000 hommes, étaient postés sur les montagnes environnantes, à peu près à moitié chemin du sommet. Lorsque le corps a été descendu dans la fosse, l’artillerie a tiré trois volées de onze coups de canon chacune. La fosse était profonde de quatorze pieds, et fort large au sommet ; au fond, un petit caveau avait été pratiqué pour recevoir le cercueil, et a été ensuite recouvert par une large pierre ; l’espace vide avait été rempli par une forte maçonnerie renforcée par dix barres de fer. Ainsi, toutes les précautions sont prises pour empêcher qu’on n’enlève le corps, et je crois que c’est autant d’après le désire du commissaire français que du gouverneur de l’île. Le lien avait été consacré avant par le prêtre de Buonaparte. Son corps est enfermé dans trois cercueils, d’acajou, de plomb et de chêne. Son cœur, que Bertrand et Montholon désiraient vivement emporter en Europe, a été remis dans le cercueil, mais il est dans un vase d’argent rempli d’esprit de vin. Son estomac, que son chirurgien était curieux de conserver, a été aussi mis à part dans un autre vase d’argent.
Comme tout ce qui a rapport à un aussi grand homme doit être du plus vif intérêt, je vous dirai qu’après avoir été à son enterrement, je me rendis à sa résidence. Marchand, son valet de chambre, me montra sa garde-robe, et je n’ai jamais rien vu en ma vie de si misérable, de vieilles bottes, de vieux chapeaux et de vieux pantalons, qu’un aspirant de marine n’oserait jamais porter. Marchand me dit que c’était une grande affaire que de lui faire porter un vêtement neuf, et, qu’après l’avoir porté une heure, il le jetait, et remettait le vieux.
Les derniers mots que Bonaparte prononça furent tête, armée. On ne saurait dire quelle était leur liaison dans son esprit, mais ils furent entendus distinctement à cinq heures du matin, le jour de sa mort.
On a mis un officier de garde près de son tombeau.
Bertrand, Montholon et le reste de sa maison retourneront en Angleterre, sur le Chameau, bâtiment de transport, qui doit mettre à la voile dans quinze jours.
Le capitaine Marryatt a dessiné une vue du lieu où Bonaparte est enterré, ainsi que la procession de son enterrement.
Vendredi dans l’après-midi le sloop Rosario, capitaine Frédérick Marryatt, est arrivé de Sainte Hélène.
Il a apporté le duplicata des dépêches relatives à l’enterrement de Buonaparte. Le capitaine Marryat débarquas immédiatement, et partit pour se rendre à l’amirauté. On dit qu’il apporte les papiers de Buonaparte, et entre autres son testament. Nous apprenons qu’il a laissé une fortune considérable, et qu’il a très libéralement récompensé ses domestiques, entre autres un cocher fidèle qui, dans un danger imminent, contribua à le sauver. (C’est le cocher qui conduisait sa voiture lors de l’explosion de la rue Saint Nicaise).
Les comtes Bertrand et Montholon, ainsi que les autres personnes de la suite de Buonaparte et ses domestiques, doivent quitter sous peu l’île de Sainte-Hélène, et revenir en Angleterre à bord du bâtiment le Chameau. On dit que le compte Bertrand désire passer le reste de ses jours en Angleterre.
Le Héron est mis en état pour retourner à Sainte-Hélène, avec des ordres pour sir Hudson Lowe et l’amiral Lambert, relativement à l’évacuation de l’île par les troupes, et au retour des vaisseaux d’observation.
On croit que le Héron mettra à voile demain.
Le Hampshire Telegraphe contient encore quelques lettres particulières sur l’enterrement de Buonaparte ; en voici des extraits :
A bord du vaisseau le Vigo, rade de Sainte-Hélène, 7 mai.
« Nous avons vu hier Buonaparte sur son lit de parade : il était en uniforme ; le crucifix était placé sur sa poitrine, et un prêtre se tenait au pied du lit, en grand deuil et pleurait ; près de sa tête, étaient le général Bertrand et le compte de Monthonlon, dans la même attitude. L’uniforme duquel Buonaparte était revêtu était celui qu’il avait porté à Marengo.
Dans une pièce voisine, était Mme Bertrand, qui donnait les signes les plus vifs de son attachement au mort.
On dit ici que Buonaparte, dès le commencement de sa maladie, le 17 mars, avait désespéré de sa vie, et avait repoussé le secours des médecins comme inutiles ; il devint mélancolique, perdit l’appétit, et se prépara à mourir.
Le peuple a remarqué l’apparition d’une grand comète quelques jours avant sa mort (I) »
Sainte-Hélène, 11 mai.
« Quoique Buonaparte eût été alité pendant quarante jours, ce ne fut que mardi 2 mai que nous jugeâmes sa maladie dangereuse. Mercredi il empira, jeudi on désespéra de sa vie, vendredi il y eut du mieux, il prit quelques rafraîchissements ; samedi, à cinq heures du matin, on ne conserva plus d’espoir. Pendant cette journée, on fit des signaux télégraphiques de deux heures en deux heures ; le dernier signal fut : « Les extrémités sont froides, et il n’y a presque plus de pouls. » L’amiral, le marquis de Montchenu, commissaire français et son aide de camp, se rendirent immédiatement à la maison pour être témoins de sa mort qui eu lieu à six heures dix minutes.
Buonaparte resta le 6 et le 7 placé sur un lit de camp de fer qu’il avait toujours eu avec lui pendant ses campagnes. Il était dans un simple uniforme, avec une croix de la légion d’Honneur et un crucifix en argent sur sa poitrine. Sous le corps, était une redingote bleue brodée d’argent, qu’il avait portée à Marengo, et dont on se servit ensuite en guise de drap mortuaire. La chambre était tendue en noir, un autel était auprès du corps. »

15 juillet

M. O’Méara, chirurgien qui a été de service auprès de Napoléon Buonaparte, et qui a soutenu dans un livre « que la maladie de ce célèbre prisonnier avait son siège dans le foie, et que le climat de Sainte-Hélène devait faire empirer ce mal « , se fâche aujourd’hui contre les cinq chirurgiens signataires du procès verbal de l’ouverture du corps de Buonaparte, pace qu’ils ont dit unanimement ‘que le foie était parfaitement sain, et que le cancer de l’estomac était la seule cause de la maladie. » M. O’Meara traite ses confère d’ignares écoliers, pour avoir cru qu’un cancer pût devenir mortel dans l’espace de six semaines ; il soutient que la maladie était dans le foie, mais que ce viscère, vers la fin de la maladie, reprend un aspect sain, etc. etc. etc. Le but de cette dissertation médicale est de prouver que le ministère anglais a causé la mort de Buonaparte, ; 1° en lui faisant donner mille petits sujets de chagrin journalier par le gouverneur ; 2° en refusant à M. O’Meara la permission d’aller à Sainte-Hélène pour traiter la maladie du prisonnier.
Cette nouvelle calomnie contre le gouvernement anglais a paru si pitoyable au Times, et à d’autres journaux dinstingués de l’Opposition, qu’ils n’ont pas voulu insérer l’immense lettre du docteur O’Meara. Il est notoire que Buonaparte avait lui-même demandé le docteur Antommarchi, et qu’on n’a fait aucune difficulté d’accéder à sa demande. On a aussi accordé à Buonaparte la liberté de se promener à cheval et à pied, seulement on le gardait à vue. Les injures contre les cinq chirurgiens prouvent seulement l’immense orgueil de M. O’Meara, qui se croit le seul homme capable dans les trois royaumes. Cependant M. O’Meara s’appuie d’une circonstance qui mérité d’être expliquée, c’est que le docteur Antommarchi, médecin de Buonaparte, n’a pas singé le procès-verbal avec les autres docteurs. La raison est qu’il est médecin de non pas chirurgien, ; c’était à lui çà écrire l’historique de la maladie, mais non pas à faire l’ouverture du corps. Cette opération ayant été faite officiellement par cinq chirurgiens anglais, les plus distingués qui se trouvaient sur le lieu, le rapport a dû être adressé au gouverneur anglais ; mais M. Antommarchi, qui n’est pas sujet anglais, ne pouvait par être obligé à le contresigner. Il était simple témoin, comme Bertrand, Montholon, et les autres étrangers attachés à la personne de Buonaparte.
On a encore publié diverses lettres particulières de Sainte-Hélène, relatives à la mort de Buonaparte ; en voici les principaux traits : Le visage de Buonaparte conserva, au moment de la mort et plusieurs heures après, une apparence de calme et de sérénité : on y remarquait comme un léger sourire : il s’emblait sommeiller. Il a souvent causé avec le docteur Arnott, en lui soutenant toujours que sa maladie était incurable, longtemps avant que les médecins l’eussent reconnue telle. Il laisse à ce médecin 500 napoléons et une tabatière sur laquelle il a gravé lui-même, avec un canif l’initiale de son nom.

19 juillet

Buonaparte n’est plus. Jusqu’ici nous nous sommes bornés à transcrire textuellement les relations officielles de sa mort et des circonstances dont elle a été accompagnée. Plusieurs écrivains ont déjà essayé de le juger, et déjà sa mémoire a été livrée ou aux honorable ressentiments de ses victimes, ou à l’adulation flétrissante de ses esclaves et de ses complices. Pour nous, qu’il punit de notre opposition constante à l’esprit de son gouvernement despotique, par la spoliation, par la prison, par l’exil, nous avons senti, au moment où la nouvelle de sa mort nous est parvenue, combien il nous serait difficile de juger Buonaparte et l’ensemble de son administration ; nous nous sommes défiés de nous-mêmes, et nous avons cru devoir suspendre l’expression de nos sentiments personnels à l’égard de cet homme extraordinaire, uniquement dans la crainte de paraître trahir la vérité par haine, ou par une fausse générosité.
Une femme célèbre vient nous épargner l’embarras où nous met une position aussi délicate : M. le baron de Staël Holsteitt a publié, il y a quelques jours, trois volumes des ouvrages posthumes de sa mère (1). Mme de Staël, comme on sait, dans la persécution générale qui désola la France et l’Europe, obtint les honneurs d’une persécution toute spéciale ; et, dans un des trois volumes dont nous devons la publication à M. son fils, Mme de Staël, sous le titre de Dix années d’exil, a consigné le souvenir de ces persécutions et l’exposé des causes qui les attirèrent. C’est elle, c’est cette femme célèbre dont nous sommes loin de partager tous les principes politiques et toutes les opinions littéraires que nous allons laisser parler ; nous la citerons textuellement : on verra non pas seulement ce que pensait, mais ce que savait Buonaparte une femme d’un génie supérieur, liée avec la plupart des hommes qui ont joué un rôle distingué dans le grand drame de la révolution française et dans celui de l’usurpation impériale ; et, pour ceux qui liront son ouvrage, il sera aisé de se convaincre que, quelle que soit la sévérité de ses arrêts, elle a eu plus souvent à se prémunir, en les rédigeant, contre l’orgueil de triompher de ses ressentiments au dépens de la vérité, que contre le danger de la sacrifier aux secrètes inspirations de la vengeance.

Quant à ceux qui, dans les citations que nous allons faire, pourraient voir une inconvenance, et la profanation d’une tombe si récemment fermée, nous n’avons qu’une réponse à faire, c’est que le moment de la mort d’un homme public est celui où commencent les droits des historiens, et nous nous contenterons d’appliquer ici à la mort de Buonaparte ce que l’éditeur des Mémoires de Mme de Staël a dit de sa chute : « Je ne crains point qu’on prétende qu’il y ait manque de générosité à publier, après la chute de Napoléon, des attaques dirigées contre sa puissance k ; l’on ferait en vérité, une part trop belle au despotisme, si , après avoir imposé le silence de la terreur pendant son triomphe, il pouvait encore demander à l’histoire de l’épargner après sa défaite. »
À ces observations, aussi nobles que justes, nous n’ajouterons que quelques réflexions.
L’ouvrage de Mme de Staël est imprimé, il appartient au public, il est entré dans le domaine de la critique ; tous les jugements sont appuyés sur des faits dont les uns soit notoires, dont les autres ont eu pour témoins une foule de personnages encore vivants ; enfin, la mort de Mme de Staël a précédé celle de Buonaparte ; c’est aussi du fond d’un tombeau que s’élève cette voix accusatrice contre l’homme qui y repose à son tour ; et, pour compléter la pensée de M. le baron de Staël Holstein, il nous semble que nous sommes autorisés à dire : le despotisme jouirait d’un étrange privilège, si même après la mort du despote, il interdisait le droit de citer les ouvrages d’un auteur dont il fit mettre les écrits au pilon, et qu’il persécuta pendant quinze ans avec la plus odieuse opiniâtreté, s’il exerçait encore son droit de bâillon sur le récit des événements contemporains, et si du fond de son cercueil il prétendait prescrire le silence à celle que ses cruautés ont précipitée dans le sien avant le temps.
Rejetons ces considérations lâches et pusillanimes. Mme de Staël va parler, et, comme de raison, il est juste qu’elle nous fasse connaître les traits et les habitudes physiques de son héros.
« Les diamants de la couronne servaient d’ornement à l’épée du premier consul, et on voyait dans sa parure, comme dans la situation politique du jour, un mélange de l’ancien et du nouveau régime ; il avait des habits tout d’or et des cheveux plats, une petite taille et une grosse tête, je ne sais quoi de gauche et d’arrogant, de dédaigneux et d’embarrassé, qui semblait réunir tout la mauvais grâce d’un parvenu, à toute l’audace d’un tyran. On a vanté son sourire comme agréable ; moi, je crois qu’il aurait déplu dans tout autre ; car ce sourire, partant du sérieux pour un renter, ressemblait à un ressort plutôt qu’à un mouvement naturel, et l’expression de ses yeux n’était jamais d’accord avec celle de sa bouche ; mais comme en souriant, il rassurait ceux qui l’entouraient, on a pris pour du charme le soulagement qu’il faisait éprouver ainsi. Je me rappelle qu’un membre de l’Institut, conseiller d’État, me dit sérieusement que les ongles de Buonaparte étaient parfaitement bien faits. Un autre s’écria : les mains du premier consul sont charmantes. Ah ! répondit un jeune seigneur de l’ancienne noblesse, qui alors n’était pas encore chambellan, de grâce ne parlons pas politique. Un homme de la cour, en s’exprimant avec tendresse sur le premier consul disait : Ce qu’il a souvent, c’est une douceur enfantine. En effet, ; dans son intérieur, il se livrait quelque fois à des jeux innocents ; on l’a vu danser avec ses généraux : on prétend même qu’à Munich, dans le palais de la Raine et du Roi de Bavière, à qui cette gaîté parût sans doute étrange, il prit un soir le costume espagnol de l’empereur Charles VII, et se mit à danser une ancienne danse française, la Monaco.

Voici actuellement la physionomie morale du personnage. Buonaparte alla jusqu’à vouloir nommer conseille d’état un conventionnel, souillé des crimes des plus vils de la terreur ; mais il en fut détourné par le frissonnement de ceux qui auraient eu à siéger avec lui. Il eût aimé à donner cette preuve éclatante, qu’il pouvait tout régénérer comme tout confondre.
Ce qui caractérise son gouvernement, c’est un mépris profond pour toutes les richesses intellectuelles de la nature humaine ; vertu, dignité de l’âme, religion, enthousiasme, voilà quels ont à ses yeux les éternels ennemis du continent, pour me servir de son expression favorite : il voudrait réduire l’homme à la force et à la ruse, et désigner tout le reste sous le nom de bêtise et de folie.
Il faut convenir que ces doctrines si bien caractérisées du maître, ont trouvé des adeptes qui lui ont survécu, et qu’elles ne sont pas toutes enterrées à Sainte-Hélène.
Le style de Mme de Staël est habituellement animé, et malgré certaines affections de néologisme et des locutions trop recherchées et trop ambitieuses, elle sait donner de la vie aux détails les plus communs et les plus minutieux ; mais lorsqu’elle est portée par son sujet, et qu’elle s’abandonne aux sentiments de son âme, on va voir par le morceau suivant , qu’elle s’exprime aussi noblement, aussi naturellement qu’elle pense, ; on va juger par la manière dont elle raconte la nouvelle qui lui parvint à Berlin de l’assassinat du duc d’Enghien.
Je demeurais à Berlin, sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin à huit heures on m’éveilla pour me dire que le prince Louis Ferdinand était à cheval sou mes fenêtres, et me mandait de venir lui parler. Très étonnée de cette visite matinale, je me hâtai de me lever pour aller vers lui. Il avait singulièrement bonne grâce à cheval, et son émotion ajoutait encore à la noblesse de sa figure.
Savez-vous, me dit-il, que le duc d’Enghien a été enlevé sur le territoire de Bade, livré à une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris ? Quelle folie, lui répondis-je, ne voyez vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit ? En effet, je l’avoue, ma haine, quelque forte qu’elle fût contre Buonaparte, ‘allait pas jusqu’à me faire croire à la possibilité d’un tel forfait.
Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur, dans lequel vous lirez le jugement. Il parti à ces mots, et l’expression de sa physionomie présageait la vengeance ou la mort. Un quart d’heure après, j’eus entre mes mains le Moniteur du 21 mars, qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission militaire réunie à Vincennes, contre le nommé Louis d’Enghien. C’est ainsi que les Français désignaient le petit fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie ! Quand on adjurerait tous les préjugés d’illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Sens, et de celle de Rocroi ?
Ce Buonaparte, qui a gagné, ne sait pas même respecter ; il n’y a ni passé, ni avenir pour lui ; son âme impérieuse, et méprisante, ne veut rien reconnaître de sacré pour l’opinion ; il n’admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m’écrivait, en commençant son billet par ces mots : Le nommé Louis de Prusse fut demander à Mme de Staël, etc… Il sentait l’injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette horrible action, un seul Roi de l’Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme ? La nécessité, dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l’âme où jamais son empire ne doit pénétrer. S’il n’en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre ? »
Quelques lignes plus loin, Mme de Staël démontre jusqu’à l’évidence qu’il n’y eut, de la part de Buonaparte, dans l’assassinat du duc d’Enghien, ni passion ni fureur : ce fut de sa part un simple calcul, dont le but était de rassurer le parti révolutionnaire en contractant avec lui l’alliance du sang. « À la veille de se faire couronner par les mêmes hommes qui avaient proscrit la royauté, de rétablir une noblesse par les fauteurs de l’égalité. ? Il crut nécessaire de la rassurer par l’affreuse garantie de l’assassinat d’un Bourbon.
Ce qu’il qu’il voulait surtout, au moment de saisir la couronne, c’était d’inspirer une telle terreur, que personne ne sut lui résister. Il viola tout dans une seule action : le droit des gens européen, la constitution telle qu’elle existait encore, la pudeur publique, l’humanité, la religion. Il n’h avait rien au-delà de cette action ; donc on pouvait tout craindre de celui qui l’avait commise. »
Dans cette longue galerie de tableaux que Mme de Staël déroule à nos souvenirs, l’un des plus frappants et des plus pathétiques est celui de cette quantité innombrable de prisons d’État, de citadelles élevées sur nos frontières pour la sûreté du pays, et devenues le tombeau de ses habitants ; de ces villes servant de prison, où l’on ne voit, partout que des individus contraints par la volonté d’un seul homme, des conscrits du malheur tous enchaînés loin des lieux où ils voudraient vivre. C’est sous cette forme hideuse qu’apparaissent successivement à Mme de Staël les ville de Bourgogne et de Franche Comté, qu’elle traverser pour arrive à son exil.

… qui restent encore sur la terre, de cette absence de sécurité, état habituel de toutes les créatures humaines sous l’empire de napoléon. Dans les autres gouvernements despotiques, il y a des usages, des lois ; une religion que le maitre n’enfreint jamais, quelque absolu qu’il soit ; mais en France, et dans l’Europe France, comme tout est nouveau, le passé ne saurait être une garantie, et l’on peut tout craindre, comme tout espérer, suivant qu’on sert ou non les intérêts de l’homme qui ose se donner lui-même, et lui seul, pou but à la race humaine entière.
On pourra juger par ces citations trop peu nombreuses sans doute, mais auxquelles les formes et les dimensions de ce journal nous obligent de nous restreindre, que l’âme de Mme de Staël était encore bien plus profondément ulcérée par le spectacle des calamités publiques, par le système d’oppression et de mépris qui frappait sur toutes les conditions comme sur touts les peuples, que par le sentiment de ses infortunes personnelles ; c’est dans son livre qui comprend, à deux années près, tout l’intervalle écoulé depuis 1800 jusqu’en 1812 ; c’est là qu’l faut voir la suite, les progrès et cependant la faiblesse et l’incertitude constante de cette administration tyrannique que n’ont pas pu cimenter dix années de succès militaires incroyables, et qui n’eut jamais d’autres suffrages que ceux des hommes qui en partagèrent les fruits. Les ouvrages de Mme de Staël sont dans toutes les bibliothèques ; ils sont lus avec avidité et par ses admirateurs passionnés, et aussi par des juges éclairés, qui , par un sage discernement, savent double le prix de leur approbation ; mais nous osons prédire que nul de ses ouvrages ne sera lu avec plus d’intérêt que ses Dix ans d’exil ; c’est en le méditant avec attention que l’on apprendra à apprécier à sa juste valeur l’homme qui fit servir, au malheur de l’humanité, une puissance colossale, mais fragile ; une puissance qui, élevée par le génie et par la fortune , fut déshonorée par le crime, et périt par l’absence des appuis, naturels du pouvoir, la sagesse, la modération et la vertu.
Nous ne pouvons pas donner une idée plus vraie de la puissance de Buonaparte, et un exemple plus brillant du talent de Mme de Staël, qu’en transcrivant la comparaison suivante ; elle nous paraît digne de terminer les citations que nous avons tirées d’un des ouvrage les plus remarquables qui soient sortis de sa plume ; celui de tous, sans contredit, qui joint à des pages admirables, et aux plus grandes beautés du style, le mérite d’être exempts des défauts que la critique avait justement reprochés aux écrits précédents du même auteur.

Dans une grande forge, on observe avec étonnement la violence des machines qu’une seule volonté fait mouvoir ; ces marteaux, ces laminoirs semblent des personnes, ou plutôt des animaux dévorants. Si vous vouliez lutter contre leur force vous en seriez anéanti. Cependant, toute cette fureur apparente est calculée, et c’est un seul moteur qui fait agir ces ressorts. La tyrannie de Buonaparte se présente à mes yeux sous cette image ; il fait périr des milliers d’hommes, comme ses roues battent le fer, et ses agents, pour la plupart, sont aussi insensibles qu’elles. L’impulsion invisible de ces machines humaines vient d’une volonté tout à la fois violente et méthodiques, qui transforme la vie morale en un instrument servile ; enfin, pour achever la comparaison, il suffirait d’atteindre le moteur, pour que tout rentrât dans le repos.

21 juillet

L’intention du gouvernement est de garder l’île de l’Ascension. A cet effet, le major John Campbell les lieutenants Blennerhassett et Altcheson (ce dernier de l’artillerie de la marine royale) , avec deux sergents, deux caporaux, un tambour et un fifre, et dix huit soldats de troupes de marine, se sont embarqués et on fait voile mercredi, sur le brick le Héron, capitaine Hanmer, pour former la garnison de l’île pendant trois ans. L’Ascension n’est presque qu’un rocher inculte où on a cependant découvert une petite source.
Le Héron porte à Sainte-Hélène l’ordre d’évacuer cette île, qui ne sera plus occupée que par les troupes de la Compagnie des Indes. La station ne sera plus commandée que par un capitaine. La garnison du Cap sera diminuée.

Avatar du membre
Joker
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 2134
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:53
Localisation : Grimbergen - Belgique

Re: "Buonaparte n'est plus"

Message par Joker »

Le lendemain de la mort de l'Empereur, par Christian Fileaux.

https://www.antikcostume.com/billet-le- ... OehnC8W1QI
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

Avatar du membre
Soldat Inconnu
Soldat
Soldat
Messages : 110
Enregistré le : 06 sept. 2017, 20:30
Localisation : L'Élysée

Re: "Buonaparte n'est plus"

Message par Soldat Inconnu »

En embarquant pour rentrer en France, les compagnons d'exil de l'Empereur ont dû ressentir de drôles d'émotion à l'idée de laisser la dépouille de leur maître :cry:
:salut:
Timeo danaos et dona ferentes

Avatar du membre
Joker
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 2134
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:53
Localisation : Grimbergen - Belgique

Re: "Buonaparte n'est plus"

Message par Joker »

Soldat Inconnu a écrit :
09 mai 2020, 15:41
En embarquant pour rentrer en France, les compagnons d'exil de l'Empereur ont dû ressentir de drôles d'émotion à l'idée de laisser la dépouille de leur maître :cry:
:salut:
Je pense au contraire que la plupart d'entre eux étaient soulagés de voir se terminer leur exil et qu'ils étaient heureux de pouvoir revoir leurs proches tout en reprenant une existence normale.
Six années de confinement, cela laisse des traces et impacte durablement le moral et la psychologie des individus.
L'émotion fut surtout perceptible au moment de l'exhumation et du retour des Cendres en 1840.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

Avatar du membre
Cyril Drouet
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 3849
Enregistré le : 16 juil. 2017, 23:36

Re: "Buonaparte n'est plus"

Message par Cyril Drouet »

Joker a écrit :
09 mai 2020, 18:03
Soldat Inconnu a écrit :
09 mai 2020, 15:41
En embarquant pour rentrer en France, les compagnons d'exil de l'Empereur ont dû ressentir de drôles d'émotion à l'idée de laisser la dépouille de leur maître :cry:
:salut:
Je pense au contraire que la plupart d'entre eux étaient soulagés de voir se terminer leur exil et qu'ils étaient heureux de pouvoir revoir leurs proches tout en reprenant une existence normale.
« La journée avait été belle, nous levâmes l’ancre, le 27 mai dans la soirée ; je me levai du cadre sur lequel me retenait la migraine, pour saluer une dernière fois Sainte-Hélène et assurer le bienfaiteur que j’y laissais, et vers lequel chaque jour se reporterait ma pensée. »
(Marchand, Mémoires)


« Nous levâmes l’ancre le 27 mai, et nous nous éloignâmes de cette station malheureuse que pourtant nous regrettions.
Le vent enflait nos voiles, le jour baissait, Sainte-Hélène se perdait à l’horizon, nous saluâmes une dernière fois cet horrible écueil »
(Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon)


« Le 30 mai, nous avons quitté Longwood, et nous sommes embarqués sur le Camel, bâtiment de la marine royale, mis par Hudson-Lowe à notre disposition pour nous ramener en Angleterre. »
(Montholon, Récits de la Captivité de l'Empereur Napoléon à Sainte-Hélène)


« Il était trois heures environ lorsque le capitaine fit lever l’ancre et que l’on mit à la voile. Tant que le jour nous le permit, nous ne cessâmes d’avoir les yeux tournés vers les rochers noirâtres taillés à pic qui entourent l’île de leur vaste ceinture. »
(Ali, Souvenirs sur l’Empereur Napoléon)

Avatar du membre
Joker
**Maréchal d'Empire**
**Maréchal d'Empire**
Messages : 2134
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:53
Localisation : Grimbergen - Belgique

Re: "Buonaparte n'est plus"

Message par Joker »

Il est évident que ces récits, écrits après le retour en France à une époque où le bonapartisme était en plein regain, ne pouvaient qu'être rédigés en ce sens.
Nul n'aurait osé écrire qu'il était heureux de quitter Sainte-Hélène et d'abandonner les restrictions auxquelles ils avaient été soumis pendant si longtemps.
C'est humain et de bonne guerre.

On peut ainsi assurer que pour des raisons diverses, Las Cases, Gourgaud et Montholon étaient parmi ceux qui abandonnèrent l'île sans manifester trop de regrets.
« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

Avatar du membre
L'âne
 
Messages : 2903
Enregistré le : 14 juil. 2017, 07:03
Localisation : Corsicasie

Re: "Buonaparte n'est plus"

Message par L'âne »

Bien entendu que les "compagnons d'exil" étaient soulagés de quitter cette prison, mais je souscris à l'idée du pincement au coeur auquel il est fait allusion.
Par ailleurs, rien ne leur garantissait un "retour à la normale" après avoir fait le "choix" de suivre l'Empereur...
Aurea mediocritas

  • Sujets similaires
    Réponses
    Vues
    Dernier message
  • Oraison funèbre de N. Buonaparte...
    par L'âne » 05 mars 2018, 14:34 » dans Livres - Revues - Magazines
    3 Réponses
    192 Vues
    Dernier message par Général Colbert
    08 mai 2020, 13:54