Napoléon : un homme à abattre

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C-J de Beauvau
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Napoléon : un homme à abattre

Message par C-J de Beauvau » 18 nov. 2017, 21:14

Anecdote du livre de Jean Tulard
Cet homme avait la baraka ! Durant son règne, somme toute assez bref, Napoléon est un vrai trompe-la-mort : pas moins d'une vingtaine de complots déjoués, et encore, il s'agit là de ceux qui ont laissé des traces dans les archives. Sous l'Empire, la police n'est pas aussi efficace qu'on l'imagine, comme le rapporte l'historien Jean Tulard, spécialiste de l'Empire, dans son nouvel ouvrage Le Monde du crime sous Napoléon (éditions Vuibert). « On a l'image d'un État très sûr, mais les vols, le brigandage, la prostitution et la contrebande sont en plein essor. Songez que même le pape se fera voler ses bagages quand il viendra couronner l'empereur ! Jamais il n'y eut autant d'attentats contre un monarque, sauf peut-être sous Henri IV et Louis-Philippe. Napoléon le dira lui-même : J'étais assailli de toutes parts et à chaque instant. »

On connaît les attentats les plus connus, dont celui de la rue Saint-Nicaise, en décembre 1800, lorsqu'un tonneau de poudre, caché dans une charrette par des royalistes, manqua de peu de faire sauter la berline de l'empereur qui se rendait à l'opéra, faisant une vingtaine de morts. Autre action connue, celle du jeune Allemand Frédéric Staps, 18 ans, qui essaya de poignarder Napoléon avec un couteau de cuisine lors d'une revue militaire devant le palais de Schönbrunn, à Vienne. De l'avis même de l'empereur, il s'agissait de la tentative qui l'avait mis le plus en danger... Il tenta de gracier le jeune homme, qui ne voulut rien entendre et finit devant le peloton d'exécution.
Haro sur le « nabot corse »
Mais il y en a eu bien d'autres... Car les ennemis sont nombreux. Les Jacobins d'abord, furieux contre « le nabot corse », devenu, selon eux, un tyran en quelques années. Un certain Gombaut-Lachaise a l'idée de perfectionner un fusil pour abattre sa cible lors de l'inauguration d'un monument. Mais un échafaudage l'empêche de tirer. Un autre conçoit une machine infernale pour la faire sauter à la barrière de l'Étoile. Mais, trois semaines avant, il se fait repérer en faisant un essai si réussi qu'il attire l'attention de la police. Encore raté!
Les royalistes sont également sur les dents. Le chef chouan Cadoudal revient en 1803 pour éliminer « l'usurpateur » et préparer le retour du roi : il projette d'enlever Napoléon ou de le supprimer avec l'aide de l'ancien général Pichegru. Mais un chouan vend la mèche, la police met la main sur les conspirateurs, Pichegru meurt dans sa cellule, Cadoudal est guillotiné en juin 1804.
Deux Indiens motivés
Il y a également les actions isolées, que l'on tient généralement sous silence pour éviter la contagion. Quelques faits sont relevés par l'historien Jean Tulard, comme ces deux Indiens, dont l'un fut l'aide de camp de Dumouriez, qui tentent d'approcher l'empereur avec des poignards enduits de poison de Java... On arrête aussi un jour un illuminé qui réclame une audience avec deux pistolets. Direction l'asile. En 1813, un ouvrier se précipite sur Napoléon en hurlant « tu cours à ta perte ! » avec un instrument tranchant dans la main, mais les gardes s'en emparent aussi sec.
D'autres sont directement embauchés par les puissances ennemies, en particulier l'Angleterre. Ces tueurs à gages agissent contre une bourse d'or bien remplie, à l'image de deux anciens soldats, Lesimple et Bonnard, qui proposent leurs services au gouvernement britannique. On leur accorde 200 guinées d'acompte, le reste une fois leur forfait commis. Mais les deux sicaires sont arrêtés dès leur arrivée en France, car déjà connus des services de police...

La crainte du poison
Comment Napoléon se protège-t-il ? « Il a une garde rapprochée sous les ordres de Savary, qui deviendra son ministre de la Police, explique Jean Tulard. Il peut également compter sur son fameux mamelouk, véritable garde du corps. Mais l'empereur est constamment dehors, il sort parfois avec une petite escorte, on peut donc facilement l'approcher. Il se méfie également beaucoup du poison, il n'a pas de goûteur, mais ses cuisiniers sont très sûrs et il consomme beaucoup d'œufs à la coque, ce qui limite les risques... »
Reste le dernier acte, la mort de l'empereur. A-t-il été empoisonné à Sainte-Hélène par une main traîtresse ? L'hypothèse est née du fort taux d'arsenic retrouvé dans des cheveux de l'empereur datant de 1821. Les soupçons se portèrent sur le général Montholon, qui aurait versé de la mort au rat dans le vin de l'exilé, sur les ordres du comte d'Artois, futur Charles X, ou encore des Anglais, pressés d'en finir – le séjour de l'exilé leur coûtait une petite fortune... Montholon aurait pu aussi affaiblir l'empereur pour obtenir son rapatriement, et le sien par la même occasion. Ou bien était-il pressé de toucher son héritage, prévu dans le testament de son maître... Que croire ? Jean Tulard rappelle que Napoléon avait un ulcère cancéreux à l'estomac et « un trou dans la muqueuse intérieure ». « Difficile de vivre longtemps dans un tel état et l'arsenic n'y était pour rien », estime l'historien. Napoléon a donc survécu à tout, aux poignards, aux bombes, aux complots, sauf au cancer qui le rongeait.

"Le Monde du crime sous Napoléon (1799-1875)" par Jean Tulard, éditions La librairie Vuilbert.
Livre cité dans la rubrique "BIBLIOTHÈQUE EMPIRE"
http://www.lepoint.fr/histoire/napoleon ... 4_1615.php
La guerre c'est le massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas
Paul Valéry

Peyrusse

L'Empereur menacé !

Message par Peyrusse » 18 nov. 2017, 21:52

Merci pour ce résumé fort intéressant.
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Même lors de l'épisode de l'île d'Elbe, Napoléon fut l'objet de menaces. :|
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"Le ministre toscan Fossombroni l'avertit du danger. « Priez l'Empereur, disait Fossombroni à Pons, de bien se tenir sur ses gardes; votre devoir à vous autres est de veiller sur lui, car on veut le tuer. » Sûrement, il y eut, comme déclarent dans leur rapport d'avril 1815 les présidents du Conseil d'Etat, plusieurs assassins isolés qui tentèrent de gagner par le meurtre de Napoléon un salaire promis. Un Corse, nommé Pompeio, fut soupçonné ; on l'arrêta et on se contenta de le renvoyer. Un autre Corse, Thomas Ubaldi, manqua d'assassiner Napoléon, et le bruit courut qu'il était payé par Bruslart ; mais, appréhendé au corps, maltraité par la foule, délivré par la Garde impériale, il fut, lui aussi, renvoyé. Deux émissaires, dit-on, eurent ordre de quitter Paris au mois d'août pour immoler l'Empereur. Mais le général Filangieri qui se rendait alors en Italie, apprit leur prochain départ. Il passa par Coppet et alla voir Mme de Staël, Mme de Staël qui repêchait volontiers, comme on sait, ceux qu'elle avait noyés, Mme de Staël qui s'était éprise de tendresse pour Napoléon et qui, à cet instant, adorait Murat, le nommait un héros et un ami de la liberté. Elle donnait une fête lorsque survint Filangieri. Dès qu'elle sut le projet d'attentat, elle envoya l'un de ses invités, le baron de Frangins, commandant en chef des troupes helvétiques, chez Joseph Bonaparte qui demeurait au château de Prangins, non loin de là, sur les bords du lac de Genève. L'émotion de Joseph fut très vive ; il l'a depuis exprimée dans un passage du poème qu'il composa sur son frère :

Mais la haine qui veille et se traine dans l’ombre,

Médite contre lui quelque entreprise sombre ;

Mais la haine, constante en son activité.

Quand il respire encor, ne peut être assouvie ;

On trouble son repos, on menace sa vie,

On voudrait l’effacer du nombre des humains.

Talma qui déjeunait avec Joseph, voulait partir sur-le-champ pour l'île d'Elbe, et Mme de Staël, elle aussi, paraît-il, revendiquait cet honneur. Joseph aima mieux envoyer Boinod, son cher Boinod, le courageux, l’intègre, le stoïque Boinod. C'était un ancien quartier-maitre trésorier de la légion des Allobroges et commissaire des guerres en 1793 pendant le siège de TouIon. Napoléon le nommait son ami et, de Paris, en 1795, lui mandait les événements. Il emmena Boinod en Italie et en Egypte ; il le qualifiait d'administrateur consommé et probe ; il le prêta au prince Eugène qui le fit intendant général de l’armée italienne et inspecteurs en chef aux revues. En 1814, après le désastre, Boinod s'était retiré à Aubonne. Il accepta la mission que Joseph lui confiait. « C'en est trop, disait-il à l'aîné des Bonaparte, il y a un Dieu vengeur ; avant un an, je vous ramènerai votre frère à Paris où nous nous reverrons. » Il se rendit à l'île d'Elbe. Le 12 septembre 1814, il arrivait à Porto-Longone où se trouvait l'Empereur. Un Elbois qui l'accompagnait, le devança, l'annonça : "Sire, il vient tout exprès pour vous voir et il est le plus vieux de vos amis ; il se nomme Toisot ou Poisot ou Noisot, je ne sais ; mais il est facile à reconnaître; de ma vie je n'ai vu un homme aussi sourd. — C'est Boinod ! », s'écria Napoléon. Il retint Boinod qui devint ordonnateur en chef des troupes impériales puis inspecteur aux revues de la Garde. Les deux émissaires qui venaient de Paris, abordèrent-ils à l’île d'Elbe ? On l’ignore. Napoléon prétendit que Bruslart voulait le faire assiéger dans sa villa de San Martine et par des hommes du bataillon corse et par d'autres Corses qui débarqueraient nuitamment sur une plage de l’le d'Elbe. Il accusa Bruslart d'avoir projeté de l’assassiner : "Nommer Bruslart gouverneur de Corse, disait-il à Campbell, c'est attenter à ma vie; cet homme n'a pas de relations avec la Corse ; il fut toujours employé dans la conspiration des Bourbons évidemment il n'a été choisi que pour me nuire; il a récemment quitté Ajaccio pour Bastia afin d'être plus près de l’île d'Elbe. » Il accablait Bruslart d'invectives l'appelait un sicaire de Georges Cadoudal, un misérable, un assassin, un buveur de sang. « Que Bruslart prenne garde, s'écriait-il; s'il me manque- je ne le manquerai pas ; je l'enverrai chercher par mes grenadiers et je le ferai fusiller pour qu'il serve d'exemple aux autres ! » Il ordonna que cinq cavaliers de service suivraient désormais sa voiture, fusils et pistolets chargés ; que son premier officier d'ordonnance Roul, muni de deux pistolets, l’accompagnerait constamment à cheval; que Roul commanderait ses escortes et de concert avec le commandant de gendarmerie placerait des gendarmes sur son passage. Les mesures de sûreté que Napoléon avait prises furent bientôt connues. Bruslart mandait à Paris que la surveillance exercée à Portoferraio était très active, que tout annonçait l'inquiétude, qu'on faisait des rondes nuit et jour, et Bory de Saint-Vincent, dans le Nain jaune, écrivait à la fin de janvier, non sans exagération, que Bonaparte, à qui l'on avait inspiré quelques craintes, ne laissait débarquer aucun étranger. "

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1921, p.57-61)

Peyrusse

Menaces visant l'Empereur à l'île d'Elbe (d'après Pons de l'Hérault)

Message par Peyrusse » 18 nov. 2017, 21:57

Comme on peut le voir dans les souvenirs d’André Pons de l’Hérault, des bruits concernant l’assassinat de Napoléon furent plusieurs fois d’actualité. Pons, dans son autre ouvrage et intitulé: « Mémoire aux puissances alliées» (Picard, 1906, pp.24-25) en parle encore : « Trois avis, venus de différents endroits, avaient donné l’assurance qu’un officier général, ancien vendéen ou chouan, s’était chargé de faire assassiner l’Empereur ; que les assassins étaient déjà dans l’île et que parmi eux il y en avait un qui se vantait de trente-trois assassinats (nombre sans doute surfait). Sa Majesté avait voulu faire un secret de cet avertissement, mais quelque chose en avait transpiré, et les fidèles, exaspérés, ne voyant que des poignards levés sur leur monarque bien-aimé, étaient prêts à se livrer à des imprudences qui auraient pu avoir des suites fâcheuses. Si l’Empereur ne les eut arrêtés en les menaçant de sa colère et s’il n’eût profité de la nuit pour faire partir les personnes devenues justement suspectes et parmi lesquelles se trouvaient le brigand principalement désigné. » Le lieutenant-colonel Laborde, aborde le même sujet : « L’Empereur était adoré des habitants ; aussi ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que l’on put parvenir à les empêcher de faire un mauvais parti à un aide de camp d’un général nommé Brulard [Bruslart], qui commandait alors en Corse pour Louis XVIII. Cet aide-de-camp s’était rendu à l’île d’Elbe avec des sicaires pour assassiner Sa Majesté. Le complot découvert, l’Empereur ordonna au général Cambronne de protéger ce misérable contre l’exaspération des soldats et des habitants ». Un des plus proches personnages de Napoléon, le mameluck Ali, celui qui était chargé implicitement de sa protection personnelle, prend lui aussi ses précautions ; il écrit dans ses fameux souvenirs : «Une nuit que l’on supposa avoir été choisie pour une attaque, je portai, le soir, un matelas sur le promenoir, sous les fenêtres de la chambre de l’Empereur et je me couchai, ayant mon poignard à ma ceinture et mon sabre à côté de moi. Je passai ainsi toute la nuit, étant tout yeux, tout oreilles. ». Soit que tous les complots ne puissent être menés à leur terme, soit que la protection autour de Napoléon fut renforcée, mais aucune tentative d’assassinat ou d’enlèvement n’eurent lieu durant le séjour de l’île d’Elbe. Celles-ci restèrent, heureusement, à l'état de projet.

:roll:

Peyrusse

A propos de Staps...

Message par Peyrusse » 18 nov. 2017, 23:15


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Bernard
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Re: Napoléon : un homme à abattre

Message par Bernard » 19 nov. 2017, 10:01

Constitution de l'an X :
"Article 86. - Le Premier consul a droit de faire grâce. - Il l'exerce après avoir entendu, dans un conseil privé, le grand-juge, deux ministres, deux sénateurs, deux conseillers d'Etat et deux juges du Tribunal de cassation."
Je n'ai rien trouvé dans la Constitution de l'an XII, sans doute le sénatus-consulte du 16 thermidor de l'an X devait-il rester en vigueur.

Peyrusse

Du calme !

Message par Peyrusse » 19 nov. 2017, 12:28

"Pourquoi levez-vous les yeux au ciel ?"
-----------
L'émotion, sans doute... :roll: Plus sérieusement, je ne cautionne pas la version produite par "Beauvau".

Peyrusse

C'est pourtant simple.

Message par Peyrusse » 19 nov. 2017, 17:39

Merci de prendre note des éléments suivants:

1/ J'ai apprécié le résumé global fait par Beauvau.
2/ Concernant l'affaire Staps , X. a répondu que les faits tels que racontés par Beauvau étaient inexacts d'un point de vue juridique.
3/ Concernant le même Staps, j'ai cru bon qu'il serait utile de mettre lien vers un sujet débattu sur le forum.
4/ D'où mon émoticône qui lève les yeux au ciel. :roll:

Je n'ai rien d'autre à ajouter.



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Re: C'est pourtant simple.

Message par C-J de Beauvau » 19 nov. 2017, 17:43

Peyrusse a écrit :
19 nov. 2017, 17:39
Merci de prendre note des éléments suivants:

1/ J'ai apprécié le résumé global fait par Beauvau.
2/ Concernant l'affaire Staps , X. a répondu que les faits tels que racontés par Beauvau étaient inexacts d'un point de vue juridique.
3/ Concernant le même Staps, j'ai cru bon qu'il serait utile de mettre lien vers un sujet débattu sur le forum.
4/ D'où mon émoticône qui lève les yeux au ciel. :roll:

Je n'ai rien d'autre à ajouter.


Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisément
Boileau
Merci
Cordialement
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Paul Valéry

Peyrusse

En 1812 et en 1815. Napoléon visé.

Message par Peyrusse » 19 nov. 2017, 17:53

1812...

"Depuis le jour où les cosaques avaient fait un hourra sur le quartier impérial, le bruit s’était répandu dans l’armée française que les Russes voulaient à tout prix s’emparer de Napoléon, que l’hetman Platov avait promis sa fille à qui le lui amènerait vivant, et l’amiral Tchitchagov, s’apprêtant à défendre le passage de la Bérézina, souhaitait ardemment de faire l’Empereur prisonnier. Dans ce dessein, il notifia aux généraux placés sous son commandement l’ordre suivant : « L’armée de Napoléon est en fuite ; l’auteur responsable des calamités de l’Europe est avec elle ; nous nous trouvons sur son chemin ; il est possible qu’il plaise au Tout-Puissant de mettre un terme à son courroux en nous le livrant ; je désire donc faire connaître à tous le signalement de cet homme. Il est de petite taille, corpulent, pâle ; il a le cou court et fort, la tête grosse, les cheveux noirs. Pour plus de sécurité, arrêtez tous les individus de petite taille et envoyez-les moi. Je ne parle pas de la récompense qui sera accordée pour cette prise ; la générosité bien connue de notre monarque [le Tsar] m’en dispense. » "

Extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812 » 1ère série [seule parue] », Paris, Champion, 1911,p.229.
---------------
1815...

La Villette, le 29 juin 1815, à 2 heures du matin.

Monsieur le Général, on vient de me faire le rapport que l’Empereur veut aller à Montmartre pour tâcher de faire un mouvement. Quelque invraisemblable que soit ce rapport, cependant il est bon de vous mettre en mesure. Prévenez le prince d’Essling [Maréchal Masséna] afin qu’il mette sous votre main quelques bataillons de la Garde nationale que vous ferez entrer à Montmartre à la première nouvelle que vous aurez d’un pareille tentative. Communiquez cette lettre au prince d’Essling ; il demeure rue de Bourgogne, près du ministère de la Guerre. Recevez, Monsieur le général, l’assurance de ma considération très distinguée.

Signé:Le maréchal prince d’ECKMÜHL.

Convaincu que Napoléon voulait s’emparer des redoutes de Montmartre, Desfourneaux résolut de « faire taire dans son cœur tout espèce de considération particulière », et, comme il s’en vante, de prendre les mesures les plus rigoureuses pour prévenir des desseins aussi contraires à l’intérêt général ; il ordonna de faire feu contre la personne de Napoléon, et il écrivit à son chef d’état-major l’ordre suivant :

Montmartre, le 29 juin 1815, à 4 heures du matin.

A Monsieur le chef d’état-major. Il résulterait, Monsieur, de l’avis qui vient de m’être donné que Napoléon Bonaparte doit se rendre dans la grande redoute de Montmartre avec quelques bataillons. Veuillez, de suite, défendre sévèrement dans la place l’introduction de toute espèce de forces armées qui n’auraient point d’ordre direct de moi. Vous ferez donner l’ordre de ma part à tous les postes de faire feu sur Napoléon Bonaparte s’il se présentait pour entrer dans la place.

Son abdication le rend tout à fait étranger à la France, et sa présence parmi nous ne servirait qu’à perpétuer les malheurs qui accablent la patrie et dont il est personnellement la cause.

Vous me répondrez de l’exécution de cet ordre dont j’ai donné connaissance à M. le maréchal de camp Saint-Pol.

Signé: Le lieutenant-général baron DESFOURNEAUX.

Le maréchal de camp Baille de Saint-Pol cité dans la lettre du lieutenant-général Desfourneaux, avait, de son côté, déjà reçu l’ordre de Davout. Sa surprise fut telle qu’il écrivit aussitôt au maréchal prince d’Eckmühl pour obtenir la confirmation de l’ordre ; il prétextait qu’il ne reconnaissait pas la signature du Ministre.
---------------------------
Montmartre, 29 juin, 3 heures et demi du matin.

Je viens de recevoir à l’instant une lettre datée de La Villette, le 29 juin 1815 à 2 heures du matin et signée « Maréchal Prince d’Eckmühl ». Je n’ai point reconnu dans cette signature celle de Votre Altesse Sérénissime et j’ai l’honneur de vous prier d’éclaircir mes doutes à cet égard. Voici ce que contient cette lettre ; « (suit le contenu de la lettre citée plus haut…) » J’attends la réponse de Votre Altesse Sérénissime avec la plus vive impatience et j’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Signé: Le maréchal de camp, Commandant supérieur de Montmartre, B. BAILLE DE SAINT-POL.

Napoléon ne pensait pas à faire sur Montmartre une tentative que Davout jugeait d’ailleurs invraisemblable. Il demanda toutefois dans la journée du 29 juin 1815 à la Commission du gouvernement le commandement de l’armée, non comme empereur, mais comme un général dont le nom et la réputation pouvaient encore exercer une grande influence sur le sort de la nation, et il promettait, foi de soldat, de citoyen et de Français, de partir pour l’Amérique après avoir repoussé l’ennemi. Ce message, porté par le général Beker, ne reçut d’autre réponse qu’un billet écrit par Fouché à Maret : le gouvernement provisoire, n’acceptait pas les propositions de l’Empereur et il priait Maret d’user de son influence pour conseiller à Napoléon de partir dans délai. Napoléon partit. Mais, malgré le gouvernement provisoire, malgré Fouché et Davout, l’armée voulait se battre. Elle éclata en cris de colère et de fureur lorsque la capitulation fut signée. Les lettres du maire et de l’adjoint de Montmartre à Desfourneaux témoignent de l’irritation du soldat.

Le maire, Finot, remercia Desfourneaux d’avoir, par sa fermeté, empêché les bataillons de tourner leur artillerie contre la ville. « Tout Montmartre, écrit Finot au préfet Chabrol, a été témoin de la fermentation qui régnait parmi les troupes et des dangers que les chefs ont courus pour les forcer à se soumettre aux conditions de la convention. La conduite de M. le lieutenant-général Desfourneaux et des généraux employés sous ses ordres, celle de MM. Les officiers supérieurs et de MM. Les aspirants de la marine, dans cette horrible situation, a été des plus honorables.» L’adjoint Prost écrit de même à Desfourneaux que Montmartre a été durant la nuit du 3 au 4 juillet 1815 dans une « position affreuse », mais que le général a su « empêcher la troupe de diriger l’artillerie contre Paris » et calmer l’exaltation des esprits qui s’irritaient « de ce que tout était arrivé sans combat » et qui ne comprenaient pas « le besoin de se soumettre aux conditions de la capitulation ».
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Documents relevés par Arthur CHUQUET.


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Re: Napoléon : un homme à abattre

Message par C-J de Beauvau » 20 nov. 2017, 07:58

En effet même au mépris des lois de la guerre . Voir le cas du chirurgien Larrey
"Séparé de ses hommes alors qu'il était en train d'organiser le repli de ses ambulances, le chirurgien est fait prisonnier par les troupes prussiennes.
Trompés par sa petite taille, la capote grise qu'il porte, voire sa ressemblance physique avec Napoléon, les Prussiens pensent avoir capturé l'empereur desFrançais!"Avant d'être conduit à un officier supérieur, Larrey est molesté, insulté, presque déshabillé."
L'officier se rend compte qu'il ne s'agit pas de Napoléon, mais décide tout de même de faire fusiller le Français. Un peloton d'exécution est mis en place… et Jean-Dominique Larrey ne devra son salut qu'à l'homme qui était censé lui bander les yeux : "Chirurgien-major, l'homme le reconnaît. Et pour cause : il a jadis suivi ses cours à Berlin."
Conduit auprès d'un général prussien, il est sauvé grâce à la réputation qu'il s'était faite "de soigner tous les blessés, qu'ils soient amis ou ennemis, hommes de troupes ou officiers supérieurs". Parmi ces blessés, le fils du général en question !"
Waterloo Démythifié Yves Vander Cruysen
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