La vie prodigieuse du Général-Comte de Boigne

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Joker
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La vie prodigieuse du Général-Comte de Boigne

Message par Joker »

Le Savoyard qui restaura le Taj Mahal … entre autres aventures ! Et fut un grand bienfaiteur de Chambéry.

Benoit Le Borgne naquit le 8 mars 1751 à Chambéry. Il était le fils de Jean-Baptiste Le Borgne (1718-1765), originaire de Picardie, qui tenait une boutique de pelleterie à l’enseigne de « La Ménagère » à Chambéry. Sa mère, Héléne Gabet (1721-1794), appartenait à l’une des meilleures familles chambériennes.
Après une jeunesse turbulente qui lui valut même des ennuis avec le guet pour tapage nocturne, Benoit le Borgne s’engagea à I7 ans du régiment irlandais de Louis XV au service de la France où il apprit l’anglais. Au sein de ce régiment, où il fut promu capitaine, il participe à de nombreuses campagnes militaires qui le font voyager à travers l’Europe, puis dans l’Océan Indien , notamment à l’île Bourbon (la Réunion de nos jours).

Il s’engage dans l’armée russe
La paix étant revenue en Europe, le capitaine Le Borgne pense que son avenir dans l’armée française est compromis. Il démissionne en 1773 et envisage de rejoindre l’armée russe en guerre contre la Turquie, en répondant à une annonce parue dans les journaux de l’époque.
De passage à Chambéry, il obtient d’une cliente de sa mère une lettre de recommandation pour un de ses cousins qui connait personnellement le prince Fiodor Grigorievitch Orlov (1741-1796) chargé de former un régiment gréco-russe.
Il part pour Turin, puis Venise, traverse la mer Egée et débarque à Paros où se trouve le prince Orlov qui accepte sa candidature.
Mais il est fait prisonnier par les Turcs et passe sept mois en captivité à Chio, puis à Constantinople où il dut effectuer de basses besognes comme esclave. Constatant qu’un soldat blanc était l’esclave d’un turc, l’ambassadeur d’Angleterre accepte d’intervenir pour le faire libérer, ceci à la demande d’un anglais, Lord Algernon Percy, que Le Borgne avait rencontré précédemment. La guerre russo-turque finie, il est licencié.
Il part alors pour Smyrne en vue de rejoindre les Indes, via l’Egypte.

L’aventure en Inde
Après avoir obtenu des lettres d’accréditation des Anglais et des Russes (il rencontre l’Impératrice Catherine II !) et après mille péripéties, il prend du service à la « Compagnie anglaise des Indes orientales » et finit par arriver début 1778 à Madras. Il y vivote 4 années en donnant des leçons d’escrime puis en entrant dans un régiment anglais composé d’indigènes. En 1783, il se rend à Lucknow où il rencontre le lyonnais Claude Martin (1735-1800) et Drugeon, un Savoyard Au cours de son voyage, il découvre le Taj Mahal (qu’il fera restaurer plus tard). Il apprend alors la langue persane et l’hindi et change son nom en « de Boigne », ceci pour adapter la graphie du mot à la prononciation des Anglais qui ont des difficultés à prononcer correctement le mot Leborgne et surtout le « r ».
Finalement, il rejoint Delhi (à cheval) et après différentes péripéties, parvient à entrer au service du Mahadaji Rao Sindhia, le chef des Mahrattes, pour équiper et armer 1700 hommes. Son talent fait merveille, il devient rapidement général et chef de l’armée du rajah, à la tête de laquelle il remporte plusieurs victoires sur les troupes afghanes, notamment à Agra le 10 janvier I788 et à Patoum le 21 janvier 1788.
A noter que le général de Boigne dote l’armée d’un corps d’ambulances chargé de recueillir les blessés amis et ennemis.
Il dut ses succès à son calme inaltérable, à la rapidité de ses manœuvres et à la discipline qu’il imposait à ses armées. Inspirant une confiance absolue, il était à la fois craint et aimé et toujours obéi. Nommé Gouverneur des provinces qu’il avait ainsi conquises, le général Benoït de Boigne se révélait aussi bon administrateur que grand chef et connut alors la période la plus fastueuse de son existence.
Dans la force de l’âge, (il mesurait 1 m 83), il avait le regard perçant et une noblesse d’allure qui imposaient le respect. Régnant, en fait, en véritable satrape sur de vastes territoires, il savait faire preuve d’autorité quand il le fallait, mais restait toujours juste et bon, usant de prudence et respectant la parole donnée.
Recevant du radjah une part des impôts perçus, il amassa alors, en or et en diamants, une fortune considérable. Marié en 1788 à Delhi, à la mode du pays, à une indoue nommée Héléna Begum (1773-1853), fille d’un colonel de la garde du Grand Moghol et qui s’exprimait parfaitement en anglais. Il en eut, en 1789, une fille nommée Anna, qu’il perdit à l’âge de 14 ans, puis un fils, Charles-Alexandre en 1791. Au décès du radjah Sindhia en 1794, il est à la tête d’une armée de 100.000 hommes organisée à l’européenne, et la Confédération mahratte est le dernier état autochtone de l’Hindoustan à résister aux Anglais.
Las peut-être de cette vie trop brillante, et aussi parce que le nouveau Rajah, neveu du précédent, était un homme faible et versatile, le général de Boigne préfère rentrer en Europe. Il cède son commandement à un de ses officiers, Pierre Cuiller Perron (1753-1834), secondé notamment par le Savoyard Drugeon.
Il vend sa garde personnelle aux Anglais pour un prix de 900.000 francs-or germinal.

Le retour en Europe
En novembre 1796, il quitte l’Inde et se rend, en Angleterre où il débarque en mai 1797. Il s’y installe quelques temps en attendant que le calme soit revenu en France. A Londres, il épouse Adèle d’Osmont (1781-1866), fille d’un diplomate français émigré et d’une mère irlandaise, mariage assez peu assorti d’ailleurs, car la mariée n’avait que 17 ans, alors qu’il approchait de la cinquantaine, et qui resta stérile et fut peu heureux (auparavant, il avait répudié son épouse indienne, qui ne se faisait pas à la vie mondaine occidentale, mais il l’avait largement indemnisée).
En 1802, enfin, le général de Boigne, rentre en France et s’installe à Paris.
Il se lie d'amitié avec le général Paul Thiébault (1769-1846). Ce dernier lui propose à plusieurs reprises de rencontrer Napoléon Bonaparte afin de devenir officier de l'armée française. Cependant le Savoyard, qui a atteint la cinquantaine, ne souhaite pas devenir colonel et se retrouver sous les ordres d'officiers plus jeunes que lui. Malgré ce refus, l'offre est renouvelée. En effet le consul Bonaparte envoie une proposition en 1803 à Benoît de Boigne à laquelle celui-ci ne donne pas suite. Il lui demande de prendre la tête d'un corps expéditionnaire aux Indes. Napoléon propose au Savoyard le commandement de troupes franco-russes qui auraient accédé au nord de l'Inde en vue de chasser les Anglais de l’Afghanistan. Mais il y oppose un refus définitif.

Le général de Boigne à Chambéry
C’est en 1807 qu’il mit fin à sa vie errante en se retirant à Chambéry, où, il reçut de ses compatriotes un bon accueil, et s’installa dans un magnifique château, dont il avait fait l’acquisition en 1802, à Buisson-Rond, aux portes de la ville.
Membre du Conseil de ville de Chambéry, qu’il ne tarda pas à présider, il fut nommé Président du Conseil général du Département du Mont-Blanc par Napoléon en 1804.
Louis XVIII le fit Maréchal de camp le 20 octobre 1814 et Chevalier de l’ordre de Saint-Louis et de la Légion d’honneur le 27 février 1815 (c’est-à-dire pendant la première Restauration, période pendant laquelle Napoléon avait été exilé à l’ile d’Elbe. Pendant cette période Chambéry resta française, ainsi qu’Annecy et le tiers environ de la Savoie).
Le Roi de Sardaigne, Victor Emmanuel Ier (1759-1824), lui conféra le titre de comte et le grade de Lieutenant Général le 7 juin 1816. Ainsi comblé de gloire et d’honneurs, le général comte de Boigne s’éteignit le 21 juin 1830, à l’âge de 79 ans.
Il fut enterré à l’église de Lémenc sous un magnifique catafalque de marbre blanc.
Son fils Charles, né en 1791 aux Indes, qu’il avait amené avec lui, fut lui-même fait baron en 1826. Il hérita de son titre et de sa fortune et, de son mariage avec Césarine Viallet de Montbel (1801-1855), il eut treize enfants.
Sa femme Adèle reçut, par son testament, d’importantes donations, bien qu’il en fût de fait séparé, puisque depuis leur retour en France, elle vécut presque toujours à Paris et lui à Chambéry. Elle est l’auteur des célèbres « Mémoires de la Comtesse de Boigne ».

Grand bienfaiteur de la ville d’Annecy
Si la première partie de la vie du Général de Boigne avait été consacrée à édifier une des plus immenses fortunes de l`époque, la seconde partie fut employée à en faire un usage qui fit de lui, au profit de ses compatriotes, un véritable mécène. C’est ainsi qu’il finança de vastes projets d’urbanisme qui transformèrent le visage de sa ville natale : aménagement de la place Saint-Léger, percement de la rue des Portiques, construction du lycée, du théâtre, de la chapelle des Capucins, du faubourg de Montmélian, embellissement de la façade de l’hôtel de Ville, etc ….
Par ailleurs, il créa de ses deniers, plusieurs œuvres d’assistance publique, telle que le refuge Saint Benoît pouvant recevoir 40 vieillards et l’hospice de mendicité où 100 mendiants étaient hébergés chaque jour. Il affecta de larges dotations à d`autres établissements et notamment à l’Hôtel-Dieu de Chambéry et à l`Hospice d’aliénés.
On estime qu’à la date de sa mort, l’ensemble des sommes consacrées par le Comte de Boigne à sa ville natale est environ de 3.500.000 de francs de l’époque et sa fortune de 20 millions.
La ville de Chambéry, désirant célébrer dignement la mémoire de son illustre bienfaiteur, fit édifier en 1838, à l’extrémité de la rue qui porte son nom, la célèbre fontaine qui comporte, encadrée par quatre éléphants dont les trompes alimentent le bassin, une colonne monumentale sur laquelle sont reproduits dans le bronze ses exploits guerriers et qui est surmonté de sa statue en grand uniforme.
On lit sur la face de la fontaine tournée vers le château l’inscription suivante :
BENEDICTO DE BOIGNE CAMBERIENSI GRATA CIVITAS MDCCCXXXVIII

Ainsi a été transmis aux générations futures le souvenir de cet homme qui fut grand dans toute l’acceptation du terme et dont rien ne vint ternir une existence que l’on peut véritablement qualifier d’hors-série, de cet homme aussi qui n’oublia jamais au cours de ses lointaines expéditions qu’il était avant tout Savoyard et qui, lorsque sonna l’heure du repos, revint, tel Cincinnatus, s`asseoir au foyer de sa patrie retrouvée et consacra à faire le bien les sommes qu’il avait réunies au cours de son extraordinaire carrière.
On ne saurait terminer sans noter encore que le Général de Boigne fut un découvreur de l`Inde qu’il contribua à faire mieux connaitre. Homme de bon sens, il sut ne pas prendre partie dans les événements qui divisaient alors l’Europe. Songeant uniquement au bien-être de sa petite patrie, il put ainsi conserver, par vents et marées, sa situation aussi bien sous l’Empire lors de son retour d`Angleterre que sous la première Restauration et sous le régime sarde.
Bien rares sont dans l`Histoire ceux qui surent faire preuve d`une aussi grande sagesse.


(D’après Emmanuel Arminjon, Biographie trouvée sur le Site de la mairie de Chambéry) - via D. Tertrais


« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

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Bernard
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Re: La vie prodigieuse du Général-Comte de Boigne

Message par Bernard »

Joker a écrit :
19 avr. 2020, 20:03
Benoit Le Borgne naquit le 8 mars 1751 à Chambéry. Il était le fils de Jean-Baptiste Le Borgne (1718-1765), originaire de Picardie, qui tenait une boutique de pelleterie à l’enseigne de « La Ménagère » à Chambéry. Sa mère, Héléne Gabet (1721-1794), appartenait à l’une des meilleures familles chambériennes.
Voici l'acte de naissance de Benoît Le Borgne :
Capture d’écran 2020-04-20 à 09.01.55.png

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Demi-solde
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Re: La vie prodigieuse du Général-Comte de Boigne

Message par Demi-solde »

Joker a écrit :
19 avr. 2020, 20:03
La ville de Chambéry, désirant célébrer dignement la mémoire de son illustre bienfaiteur, fit édifier en 1838, à l’extrémité de la rue qui porte son nom, la célèbre fontaine qui comporte, encadrée par quatre éléphants dont les trompes alimentent le bassin, une colonne monumentale sur laquelle sont reproduits dans le bronze ses exploits guerriers et qui est surmonté de sa statue en grand uniforme.
On lit sur la face de la fontaine tournée vers le château l’inscription suivante :
BENEDICTO DE BOIGNE CAMBERIENSI GRATA CIVITAS MDCCCXXXVIII
La fameuse "fontaine des Quatre Sans Cul", le monument emblématique chambérien :


Cordialement

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Demi-solde
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Re: La vie prodigieuse du Général-Comte de Boigne

Message par Demi-solde »

Le sculpteur de cette fontaine, le Grenoblois Victor Sappey, a conçu deux autres monuments bonaparto-napoléoniens :

Image
Monument au général Championnet, à Valence (1848)

Image
Tombeau du général Marchand, à Grenoble (1851)

Cordialement

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