lettres de Russie : Après la campagne de Russie. Lettre du général Drouot.

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Christophe

Lettres de Russie : Lettre du général***Charpentier

Message par Christophe » 26 déc. 2010, 23:00

Il fait froid un peu partout en France, ces jours-ci. Voici un document émanant du général Charpentier et adressé à sa femme. Nous sommes en pleine campagne de Russie...

---------------------------
Depuis ma dernière lettre je n’ai reçu encore aucune lettre de France. Je ne peux pas songer à ce service des postes sans me mettre en colère, je profite pour t’écrire de tous les courriers extraordinaires de tous les officiers en mission, cela ne me réussit pas mieux. Cependant ma dernière lettre et celle-ci vont sous la protection d’un M. Anglès, inspecteur des postes, qui m’assure qu’elle te parviendra.
L’hiver a commencé, nous sommes dans la neige, les nuits sont déjà bien longues et bien fraîches. Si je pouvais de temps en temps lire de tes lettres, cela me réchaufferait, mais pas un mot, pas une lettre, et depuis quatre mois et huit jours pas un signe de vie. Il faut convenir que cela est bien dur. Je te chante toujours la même antienne parce qu’elle m’occupe beaucoup, on parle que nous allons bientôt prendre des quartiers d’hiver, peut-être l’ordre dans les postes pourra se rétablir et obtiendrons-nous que les paquets amoncelés à Gumbinnen verront enfin le jour. C’est un pays bien vivant que Smolensk et si j’avais une bonne table et ma cave d’Oigny [propriété du général Charpentier, dans l’Aisne] j’aurais de belles occasions de m’en faire honneur, mais je n’en fais rien. Je vis comme un grisgoux [grigou] tout seul. Je fais l’ours et le ferai tant que je n’aurai pas de tes nouvelles. Mets bien sur toutes mes lettres: « Gouverneur général à Smolensk ».

Adieu, embrasse bien pour moi nous petits enfants.

Le général Comte Charpentier (1769-1831) est général de division, d’abord chef d’état-major du 4ème corps, puis gouverneur de Witebsk, puis de Smolensk en 1812. Son épouse était la fille du général Aubert du Bayet.
Lettre extraite du recueil de correspondances interceptées par les Russes durant la campagne de 1812. Publié sous les auspices de La Sabretache en 1913.

Abraca

Re: Lettres de Russie : Lettre du général***Charpentier

Message par Abraca » 27 déc. 2010, 22:49

Merci Christophe, l'intérêt des lettres, c'est qu'elles sont écrites sur le vif, et donc plus sincères que les souvenirs.

Christophe

Re: Lettres de Russie : Lettre du général***Charpentier

Message par Christophe » 28 déc. 2010, 00:59

En fait, il faut différencier les lettres personnelles, domestiques, intimes, de celles qui sont officielles. Celle que j'ai transcrite, émanant du général Charpentier, est sincère, réaliste, car écrite à son épouse. Mais il y a aussi la correspondance officielle, plus convenue.

Parmi les mémoires et souvenirs, vous avez quand même des textes dont la sincérité est manifeste. Je pense, comme nous sommes "dans" la campagne de Russie, au témoignage du wurtembergeois De Suckow.
Pour conclure, dès l'instant au cours duquel le témoignage est écrit pour des proches et, en théorie, ne devant pas sortir du cercle familial, alors nous avons une "matière" sincère et authentique. A contrario, si des mémoires sont rédigés par un auteur faisant oeuvre de justification, alors la réalité est faussée.

Enfin, sur mon blog "L'Estafette", je m'efforce de diffuser des récits "vrais". C'est la meilleure facon de mieux comprendre une époque et ses "acteurs".

Christophe

Lettres de Russie

Message par Christophe » 18 avr. 2011, 22:58

Cette lettre fait partie de celles publiées en 1913 dans le recueil intitulé "Lettres interceptées par les russes durant la campagne de 1812" (Edité en 1913 par La Sabretache, sous les auspices de Léon Hennet et du commandant Emmanuel Martin. Préface du "grand" Frédéric Masson).

Nous ne connaissons pas le destinataire de cette lettre. De son auteur non identifié, nous savons simplement qu’il était employé à l’Intendance générale de la Grande Armée. C'est un document très réaliste.

Moscou, 19 octobre 1812.

Ma santé dépérit, l’ennui me galope ; mal logé, point de draps, plus de chemises, plus d’habits, plus de bottes, mal nourri au milieu d’une ville de 400.000 âmes, incendiée, pleine de décombres ; quelle situation à 800 lieues [3200 kms de Paris] !

Je suis désespéré… Nous allons porter le quartier impérial à Kalouga ; on va bientôt partir : encore quarante lieues ; si c’est comme ici, ma foi il y aura de quoi mourir !

Quand vous connaîtrez, mon digne ami, les détails de notre existence, de nos privations, de nos besoins, de notre saleté, de nos maladies, vous ne pourrez concevoir comment j’aurai pu y tenir.

On parle de paix ; on peut difficilement continuer la guerre ; on peut encore plus difficilement trouver à manger pour l’armée. Nous sommes trop loin de la Prusse, de ce bon pays. Celui-ci n’a aucune ressource et nous y sommes tous seuls Français.

Vive l’espoir de la paix ![

Peyrusse

lettres de Russie : Après la campagne de Russie. Lettre du général Drouot.

Message par Peyrusse » 17 nov. 2017, 19:48

Celle-ci résume quelque peu les maux dont a été victime la Grande-Armée durant la campagne de Russie.
 
« Königsberg, 1er janvier 1813. 

Nous avons eu à combattre la faim et surtout le froid le froid, ennemis terribles sous lesquels un grand nombre d’hommes et de chevaux ont succombé. Ma santé n’a pas été altérée un seul instant ; j’ai conservé mes forces et toute ma vigueur ; peu de jeunes gens de vingt-cinq auraient pu lutter avec moi. J’ai eu la douleur de voir périr de froid et de misère un grand nombre de mes canonniers ; la perte successive de tous mes chevaux du train m’a forcé à abandonner tous mes canons ; ces sacrifices m’ont déchiré le cœur. J’ai perdu tous mes domestiques, chevaux et effets ; je regrette beaucoup mes domestiques ; la perte de mes chevaux ne m’affecte point. Si nous avons éprouvé des désastres, l’honneur entier est resté. Partout où nous avons voulu combattre les Russes, nous l’avons fait avec avantage. Les cosaques se sont enrichis de nos dépouilles ; mais cinquante fusiliers ou une pièce de canon suffisaient pour dissiper leurs troupes les plus nombreuses. » .
-------------------------------
L'historien Arthur Chuquet analyse ce document:

Cette noble lettre du 1er janvier 1813, si fière et si touchante, suffit à réfuter Pion des Loches
Dans ses mémoires (« Mes Campagnes », p.318) Pion accuse Drouot d’avoir été, non seulement un homme fort médiocre à la guerre, mais un égoïste, un « tartuffe dévoré d’ambition qui sacrifiait tout pour se faire valoir et pour avancer », et il montre Drouot s’esquivant pendant la retraite pour boire à l’écart quelques gorgées d’une bouteille de vin. Mais il a beau dire que la réputation de Drouot finira par tomber. Drouot, a dit Macdonald, était « l’homme le plus droit, le plus modeste que j’aie connu, instruit, brave, dévoué, simple de manières, d’un caractère élevé, antique » ; Pons de l’Hérault le regarde comme un grand homme de Plutarque, comme la perfection de l’ordre moral, et Fain le nomme le dernier des Romains. C’était, a dit Ségur, « l’un de ces hommes doués de toute la force de la vertu, qui pensent que le devoir embrasse tout et qui sont capables de faire simplement et sans effort les plus nobles sacrifices ! » Drouot était, pendant la campagne, colonel dans l’artillerie de la Garde. Il fut, le 10 janvier 1813, promu général de brigade dans la ligne, et, dit-il, affligé de ce changement d’état, attristé de quitter ce corps d’artillerie qu’il venait de voir détruit et qui faisait l’admiration de tout le monde.

Mais il s’apprêta sur le champ à rentrer en campagne, et le 26 janvier 1813, l’Empereur le prit pour aide de camp, en même temps que Corbineau et Flahaut. Celui que Napoléon a nommé « Le Sage dela Grande-Armée », avait toutefois, durant la retraite de Russie, réfléchi sur ce que ferait son souverain. Il parlait rarement politique, mais il dit un jour à Pion : « Cette campagne, si triste qu’elle soit, aura un résultat favorable à la France ; l’Empereur va mettre désormais de l’eau dans son vin ; il se contentera et la gloire acquise ; il n’ira plus courir les aventures ; il a été battu, non par l’ennemi, mais par les éléments ; il fera la paix en cédant ses possessions de la rive droite du Rhin. » 
[/justify][/color]

Avatar du membre
Bernard
Scribe
Scribe
Messages : 1309
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:29
Localisation : Alsace

Re: lettres de Russie : Après la campagne de Russie. Lettre du général Drouot.

Message par Bernard » 18 nov. 2017, 08:53

Bravo Peyrusse pour cette nouvelle pépite. Elle montre effectivement l'humanité d'un homme tel que Drouot.
Son ton me fait penser à un autre artilleur sur les mémoires duquel j'ai eu à travailler. Il s'agit de Jacques-Louis Hulot. Il n'a pas fait la campagne de Russie mais les campagnes de la péninsule Ibérique (https://www.lelivrechezvous.fr/l-artill ... rique.html. Comme lui, et bien d'autres, tels Jean-Baptiste Eblé, le héros de la Bérézina, les artilleurs ont souvent un comportement très humain. Sans doute leur métier "savant" et la gestion au quotidien de chariots inadaptés aux routes extrêmes les rendent-ils plus sensibles aux difficultés de leurs hommes.
Le résumé que fait le futur général Drouot (si je ne m'abuse, il n'est encore que colonel durant la campagne de Russie) est effectivement un raccourci pudique des difficultés rencontrées lors de cette retraite.

Avatar du membre
L'âne
 
Messages : 2590
Enregistré le : 14 juil. 2017, 07:03
Localisation : Corsicasie

Re: lettres de Russie : Après la campagne de Russie. Lettre du général Drouot.

Message par L'âne » 18 nov. 2017, 11:50

William Turner a écrit :
18 nov. 2017, 10:09
L'interprétation de ce texte peut prêter à équivoques.
Drouot s'exprime suffisamment clairement pour que nous puissions affirmer qu'il fait preuve d'humanité.
Peut-être sommes nous sous le prisme déformant de son histoire, celle d'un homme qui donnera son argent pour soulager la misère des anciens combattants nécessiteux.
Drouot est LE sage de la Grande Armée.
On peut cependant y voir aussi une simple maladresse de langage
On peut aussi considérer que la plupart des lecteurs qui seraient interrogés, sans connaître la parcours et notamment la générosité de coeur de Drouot (pour un soldat de cette époque et de son rang bien entendu), y verrait, tout comme la plupart d'entre nous, l'humanité à laquelle Bernard fait allusion.
Quand Drouot écrit que "si nous avons éprouvé des désastres, l’honneur entier est resté", cela ne relève plus de la pudeur, mais de l'occultation de la réalité.
Oui, mais on ne peut imaginer que Drouot la fasse dans l'intention de réécrire l'histoire.
Aurea mediocritas

Avatar du membre
Bernard
Scribe
Scribe
Messages : 1309
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:29
Localisation : Alsace

Re: lettres de Russie : Après la campagne de Russie. Lettre du général Drouot.

Message par Bernard » 18 nov. 2017, 13:18

Ah ces ponts, que d'encre ils auront fait couler, que d'éphémères messages ils auront suscités !

On oublie souvent qu'il y avait deux ponts distants l'un de l'autre d'environ 200 mètres, un pour l'infanterie et la cavalerie, l'autre, construit plus solidement, pour les chariots et les caissons, le seul que pouvait traverser l'artillerie. Hormis les quelques périodes où les ponts étaient indisponibles, il était aisé de passer d'une rive à l'autre. Plusieurs unités ont d'ailleurs été amenées à retraverser les ponts pour assurer le soutien aux troupes qui en défendaient l'accès. Sauf pendant les réparations, les ponts ont été utilisables :
- pour le "petit" pont du jeudi 26 novembre à 13 heures au dimanche 29 novembre à 8 h 30,
- pour le pont "lourd" du jeudi 26 novembre à 16 heures au dimanche 29 novembre à 8 h 30.
Dès le jeudi 26 à 13 heures, 10 000 hommes (le IIe corps, les Polonais de Dombrowski et des escadrons de cuirassiers) ont traversé le "petit" pont pour se porter à la rencontre les Russes de Tchitchagov...
Napoléon et son état-major ont traversé le 27 en fin de matinée.
Les premiers vrais engorgements se sont produits le samedi 28 vers 13 heures alors que les combats s'intensifiaient. Mais, jusque-là, la gestion du passage s'est faite dans d'aussi bonnes conditions que possible. Vers 9 heures du soir, ce samedi, le passage est pratiquement terminé... Restent sur la rive les suivants et les débandés dont nous avons déjà parlé.

Avatar du membre
Bernard
Scribe
Scribe
Messages : 1309
Enregistré le : 15 juil. 2017, 18:29
Localisation : Alsace

Re: lettres de Russie : Après la campagne de Russie. Lettre du général Drouot.

Message par Bernard » 18 nov. 2017, 14:54

Sur le comportement du général Drouot lui-même, voici ce qu'écrit le rapporteur (habituellement à charge) lors de son procès début 1816 :
"Si nous avions le moindre doute sur l'innocence morale de monsieur le général Drouot, ne serait-il pas entièrement dissipé par la déclaration de Son Excellence le maréchal duc de Tarente, lorsque cet homme d'honneur, ce preux et loyal chevalier, ce fidèle et dévoué sujet vient attester devant Dieu et la justice la moralité, la bonne conduite et, disons-le, messieurs, en nous servant des propres expressions du maréchal, les services éminents rendus au roi et à la France par le général Drouot ? Quel est le tribunal, quel est le juge qui, après une pareille déclaration, pourrait condamner ce général, pourrait le marquer du sceau de l'infamie et de la réprobation en le déclarant sujet rebelle et soldat traître à son roi et à sa patrie ? Ne serait-il pas à craindre qu'un pareil jugement ne fût une tache ineffaçable dont l'histoire et la postérité feraient justice ?"
Edifiant, non ? En tout cas, le général Drouot a été acquitté le 6 avril 1816...

Et, sur l'opinion du colonel Pion des Loches, il faut rajouter ceci (page qui suit la citation précitée et qui éclaire cette rivalité d'une autre manière) :
"Le 4 décembre, à Bienitza, Drouot fit un effort généreux. C'était le jour de Sainte-Barbe. Il sortit de son chariot à munitions sa barrique de vin et quelques bouteilles de vin qu'il distribua. Avec la portion qui échut à chacun de nous, il y avait de quoi nous soutenir quatre jours, et cette libéralité, répartie sur cet espace de temps, nous eût été bien plus utile." Pourquoi cette dernière phrase ? Pourquoi celle-ci, juste après :
"Lallemand, qui craignait qne, la grande réputation de Drouot ne le portât au généralat, avait indisposé contre lui le général Sorbier; et celui-ci prodiguait au pauvre Drouot les mortifications. Il lui dit un jour en présence de plusieurs officiers qu'il n'avait ni zèle, ni moyens, ni énergie, que le dernier caporal de son régiment aurait conduit ses batteries avec plus d'intelligence, qu'il n'était qu'un hypocrite et un homme cherchant à se faire valoir. Le général n'aimait pas les fanfarons..."
Encore un extrait sur le même ton :
"Entre la Bérézina et Vilna, il y avait de forts partis de cosaques ; les estafettes de Paris ne pouvaient dépasser cette ville, et depuis plusieurs jours l'Empereur était privé de toute correspondance. Il était fort inquiet, lorsqu'un courrier parvint jusqu'à lui et lui remit toutes les dépêches arriérées, parmi lesquelles bon nombre de l'impératrice ; apprenant ainsi que la route était libre, que les débris de sa Garde ne lui étaient plus nécessaires, il partit sur-le-champ, escorté d'un escadron qui fut gelé avant d'arriver à Vilna. Il ne s'arrêta qu'un instant dans cette ville et se dirigea sur Varsovie. Ainsi il avait disparu depuis plusieurs jours, et nous étions sous les ordres de Murat sans nous en douter. Il était impossible de pénétrer jusqu'à l'autorité civile qui devait nous procurer le logement, comme de découvrir la caserne qui nous était destinée. A quoi bon tant de recherches ? à quoi bon même attendre Drouot, qui ne pourra entrer aujourd'hui ? Cherchons, d'abord à nous nourrir, puis à nous abriter."
Sont-ce là des paroles bienveillantes et crédibles ? Certainement pas. Pour moi, ce sont des propos marqués par l'envie, la jalousie, et le désir de nuire. Quelle foi accorder à un témoignage de ce type ?

  • Sujets similaires
    Réponses
    Vues
    Dernier message
  • L'ouverture de la campagne de Russie
    par Cyril Drouet » 17 oct. 2017, 14:43 » dans Salon Ier Empire
    25 Réponses
    433 Vues
    Dernier message par Bernard
    18 oct. 2017, 12:13
  • Conférence campagne de Russie
    par barthelemy » 03 avr. 2018, 12:13 » dans L'actualité napoléonienne
    4 Réponses
    268 Vues
    Dernier message par Espagne
    05 avr. 2018, 20:00
  • Campagne de Russie -conférence -
    par d'hautpoul » 25 mai 2015, 19:51 » dans L'actualité napoléonienne
    1 Réponses
    517 Vues
    Dernier message par d'hautpoul
    29 juin 2015, 12:01
  • La campagne de Russie sur ARTE.
    par Christophe » 29 avr. 2017, 18:51 » dans L'actualité napoléonienne
    3 Réponses
    503 Vues
    Dernier message par le sabreur
    02 mai 2017, 12:09
  • Le vol durant la campagne de Russie…
    par L'âne » 10 sept. 2017, 12:46 » dans Salon Ier Empire
    11 Réponses
    329 Vues
    Dernier message par Peyrusse
    23 oct. 2017, 18:02