La Terreur blanche à Toulouse

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Joker
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La Terreur blanche à Toulouse

Message par Joker »

L'HORRIBLE ASSASSINAT DU GÉNÉRAL RAMEL le 15 août 1815.

Toulouse avait toujours été foncièrement royaliste ; de tels sentiments l'avaient amenée, en des heures graves, à méconnaître la dignité qui, dans le malheur de la patrie, aurait dû s'imposer à tous. On conçoit qu'aussitôt Louis XVIII rétabli sur le trône, cette passion, sous la pression des "ultras", ait été poussée à son paroxysme et jusqu'au meurtre le plus sanglant. Après la véritable "guerre des nerfs" qui avait été marquée par des coups de théâtre successifs et des revirements soudains, bien propres à ébranler le moral de la population, les esprits qui auraient dû être les mieux équilibrés s'adonnèrent à des règlements de comptes qui, durant plusieurs mois, eurent le caractère d'une véritable guerre civile.

La farandole tragique
Une sorte de milice supplétive, brutale et arrogante, alimentée par la pègre, mais protégée par des représentants d'une bourgeoisie égarée, prit le contrôle de la cité, au point de méconnaître les pouvoirs régulièrement institués. Ces hommes, enrégimentés, prirent le nom de "Verdets", dénommés ainsi à cause de leur brassard vert timbré d'une fleur de lys, emprunté à la livrée du comte d'Artois. Maîtres de la rue, ils se livrèrent aux pires déprédations, terrorisant les habitants, et, sous le prétexte de venger, à retardement, les excès révolutionnaires, ils n'hésitèrent pas à perpétrer des forfaits abominables.
De telles informations n'étaient d'ailleurs pas spéciales à Toulouse, il en exista dans la plupart des villes du Midi, et partout leurs méfaits se traduisirent par de véritables crimes : Nîmes, Avignon, Toulouse connurent les plus tragiques.
Dans la capitale du Languedoc, leur compagnie, commandée par un certain Barthélémy, se réunissait dans une taverne, dite "la Cave", placée hors des remparts, au-delà du Canal du Midi, au milieu des terrains vagues situés après la porte Arnaud-Bernard ; auberge sordide bien digne d'abriter les complots de ces fomentateurs de désordres, de ces "casseurs", voire de ces assassins. Entre deux beuveries, ces bandes se voulaient être des justiciers et Toulouse fut à leur merci dans une totale anarchie.
Tant qu'elles ne s'en prirent qu'aux biens, pour regrettable que fût la chose, cette frénésie dévastatrice demeura anodine. Lorsqu'elle s'attaqua à la vie humaine, cela devint infiniment plus grave, et leurs exploits constituèrent une véritable "Terreur blanche".
Un romancier du temps, Jean-Gabriel Capo de Feuillide (1), dans un ouvrage assez original consacré à Toulouse en 1815, signale ce qu'on appelait alors "la farandole". "C'était, écrit-il, la mise en branle de toutes les passions, mauvaises et ridicules. Elle roulait, pêle-mêle, les habitants de quartiers divers : l'artisan d'Arnaud-Bernard donnait la main à la grande dame de la rue des Nobles, le batelier du Port Garaud pressait de ses bras vigoureux la fine taille de la sémillante modiste du quartier Saint-Rome, les fils de bonnes maisons de la rue Tolosane et de la place Mage coquetaient auprès des filles des gros marchands de la Pierre". Cette excitation collective, alimentée par l'implacable haine des "Verdets" à l'égard de tout ce qui avait touché à l'Empire, plongeait la ville dans un climat d'insurrection perpétuelle, favorisé par l'impuissance, sinon la complicité, des pouvoirs établis.
Pourtant le drapeau blanc flottait sur Toulouse. Le 17 juillet 1815, le maréchal de camp Jean-Pierre Ramel (2) l'avait fait arborer au fronton du Capitole. Or, par une cruelle ironie du sort, ce devait être lui qui allait devenir l'innocente victime de la populace déchaînée.

Après avoir arraché le médaillon de bronze de l'Empereur qui timbrait le faîte de l'Hôtel-de-Ville, et l'avoir précipité dans la Garonne, en chantant, sur l'air du Carnaval :
Adiù, pauvre Buonaparto,
Nou le reveyron pas pus,
Nigaudas, perdes la carto
As galoupat tout confondus !
Adieu, pauvre Bonaparte,
Nous ne le verrons plus,
Grand nigaud, tu perds la carte
Tu as galopé, tout confondu !
Les arbres de la Liberté avaient été sciés au ras du sol pour faire de grands feux de joie, tandis que la basse pègre, grâce à la générosité d'anciens "ci-devant" pleins de morgue, s'abreuvait largement aux frais de ceux qui, vingt ans plus tôt, étaient considérés comme les pires ennemis du peuple opprimé.
Des fenêtres de son hôtel, situé au numéro 41 de la place des Carmes, le général Ramel suivait avec inquiétude cette ardente kermesse, songeant qu'il lui appartenait de maintenir l'ordre dans la ville en folie, et ne comptait guère pour cela sur le vieux maréchal de Pérignon, installé à la tête du corps d'armée, ni sur M. de Rémusat (3), promu préfet du département. Ces derniers avaient trop à se faire pardonner du temps de l'Empereur pour avoir le droit de réagir contre des excès vraisemblables ; aussi, sans aller jusqu'à pactiser avec les factieux, devaient-ils leur manifester quelques complaisances.
L'entrée du duc d'Angoulême dans la ville, où il revenait pour la troisième fois en quinze mois, ne parvint pas à calmer l'excitation des "ultras" et, tout au contraire, ceux-ci manifestèrent leur mécontentement lorsqu'ils apprirent que le baron de Malaret (4), qui avait été maire de Toulouse pendant les Cent Jours, avait été désigné comme président du Collège électoral chargé des élections de la nouvelle Chambre des députés. - "A bas la girouette, criait-on de tous côtés. Il faut le pendre ! A bas M. de Malaret ! le coquin, le brigand !" Le baron, effrayé par la populace qui assiégeait son hôtel, préféra prendre la fuite sous un déguisement. C'est alors que fut prise la décision de dissoudre les "Verdets" et que le général Ramel se vit chargé de cette mission.

Qui était Ramel ?
Mais au fait : qui était Ramel ? Né à Cahors le 6 octobre 1768, dans une famille de robe - son père était procureur au Présidial - Jean-Pierre Ramel avait adopté d'enthousiasme les principes de l'ordre nouveau promis par la convocation des Etats-Généraux. Ardent patriote, il s'était engagé dans l'armée tandis qu'un de ses frères, ami de Bertrand Barrère (5), avait été élu député du Lot à l'Assemblée Législative. Adjudant-major en 1791, Jean-Pierre Ramel s'était trouvé mêlé à une opération contre la population de Castelnau-de-Montratier dans des circonstances assez troubles. Un ancien Carme, qui avait prêté le serment constitutionnel, avait été nommé curé de cette localité. Les habitants qui tenaient à leur ancien pasteur, lui réservèrent un fort mauvais accueil, et, devant leur insurrection, la Garde nationale dut intervenir pour le protéger. Ramel commandait le détachement.
Certains gardes ayant entonné le "Ca ira", les aristocrates du lieu les prirent à partie et une bagarre s'en suivit faisant deux morts, ce qui prouve quelle en fut la violence. Pour venger ceux des leurs qui étaient tombés, les gardes tranchèrent la tête d'un certain Saint-Jean de Belleud, et ce tragique évènement fit grand bruit en Quercy, où Ramel fut considéré comme un révolutionnaire sanguinaire, alors que ses tendances étaient plutôt modérées, on put le constater par la suite.
Devenu capitaine de cavalerie légère dans l'armée des Pyrénées-Orientales, en 1792, il fut, en effet, dénoncé comme royaliste ; arrêté, promis à la guillotine, il fut sauvé de justesse par le général Dugommier (6). Puis, en 1797 nommé commandant de la Garde du Corps législatif, il se trouva, à ce titre, engagé dans le mouvement contre-révolutionnaire fomenté par Pichegru (7) le 18 fructidor. Partageant le sort de ce dernier, c'est-à-dire déporté en Guyane, il s'évada de Sinnamari et, après de rudes souffrances, il réintégra l'armée française où il devait végéter dix-neuf ans. Considéré toujours comme suspect, il avait néanmoins participé, aux côtés du général Leclerc (8), à l'expédition de Saint-Domingue, au cours de laquelle il avait été blessé, avant d'aller guerroyer en Allemagne, en Italie et au Portugal. Pour toute reconnaissance, il avait été finalement réformé, sans solde ni pension. Au rétablissement de la monarchie, il reprit du service avec le grade de maréchal de camp et la croix de l'Ordre de Saint Louis avait reconnu ses services. A nouveau en disponibilité durant les Cent Jours, au lendemain de Waterloo le poste difficile de commandant de la place de Toulouse lui avait été confié. Toujours loyal à l'égard de l'ordre établi, il était loin d'être l'homme qu'on se plaisait à représenter ; toute sa carrière, il avait supporté le contrecoup d'affaires politiques auxquelles il n'était point directement partie, et, son premier geste, à Toulouse, avait été de faire hisser le drapeau blanc, emblème du roi rétabli sur son trône. Compatissant et bon, juste et équitable, le « Journal de Toulouse » avait publié sur lui cette information qui aurait dû lui concilier, sinon la sympathie, tout au moins la neutralité de tous.
"Un grand nombre d'habitants de cette ville qui, dans un temps où les mesures les plus arbitraires étaient légitimes, pouvait-on lire dans cette feuille locale, ont dû la liberté et la sûreté de leur personne à la bienfaisante administration du maréchal de camp Ramel ... tout le monde sait que du jour de son arrivée, il a paralysé par sa modération et la bonté connue de son caractère, toutes les mesures prises jusqu'alors contre un grand nombre de citoyens et fait ouvrir les portes de toutes les prisons à ceux qui s'y trouvaient détenus pour leurs opinions politiques. Il a concilié tous les esprits et les a préparés par degré et dans le calme à l'heureux changement dont il a le premier donné le signal."
Ce légitime hommage rendu à sa modération aurait dû apaiser la haine que les "Verdets" s'employaient à entretenir contre lui. Les évènements devaient hélas démontrer jusqu'à quel degré celle-ci pouvait atteindre.
La trop grande indulgence manifestée à l'égard des bandes armées qui ne cessaient de troubler l'ordre public dans Toulouse, incita les "Verdets" à plus d'audace. Le 8 août, ils envoyèrent une délégation au maréchal de Pérignon (9) pour demander leur reconnaissance officielle dans l'armée régulière, des soldes et des armes. Comme leur dissolution était déjà décidée, ils n'obtinrent rien, ni du maréchal de Pérignon ni du commandant de la place.
Le 12 août, M. de Rémusat mandait à son ministre "les factions blanches et vertes ne pardonnent pas au général Ramel de refuser des subsides aux compagnies secrètes." L'état de surexcitation était à son comble. Dans la soirée du 14 août, une cinquantaine d'hommes armés s'étaient dirigés vers la place des Carmes, en braillant leur chant de guerre, et devant le portail du numéro 41, avaient clamé : "A bas Ramel ! Vive le Roi ! A mort !" Le général était absent à ce moment-là ; une aimable danseuse italienne, Mlle Thérèse Diosi, le retenant sous son charme. Une patrouille ayant dissipé les manifestants, les choses ce soir-là n'allèrent pas plus avant.
Préoccupés à juste titre par ces prodromes, le maréchal de Pérignon et M. de Rémusat conseillèrent au général Ramel de se retirer quelques jours dans sa propriété du Quercy afin de laisser se calmer les esprits.
- "Je connais le peuple, les révolutions m'ont appris à ne pas le craindre", répondit Ramel.
D'ailleurs Mlle Diosi l'avait convié à dîner pour le lendemain et il tenait à ne pas manquer ce rendez-vous. Il demeura donc à Toulouse.

L'assomption sanglante
Ce jour de l'Assomption 1815 fut particulièrement radieux, la traditionnelle procession du 15 août se déroula à travers la ville dans un ordre et dans un calme qui paraissaient démontrer que Toulouse avait recouvré sa sérénité. La soirée était merveilleuse ... et le général dînait avec sa maîtresse. Dès le crépuscule, la place des Carmes, qui se trouvait dégagée de toute construction depuis la démolition du couvent qui, jadis, recouvrait son emplacement, se remplit d'une foule joyeuse de jeunes. Peu à peu s'infiltrèrent des hommes à mines patibulaires qui, s’étaient attablés, menèrent grand tapage. Ayant constaté tout cela, un sieur Soulié, ami du général, se rendit place Saint-Etienne pour informer Ramel de ce qui se passait.
- "Ils s'amusent, c'est un jour de fête", répondit l'officier.
- "Non, répliqua son ami, cette affluence n'est pas naturelle. Tous les "Verdets" sont là, et de plus une foule, attirée par leurs tambours qui ont battu le rappel dans tous les quartiers."
Tous ceux qui se trouvaient présents chez Mlle Diosi déconseillèrent au général de rentrer chez lui, mais celui-ci, n'ayant jamais reculé et pensant que sa présence pourrait en imposer, déclara - "J'y vais".
Sur son chemin il essuya quelques cris hostiles, puis, ces rumeurs allant en croissant, lorsqu'il fut arrivé sur la place, il s'écria d'une voix de stentor :
- "Voilà Ramel ! - Que lui voulez-vous ?"
Une clameur lui répondit :
- "Vive le Roi !"
- "Je suis aussi royaliste que vous tous" répliqua Ramel
A grandes enjambées, il traversa la place, comptant sur la présence du poste où se trouvaient, en temps normal, douze hommes. Malheureusement, il n'en restait plus que deux, les autres s'étant rendus à la geôle du Capitole afin d'y conduire des individus qui, dans la taverne Adher située au rez-de-chaussée de la maison du général, avaient crié
- "Vive l'Empereur !"
Devant sa porte se trouvait une bande de "Verdets" qui clamèrent aussitôt :
- "A bas Ramel ! A mort Ramel !"
Et des sabres étant dégainés, une bagarre se déclencha.
- "Faites votre devoir. Défendez votre général" hurla Ramel au factionnaire qui gardait sa porte.
Alors partit un coup de feu qui atteignit le général et au même instant, le factionnaire, également blessé, s'affaissa. Profitant de l'affolement, quelques amis qui l'accompagnaient relevèrent Ramel et parvinrent à le faire entrer dans son hôtel, dont le portail fut aussitôt barricadé.
La blessure qu'il avait reçue était mortelle ; dans un effort surhumain, soutenu par sa fidèle ordonnance Dupeyrat, il parvint à gravir l'étage, maculant de larges taches de sang chaque marche de l'escalier. Dans d'atroces souffrances, il s'allongea sur un canapé, tandis que Dupeyrat franchissait le mur de clôture pour, en passant par la rue Pharaon, aller chercher un chirurgien. Demeuré seul, Ramel se traîne jusqu'à son lit ; il reprit quelques forces et entendit les grondements de la populace sous ses fenêtres, prête à enfoncer le portail. Il frémit alors à la pensée que ces forcenés, allaient, d'un moment à l'autre, pénétrer dans sa maison afin de l'achever, et il eut l'énergie de se relever, de monter jusqu'au second étage pour demander asile à M. Bouyssou de Fontarget. Celui-ci, par peur, refusa de le recevoir mais consentit à l'accompagner jusqu'aux combles afin de lui permettre de s'enfuir par les toits. On imagine la scène : ce grand blessé, perdant son sang en abondance, se hissant pour soulever la trappe du ciel ouvert, la vitre grillagée retombant au moment où, à bout de bras, Ramel s'efforçait de franchir l'ouverture, son corps roulant sur le dallage du galetas, et sa tête heurtant avec violence le sol. Il resta là, inerte, jusqu'au retour de Dupeyrat accompagné du chirurgien Flottard.
L'écho des "incidents" de la place des Carmes s'était répandu dans la ville mais personne, parmi les autorités, n'intervint. Le maréchal de Pérignon, satisfait, peut-être de voir la populace détournée vers un autre quartier, se borna à renforcer sa garde personnelle ; et M. de Rémusat déplora vivement cette effusion de sang. Seul le commissaire de police Glassier se rendit sur les lieux. Il parvint à se faire ouvrir la porte du général, mais, comme il n'avait pas pris la précaution ou n'avait pas eu la possibilité de faire évacuer ses abords, plusieurs "Verdets" pénétrèrent en même temps que lui dans l'immeuble, saccageant tout, cherchant vainement leur victime, et, lorsqu'ils finirent par la découvrir, l'injuriant de la façon la plus immonde.

Cependant, les troupes, alertées par le général Barbot (10), chef d'Etat-major, prenaient position sur les quatre côtés de la place, sans faire évacuer celle-ci, et demeuraient l'arme au pied. Les meneurs, craignant que Ramel ne survive, continuaient à vociférer, excitant les passions, affirmant que c'était le général lui-même qui avait abattu le factionnaire en raison de son manque de promptitude à le défendre, et que la balle qui l'avait personnellement atteint était "destinée au peuple".
Accompagnés du chirurgien Flottard, quelques officiers parvinrent auprès de leur chef et lui rendirent compte des rumeurs qui circulaient dans la foule. Ramel démentit formellement la version des faits telle que la présentaient les "Verdets", affirmant que, "pour éviter tout malheur", il avait donné l'ordre qu'on ne distribue pas de cartouches aux hommes de garde.
Au dehors, la foule restait toujours menaçante, et, encouragée par la passivité des troupes qui attendaient l'arrivée du maréchal de Pérignon pour intervenir, elle reprit de plus fort ses manifestations d'hostilité. Le temps s'écoula ainsi, dans l'attente. Soudain un homme, débouchant de la rue des Filatiers, s'écria :
- "On se bat place d'Assézat".
Ce fut un bon prétexte pour dégarnir celle des Carmes afin d'envoyer les militaires voir ce qui se passait ailleurs, et où, en réalité, il ne se passait rien.

Un drame hallucinant
Il se produisit alors une scène d'horreur.
Quelques émeutiers s'emparèrent d'une énorme poutre provenant de l'ancien couvent des Carmes ; ils la transformèrent en bélier et firent voler en éclats le portail de l'hôtel dans lequel ils s'engouffrèrent. Un affolement s'empara des quelques officiers qui gardaient le mourant, mais nul ne songea à donner l'ordre aux militaires, restés sur la place, d'intervenir, certains officiers prirent même la fuite, réussissant ce que Ramel n'était point parvenu à faire en passant sur les toits.
Dans l'hôtel ce fut une véritable ruée, la chambre du blessé fut envahie et ses bourreaux se précipitèrent sur le lit où il agonisait. Chacun voulait le frapper, lui donner "le coup de grâce". On reconnut très bien les meneurs : Guillaume Daussonne frappa le premier, un second d'un coup de sabre, fendit la tête du général, lui arrachant un oeil ; Jonquières, François Carrère, François Baqué dit "le Penjat" (le pendu), bien d'autres encore, s'acharnèrent sur leur victime, se bousculant autour du lit, frappant avec une telle rage que plusieurs se blessèrent entre eux. Ramel fut littéralement haché sur sa couche qui, dégoulinant de sang, ressemblait à un étal de boucherie.
Une sorte de danse de cannibales s'organisa : on dépouilla le mourant de sa montre, on s'empara de son portefeuille, on lui arracha ses épaulettes, ses décorations, l'un des émeutiers se coiffa de son bicorne et chacun se fit gloire d'avoir frappé.
- "Je l'ai sabré plus de vingt fois", affirmait l'un
- "Je lui ai porté le dernier coup", déclarait l'autre
- "Non, c'est moi", affirmait un troisième
Et lorsqu'ils ressortirent de la maison sanglante, ces assassins, fiers des trophées qu'ils en emportaient, reçurent l'ovation de la foule.
Sur la place, personne dans le service d'ordre ne bougea, on attendait toujours le maréchal de Pérignon. Soudain, vers les onze heures du soir, on entendit sur le pavé le galop de son escorte. Les militaires étaient toujours l'arme au pied ; le maréchal de Pérignon ordonna alors de faire évacuer la place, ce qui s'effectua sans peine car la foule, satisfaite de ce qui avait été accompli et n'ayant plus rien à attendre, était partie d'elle-même. Sans aller saluer son subordonné, le maréchal de Pérignon réintégra son hôtel et, le lendemain il désigna le maréchal de camp de Pressac, pour remplacer en son commandement le maréchal de camp Ramel, "hors d'état de continuer ses fonctions pour cause de maladie" !!!
Pour aussi invraisemblable que paraisse la chose, personne ne pouvait se vanter "d'avoir porté le dernier coup", car Ramel continuait à vivre. Son état était épouvantable mais il respirait encore, en gémissant :
- "Qu'ai-je fait aux Toulousains ? ... Je n'ai rien à me reprocher".
Outre la première blessure reçue, qui par elle-même était mortelle, tout son corps portait les sanglantes traces des coups affreux qui lui avaient été portés. Seule sa robuste constitution lui assura quarante-huit heures d'épouvantable et douloureuse agonie. L'abbé Alquier lui apporta les secours de la religion, et le commissaire Glassier l'interrogea longuement sur le drame. Le général se refusa à livrer aucun nom, bien que ses assassins fussent parfaitement connus de lui :
- "Je ne veux ni recherches, ni poursuites. Je pardonne à tout le monde et je demande à tous de me pardonner aussi."
Le juge d'instruction Boubée fut plus habile puisqu'il parvint à lui faire citer deux noms : celui d’Hippolyte de Savy-Gardeil, l'un des instigateurs du drame, et celui de Girou ou Rigaud, l'un des exécuteurs.
La presse fut laconique dans la relation de ce qu'elle qualifia "un évènement affligeant" ; le maire de Toulouse, dans une proclamation officielle, essaya de dégager sa responsabilité, se déclarant fort affligé, mais reconnaissant qu'il était impossible "de concevoir d'où ont pu provenir des excès si violents". Des noms étaient pourtant sur toutes les lèvres, mais la conspiration du silence s'établit pour n'en citer aucun.
Le 18 août, dans le calme et la décence, "avec les honneurs dus à son rang", Toulouse ensevelit son martyr.
La justice d'en haut
Si dans la ville, on aimait mieux ne point parler de la sanglante soirée de l'Assomption, un pareil forfait ne pouvait cependant demeurer sans une sanction. L'état des esprits était tel qu'on hésitait à rechercher les circonstances qui avaient entraîné la mort de deux hommes, dont l'un à la suite d'un massacre odieux. Hippolyte de Savy-Gardeil, dont le nom avait été prononcé par Ramel lui-même sur son lit de mort, déclarait :
"L'instruction ne peut se poursuivre sans atteindre des personnes de haut-rang" ; en effet, plusieurs membres de l'aristocratie avaient été, de près ou de loin, les instigateurs du drame. Fouché (11), qui était momentanément et assez singulièrement le ministre de la Police de Louis XVIII, n'hésitait pas à dénoncer le scandale :
- "Les coupables sont connus et ne sont point punis, les autorités les protègent", disait-il.
On se devait d'agir, mais on le fit très mollement. Découragé, le juge Boubée, initialement chargé de l'instruction, demanda à être remplacé. Le juge Cayré prit alors l'affaire en mains et son premier soin fut de lancer un mandat d'arrêt contre les individus dont les noms avaient été prononcés. Par un hasard singulier, aucun d'entre eux ne parvint à être appréhendé, tous avaient été préalablement prévenus qu'ils allaient être arrêtés. Seul, un certain Gaillardin, ne fut pas averti à temps, mais à l'occasion d'un transfert on le laissa s'évader et on ne se préoccupa nullement de le rattraper.
La collusion avec les assassins apparaissait de plus en plus évidente. Le baron de Gary (12), procureur général près la Cour Royale, estima qu'il y allait de la dignité de la Justice ; aussi, sur ses réquisitions, la Chambre du Conseil de la Cour commit le conseiller de Combettes-Caumont (13) pour procéder à un complément d'instruction.
Ce magistrat se montra, quant à lui, diligent et inflexible à toutes les pressions qui ne manquèrent pas d'être exercées sur lui ou aux menaces dont il fut l'objet. Il convoqua trois cents témoins et fit procéder à dix-huit arrestations, dont dix seulement furent maintenues. Le procureur général conclut alors au renvoi de l'affaire devant la Chambre prévôtale, juridiction d'exception créée par le gouvernement pour connaître des crimes d'inspiration politique. La Chambre des mises en accusation ne le suivit que partiellement puisqu'elle mit encore hors de cause quatre des accusés parmi lesquels le sinistre Savy-Gardeil.
Un arrêt du 5 avril 1817 renvoya l'affaire devant la Cour de Pau, celle de Toulouse ayant été jugée trop sensibilisée par les évènements qui, vingt mois plus tôt, avaient ensanglanté la capitale du Languedoc.
En Béarn, les choses se passèrent d'une façon plus sereine, les esprits y étant naturellement fort pondérés et le drame du 15 août 1815 n'y ayant eu que des échos assez lointains.
Le 24 août 1817, la Cour, présidée par M. Hourcade, se réunit donc pour juger ceux qui, au milieu de toute cette foule d'émeutiers et d'assassins, lui étaient finalement déférés. Trois seulement étaient présents : les sieurs Daussonne, Carrière et Cariben dit Anglaret. Gaillardin, Baqué et Port de Guy, en fuite, étaient jugés par défaut. Bien entendu, les accusés nièrent toute participation aux évènements ; soixante sept témoins à charge, et seize à décharge furent entendus. Le procureur du roi, M. Duclos, déploya une grande énergie dans l'accusation après avoir déploré que tous les coupables ne fussent point présents, il établit la participation directe de ceux qu'on était parvenu à saisir : les chapeliers Daussonne et Carrière avaient été reconnus parmi les hommes manoeuvrant la poutre destinée à enfoncer le portail du 41 de la place des Carmes ; ils avaient été vus dans la chambre tragique et des témoins affirmèrent qu'ils étaient ressortis de l'immeuble brandissant des armes ensanglantées. Le tailleur Cariben, pour sa part, paraissait moins compromis. Il n'aurait pas été vu dans la chambre du général, mais reconnu au milieu des plus excités parmi ceux criant : "A mort ! À mort !". Il avait largement payé à boire aux émeutiers, et c'est lui qui avait répandu les propos calomnieux tendant à faire croire que c'était Ramel qui aurait abattu le factionnaire sous le prétexte qu'il refusait de tirer sur la foule. Bien entendu, la peine capitale était réclamée contre tous les accusés, présents ou contumax.
Le verdict fut bien différent ; après neuf jours de débats et les habiles plaidoiries de maîtres Dubernard, Tajan et Carles, tous trois du barreau de Toulouse, on assista à cette chose unique dans les annales juridiques : les trois contumax, au lieu d'être condamnés au maximum, furent mis hors de cause. Cariben fut acquitté au bénéfice du doute. Daussonne et Carrière, simplement convaincus de coups et blessures, sans préméditation ni guet-apens ... ayant entraîné une invalidité de plus de vingt jours (voilà qui ressemblait assez à "la maladie" invoquée par le maréchal de Pérignon pour remplacer le maréchal de camp Ramel !) s'en sortaient avec cinq ans de réclusion.
A ce prix, on peut dire que la mort de Ramel n'était pas vengée !


Source : Pierre de Gorsse (1903-1984) « La Maraîchine Normande » via D. Tertais

« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées

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