Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

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Joker
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Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

Message par Joker »

Pour repousser la fatale échéance de nombreuses femmes condamnées par le tribunal révolutionnaire se déclaraient enceintes. Souvent en vain.

Le 11 mai 1794, vers 17 heures, deux femmes sont conduites à l’échafaud érigé en place de Grève.
Jusque-là, c’est la routine. Sur la fournée quotidienne que Antoine Fouquier-Tinville (1746-1796) envoie à la guillotine - entre 30 et 50 condamnés -, il y a un tiers de femmes.
Ces deux malheureuses sont, d’une part, Marie-Ange Robert de la Treille (1758-1794), veuve du général Pierre Quétineau (1756-1794), accusée de comploter avec le père Duchesne pour la restauration de Louis XVII. Et, d’autre part, Victoire Lescalle (1753-1794), veuve du salpêtrier Jean-Gaspard Roger (1756-1794), à qui on reproche des propos favorables à l’ennemi autrichien.
Leurs deux époux ont été guillotinés quelques semaines plus tôt.
L’une après l’autre, elles offrent leur cou au triangle d’acier et meurent sans un mot.
Il n’y a pas grand monde pour regarder leur exécution. Depuis longtemps, les Parisiens se sont accommodés de cette fournée quotidienne de guillotinés.
Marie-Ange et Victoire n’ont rien en commun, sinon qu’elles étaient enceintes lors de leur condamnation à mort par le tribunal révolutionnaire.
Or, on ne guillotine pas une femme grosse.
C’est une règle d’or observée depuis des siècles. On attend sa délivrance pour l’exécuter.
Depuis l’ancien régime, c’est une règle traditionnelle du droit pénal : "Si une femme condamnée à mort se déclare et s’il est vérifié qu’elle est enceinte, elle ne subira la peine qu’après sa délivrance", selon l’article 27.
Bien qu’il en meure d’envie, l’accusateur public Fouquier-Tinville n’ose pas briser la tradition. En revanche, il met un point d’honneur à faire guillotiner les jeunes mères sitôt relevées de leurs couches. Alors que les anciens tribunaux royaux fermaient parfois les yeux sur leur sort.

"Convalescence"
La veuve Quétineau, comme on appelle Marie-Ange de Latreille, se déclare grosse aussitôt sa condamnation prononcée, le 21 mars 1794.
Un huissier la sépare de ses compagnons conduits à la Veuve, pour la mener dans un local près du greffe.
Bientôt, trois médecins attachés au tribunal se présentent pour l’ausculter. Il lui faut s’allonger et relever ses jupes pour l’examiner...
Les trois hommes ne se privent pas de tâter l’extérieur et l’intérieur du ventre pour établir leur diagnostic. Humiliant. Ils concluent effectivement à une grossesse de quatre mois. La jeune femme se croit sauvée.
Trois jours plus tard, Fouquier-Tinville la fait transférer depuis sa geôle de la Conciergerie jusqu’à l’ancien palais épiscopal sur l’île de la Cité, transformé en hospice. Il accueille exclusivement les détenus malades et les femmes enceintes attendant leur délivrance. Normalement, Marie-Ange devrait y séjourner cinq mois, jusqu’à son accouchement.
La veuve Quétineau n’est pas la seule jeune femme enceinte de l’hospice. Elle y fait la connaissance de Victoire, veuve Roger, qui, elle, est enceinte de huit mois. Par la force des choses, elles deviennent amies, attendant leur destin. L’attente n’est pas longue, car après seulement trois semaines de séjour, Marie-Ange fait une fausse couche et, une semaine plus tard, Victoire arrive à terme, accouchant d’un beau nourrisson.
Dans leur grande miséricorde, les médecins de l’hospice accordent trois semaines de "convalescence" aux deux femmes avant de prévenir le Tribunal révolutionnaire qu’elles sont prêtres à subir leur châtiment.
Le 11 mai 1794, elles sont à nouveau menées devant le tribunal, qui les condamne à être exécutées dans les 24 heures.
Mais le bourreau Charles-Henri Sanson (1739-1806), s’empare de Marie-Ange et de Victoire pour les offrir immédiatement à son tranchoir. Deux heures après leur condamnation, les deux femmes montent sur l’échafaud... Quant au bébé de Victoire, il est déposé à l’hospice.

"Elle nous a déclaré qu’elle croit être enceinte..."
De nombreuses condamnées par le tribunal révolutionnaire se prétendent grosses sans l’être pour tenter de repousser l’horrible échéance.
Elles revendiquent un retard de menstrues ou des relations sexuelles récentes.
C’est le cas, par exemple, d’une couturière rouennaise nommée Catherine-Louise-Honorée Ruffin.
Depuis quatre mois, elle déclare n’avoir pas vu paraître ses "secours périodiques " et a d’autant plus de raison de se croire enceinte que son époux avait la possibilité de la voir en prison où elle occupait une chambre particulière.
Sitôt sa déclaration de grossesse, elle est entraînée dans une des salles du greffe pour que deux médecins l’examinent.
En voici le procès-verbal : "Elle nous a déclaré qu’elle croit être enceinte de quatre mois et quelques jours et, sur ce que nous lui avons dit que nous allions la visiter pour constater sa grossesse, elle nous a dit que tantôt vers les 11 heures à peu près, à l’approche de son confesseur et en volant le bourreau, elle avait été tellement saisie qu’elle avait essuyé une perte : nous procédâmes de suite à la visite, et après l’examen le plus scrupuleux, nous n’avons reconnu aucun symptôme de grossesse, ni la perte qu’elle nous avait dit exister ne s’est point trouvé réelle, et l’espèce d’écoulement un peu sanguinolent que nous avons aperçue ne nous a paru être que la fin de ses menstrues, et l’inspection des linges qu’elle venait de quitter et que nous nous sommes fait présenter nous a confirmé dans notre idée... qu’elle ne peut être grosse de quatre mois."
Deux jours plus tard, la pauvre femme est guillotinée.

Le « pieux mensonge » de Madame de Monaco
Françoise-Thérèse de Choiseul-Stainville (1766-1794), épouse du prince Joseph de Grimaldi de Monaco (1763-1816), futur chambellan de l’Impératrice Joséphine, se déclare, elle aussi, enceinte sitôt sa condamnation à mort prononcée. Mais cette jeune aristocrate de 27 ans ne cherche pas un moyen de sauver sa vie en faisant cette déclaration.
Madame de Monaco avait suivi son mari en exil, mais elle préféra rentrer, ne supportant pas l’éloignement de ses deux filles restées en France.
Le 28 février 1794, son arrestation est décidée sous prétexte de conspiration. Elle se retrouve ainsi incarcérée à la prison de Sainte-Pélagie.
Quand le tribunal la condamne à la guillotine quelques semaines plus tard, elle se déclare enceinte "de trois mois, ayant eu un commerce charnel (sic) avec une personne dont elle ne voulut pas donner le nom". Elle est aussitôt envoyée à l’hospice épiscopal, où elle est auscultée le soir même par le médecin Enguchard (ou Enguehard), l’apothicaire et la sage-femme Prioux.
Leur procès-verbal dit : "Nous avons examiné et visité la nommée Thérèse Stainville, épouse de Joseph Monaco, âgée de 26 ans, déclarée être enceinte de deux mois et demi. Notre examen ne nous a fourni aucun signe de grossesse."
À vrai dire, comment en aurait-il pu être autrement, car à l’époque, la science médicale était incapable de déceler une grossesse avant quatre mois et demi ?
En réalité, la princesse de Monaco n’est absolument pas "grosse", comme elle l’écrit aussitôt à Fouquier-Tinville. Elle lui précise que ce n’est pas la peur de la mort qui l’a conduite à faire cet aveu, mais "afin de couper elle-même ses cheveux et de ne pas les donner coupés par la main du bourreau. C’est le seul legs que je puisse laisser à mes enfants, au moins faut-il qu’il soit pur."
À l’hospice, effectivement, elle a brisé un carreau de vitre pour scier ses cheveux avec un morceau de verre.
Le 27 juillet, elle part pour la guillotine de la place du Trône après s’être mis du rouge sur les joues pour masquer sa pâleur.
Elle lance aux autres détenus : "Citoyens, je vais à la mort avec toute la tranquillité qu’inspire l’innocence. Je vous souhaite un meilleur sort." (1)
Durant les 18 mois de son intense labeur, le tribunal révolutionnaire envoie environ 900 femmes à la guillotine.
Environ le tiers des condamnés.


(1) Les cheveux de la princesse de Monaco, on ne sait comment, étaient parvenus à leur adresse, et cette relique, une très belle natte, nattée par la victime elle-même, et apporté de la prison aux mains de la marquise de la Tour du Pin alors toute petite fille, est encore conservée aujourd'hui dans la famille de Chabrillan. (G. Montorgueil)


Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos « LE POINT » mai 2015
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Re: Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

Message par Soldat Inconnu »

Pour l'époque il n'y a rien d'étonnant :roll:
:salut:
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Joker
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Re: Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

Message par Joker »

Certaines dictatures militaires plus proches de nous sur le plan spatio-temporel ont eu recours à ces pratiques détestables.
Il en va de même pour Daesh et certains Etats pratiquant la Charia.
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Cyril Drouet
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Re: Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

Message par Cyril Drouet »

Joker a écrit :
16 févr. 2020, 18:48
Depuis l’ancien régime, c’est une règle traditionnelle du droit pénal : "Si une femme condamnée à mort se déclare et s’il est vérifié qu’elle est enceinte, elle ne subira la peine qu’après sa délivrance", selon l’article 27.
C'est cocasse d'illustrer une situation juridique de 1794 à la lumière d'un article du Code pénal de 1810...

Fabrice Del Dongo

Re: Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

Message par Fabrice Del Dongo »

Dans son roman "La Sanfelice", adapté pour la télévision par les frères Taviani en 2004, Alexandre Dumas donnait une autre illustration à cette règle du droit pénal. Son héroïne, Maria Luisa Sanfelice, aristocrate napolitaine enceinte au moment de sa condamnation à mort pour son engagement dans les événements de la République parthénopéenne, est exécutée seulement après son accouchement. Toutefois, même si cette exécution est le fait d'une monarchie que l'on peut qualifier d'ancien régime, elle est également postérieure aux exécutions de 1794, puisqu'elle survient en 1800.
Il est cependant à remarquer qu'il n'y a guère de différences dans la manière dont les tenants de l'ancien régime et Fouquier-Tinville "géraient" les exécutions de femmes enceintes, même si les premiers étaient des ecclésiastiques comme le cardinal Ruffo, car, dans les exemples cités dans l'article du "Point", il n'y a aucun cas d'exécution de femmes enceintes, mais uniquement des exécutions de femmes peu de temps après leur accouchement ou de femmes qui ont essayé de postposer leur exécution en affirmant qu'elles étaient enceintes, alors qu'elles ne l'étaient pas, contrairement à ce que le titre du sujet laissait supposer.

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Cyril Drouet
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Re: Fouquier-Tinville fait guillotiner des femmes enceintes

Message par Cyril Drouet »

Statue de Solitude à la Guadeloupe, exécutée suite à son accouchement fin 1802 :
Statue en pied.jpg

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