Les quatre sergents de La Rochelle

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Joker
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Les quatre sergents de La Rochelle

Message par Joker » 07 janv. 2020, 19:36

En 1821, sous la Restauration, les soldats du 45e régiment d’infanterie en garnison à Paris refusent de crier « Vive le Roi ».
Par précaution, le régiment est transféré à La Rochelle en janvier 1822.
Comme nombre de militaires hostiles à la Restauration (elle a été imposée par les Alliés vainqueurs de Napoléon Ier en 1815), quatre jeunes sergents idéalistes nommés : Bories (né à Villefranche-de-Rouergue), Pommier (né à Pamiers), Raoulx (né à Aix-en-Provence) et Goubin (né à Falaise), ont fondé dans leur unité une « vente de carbonari », complot dont le but ultime est de favoriser un putsch militaire et chasser à nouveau les Bourbons de France.
À La Rochelle, les conspirateurs poursuivent leurs menées clandestines, mais avec tant d’imprudence qu’ils finissent par se faire dénoncer. Ils sont immédiatement incarcérés à la Tour de la Lanterne à La Rochelle, tour qui deviendra la Tour des 4 Sergents…
Traduits en justice avec d’autres complices, les 4 sous-officiers refusent de dénoncer leurs chefs (dont le marquis de Lafayette), malgré pressions et promesses de grâce : ils sont condamnés à mort et guillotinés le 21 septembre 1822 en place de Grève à Paris.

« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
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Bernard
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Re: Les quatre sergents de La Rochelle

Message par Bernard » 08 janv. 2020, 11:24

Cet épisode, aussi comique qu'attristant, mérite d'être raconté. Il le fut notamment, avec une écriture savoureuse bien dans son siècle, par Louis Blanc dans son Histoire de dix ans dont je sors l'extrait suivant :
“La charbonnerie à Belfort était loin d'avoir éprouvé une défaite irréparable. Etouffée sur un point, l'insurrection pouvoit éclater sur un autre. M. Flotard avait été envoyé à la Rochelle pour y préparer un mouvement, et cette ville était pleine de conspirateurs. Les trois chefs de bataillon de l'artillerie de marine n'attendaient plus que le signal. On avait des intelligences avec Poitiers et avec la garnison de Niort. Un courageux officier, M. Sofréon, devait mettre au service de la charbonnerie sept cents hommes faisant partie du dépôt colonial établi à l'île d'Oléron et qu'il avait été chargé de conduire au Sénégal. Le chef du dépôt lui-même s'était prêté aux confidences de M. Sofréon, et l'on comptait sinon sur l'appui de M. Feisthamel, au moins sur sa neutralité. On s'agitait aussi à Nantes, et le général Berton se préparait à marcher sur Saumur.
“M. Flotard, qui allait quitter la Rochelle, dînait un jour à table d'hôte à l'hôtel des ambassadeurs, lorsqu'une conversation s'engagea devant lui sur les choses du moment, entre deux militaires qu'il ne connaissait pas. « Ce fou de Berton ! disait l'un d'eux. Il se croit fort en sûreté, il s'imagine conspirer dans l'ombre ; or le général Despinois est instruit heure par heure de ses démarches, et s'apprête à le faire fusiller à la première occasion. » Vivement ému, M. Flotard partit aussitôt pour Nantes, et ne prit la route de Paris qu'après avoir averti le général Berton, et l'avoir dissuadé fortement de son dessein. L'expédition sur Saumur eut lieu cependant ; elle échoua comme on devait s'y attendre, et Berton fut obligé de fuir d'asile en asile.
“ll y avait un vice radical dans la charbonnerie. La fougue des fondateurs et la timidité des hommes notables qu'ils s'étaient associés se faisaient perpétuellement obstacle. D'un autre côté, M. de Lafayette s'était livré sans réserve aux jeunes gens qu'il croyait dominer, et par qui, au contraire, il était dominé complètement. Pour leur plaire, il se tenait à l'écart de ses collègues de la Chambre, se cachait d'eux ; d'où résultaient un secret désaccord, et, dans les plus graves circonstances, d'insurmontables embarras. Ajoutez à cela que, par une politique, très habile quand il s'agit d'une conspiration d'un jour, très imprudente quand il s'agit d'une conspiration qui dure, les premiers directeurs de la charbonnerie s'étaient fait un système d'exagérer leurs forces pour les accroître, et avaient fini par semer autour d'eux la défiance.
“Ce qui est certain, c'est que les préparatifs faits à la Rochelle appelaient un concours qui fut refusé. De retour à Paris, M. Flotard exposa l'état des choses. Le succès était assuré, disait-il, si un personnage important, connu dans le pays, revêtu d'une autorité officielle, consentait à courir personnellement tous les risques de l'entreprise. Le général Lafayette et M. Flotard s'adressèrent à M. de Beauséjour, auquel des opinions populaires, des manières simples, des antécédents honorables avaient acquis une grande influence dans la Rochelle et aux environs. M. de Beauséjour refusa de partir, prétextant un rendez-vous d'affaires avec M. de Villèle. La direction de la charbonnerie manquait donc à la fois et de la force qui naît de la sagesse, et de celle qui résulte de l'audace.
“M. de Lafayette, qui puisait une ardeur de jeune homme dans son amour de popularité, secondé d'ailleurs par une âme naturellement généreuse, M. de Lafayette s'offrit pour le voyage de la Rochelle comme il s'était offert pour celui de Belfort. Mais son sacrifice ne fut pas accepté, et le colonel Dentzel fut donné à M. Flotard pour l'accompagner. Ils rejoignirent à la Rochelle le général Berton et ces sergents immortels qu'attendait la place de Grève.
“On touchait au 14 mars, jour fixé pour l'explosion du complot. La charbonnerie disposait, par le moyen des officiers et dessous-officiers, de presque toutes les garnisons des villes de l'Ouest. Cinquante-quatre pièces attelées devaient, au moment convenu, appartenir aux conjurés. La Rochelle avait pris, depuis quelque temps, une physionomie étrange. Les espérances des uns, les doutes des autres, les précautions du pouvoir, les demi-confidences, les conjectures, tout cela répandait dans la ville une inquiétude qui se mêlait, en quelque sorte, à l'air que chacun respirait. Quand l'orage s'amoncèle, on voit sous un ciel assombri les horizons qui s'éclairent et se détachent. Il en est de même quand se forment les tempêtes civiles : avant d'éclater, elles illuminent et grandissent les esprits en les contristant.
“Mais il est rare que, dans les entreprises humaines, on tienne compte de ce petit grain de sable dont parle Pascal, et qui, placé quelque part dans le corps de Cromwell, eût changé la face du monde. Le chef militaire du complot, le général Berton, avait dû, en fuyant de Saumur, y laisser son uniforme. Dans les révolutions, rien ne vaut que par les apparences : les conjurés le savaient. Ils firent à la Rochelle, pour se procurer un uniforme de général, des tentatives qui furent vaines, et qui alors n'étaient pas sans danger. Il fallut envoyer à Saumur. Mais l'envoyé ne parut que dans la soirée du 19 mars. Les sergents Raoulx, Goubin et Pommier, depuis longtemps soupçonnés, avaient été arrêtés dans la matinée et jetés dans une prison, sur la route de l'échafaud.
“Cependant le 20 mars, à la pointe du jour, trois hommes montaient dans une barque et se dirigeaient vers l'île d'Aix. « La frégate, dit le patron de la barque, n'a pas dû aisément franchir les passes cette nuit. — De quelle frégate parlez-vous, s'écrièrent les trois passagers, à peine maîtres de leur émotion ?— De celle qui était destinée au Sénégal. » A ce coup inattendu, MM. Berton, Dentzel et Flotard se regardèrent en silence. Il ne leur restait plus qu'un espoir.
“Dans l'île d'Aix, Berton et Dentzel furent reconnus par le commandant ; mais loin de les dénoncer, il les accueillit avec amitié ; et comme ils parlaient de pousser leur course jusqu'à l'île d'Oléron, où restaient encore cinq cents hommes : « Gardez-vous-en bien, leur dit le commandant ; vous y seriez fusillés sur place. » Ils apprirent alors que, dans une conversation qui avait eu lieu devant le général Despinois, M. Feisthamel avait demandé à M.Sofréon si le général Berton n'était pas connu de lui. La réponse affirmative de M. Sofréon avait frappé l'esprit soupçonneux du général Despinois ; de là le départ précipité des troupes formant le dépôt colonial. Le commandant de l'île d'Aix fit brûler sous ses yeux l'uniforme qu'avaient apporté les trois conjurés, et leur fournit une barque qui les transporta rapidement à Rochefort. Les tentatives des conspirateurs venaient d'être encore une fois déjouées. On connaît la suite. La charbonnerie ne fit plus, depuis, que se traîner dans le sang de ses martyrs.”

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Cyril Drouet
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Re: Les quatre sergents de La Rochelle

Message par Cyril Drouet » 11 janv. 2020, 11:09

Bernard a écrit :
08 janv. 2020, 11:24
L'expédition sur Saumur eut lieu cependant
Elle eut lieu le 24 février ; ce jour là (alors que l'opération devait être soutenue par la Rochelle), Bories, arrêté la veille, était transféré sur Nantes. "L'expédition" échoua en effet et assez lamentablement ; la maigre troupe du général Berton, bloquée au portes de Saumur, ne pouvant franchir le Thouet au pont Fouchard et optant, face aux forces gouvernementales postées sur l'autre rive, pour une retraite sans combat au coeur de la nuit...
S'appuyant (comme en février) sur l'école de cavalerie, un soulèvement avait également été prévu un peu plus tôt, fin décembre 1821. Eventé, le complot n'avait rien donné.
Suite à sa tentative de février, Berton n'abandonna pas pour autant le combat et, désireux de s'appuyer sur les Carabiniers de Monsieur casernés à Saumur, il projeta un nouveau soulèvement pour le 22 juin suivant. Arrêté au cours d'une entrevue préparatoire cinq jours plus tôt, le général fut finalement jugé, condamné à mort et exécuté à Poitiers, le 5 octobre.

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