L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

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Cyril Drouet
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Re: ÉGYPTE : Les buts de l'expédition d'Egypte

Message par Cyril Drouet »

Longtemps restée secrète, l’expédition d’Egypte fut annoncée officiellement le 14 septembre 1798 par le message suivant :

« Citoyens représentants,
Le Directoire s'empresse d'apprendre au Corps législatif que les troupes françaises sont entrées en Égypte. La nation française, la Porte ottomane elle-même, et les peuples opprimés de ce pays superbe et malheureux ont enfin des vengeurs.
Cet événement mémorable était dès longtemps entrevu par un petit nombre d'hommes à qui les idées glorieusement utiles sont familières; mais on s'était trop accoutumé à le ranger parmi les objets chimériques. Il était réservé à la France républicaine de réaliser ce nouveau prodige.
Les causes qui l'ont préparé et qui en consacrent le succès doivent être retracées en ce moment.
Depuis près de quarante ans, les Beys, avec leurs Mamelucks, ces esclaves dominateurs de l’Égypte, accablaient des plus odieuses vexations les Français établis dans ces contrées sur la foi de nos traités avec la Porte. C'est de l'époque de la domination d'Ali-Bey, vers 1760, que date surtout l'exercice de ces outrages. Cet audacieux usurpateur, après avoir secoué le joug du Grand Seigneur en chassant ignominieusement son pacha, en refusant son tribut, et en s'arrogeant le droit de battre monnaie à son propre coin, prodigua les insultes à nos consuls, les menaces des châtiments les plus vils à nos drogmans, et des avanies sans nombre à nos négociants.
Ses successeurs, Kralil-Bey et Mohammed-Bey méritèrent quelques-uns de ces reproches; mais Mourad-Bey et Ibrahim-Bey, qui régnèrent après eux, ont surpassé (le premier surtout), tous leurs prédécesseurs en brigandages. Indignée de la conduite de ces oppresseurs, la Porte ottomane parut, en 1786, vouloir en tirer vengeance. A l'aide des forces que commandait Hassan-Pacha, elle les contraignit à prendre la fuite, et leur donna un successeur; mais elle ne sut point ressaisir alors son autorité, et les deux Beys, en 1791, à la mort d'Ismaël-Bey, qui les avait remplacés, recouvrèrent sans obstacle, et par conséquent affermirent leur domination ancienne.
Dès cet instant, mais surtout depuis l'époque où la France se constitua en République, les Français éprouvèrent en Égypte des vexations mille fois plus révoltantes. Il fut aisé de reconnaître là l'influence et les fureurs du cabinet britannique. Les avanies de tous les genres se multiplièrent, souvent même sans le prétexte du besoin, et toutes réclamations furent étouffées.
L'an 2 de la république, le consul voulut porter de justes représentations à Mourad-Bey, au sujet d'exactions extraordinaires ordonnées par cet usurpateur contre les négociants français ; le Bey, loin de se montrer disposé à acquiescer à sa demande, fit à l'instant transporter chez le consul lui-même la force armée, avec ordre d'y rester jusqu'à ce que tout le fruit de cette odieuse concussion lui eût été livré.
Vers la fin de cette même année, les vexations s'accrurent à un tel point que les Français établis au Caire, pressés de mettre leurs personnes et les restes de leur fortune hors de ces imminents dangers, se décidèrent à transporter leurs établissements à Alexandrie. Mais Mourad-Bey s'indigna de cette résolution; il ordonna qu'on les poursuivît dans leur fuite, les fit ramener comme de vils criminels, et redoubla de fureur contre eux tous, lorsqu'il crut savoir qu'un des fugitifs avait pour frère un membre de la Convention nationale, contre laquelle il vomissait d'effroyables injures.
Alors sa tyrannie ne connut plus de bornes ; la nation française se trouva prisonnière en Égypte ; le Bey, tourmenté à chaque instant de la crainte que quelqu'un n'essayât de tromper sa surveillance, osa dire à notre consul que si un seul des Français le tentait, tous et le consul lui-même paieraient cette fuite de leur tête.
Tant d'audace et de fureur se conçoivent à peine de la part même d'un tyran, alors surtout qu'il existait entre celui-ci et les négociants français de si nombreux rapports d'intérêt ; bientôt il sentit que cette excessive tyrannie ne lui serait pas longtemps profitable ; il rendit donc, sur la demande du grand-visir, non les sommes extorquées, mais la liberté aux Français; et alors même, pour prix de ce qu'il réputait une grâce, il leur imposa de nouveaux sacrifices pécuniaires.
Les Français purent donc, dans l'an 3, s'établir à Alexandrie ; mais là, ainsi qu'à Rosette et autres places situées sur les bords de la Méditerranée, ils furent constamment livrés à la rapacité de tous les agents subalternes. Ces agents du bey, plus vils et plus brigands que lui, s'emparaient avec violence des marchandises françaises à mesure qu'elles arrivaient dans le port : ils en fixaient eux-mêmes les prix, et se constituaient encore maîtres du mode de payement. Opposait-on la moindre résistance, la résistance la plus légitime, les moyens de force étaient mis en usage pour la faire cesser. C'est ainsi qu'à Rosette les portes de notre vice-consul furent enfoncées, ses fenêtres brisées, et qu'on osa tourner sur lui une arme à feu, parce qu'il n'avait pas voulu se soumettre à une contribution à laquelle Mourad-Bey lui-même avait ordonné de soustraire les Français. Nonobstant cet ordre du bey, il fallut que le consul cédât à la violence.
Enfin, le 21 nivôse de l'an 6, Coraïn, douanier de Mourad-Bey à Alexandrie, a fait assembler sous ses yeux tous les drogmans, et leur a déclaré que la plus légère violation de ce qu'il nomme les droits de son maître serait punie de cinq cents coups de bâton, sans égard pour le caractère consulaire. Peu de jours auparavant il avait menacé un drogman de lui faire couper la tête et de l'envoyer à son consul.
Ainsi tous les droits des nations étaient violés dans la personne des Français avec la plus audacieuse impudeur; tous nos traités avec la Porte, toutes nos capitulations méprisés par les beys et par les derniers de leurs agents, sous prétexte, disent-ils, qu'eux n'y ont pas concouru; le caractère de notre consul méconnu, outragé; la vie et la liberté des Français à chaque instant compromises, et leur fortune livrée au pillage.
La République française ne pouvait laisser plus longtemps impunis ces nombreux attentats, visiblement inspirés par l'Angleterre. Sa patience avait été extrême, l'audace des oppresseurs s'en était accrue.
Que restait-il alors au gouvernement français pour obtenir justice de tant d'injures ? Plusieurs fois, par l'organe de son envoyé, il avait adressé des plaintes à la Porte; mais, si l'on en excepte l'expédition de Hassan-Pacha, en 1786, qui toutefois ne frappa que les deux beys, sans réparer en rien le passé et sans pourvoir à l'avenir, tout ce que la Porte crut pouvoir faire fut d'autoriser le grand-visir à écrire en notre faveur quelques lettres au pacha d'Égypte, qui ne pouvait rien, et aux deux beys, qui, pouvant tout, étaient bien résolus de n'accorder à cette recommandation qu'une déférence illusoire. C'est ainsi qu'en l'an 4, l’ambassadeur de France à la Porte ayant envoyé en Égypte un agent muni de lettres du grand-visir, cet agent obtint, non des réparations véritables, non la restitution des sommes immenses extorquées aux Français, mais quelques stipulations dérisoires portant réduction de droits sur certaines marchandises, conformément aux anciennes capitulations : or, à peine cet agent fut-il parti, que Mourad-Bey donna l'ordre, bien ponctuellement observé, de remettre la taxe des droits précisément au même taux où, avant l'arrivée de notre agent, ils avaient abusivement été élevés.
L'appui de l'empire ottoman pour protéger les Français était donc évidemment sans force et sans énergie; et comment en eût-il résulté quelque effet durable en notre faveur, lorsque la Porte était parvenue à ne pouvoir plus se protéger elle-même contre les beys; lorsqu'elle se croyait obligée de souffrir que trois millions d'Égyptiens, qu'elle appelait ses sujets, fussent devenus les victimes les plus malheureuses d'une oppression étrangère; que son pacha fût traité en Égypte comme le dernier des esclaves; qu'insensiblement ont eût dépouillé le grand seigneur de l'universalité des droits dont il jouissait sur les terres; qu'enfin on ne lui payât plus les contributions qu'il s'était réservées lors de la conquête d'Égypte par Selim II ? Tout cela démontrait sans doute que sa souveraineté sur ce pays n'était plus qu'un vain nom; et après surtout les essais infructueux de nos démarches, il eût été peu conséquent d'attendre encore de sa part un intérêt plus effectif pour nous, qu'il ne pouvait et n'osait en manifester pour lui-même.
Il ne restait donc évidemment qu'à nous rendre justice à nous-mêmes par la voie des armes, en faisant expier à ces vils usurpateurs, soudoyés par le cabinet de Saint-James, les crimes dont ils se sont rendus coupables envers nous. L'armée française s'est présentée le 13 messidor, elle a été reçue à Alexandrie et à Rosette, et le 5 thermidor elle est entrée au Caire.
Ainsi, d'odieux usurpateurs ne fouleront plus cette terre antique et féconde que le temps n'épuise pas, qui se rajeunit tous les ans par une sorte de prodige, où la végétation est d'une activité incroyable, et où croissent ensemble les plus riches productions des quatre parties du Monde.
Qu'on ne dise pas qu'aucune déclaration de guerre n'a précédé cette expédition. Et à qui donc eût-elle été faite ? à la Porte ottomane ? Nous étions loin de vouloir attaquer cette ancienne alliée de la France, et de lui imputer une oppression dont elle était victime ; au gouvernement isolé des beys ? une telle autorité n'était et ne pouvait pas être reconnue. On châtie des brigands, on ne leur déclare pas la guerre; et aussi, en attaquant les beys, n'était-ce donc pas l'Angleterre que nous allions réellement combattre ?
C'est donc avec surabondance de droits que la République s'est mise en position d'obtenir promptement les immenses réparations qui lui étaient dues par les usurpateurs de l'Égypte. Mais elle ne veut point n'avoir vaincu que pour elle-même ; l'Égypte était opprimée par des brigands ; les Égyptiens seront vengés; et le cultivateur de ces contrées fécondes jouira enfin du produit de ses sueurs, qu'on lui ravissait avec la plus stupide barbarie. L'autorité de la Porte était entièrement méconnue; elle recueillera, par les mains triomphantes des Français, d'immenses avantages dont elle était privée depuis longtemps. Enfin, pour le bien-être du monde entier, l'Égypte deviendra le pays de l'univers le plus riche en productions, le centre d'un commerce immense, et surtout le poste le plus redoutable contre l'odieuse puissance des Anglais dans l'Inde et leur commerce usurpateur. »
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Joker
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ÉGYPTE : Institut d'Egypte

Message par Joker »

22 août 1798, ou 5 fructidor an VI : création de l'Institut d'Égypte.
Il "doit en premier lieu s’occuper "du progrès et de la propagation des Lumières en Égypte"", nous explique l'archéologue Vanessa Desclaux dans cet article sur Gallica BnF : https://bit.ly/2Zdruch

« L'usage nous condamne à bien des folies ; la plus grande est celle de s'en faire l'esclave. »
Napoléon Bonaparte ; Maximes et pensées
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Cyril Drouet
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L'ÉGYPTE

Message par Cyril Drouet »

Hypolite a écrit :
03 févr. 2003, 10:54
Quelqu'un avait produit un document sur ce forum, dans lequel le Directoire rappellait officiellement Napoléon ! :?

Missives trop tardives :

Lettre de Barras, Treilhard et La Réveillère-Lepaux (26 mai 1799) adressée à Bonaparte :
" Le Directoire vient en conséquence d'ordonner à l'amiral Bruix d'employer tous les moyens qui sont en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée, et de se porter sur l'Egypte, à l'effet d'en ramener l'armée que vous commandez. Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez avec sécurité laisser en Égypte une partie de vos forces; et le Directoire vous autorise, dans ce cas, à en confier le commandement à qui vous jugerez convenable.
Le Directoire vous verrait avec plaisir à la tête des armées républicaines que vous avez jusqu'à présent si glorieusement commandées."


Lettre de Reinhard du 18 septembre 1799 (approuvée par le Directoire le 20) :
"Le Directoire exécutif est composé des citoyens Sieyès, Barras, Gohier, Roger-Ducos et Moulin.
[...]
Ils regrettent votre absence et qu'ils désirent ardemment votre retour.
[...]
Le Directoire exécutif, général, vous attend, vous et les braves qui sont avec vous.
[...]
Il vous autorise à prendre, pour hâter et assurer votre retour, toutes les mesures militaires et politiques que votre génie et les événements vous suggéreront."
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L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

L'âne a écrit :
11 déc. 2019, 13:01
Cyril Drouet a écrit :
11 déc. 2019, 09:38
Bien dommage de ne pas sourcer cette citation et surtout de ne pas la recontextualiser...
Emmanuel de Las CASES "Le Manuscrit original retrouvé" :
"...tant il est dans le caractère français, disait l'Ernpereur, d'exagérer de se plaindre et de tout défigurer dès qu'on est mécontent."
Bernard a écrit :
11 déc. 2019, 13:16
L'âne a écrit :
11 déc. 2019, 13:01
Emmanuel de Las CASES "Le Manuscrit original retrouvé" :
"...tant il est dans le caractère français, disait l'Ernpereur, d'exagérer de se plaindre et de tout défigurer dès qu'on est mécontent."
La phrase est rigoureusement identique dans Le Mémorial de Saint-Hélène. Elle concerne la campagne d'Egypte perçue par les courriers des soldats français interceptés par les Anglais...



Cette réflexion se réfère en effet aux lettres envoyées d’Egypte suite au départ de Bonaparte. Ce dernier ajoute d’ailleurs à propos de ces missives :
« Tous ces rapports pourtant n'étaient que le résultat de la mauvaise humeur, ou des imaginations malades »

Rien que cela…
La citation de Napoléon sur le caractère français doit ici être grandement relativisée. L’Empereur défend son bilan au terme de la campagne d’Egypte et tend à dégager sa responsabilité dans le cadre de la perte de l’Egypte, les bilans très négatifs couchés sur le papier par ceux étant restés là-bas ayant selon lui poussé les Anglais à l’offensive.
Il rejette en effet ces bilans avançant qu’au terme de la campagne de Syrie, l’armée « n'avait presque pas fait de pertes » et qu’elle était « dans l’état le plus formidable et le plus prospère. » (Las Cases, Manuscrit original)
Même son de cloche dans sa lettre au Directoire, le 10 octobre 1799, écrite d’Aix :
« L’Egypte, à l’abri de toute invasion, est entièrement à nous. […] J’ai laissé l’Egypte bien organisée et sous les ordres du général Kléber. »

Ce dernier (sous le coup de la mauvaise humeur ou d’une imagination malade, exagérant, se plaignant, défigurant tout dès qu’on est mécontent ? pour paraphraser Napoléon) n’avait pas la même vision des choses. Ainsi, le 26 septembre 1799, il avertissait le Directoire :
« Le général en chef Bonaparte est parti pour France le 6 fructidor, au matin, sans en avoir prévenu personne. Il m'avait donné rendez-vous à Rosette le 7. Je n'y ai trouvé que ses dépêches. Dans l'incertitude si le général a eu le bonheur de passer, je crois devoir vous envoyer copie et de la lettre par laquelle il me donne le commandement de l'armée, et de celle qu'il adressa au Grand-Vizir à Constantinople, quoiqu'il sût parfaitement que ce Pacha était déjà arrivé à Damas.
Mon premier soin a été de prendre une connaissance exacte de la situation actuelle de l'armée.
Vous savez, citoyens Directeurs, et vous êtes à même de vous faire représenter l'état de sa force, lors de son arrivée en Egypte. Elle est réduite de moitié ; et nous occupons tous les points capitaux du triangle des Cataractes à El-Arich, d'El-Arich à Alexandrie, et d'Alexandrie aux Cataractes. Cependant, il ne s'agit plus aujourd'hui, comme autrefois, de lutter contre quelques hordes de Mamelouks découragés; mais de combattre et de résister aux efforts réunis de trois grandes puissances : la Porte, les Anglais et les Russes.
Le dénuement d'armes, de poudre de guerre, de fer coulé, et de plomb, présente un tableau tout aussi alarmant que la grande et subite diminution d'hommes dont je viens de parler. Les essais de fonderie faits n'ont point réussi ; la manufacture de poudre établie à Roudah n'a pas encore donné, et ne donnera probablement pas le résultat qu'on se flattait d'en obtenir ; enfin la réparation des armes à feu est lente, et il faudrait, pour activer tous ces établissements, des moyens et des fonds que nous n'avons pas.
Les troupes sont nues, et cette absence de vêtement est d'autant plus fâcheuse, qu'il est reconnu que dans ce pays elle est une des causes les plus actives des dysenteries et des ophtalmies qui sont les maladies constamment régnantes; la première surtout a agi cette année puissamment sur des corps affaiblis et épuisés par les fatigues. Les officiers de santé remarquent, et le rapportent constamment, que quoique l'armée soit si considérablement diminuée, il y a cette année un nombre beaucoup plus grand de malades qu'il n'y en avait l'année dernière à la même époque.
Le général Bonaparte, avant son départ, avait à la vérité donné des ordres pour habiller l'armée en drap, mais pour cet objet, comme pour beaucoup d'autres, il s'en est tenu là et la pénurie des finances, qui est un nouvel obstacle à combattre, l'eût mis dans la nécessité, sans doute, d'ajourner l'exécution de cet utile projet.
Il faut en parler, de cette pénurie.
Le général Bonaparte a épuisé les ressources extraordinaires dans les premiers mois de notre arrivée : il a levé alors autant de contributions de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes au dehors entourés d'ennemis, serait préparer un soulèvement à la première occasion favorable.
Et cependant Bonaparte, à son départ, n'a pas laissé un sol en caisse, ni aucun autre objet équivalent. Il a laissé au contraire un arriéré de près de dix millions ; c'est plus que le revenu d'une année dans la circonstance. La solde arriérée pour toute l'armée se monte seule à quatre millions.
L'inondation actuelle rend impossible le recouvrement de ce qui reste dû sur l'année qui vient d'expirer, et qui suffirait à peine pour la dépense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de frimaire qu'on pourra en recommencer la perception ; et alors il n'en faut pas douter, on ne pourra pas s'y livrer, parce qu'il faudra combattre. Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, plusieurs provinces, faute d'inondation, offriront des non-valeurs auxquelles on ne pourra se dispenser d'avoir égard.
Tout ce que j'avance ici, citoyens Directeurs, je puis le prouver, et par des procès verbaux, et par des états certifiés des différents services.
Quoique l'Egypte soit tranquille en apparence, elle n'est rien moins que soumise. Le peuple est inquiet, et ne voit en nous, quelque chose que l’on puisse faire, que des ennemis de sa propriété ; son cœur est sans cesse ouvert à l’espoir d'un changement favorable.
Les Mamelouks sont dispersés, mais ils ne sont pas détruits. Mourad-Bey est toujours dans la Haute-Egypte avec assez de monde pour occuper sans cesse une partie considérable de nos forces. Si on l'abandonnerait un moment, sa troupe se grossirait bien vite, et il viendrait nous inquiéter jusque dans cette capitale, qui, malgré la plus grande surveillance, n'a cessé jusqu'à ce jour de lui procurer des secours en argent et en armes.
Ibrahim-Bey est à Gaza, avec environ deux mille Mamelouks; et je suis informé que trente mille hommes de l'armée du Grand-Vizir et de Djezzar Pacha y sont déjà arrivés. Le Grand-Vizir est parti de Damas il y a environ vingt jours. Il est actuellement campé auprès d'Acre. Enfin, les Anglais sont maîtres de la mer Rouge.
Telle est, citoyens Directeurs, la situation dans laquelle le général Bonaparte m'a laissé l'énorme fardeau de commandement de l'armée d'Orient. Il voyait la crise fatale s’approcher : vos ordres ne lui ont pas permis de la surmonter ; que cette crise existe, ses lettres, ses instructions, sa négociation entamée en font foi ; elle est de notoriété publique, et nos ennemis semblent aussi peu l'ignorer que les Français qui se trouvent en Egypte.
« Si cette année, me dit le général Bonaparte, et malgré toutes nos précautions, la peste est en Egypte, et vous tuait plus de quinze cents soldats, etc., je pense que dans ce cas vous ne devez point hasarder à soutenir la campagne prochaine, et que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte Ottomane, quand même l'évacuation de l'Egypte devrait être la condition principale, etc. »
Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Directeurs, parce qu’il est caractéristique sous plus d'un rapport, et qu'il indique surtout la situation réelle dans laquelle je me trouve. Que peuvent être quinze cents hommes de plus ou de moins dans l'immensité de terrain que j'ai à défendre et aussi journellement à combattre.
Le général dit ailleurs : « Alexandrie et El-Arich, voilà les deux clefs de l'Egypte. » El-Arich est un méchant fort à quatre journées dans le désert. La grande difficulté de l'approvisionner ne permet pas d’y jeter une garnison de plus de deux cent cinquante hommes. Six cents Mamelouks et Arabes pourront, quand ils le voudront, intercepter sa communication avec Katieh, et comme, lors du départ de Bonaparte, cette garnison n'avait pas pour quinze jours de vivres en avance, il ne faudrait pas plus de temps pour l'obliger à se rendre sans coup férir. Les Arabes seuls étaient dans le cas de faire des convois soutenus dans les brûlants déserts, mais d'un côté ils sont été tant de fois trompés, que loin de nous offrir leurs services, ils s'éloignent et se cachent ; d'un autre côté l'arrivée du Grand-Vizir, qui enflamme leur fanatisme et leur prodigue des dons, contribue tout autant à nous en faire abandonner
Alexandrie n'est point une place, c'est une vaste camp retranché ; il était à la vérité assez bien défendu par une nombreuse artillerie de siège, mais depuis que nous l'avons perdue, cette artillerie, dans la désastreuse campagne de Syrie, depuis que le Général Bonaparte a retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux frégates avec lesquelles il est parti, ce camp ne peut plus offrir qu'une faible résistance.
Le général Bonaparte enfin s'était fait illusion sur l'effet que devait produire le succès qu'il a obtenu au poste d'Aboukir. Il a en effet détruit la presque totalité des neuf mille Turcs qui avaient débarqué. Mais, qu'est-ce qu'une perte pareille pour une grande nation, à laquelle on a ravi la plus belle portion de son empire, et à qui la religion, l'honneur et l'intérêt, prescrivent également de se venger et de reconquérir ce qu'on avait pu lui enlever ? Aussi cette victoire n'a-t-elle pas retardé un instant ni les préparatifs ni la marche du Grand-Vizir.
Dans cet état de choses, que puis-je et que dois-je faire ? Je pense, citoyens Directeurs, que c'est de continuer les négociations entamées par Bonaparte ; quand elles ne donneraient d'autre résultat que celui de gagner du temps, j'aurais déjà lieu d'en être satisfait. Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris en conséquence au Grand-Vizir ; en lui envoyant duplicata de celle de Bonaparte.
Si ce ministre répond à ces avances, je lui proposerai la restitution de l'Egypte aux conditions suivantes :
Le Grand-Seigneur y établirait un Pacha comme par le passé ;
On lui abandonnerait le miri que la Porte a toujours perçu de droit et jamais de fait ;
Le commerce serait ouvert réciproquement entre l'Egypte et la Syrie ;
Les Français demeureraient dans le pays, occuperaient les places et les forts, et percevraient tous les autres droits avec ceux des douanes, jusqu'à ce que le Gouvernement français eût conclu la paix avec l'Angleterre.
Si ces conditions préliminaires et sommaires étaient acceptées, je croirais avoir fait pour la patrie, plus qu'en obtenant la plus éclatante victoire. Mais je doute que l'on veuille prêter l'oreille à ces propositions ; si l'orgueil des Turcs ne s'y opposait point, j’aurais à combattre l'influence de l'or des Anglais. Dans tous les cas, je me guiderai d'après les circonstances.
Je connais toute l'importance de la possession de l'Egypte. Je disais en Europe qu'elle était pour la France le point d'appui par lequel elle pourrait remuer le système du commerce des quatre parties du monde ; mais pour cela il faut un puissant levier ; ce levier, c'est la marine. La nôtre a existé ; depuis lors, tout a changé, et la paix avec la Porte peut seule, ce me semble, nous offrir une voie honorable pour nous tirer d’une entreprise qui ne peut plus atteindre l'objet qu'on avait pu s'en proposer.
Je n'entrerai point, citoyens Directeurs, dans les détails de toutes les combinaisons diplomatiques, que la situation actuelle de l'Europe peut offrir. Ils ne sont point de mon ressort. Dans la détresse où je me trouve, et trop éloigné du centre des événements, je ne puis guère m'occuper que du salut et de l'honneur de l'armée que je commande : heureux si dans mes sollicitudes, je réussis à remplir vos vœux. Plus rapproché de vous, je mettrais toute ma gloire à vous obéir.
Je joins ici, citoyens Directeurs, un état exact de ce qui nous manque en matériel pour l'artillerie, et un tableau sommaire de la dette contractée et laissée par le général Bonaparte.
Salut et respect. »


Sous l’aspect des finances, Branda (Le prix de la gloire – Napoléon et l’argent) peint un tableau bien noir, et fort éloigné de ce que pouvait confier un Napoléon satisfait et affermissant sa légende à Las Cases seize ans après les faits (« [Kléber] disait qu’il était sans argent et les comptes du Trésor montraient de grandes sommes »] :
« Le commandement de Bonaparte se termina par une quasi banqueroute[…] On était près de la catastrophe.
[…]
Plus grave encore, l’armée manifesta sa mauvaise humeur à plusieurs reprises. Marmont évoqua même dans ses mémoires des projets de mutineries.
[…]
Poussielgue, au moment de la prise de fonctions de Kléber, dressa un inventaire des sommes dues par l’armée d’Orient. Le résultat était édifiant : il y avait plus de 11 millions de francs d’impayés. »



Alors, les Français exagérant, se plaignant et déformant tout dès qu'ils sont mécontents... Mouais... :?
Ils ont ici bon dos. Mais c'est sans doute le prix de la Légende...
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Joker »

L'ouvrage que J-O Boudon a consacré à la Campagne d'Egypte (Editions Belin) et qui est basé sur de nombreux témoignages et sources documentées ne manque pas d'intérêt pour mieux appréhender la campagne tant sur le plan militaire que scientifique mais aussi dans ses aspects sociétaux et économiques, en ce y compris après le départ de Bonaparte.
La colonie gérée par Kleber, puis par Menou y est abondamment décrite, notamment par le biais de lettres rédigées par les officiers et soldats du contingent.
J'en ferai état de manière plus détaillée sous peu lorsque je disposerai d'un peu plus de temps libre. ;-)
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Si Bonaparte a trouvé bon de lancer son aphorisme cité plus haut sur le caractère français pour mieux défendre son bilan au terme de la campagne d’Orient, il s’est montré, toujours dans le même dessein, particulièrement accusateur vis à vis de Poussiegle (le cas Kléber, lui aussi soumis aux coups de griffes impériaux, étant à relativiser par le fait qu’outre les critiques, Napoléon considérait que l’Egypte ne serait pas tombée si le Lion de Strasbourg n’avait pas été assassiné) :
« Dans les lettres qui lui tombèrent alors dans les mains, il trouva des horreurs contre sa personne : elles durent lui être d'autant plus sensibles, que plusieurs venaient de gens qu'il avait comblés, auxquels il avait donné sa confiance, et qu'il croyait lui être fort attachés, un d'eux, dont il avait fait la fortune, et sur lequel il devait compter le plus, mandait que le général en chef venait de s'évader, volant 2 millions au trésor. Heureusement, dans ces mêmes dépêches, les comptes du payeur témoignaient que le général n'avait pas même pris la totalité de son traitement. « A cette lecture, disait l'Empereur, j'éprouvai un vrai dégoût des hommes : ce fut le premier découragement moral que j'aie senti; et s'il n'a pas été le seul, du moins il a été peut-être le plus vif. Chacun, dans l'armée, me croyait perdu, et l'on s'empressait déjà de faire sa cour à mes dépens. »
(Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène)

Bien plus tard, Thiers (Histoire du Consulat et de l’Empire) reprit la prose impériale du Mémorial et des dictées à Bertrand (Guerre d'Orient: Campagnes de Égypte et de Syrie, 1798-1799) :
« Après s'être fait rendre compte de l'état de la colonie, [Kléber] adressa au Directoire une dépêche pleine d'erreurs, et la fit suivre d'un rapport de l'administrateur des finances, Poussielgue, rapport dans lequel les choses étaient présentées sous le jour le plus faux, et surtout le plus accusateur à l'égard du général Bonaparte. Dans cette dépêche et ce rapport, datés du 26 septembre (4 vendémiaire an VIII), le général Kléber et l'administrateur Poussielgue disaient […] qu'il y avait un déficit considérable dans les finances, car on devait aux soldats quatre millions sur la solde, et sept ou huit millions aux fournisseurs sur leurs divers services; que la ressource d'établir des contributions était déjà épuisée, le pays étant prêt à se soulever, si on en frappait de nouvelles ; que l'inondation n'étant pas abondante cette année, et par suite la récolte s'annonçant comme mauvaise , les moyens et la volonté d'acquitter l'impôt seraient également nuls chez les Égyptiens
[…]
M. Poussielgue terminait son rapport par une calomnie : le général Bonaparte, en quittant l'Égypte, avait, disait-il, emporté deux millions. Il faut ajouter, pour compléter ce tableau, que M. Poussielgue avait été comblé des bienfaits du général Bonaparte. Telles furent les dépêches envoyées au Directoire par Kléber et M. Poussielgue. Le général Bonaparte y était traité comme un homme qu'on suppose perdu, et qu'on ne ménage guère.
[…]
A l'égard des finances, le rapport de Kléber était également faux. La solde était au courant. Il est vrai qu'on n'était pas encore fixé sur le système financier le plus propre à nourrir l'armée sans fatiguer le pays; mais les ressources existaient, et, en maintenant seulement les impôts déjà établis, on pouvait vivre dans l'abondance. Il était dû sur les impositions de l'année de quoi pourvoir à toutes les dépenses courantes, c'est-à-dire plus de seize millions. On n'était donc pas réduit à soulever les populations par l'établissement de contributions nouvelles. Les comptes des finances présentés plus tard prouvèrent que l'Égypte, en étant fort ménagée, pouvait fournir vingt-cinq millions par an. »


Poussielgue écrivit de suite cette lettre à Thiers pour défendre son honneur face aux accusations de Napoléon relayées dans l’Histoire du Consulat et de l’Empire :
« Je suis bien vieux, j'ai quatre-vingt-deux ans. Dans ce long espace de temps, que d'événements se sont passés sous mes yeux ! J'ai appris à connaître les hommes et les choses ; j'ai acquis enfin ce que donne une longue expérience.
J'ai lu toutes vos œuvres, j'ai su les apprécier; au fond de ma retraite, je viens de lire encore votre dernier ouvrage. Je vous le dirai franchement, sans flatterie pour vos talents comme sans ressentiment pour ce qui m'est personnel (car on juge sainement des choses de la vie aux portes du tombeau ), j'ai admiré la vivacité et la vérité de vos récits qui me reportaient aux lieux et aux temps où ils s'étaient passés sous mes yeux. Cependant, au milieu de tant d'exactitude, quelques erreurs importantes se sont glissées ; je viens les signaler à votre impartialité d'historien. Je n'ai jamais écrit que le général Bonaparte avait emporté d’Égypte deux millions, je ne pouvais ni le dire, ni le penser : c'était impossible. A l'époque de son départ, il n'y avait pas de fonds en Egypte à la disposition de l'armée française; toute solde était arriérée et il n'emporta comme paiement de ses appointements que quelques bijoux : un collier de perles fines et un diamant dans une boîte de cristal. Le général Kléber et moi, nous envoyâmes nos deux rapports séparés. Le sien était un compte-rendu de l'état de l'armée ; le mien, de l'état des finances. Kléber fut au moment d'envoyer son rapport sans me le communiquer, je m'en plaignis à lui-même et j'insistai pour qu'il me le montrât, il m'en fit la lecture. Frappé des sentiments d'aigreur qu'il manifestait contre le général Bonaparte, je lui représentai fortement l'inconvenance d'une telle conduite, si contraire même à ses propres intérêts, puisque, blessant au vif le général Bonaparte, elle le disposerait fort mal, sans doute, à demander et à obtenir les secours dont l'armée avait tant besoin. J'obtins de lui le changement et l'adoucissement de plusieurs paragraphes. J'étais cependant, moi-même, fort mécontent. Le général Bonaparte m'avait fait la promesse formelle qu'il me ramènerait en France avec lui. Je ne l'avais accompagné qu'à cette condition. Il avait manqué à sa parole envers moi, et quelques traces de mécontentement percèrent dans mon rapport. Je le dis franchement, sans détours, parce que cela devait être. Mais que, pour un sujet de plainte personnelle, j'aie calomnié le général Bonaparte, non, non, une telle bassesse me révoltait alors comme aujourd'hui; je ne l'ai jamais ni adulé, ni calomnié : lui-même le savait bien. Je ne peux, depuis tant d'années que mes infirmités et mes souffrances m'ont obligé de m'exiler de mon pays et que je n'ai plus mes papiers sous les yeux, relever les inexactitudes des documents que vous avez consultés. Mais voyez, Monsieur, les journaux anglais de cette époque qui publièrent nos dépêches : ce sont là vraiment les documents authentiques, car il n'y eut pas alors de double expédition : les dépêches adressées au Directoire et confiées au cousin de Barras, furent prises par les Anglais, et ne parvinrent à la connaissance du général Bonaparte qu'après avoir été imprimées et publiées à Londres. Il en éprouva un vif ressentiment, non parce que je le chargeais de fausses accusations, mais parce que ma relation était un compte-rendu fidèle, exact, de la déplorable situation dans laquelle il nous avait laissés, tandis qu'il voulait qu'on crût, qu'à son départ la colonie était dans un état prospère. Mon rapport contenait des faits évidents qui prouvaient malheureusement le contraire; il était impossible de les contester, et, en effet, personne alors ne les contesta. »
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Joker
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Joker »

La campagne d'Egypte a été une expédition militaire d'une rare violence, surtout dans les premiers mois de la conquête, de l'été 1798 à la seconde révolte du Caire, au printemps 1800.
C'est à ce prix que les soldats français sont parvenus à imposer leur domination au pays, transformant cette portion de l'empire ottoman en colonie française.
Il est à noter également que ce fut une campagne particulièrement meurtrière pour l'armée conquérante qui perdit quelque 40 % des effectifs engagés en trois années d'occupation.

En 1801, à l'époque du général Menou, la volonté d'enraciner la colonie est réelle.
A certains égards, cette campagne prolonge la lutte contre l'Angleterre qui est en réalité la grande bénéficiaire de cette guerre.
En Egypte, les Anglais ont vaincu sur mer à Aboukir, sur terre, au cours d'une bataille rangée à Canope et ils ont contraints les Français à capituler après deux sièges réussis, au Caire et à Alexandrie.
Sans s'emparer de l'Egypte, l'Angleterre y exerce son influence et la campagne lui permet de renforcer ses positions en Méditerranée avec la conquête de Malte.
Au total, la défaite est donc cuisante pour Bonaparte qui ne renoncera pourtant pas à ses ambitions coloniales.
L'expédition de Saint-Domingue en fait foi.
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Cyril Drouet
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Poussielgue a écrit :
12 déc. 2019, 17:29
Le général Kléber et moi, nous envoyâmes nos deux rapports séparés. Le sien était un compte-rendu de l'état de l'armée ; le mien, de l'état des finances.


Voici ledit rapport (qui ne s'en tient pas qu'aux finances...) :

« J'ai été chargé exclusivement, depuis l'arrivée de l'armée en Égypte, de l'administration des finances et des autres parties qui tiennent à l'économie politique de ce pays. Je crois vous devoir, après le départ du général Bonaparte et dans la position critique où il nous laisse, un tableau abrégé mais fidèle des observations que j'ai recueilles, et des opinions politiques qui en sont le résultat. Les voyageurs et les agents même du gouvernement français, qui ont été en Égypte, se sont tellement accordés dans les idées exagérées qu'ils ont données sur les richesses naturelles, et sur les trésors que renfermait cette contrée, que 15 mois de séjour, de recherches et d'expériences par un grand nombre d'hommes éclairés, n'ont pas encore totalement effacé ces fausses impressions. On portait les revenus ordinaires, y compris les douanes, de 45 à 50 millions, on a même été jusqu'à 60 millions. Il faut les réduire, en temps de paix, à 19 millions; un commerce bien entendu et protégé les porterait à 20. En temps de guerre, tel que celui où nous n'avons cessé d'être, les revenus ne peuvent excéder 12 à 13 millions.
L'abondance, en Égypte, dépend d'abord d'un bon Nil, ensuite de la distribution des eaux. Il faut, chaque année, que les canaux soient nettoyés, que les digues soient réparées, et que chacune d'elles ne soit coupée ni plus tôt, ni plus tard que l'intérêt commun ne l'exige. Il s'en faut que la distribution des canaux et leur entretien soient portés ici au degré d'utilité qu'on espérerait trouver dans un pays dont la fertilité dépend uniquement de l'observation de ces deux points. Lors même que le Nil est bon, un grand nombre de terres demeurent incultes, faute d'ordre dans la coupe des digues; mais quand le Nil est mauvais ou médiocre, le dommage est dix fois plus grand qu'il ne devrait l'être, parce que tous les villages, craignant de manquer d'eau, ceux qui sont les plus voisins du Nil se hâtent, avant le temps, de couper les digues, ce qui ne se fait pas sans combat contre les villages intéressés à s'y opposer, et, par ce procédé insensé, une grande partie des eaux déjà si rares, se perd sans utilité. Mais quelque abondantes que soient les récoltes, elles ne peuvent, dans le système actuel, accroître les revenus du gouvernement, quoiqu'il soit lui-même propriétaire des deux tiers des terres de l'Égypte, tandis qu'un mauvais Nil diminue considérablement les revenus.
Le système de finances de l'Égypte est entièrement féodal. Le paysan cultive à son profit, moyennant une redevance fixe qu'il paie en argent ou en nature au propriétaire. Cette redevance se divise en trois espèces générales :
Le miri : c'est la contribution foncière due au grand-seigneur; le propriétaire le perçoit et le paie ensuite aux effendis chargés d'en faire le recouvrement. Le miri imposé sur les terres monte à 3 000 000, suivant toutes les matrices de rôles que j'ai pu découvrir.
La deuxième espèce de redevance s'appelle fais : c'est le sens ou revenu net affecté originairement au propriétaire. Il monte également pour toutes les propriétés, y compris celles du gouvernement, à 3 000 000 fr.
La troisième espèce s'appelle barrani ou moudaf, elle se compose :
1° d'un excédant de revenus imposé par le propriétaire par supplément au faïs;
2° des réquisitions extraordinaires de toutes espèces faites au village, soit en argent, soit en nature;
3° des dépenses causées par des passages de troupes ou par la présence du propriétaire;
4° de toutes les dépenses d'administration du village et de la province, fondations pieuses, etc.
Cette troisième espèce produit à tous les propriétaires de l'Égypte 6 400 000 fr.
Il y a enfin un produit de 1 300 000 fr. provenant des droits que les kachiefs percevaient à leur profit dans les provinces qu'ils gouvernaient.
Ainsi la totalité des revenus en argent que les cultivateurs des terres de l'Égypte supportent, non compris les vols immenses des cophtes qui les perçoivent, est de près de 14 millions. Il faudrait en déduire 3 200 000 fr. pour le faïs et le barrani des propriétés qui n'appartiennent pas au gouvernement, et qui sont évaluées au tiers de l'Egypte. Il restera au gouvernement 10 800 000 fr. On ne peut obtenir au-delà de cette somme qu'en faisant des avanies ou des exactions.
Il faut ajouter à ce revenu le faïs et le barrani qui se paient en nature, ce qui n'a lieu que dans les provinces de la Haute-Égypte. On estime cette redevance à 1 800 000 quintaux de toutes espèces de grains pour la portion qui revient au gouvernement, ce qui, équivalant à 1 000 000 de quintaux de froment pur à 3 fr. 10 s. prix moyen, donne une somme de 3 500 000 fr. Il faut en déduire 850 000 fr. pour les frais de recouvrement et de transport qui reviennent à 17 sous par quintal, rendu au Caire, reste à 2 650 000 fr.
En temps de paix, on estime les produits des douanes et des autres droits indirects à 6 millions environ. La marque de la monnaie produit 750 000 fr.
Les revenus du gouvernement, en temps de paix, seraient donc de 19 200 000 francs. Mais, dans l'état de guerre où nous sommes, les douanes et revenus indirects ne produiront pas plus de 1 500 000 fr. Les grains de la Haute-Egypte qu'on ne peut vendre sur les lieux et qu'on n'a pas de moyens suffisants pour faire descendre, ne produiront pas plus d'un million. Les décharges à accorder aux villages pour terrains non arrosés, monteront encore à plus d'un million et demi. Il faudrait encore déduire une foule de charges et de pensions du pays qu'il a fallu conserver; les frais relatifs à la caravane de la Mecque qui ont été faits en partie l'an passé et qu'il faudra faire en totalité cette année; les dépenses des divans et des janissaires du pays. Toutes ces dépenses absorbent près de 3 millions. On ne peut donc compter les revenus affectés à l'armée que pour 9 à 10 millions sur lesquels il ne reste qu'environ 2 millions à recouvrer d'ici à la fin de frimaire prochain.
Le général Bonaparte a levé dans les premiers mois de notre arrivée sur les différentes nations et sur les négociants environ 4 millions de de contributions extraordinaires, il a fait percevoir un droit des deux cinquièmes des revenus d'une année sur les propriétés foncières des particuliers qui a produit 1 200 000 liv. Ces moyens sont usés : il n'y a plus de contributions extraordinaires à espérer dans un pays sans aucun commerce depuis quinze mois. L'argent des chrétiens est épuisé, on ne pourrait en demander aux Turcs sans occasionner une révolte, et d'ailleurs on n'en obtiendrait pas. L'argent est enfoui, et les Turcs, plus encore que les chrétiens, se laissent emprisonner, se laissent assommer de coups, et quelques-uns se sont laissé couper la tête plutôt que de découvrir leurs trésors.
Le recouvrement des revenus se commence : en frimaire, pour les pays cultivés en rizières; en pluviôse, pour ceux cultivés en blé et autres denrées, mais qui paient en argent; et en messidor, pour ceux qui paient en nature. Les paysans tiennent plus encore à leur argent que les habitants des villes; ils ne paient qu'à la dernière extrémité et sou à sou; leur argent est caché, leurs denrées et leurs effets sont enfouis; ils savent qu'il faudra toujours finir par payer, et qu'en le faisant volontairement aux époques fixées, ils épargneraient des contraintes qui leur coûtent le double et qui les ruinent : ils aiment mieux attendre une colonne de troupe ; s'ils la voient venir, ils s'enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bestiaux, et l'on ne trouve plus que des cahutes abandonnées; s'ils croient être assez forts pour résister, ils se battent, et appellent les villages voisins et même les Arabes à leur secours. Ils ont toujours des hommes à l'affût pour être avertis à temps de l'approche des troupes. Quelquefois on peut attraper les chefs du village, on les emmène en prison où on les retient jusqu'à ce que le village ait payé, et ce moyen, qui est lent, ne réussit pas toujours. Si l'on parvient à leur enlever leurs chameaux, leurs buffles et leurs troupeaux, ils les laissent vendre au lieu de les racheter en s'acquittant, et s'exposent à mourir de faim en laissant leurs terres incultes l'année suivante. Il faut donc avoir sans cesse dans chacune des 16 provinces de l’Égypte une colonne de 60, 80 ou 100 hommes uniquement employés à forcer les villages à payer, et souvent, après une tournée pénible, ils reviennent avec très peu de chose. Il est facile d'imaginer toutes les exactions, les dégâts et les désordres qui accompagnent souvent leurs courses, quelque sévère que puisse être la discipline.
Un inconvénient très grave s'oppose aux recouvrements pendant les huit mois où l’Égypte n'est pas inondée, c'est le temps où les Arabes peuvent faire leurs courses, où les descentes ont lieu, et où l'on est menacé d'être attaqué de tous les côtés. Il faut alors se battre tous les jours, et à peine une colonne a-t-elle entrepris une tournée qu'elle est forcée de rétrograder sur ses pas pour aller punir des villages révoltés, ou chasser des Mameloucks et des Arabes.
Le recouvrement des grains est encore plus difficile. Il faut également contraindre par la baïonnette, les villages à payer ceux qu'ils doivent; il faut les transporter dans des magasins sur les bords du Nil. Il faut enfin les faire filer sur le Caire. Quand on a vaincu les deux premiers obstacles, il reste à vaincre le plus difficile, à cause du petit nombre de bateaux qu'on peut employer à ces transports, et parce qu'ils ne peuvent être faits que pendant les quatre mois où le Nil est navigable. Depuis notre arrivée, il a été détruit un très grand nombre de barques qui, faute de bois de chauffage, ont été brûlées. Elles n'ont pas été et ne pouvaient être remplacées; une partie de celles qui restent est sans cesse employée aux mouvements des troupes qui poursuivent Mourad-Bey. L'année passée, il a fallu acheter comptant au Caire pour la subsistance de l'armée, et malgré l'extrême pénurie d'argent, pour 300 000 fr. de blé, tandis que nous en avions pour plusieurs millions dans la Haute-Égypte. Cette année-ci, les barques ont apporté exclusivement les grains du gouvernement; il en résulte un autre inconvénient, la ville du Caire manque de blé et l'inquiétude du peuple pour sa subsistance a déjà causé quelque fermentation.
Malgré tous ces inconvénients, il y avait encore l'année passée du numéraire; le commerce de l'année précédente en avait apporté et, lors du départ du général Bonaparte, il était encore dû cependant plus de 10 millions à l'armée, dont 4 millions de solde. Aujourd'hui, le numéraire disparaît totalement; on ne voit plus que des médins qui circulent avec une rapidité inconcevable. Cette monnaie n'a qu'un peu plus d'un tiers de la valeur intrinsèque des autres monnaies. Avant la guerre, on apportait beaucoup de piastres d'Espagne, et on emportait des médins; à présent les piastres se sont écoulées par le commerce du café avec le Yémen, ou ont été fondues à la monnaie, en sorte qu'elles augmentent de valeur ainsi que les monnaies d'or en raison de leur rareté et de la plus grande abondance des médins; il en résulte le renchérissement des denrées et beaucoup d'entraves dans la circulation des espèces.
Par une suite semblable de la cessation du commerce, l'engorgement actuel de toutes les denrées de l'Égypte est un inconvénient bien plus grave; il achèvera de ruiner ce pays, car les villages devant toujours payer les mêmes sommes, et ne pouvant ni exporter, ni trouver à vendre leurs denrées, leurs habitants vont être réduits à la dernière misère, et l'armée, qui avait déjà tant de peine à avoir de l'argent quand il y en avait encore, va être bientôt dans l'impossibilité de s'en procurer. La caisse de l'armée est constamment vide, et chaque mois, d'ici à quelque temps, on n'aura pas la perspective de recouvrer plus de 2 à 300 000 fr., tandis que les dépenses réglées montent à plus de 1 300 000 fr. par mois.
Le peuple égyptien, nonobstant ses fréquentes révoltes contre nous, peut passer pour un peuple très doux, mais il est dissimulé, et il s'en faut de beaucoup qu'il nous aime, quoiqu'il ait été traité avec plus d'égards qu'on en ait jamais accordé à aucun peuple conquis. La différence de mœurs, celle extrêmement importante de la langue et surtout la religion, sont des obstacles invincibles à toute affection sincère. Les égyptiens détestent le gouvernement des Mameloucks, ils craignent le joug de Constantinople, mais ils ne souffriront jamais le nôtre que dans l'attente de le secouer. Ils nous accorderaient seulement la préférence sur toutes les nations qu'ils appellent chrétiennes. Nous avons partout ici autour de nous 10 000 ennemis cachés pour un ami apparent. Nous avions réussi à entretenir une bonne intelligence avec le shérif de la Mecque, et les lettres qu'il avait écrites au général Bonaparte et à moi avaient tranquillisé un moment les consciences des musulmans d’Égypte, mais des espions qu'il a envoyés au Caire depuis que le Grand-Vizir est à Damas, donnent lieu de présumer qu'il a changé de dispositions à notre égard, et qu'en suivant les insinuations des anglais qui ont actuellement des forces dans la mer Rouge, il s'est rangé du côté de nos ennemis.
Nous avions 31 000 hommes sous les armes et bien portants à notre arrivée en Égypte; il n'y avait alors que les Mameloucks et les Arabes à combattre et cependant ils occupèrent exclusivement et chaque jour jusqu'à la fin de pluviôse, toute l'armée. Aujourd'hui, les Mameloucks, quoique dispersés, existent encore presque tous et peuvent, en un moment où l'armée serait occupée ailleurs , se réunir très promptement. Ils n'ont perdu que quatre ou cinq sous-chefs ; les principaux qui restent sont toujours puissants et ont du crédit. Les Arabes n'ont pas diminué de nombre, ils nous haïssent autant qu'à notre arrivée, et leur vie errante les empêche de nous craindre.
Quand nous sommes débarqués, les Egyptiens ont cru, comme nous le leur disions, que c'était d'accord avec le Grand-Seigneur; ils se sont soumis avec plus de docilité. A présent ils sont bien convaincus du contraire, ceux qui paraissent nous servir se croient, par notre mensonge, autorisés à nous trahir; ils le feront à la première occasion, et déjà ils tressaillaient de plaisir lors du débarquement de messidor dernier à Aboukir. Mais, quand à ces nombreux ennemis au milieu desquels nous vivons, viennent se réunir ceux du dehors; que le Grand-vizir même, avec les principaux officiers du Grand-Seigneur, rassemblent toutes les forces ottomanes pour nous attaquer sur divers points à la fois, par terre et par mer, et qu'il a pour auxiliaires les Anglais et les Russes; qu'il invite les grands et les peuples d'Égypte à la révolte; qu'enfin, le peu d'Arabes qui nous étaient demeurés attachés nous abandonnent pour se joindre à lui, il est facile de concevoir que notre position devient désespérée.
L'ennemi perd une armée, il en refait une autre à l'instant; il a été battu au mont Thabor; deux mois après, il l'a été à Aboukir; le même temps s'est écoulé, et il va encore se faire battre tout à l'heure à Salahieh; mais chaque victoire nous coûte nos meilleurs soldats, et leur perte ne se répare pas. Un revers nous anéantirait tous, et, quelque brave que soit l'armée, elle ne pourra l'éviter encore bien longtemps.
La guerre nous a enlevé d'excellents officiers-généraux tels que le général Cafarelli, le général Dommartin, le général Bon, le général Rambault et le général Dupuis, presque tout le corps du génie, et une très grande partie des chefs de brigade d'infanterie et de cavalerie. Il est parti plusieurs généraux estimés, et le général Bonaparte en a emmené cinq avec lui.
L'armée, sans habits et surtout sans armes et sans munitions, réduite à moins des deux tiers en nombre, n'a pas plus de 11 000 hommes en état de marcher à l'ennemi, quoiqu'il paraisse y en avoir sous les armes environ 13 à 14 000; mais c'est que beaucoup de soldats, présents à l'appel, aiment mieux, malgré leurs blessures ou leurs maladies, faire le service au quartier que de demeurer dans les hôpitaux ou dans les dépôts; lorsqu'il s'agit de faire une marche un peu longue et de combattre, on reconnaît leur invalidité forcée.
Les ophtalmies, les dysenteries, les blessures, et d'autres maladies non moins communes ici, ont mis le reste de l'armée absolument hors de combat; les hommes même qui peuvent marcher sont épuisés de fatigue, affaiblis par le climat, les blessures et les maladies qu'ils ont essuyées, et leur courage est diminué en proportion. Avec ce petit nombre d'hommes, il faut couvrir 500 lieues de superficie, contenir 3 000 000 d'habitants qui sont autant d'ennemis, garnir les places et les forts à Alexandrie, Rosette, Rahmanié, Gizeh, Benisouef, Médine, Miniet, Siout, Girgé, Kené, Kosseïr, le Kaire, Suez, Mitt, Kamar, Salahieh, Belbeis, El-Arisch, Katieh, Damiette, Mansoura, Semenoud et Menouf. Si le Grand-Vizir attaque, on ne pourra opposer plus de 5 à 6 000 hommes à toutes les forces ottomanes qui seront à ses ordres, et s'il fait une double attaque, il entrera dans le pays sans qu'on puisse l'en empêcher; ce qui serait arrivé au général Bonaparte si, en même temps que les Turcs faisaient un débarquement à Aboukir, ils eussent fait marcher l'armée de Syrie sur l'Égypte.
Dans trois mois, il faudra passer une seconde fois par l'épreuve funeste de la peste qui peut faire des ravages épouvantables. Cette perspective effrayante abat les courages les plus intrépides.
Pour comble de malheur, le Nil de cette année a été extrêmement mauvais, en ce qu'il s'est écoulé tout de suite sans que les terres aient eu le temps d'être successivement arrosées. Nous ne pourrons tirer aucune contribution des villages qui n'auront pas eu d'eau, et nous sommes menacés de la plus affreuse misère.
Il n'est pas un soldat, un officier, un général qui ne soupire après son retour en France, persuadés, comme ils le sont, qu'ils sacrifient ici, inutilement pour leur patrie, leur santé et leur vie. Cependant d'après la situation où sont les affaires en France, et puisque depuis 15 mois il n'a pas été possible de nous envoyer des secours, nous ne devons plus en espérer d'assez prompts, surtout la saison favorable étant passée. L'armée a vu avec plaisir le général Kléber avoir le commandement après le départ du général Bonaparte; personne ne pouvait lui inspirer plus d'estime et de confiance. Mais il est plein d'honneur et de fierté, et plus la tâche qu'on lui a laissée est difficile, plus il craindra d'écouter des sentiments commandés par les circonstances et pour l'intérêt de l'armée, mais que par la suite on pourrait taxer de timidité. N'ayant pas la même responsabilité, je ne crains pas, Citoyens Directeurs, d'exposer à vos yeux la vérité, et, telle que vous la lisez, vous la trouveriez bien affaiblie si les bornes d'une lettre permettaient d'entrer dans de plus grands détails.
L’Égypte est un superbe pays, notre situation n'est qu'un effet des circonstances, elle prouve seulement que nous y sommes venus trop tôt et qu'il n'est pas encore temps de nous y établir. Il n'y a aucun doute que si nous étions les maîtres paisibles de l’Égypte, en peu d'années nous en ferions disparaître la plupart des fléaux qui la désolent, tels que la peste et les Arabes, et que nous donnerions à l'agriculture et au commerce une vie nouvelle qui ramènerait ce pays à son ancienne splendeur. Ce serait la plus belle colonie de l'univers, qui deviendrait bientôt le régulateur du commerce du monde. Mais l'Égypte est bornée par les deux mers et par des déserts. Il faut avoir une marine puissante pour être maître d'y aborder, et surtout pour protéger son commerce et en obtenir tous les avantages qu'il promet. La République française est actuellement sans marine, elle sera longtemps encore avant d'en avoir créé une qui puisse rivaliser avec celle de ses ennemis. Vouloir conserver l’Égypte sans avoir aucun moyen d'y porter, d'y assurer des secours de toute espèce, c'est s'exposer à être forcé de l'abandonner à la Russie ou à l'Angleterre, qui, sous prétexte de nous en chasser, s'y établiraient, et dès lors s'y mettraient bientôt en état de nous en exclure pour toujours. Nous pourrions encore nous y maintenir, si nous avions le consentement de la Porte, mais si l'on n'a pas cru pouvoir l'obtenir avant notre invasion, on le pourra bien moins aujourd'hui que la Porte s'est mise à la merci des Russes et des Anglais, et fût-elle, contre toute apparence, disposée par des considérations politiques, à nous laisser occuper l’Égypte provisoirement, jamais les Anglais ne le lui permettraient.
Quand l'expédition d’Égypte a eu lieu, nous étions en paix sur le continent, nous avions encore un reste de marine dans la Méditerranée, nous possédions toute l'Italie, Corfou et Malte, on pouvait espérer d'obtenir le consentement au moins tacite du Grand-Seigneur et on serait arrivé au but que l'on se proposait contre les Anglais, car je pense avec tout le monde qu'il s'agissait en les faisant trembler pour leurs possessions de l'Inde, de les forcer à une paix avantageuse pour la République, en faisant de l'évacuation de l’Égypte un objet de compensation pour les restitutions que nous leur demanderions. Mais la bataille navale d'Aboukir a tout renversé : elle a détruit notre marine, elle nous a empêchés de recevoir le reste des forces qui nous étaient destinées, elle a laissé à nos ennemis le champ libre pour nous faire déclarer la guerre par la Porte; elle a rallumé celle qui était mal éteinte avec l'empereur d'Allemagne, elle a ouvert la Méditerranée aux Russes et les a portés sur nos frontières; elle nous a fait bientôt perdre l'Italie et les belles possessions dans l'Adriatique que nous avions dues aux heureuses campagnes d'Italie; enfin elle a fait à l'instant avorter tous nos projets, puisqu'il n'a plus fallu, depuis, songer à inquiéter les Anglais dans les Indes.
Le peuple d'Egypte que nous avions dû considérer comme ami, comme allié, devenait subitement notre ennemi, et environnés entièrement par les musulmans, nous nous trouvions réduits à une défensive difficile, sans plus entrevoir aucun but d'utilité.
Aujourd'hui, il ne faut plus espérer d'obtenir que les Anglais prennent en considération dans un traité de paix l’évacuation de l’Égypte. Ils savent d'abord l'état de faiblesse et de dénuement où nous y sommes réduits, ce qui nous met dans l'impossibilité de rien tenter contre eux; ils savent que quand même nous recevrions des secours, ce qu'ils empêcheront de tous leurs moyens, nous n'en serions pas plus avancés, tant que nous aurons à combattre les musulmans, et ils sont assurés que la Porte ne fera pas la paix sans leur consentement ou sans que la condition préliminaire pour cesser la guerre, ne soit l'évacuation de l’Égypte. Ainsi notre but est manqué, sous ce rapport qu'il ne peut plus concerner les Anglais, et que, soit à titre de conquête, soit à titre de colonie, nous ne pouvons plus conserver l’Égypte.
Mais il y a plus, c'est que si nous tardons à traiter, nous sommes dans un tel état de faiblesse, que nous ne serons plus à temps de le faire, et que le reste de l'armée périra, ou qu'il faudra évacuer sans conditions, tandis qu'on peut encore faire de cette évacuation le prix du rétablissement de la paix avec l'empire Ottoman et avec les puissances barbaresques, resserrer nos anciennes liaisons avec la Porte et reprendre dans le Levant le commerce exclusif dont nous y jouissions.
Ce traité, auquel les Anglais ne peuvent être étrangers, préparerait la paix qu'il est temps enfin de faire avec eux ; il amènerait infailliblement une déclaration de guerre de la Russie à la Porte et opérerait une heureuse diversion dans nos affaires d'Europe. Nous pourrions espérer de reprendre ce que nous avons perdu dans la Méditerranée. Cette opinion me paraît d'autant plus fondée que les Anglais ne peuvent voir sans quelque inquiétude et sans une secrète jalousie les progrès des Russes bien plus dangereux pour eux que notre puissance continentale, aujourd'hui que notre marine est détruite et que nous avons perdu nos conquêtes maritimes.
Le seul événement qui pourrait nous permettre de conserver l’Égypte, ce serait une prompte déclaration de guerre des Russes à la Porte, toutes les forces ottomanes qui se portent ici voleraient bien vite à la défense du centre de l'empire; le Grand-Seigneur consentirait alors à la paix aux conditions qui nous conviendraient. Mais il est probable qu'à moins d'un traité d'alliance entre la République française et la Russie, qui pourrait un moment nous être utile, mais qui serait impolitique, cette dernière puissance attendra que la Porte Ottomane ait fait la paix avec nous pour lui déclarer la guerre, car, en nous battant avec la Porte, nous usons ses forces et ses moyens; c'est travailler pour la Russie qui, de son côté, ne pouvant faire la guerre à la Porte sans lui faire aussitôt conclure la paix avec nous, va au même but de détruire cette puissance en faisant la guerre aux Français qu'elle sait être son seul appui.
On regarde aujourd'hui l'empire Ottoman comme un vieil édifice près de s'écrouler, les puissances de l'Europe s'apprêtent depuis longtemps à s'en partager les lambeaux, et plusieurs politiques croient cet événement très prochain. Dans cette hypothèse, il est convenable, pensent-ils, que la France ait sa part de la dépouille, et l’Égypte est son lot. Si cette ruine de l'empire Ottoman, qui n'est rien moins que sûre, quand on considère combien elle amènerait de discussions et d'oppositions entre les grandes puissances de l'Europe, même entre celles qui se seraient combinées pour cet objet, quand on considère encore qu'il sera éternellement de l'intérêt de la France et de l'Angleterre, de la Prusse et même de l'empereur de s'y opposer; si cette ruine, dis-je, finissait par se consommer, la France serait toujours à temps d'avoir l’Égypte; d'ailleurs les français y seraient appelés par les Turcs même quand ceux-ci se verraient menacés par les Russes qu'ils haïssent mortellement.
La France est un si beau pays, les français sont si puissants par leur nombre, par leurs richesses et par leur position à l'égard des autres puissances, qu'ils ne peuvent rien gagner à un bouleversement de l'Europe, tandis que ce bouleversement peut créer une nouvelle puissance dominante qui lui enlèverait tous ses avantages dans la Méditerranée.
En me résumant, Citoyens Directeurs, je conclus que nous sommes trop éloignés, et que les événements se pressent trop, pour qu'il soit possible d'attendre vos ordres avant de prendre un parti, à moins de compromettre les intérêts de la République, la sûreté et la gloire du reste de l'armée;
Qu'infailliblement, il faudra évacuer l’Égypte, en rétablissant, à ce prix, la paix et tous nos anciens rapports avec les Ottomans et les Barbaresques ;
Que tout ce que vous avez à espérer maintenant, quelles que soient vos vues sur l’Égypte, c'est, dans la disposition où est le général Kléber, que l'évacuation soit retardée le plus possible par les lenteurs qu'il cherchera à apporter dans les négociations, si l'on à le bonheur de négocier;
Qu'enfin, si l'évacuation a lieu sans qu'on puisse attendre vos ordres, c'est qu'elle aura été inévitable et que, dans l'ignorance où nous sommes ici de la véritable situation de la France et de l'Europe, cette évacuation se trouve commandée par la prudence et d'accord avec nos intérêts politiques. »
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Cyril Drouet
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Bien loin des rapports de Kléber et Poussielgue, Bonaparte avait dépeint au Directoire l’Égypte sous les plus beaux jours. Ainsi, le 10 octobre 1799, il avait écrit d’Aix :
« L’Égypte, à l’abri de toute invasion, est entièrement à nous.
[…]
J'ai laissé l’Égypte bien organisée et sous les ordres du général Kleber. Elle était déjà toute sous l'eau, et le Nil était plus beau qu'il ne l'avait été depuis cinquante ans. »

Ces nouvelles rassurantes mais fort éloignées de la situation réelle furent rapportées par le Moniteur universel le 17 octobre :
« En partant d’Égypte, il a laissé le commandement au général Kléber dont la prudence égale la valeur. Cette nouvelle conquête était à l'abri de toute entreprise hostile; le gouvernement était bien organisé, la tranquillité régnait partout, et l'inondation du Nil avait déjà commencé : Il y avait cinquante ans qu'on ne l'avait vue aussi belle. »

Trois jours plus tôt, le 14 octobre, au Conseil des Cinq Cents et au Conseil des Anciens, dans la même veine, le message suivant avait été lu (retranscrit ensuite dans le Moniteur universel du 15 octobre) :
« Le Directoire, vous annonce avec plaisir, citoyens représentants, qu’il a aussi reçu des nouvelles de l’armée d’Egypte. Le général Berthier, débarqué le 17 de ce mois à Fréjus avec le général en chef Bonaparte […] mande qu’ils ont laissé l’armée française dans la position la plus satisfaisante. »

On peut aussi citer cet autre passage du Moniteur universel du 22 octobre:
« [Bonaparte] n’a exécuté [son projet de revenir en Europe] qu’après avoir assuré la possession de la Haute et Basse-Egypte, et la solde de l’armée pendant un an. »
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Cyril Drouet
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

J’ai retranscrit plus haut la lettre écrite par Kléber au Directoire afin de décrire la triste situation où était l’armée d’orient quand Bonaparte jugea bon de la quitter.
Cette lettre, comme bien d’autres, fut interceptée en Méditerranée par les Anglais qui les firent publier en 1800 sous le titre de « Copies of original letters from the army of general Bonaparte in Egypt » ou dans sa version française « Lettres de l'armée en Égypte, au gouvernement françois ».


Ces deux ouvrages furent logiquement interdits en France. Ladite lettre ne put être lue qu’à la Restauration, notamment dans l’ouvrage « Fuite de Bonaparte de l’Egypte – Pièces authentiques ».


Sous la menace de la censure, Jacques Miot, commissaires des guerres à l’Armée d’orient, évoque cette lettre dans la première version de ses Mémoires en 1804 (« Mémoires pour servir à l'histoire des expéditions en Egypte et en Syrie ») :
« Le Général en chef, avant de traiter, avait fait partir d'Alexandrie un bâtiment chargé de dépêches pour le Directoire.
[…]
Kléber, dans ses dépêches, peignait la situation de l'armée avec des couleurs très fortes. Peut-être voulait-il ainsi faire regarder la convention d'El-A'rych comme une chose indispensable au salut des troupes françaises. »

Dix ans plus tard, dans la version de 1814, la prose est tout autre :
« Kléber, sans aucune nouvelle de France ; ignorant si Bonaparte, trompant les croisières anglaises, aurait eu le bonheur d'atteindre un de nos ports ; assuré de complaire à la grande majorité, en ramenant l'armée en France, devait espérer que le Directoire verrait arriver avec plaisir, dans la position embarrassante où il se trouvait, une armée brave et encore assez forte pour l'aider à repousser l'ennemi qui menaçait nos frontières du côté de l'Italie.
C'est dans ce sens qu'il écrivit à Paris, et comme on peut le croire, c'est avec des couleurs aussi fortes que vraies qu'il peignait la situation de l'armée. Il était dans son caractère de dire la vérité. Des états de chaque division attestaient les pertes considérables que chaque régiment avait éprouvées, et présentaient le tableau de l'armée comme réduite à près de la moitié de ce qu'elle était lors de son débarquement. Un calcul par approximation indiquait ce que l'ophtalmie, la peste, les maladies, nous enlevaient chaque jour, ou paralysait de bras nécessaires. Kléber insistait sur la vaine promesse de secours qui n'arrivaient point, et sur la latitude qui lui avait été laissée, dans ses instructions particulières, de faire ce qu'il jugerait convenable, quand le terme fixé pour l'arrivée des renforts serait écoulé. D'ailleurs, on peut en être certain, il n'avait jamais approuvé l'expédition en Egypte, dont les résultats présumés ne l'avaient point séduit. Il avait, depuis la destruction de la flotte, affirmé que tôt ou tard, cette brillante conquête serait arrachée à une armée livrée à elle-même, sans moyens de recrutement et séparée par 500 lieues de la mère patrie. Enfin, il appuyait particulièrement sur le désir généralement exprimé par l'armée, de revenir en France, la résolution qu'il avait prise de traiter pour son retour. »
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