L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

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Cyril Drouet
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Poussielgue a écrit :
12 déc. 2019, 17:29
Le général Kléber et moi, nous envoyâmes nos deux rapports séparés. Le sien était un compte-rendu de l'état de l'armée ; le mien, de l'état des finances.


Voici ledit rapport (qui ne s'en tient pas qu'aux finances...) :

« J'ai été chargé exclusivement, depuis l'arrivée de l'armée en Égypte, de l'administration des finances et des autres parties qui tiennent à l'économie politique de ce pays. Je crois vous devoir, après le départ du général Bonaparte et dans la position critique où il nous laisse, un tableau abrégé mais fidèle des observations que j'ai recueilles, et des opinions politiques qui en sont le résultat. Les voyageurs et les agents même du gouvernement français, qui ont été en Égypte, se sont tellement accordés dans les idées exagérées qu'ils ont données sur les richesses naturelles, et sur les trésors que renfermait cette contrée, que 15 mois de séjour, de recherches et d'expériences par un grand nombre d'hommes éclairés, n'ont pas encore totalement effacé ces fausses impressions. On portait les revenus ordinaires, y compris les douanes, de 45 à 50 millions, on a même été jusqu'à 60 millions. Il faut les réduire, en temps de paix, à 19 millions; un commerce bien entendu et protégé les porterait à 20. En temps de guerre, tel que celui où nous n'avons cessé d'être, les revenus ne peuvent excéder 12 à 13 millions.
L'abondance, en Égypte, dépend d'abord d'un bon Nil, ensuite de la distribution des eaux. Il faut, chaque année, que les canaux soient nettoyés, que les digues soient réparées, et que chacune d'elles ne soit coupée ni plus tôt, ni plus tard que l'intérêt commun ne l'exige. Il s'en faut que la distribution des canaux et leur entretien soient portés ici au degré d'utilité qu'on espérerait trouver dans un pays dont la fertilité dépend uniquement de l'observation de ces deux points. Lors même que le Nil est bon, un grand nombre de terres demeurent incultes, faute d'ordre dans la coupe des digues; mais quand le Nil est mauvais ou médiocre, le dommage est dix fois plus grand qu'il ne devrait l'être, parce que tous les villages, craignant de manquer d'eau, ceux qui sont les plus voisins du Nil se hâtent, avant le temps, de couper les digues, ce qui ne se fait pas sans combat contre les villages intéressés à s'y opposer, et, par ce procédé insensé, une grande partie des eaux déjà si rares, se perd sans utilité. Mais quelque abondantes que soient les récoltes, elles ne peuvent, dans le système actuel, accroître les revenus du gouvernement, quoiqu'il soit lui-même propriétaire des deux tiers des terres de l'Égypte, tandis qu'un mauvais Nil diminue considérablement les revenus.
Le système de finances de l'Égypte est entièrement féodal. Le paysan cultive à son profit, moyennant une redevance fixe qu'il paie en argent ou en nature au propriétaire. Cette redevance se divise en trois espèces générales :
Le miri : c'est la contribution foncière due au grand-seigneur; le propriétaire le perçoit et le paie ensuite aux effendis chargés d'en faire le recouvrement. Le miri imposé sur les terres monte à 3 000 000, suivant toutes les matrices de rôles que j'ai pu découvrir.
La deuxième espèce de redevance s'appelle fais : c'est le sens ou revenu net affecté originairement au propriétaire. Il monte également pour toutes les propriétés, y compris celles du gouvernement, à 3 000 000 fr.
La troisième espèce s'appelle barrani ou moudaf, elle se compose :
1° d'un excédant de revenus imposé par le propriétaire par supplément au faïs;
2° des réquisitions extraordinaires de toutes espèces faites au village, soit en argent, soit en nature;
3° des dépenses causées par des passages de troupes ou par la présence du propriétaire;
4° de toutes les dépenses d'administration du village et de la province, fondations pieuses, etc.
Cette troisième espèce produit à tous les propriétaires de l'Égypte 6 400 000 fr.
Il y a enfin un produit de 1 300 000 fr. provenant des droits que les kachiefs percevaient à leur profit dans les provinces qu'ils gouvernaient.
Ainsi la totalité des revenus en argent que les cultivateurs des terres de l'Égypte supportent, non compris les vols immenses des cophtes qui les perçoivent, est de près de 14 millions. Il faudrait en déduire 3 200 000 fr. pour le faïs et le barrani des propriétés qui n'appartiennent pas au gouvernement, et qui sont évaluées au tiers de l'Egypte. Il restera au gouvernement 10 800 000 fr. On ne peut obtenir au-delà de cette somme qu'en faisant des avanies ou des exactions.
Il faut ajouter à ce revenu le faïs et le barrani qui se paient en nature, ce qui n'a lieu que dans les provinces de la Haute-Égypte. On estime cette redevance à 1 800 000 quintaux de toutes espèces de grains pour la portion qui revient au gouvernement, ce qui, équivalant à 1 000 000 de quintaux de froment pur à 3 fr. 10 s. prix moyen, donne une somme de 3 500 000 fr. Il faut en déduire 850 000 fr. pour les frais de recouvrement et de transport qui reviennent à 17 sous par quintal, rendu au Caire, reste à 2 650 000 fr.
En temps de paix, on estime les produits des douanes et des autres droits indirects à 6 millions environ. La marque de la monnaie produit 750 000 fr.
Les revenus du gouvernement, en temps de paix, seraient donc de 19 200 000 francs. Mais, dans l'état de guerre où nous sommes, les douanes et revenus indirects ne produiront pas plus de 1 500 000 fr. Les grains de la Haute-Egypte qu'on ne peut vendre sur les lieux et qu'on n'a pas de moyens suffisants pour faire descendre, ne produiront pas plus d'un million. Les décharges à accorder aux villages pour terrains non arrosés, monteront encore à plus d'un million et demi. Il faudrait encore déduire une foule de charges et de pensions du pays qu'il a fallu conserver; les frais relatifs à la caravane de la Mecque qui ont été faits en partie l'an passé et qu'il faudra faire en totalité cette année; les dépenses des divans et des janissaires du pays. Toutes ces dépenses absorbent près de 3 millions. On ne peut donc compter les revenus affectés à l'armée que pour 9 à 10 millions sur lesquels il ne reste qu'environ 2 millions à recouvrer d'ici à la fin de frimaire prochain.
Le général Bonaparte a levé dans les premiers mois de notre arrivée sur les différentes nations et sur les négociants environ 4 millions de de contributions extraordinaires, il a fait percevoir un droit des deux cinquièmes des revenus d'une année sur les propriétés foncières des particuliers qui a produit 1 200 000 liv. Ces moyens sont usés : il n'y a plus de contributions extraordinaires à espérer dans un pays sans aucun commerce depuis quinze mois. L'argent des chrétiens est épuisé, on ne pourrait en demander aux Turcs sans occasionner une révolte, et d'ailleurs on n'en obtiendrait pas. L'argent est enfoui, et les Turcs, plus encore que les chrétiens, se laissent emprisonner, se laissent assommer de coups, et quelques-uns se sont laissé couper la tête plutôt que de découvrir leurs trésors.
Le recouvrement des revenus se commence : en frimaire, pour les pays cultivés en rizières; en pluviôse, pour ceux cultivés en blé et autres denrées, mais qui paient en argent; et en messidor, pour ceux qui paient en nature. Les paysans tiennent plus encore à leur argent que les habitants des villes; ils ne paient qu'à la dernière extrémité et sou à sou; leur argent est caché, leurs denrées et leurs effets sont enfouis; ils savent qu'il faudra toujours finir par payer, et qu'en le faisant volontairement aux époques fixées, ils épargneraient des contraintes qui leur coûtent le double et qui les ruinent : ils aiment mieux attendre une colonne de troupe ; s'ils la voient venir, ils s'enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bestiaux, et l'on ne trouve plus que des cahutes abandonnées; s'ils croient être assez forts pour résister, ils se battent, et appellent les villages voisins et même les Arabes à leur secours. Ils ont toujours des hommes à l'affût pour être avertis à temps de l'approche des troupes. Quelquefois on peut attraper les chefs du village, on les emmène en prison où on les retient jusqu'à ce que le village ait payé, et ce moyen, qui est lent, ne réussit pas toujours. Si l'on parvient à leur enlever leurs chameaux, leurs buffles et leurs troupeaux, ils les laissent vendre au lieu de les racheter en s'acquittant, et s'exposent à mourir de faim en laissant leurs terres incultes l'année suivante. Il faut donc avoir sans cesse dans chacune des 16 provinces de l’Égypte une colonne de 60, 80 ou 100 hommes uniquement employés à forcer les villages à payer, et souvent, après une tournée pénible, ils reviennent avec très peu de chose. Il est facile d'imaginer toutes les exactions, les dégâts et les désordres qui accompagnent souvent leurs courses, quelque sévère que puisse être la discipline.
Un inconvénient très grave s'oppose aux recouvrements pendant les huit mois où l’Égypte n'est pas inondée, c'est le temps où les Arabes peuvent faire leurs courses, où les descentes ont lieu, et où l'on est menacé d'être attaqué de tous les côtés. Il faut alors se battre tous les jours, et à peine une colonne a-t-elle entrepris une tournée qu'elle est forcée de rétrograder sur ses pas pour aller punir des villages révoltés, ou chasser des Mameloucks et des Arabes.
Le recouvrement des grains est encore plus difficile. Il faut également contraindre par la baïonnette, les villages à payer ceux qu'ils doivent; il faut les transporter dans des magasins sur les bords du Nil. Il faut enfin les faire filer sur le Caire. Quand on a vaincu les deux premiers obstacles, il reste à vaincre le plus difficile, à cause du petit nombre de bateaux qu'on peut employer à ces transports, et parce qu'ils ne peuvent être faits que pendant les quatre mois où le Nil est navigable. Depuis notre arrivée, il a été détruit un très grand nombre de barques qui, faute de bois de chauffage, ont été brûlées. Elles n'ont pas été et ne pouvaient être remplacées; une partie de celles qui restent est sans cesse employée aux mouvements des troupes qui poursuivent Mourad-Bey. L'année passée, il a fallu acheter comptant au Caire pour la subsistance de l'armée, et malgré l'extrême pénurie d'argent, pour 300 000 fr. de blé, tandis que nous en avions pour plusieurs millions dans la Haute-Égypte. Cette année-ci, les barques ont apporté exclusivement les grains du gouvernement; il en résulte un autre inconvénient, la ville du Caire manque de blé et l'inquiétude du peuple pour sa subsistance a déjà causé quelque fermentation.
Malgré tous ces inconvénients, il y avait encore l'année passée du numéraire; le commerce de l'année précédente en avait apporté et, lors du départ du général Bonaparte, il était encore dû cependant plus de 10 millions à l'armée, dont 4 millions de solde. Aujourd'hui, le numéraire disparaît totalement; on ne voit plus que des médins qui circulent avec une rapidité inconcevable. Cette monnaie n'a qu'un peu plus d'un tiers de la valeur intrinsèque des autres monnaies. Avant la guerre, on apportait beaucoup de piastres d'Espagne, et on emportait des médins; à présent les piastres se sont écoulées par le commerce du café avec le Yémen, ou ont été fondues à la monnaie, en sorte qu'elles augmentent de valeur ainsi que les monnaies d'or en raison de leur rareté et de la plus grande abondance des médins; il en résulte le renchérissement des denrées et beaucoup d'entraves dans la circulation des espèces.
Par une suite semblable de la cessation du commerce, l'engorgement actuel de toutes les denrées de l'Égypte est un inconvénient bien plus grave; il achèvera de ruiner ce pays, car les villages devant toujours payer les mêmes sommes, et ne pouvant ni exporter, ni trouver à vendre leurs denrées, leurs habitants vont être réduits à la dernière misère, et l'armée, qui avait déjà tant de peine à avoir de l'argent quand il y en avait encore, va être bientôt dans l'impossibilité de s'en procurer. La caisse de l'armée est constamment vide, et chaque mois, d'ici à quelque temps, on n'aura pas la perspective de recouvrer plus de 2 à 300 000 fr., tandis que les dépenses réglées montent à plus de 1 300 000 fr. par mois.
Le peuple égyptien, nonobstant ses fréquentes révoltes contre nous, peut passer pour un peuple très doux, mais il est dissimulé, et il s'en faut de beaucoup qu'il nous aime, quoiqu'il ait été traité avec plus d'égards qu'on en ait jamais accordé à aucun peuple conquis. La différence de mœurs, celle extrêmement importante de la langue et surtout la religion, sont des obstacles invincibles à toute affection sincère. Les égyptiens détestent le gouvernement des Mameloucks, ils craignent le joug de Constantinople, mais ils ne souffriront jamais le nôtre que dans l'attente de le secouer. Ils nous accorderaient seulement la préférence sur toutes les nations qu'ils appellent chrétiennes. Nous avons partout ici autour de nous 10 000 ennemis cachés pour un ami apparent. Nous avions réussi à entretenir une bonne intelligence avec le shérif de la Mecque, et les lettres qu'il avait écrites au général Bonaparte et à moi avaient tranquillisé un moment les consciences des musulmans d’Égypte, mais des espions qu'il a envoyés au Caire depuis que le Grand-Vizir est à Damas, donnent lieu de présumer qu'il a changé de dispositions à notre égard, et qu'en suivant les insinuations des anglais qui ont actuellement des forces dans la mer Rouge, il s'est rangé du côté de nos ennemis.
Nous avions 31 000 hommes sous les armes et bien portants à notre arrivée en Égypte; il n'y avait alors que les Mameloucks et les Arabes à combattre et cependant ils occupèrent exclusivement et chaque jour jusqu'à la fin de pluviôse, toute l'armée. Aujourd'hui, les Mameloucks, quoique dispersés, existent encore presque tous et peuvent, en un moment où l'armée serait occupée ailleurs , se réunir très promptement. Ils n'ont perdu que quatre ou cinq sous-chefs ; les principaux qui restent sont toujours puissants et ont du crédit. Les Arabes n'ont pas diminué de nombre, ils nous haïssent autant qu'à notre arrivée, et leur vie errante les empêche de nous craindre.
Quand nous sommes débarqués, les Egyptiens ont cru, comme nous le leur disions, que c'était d'accord avec le Grand-Seigneur; ils se sont soumis avec plus de docilité. A présent ils sont bien convaincus du contraire, ceux qui paraissent nous servir se croient, par notre mensonge, autorisés à nous trahir; ils le feront à la première occasion, et déjà ils tressaillaient de plaisir lors du débarquement de messidor dernier à Aboukir. Mais, quand à ces nombreux ennemis au milieu desquels nous vivons, viennent se réunir ceux du dehors; que le Grand-vizir même, avec les principaux officiers du Grand-Seigneur, rassemblent toutes les forces ottomanes pour nous attaquer sur divers points à la fois, par terre et par mer, et qu'il a pour auxiliaires les Anglais et les Russes; qu'il invite les grands et les peuples d'Égypte à la révolte; qu'enfin, le peu d'Arabes qui nous étaient demeurés attachés nous abandonnent pour se joindre à lui, il est facile de concevoir que notre position devient désespérée.
L'ennemi perd une armée, il en refait une autre à l'instant; il a été battu au mont Thabor; deux mois après, il l'a été à Aboukir; le même temps s'est écoulé, et il va encore se faire battre tout à l'heure à Salahieh; mais chaque victoire nous coûte nos meilleurs soldats, et leur perte ne se répare pas. Un revers nous anéantirait tous, et, quelque brave que soit l'armée, elle ne pourra l'éviter encore bien longtemps.
La guerre nous a enlevé d'excellents officiers-généraux tels que le général Cafarelli, le général Dommartin, le général Bon, le général Rambault et le général Dupuis, presque tout le corps du génie, et une très grande partie des chefs de brigade d'infanterie et de cavalerie. Il est parti plusieurs généraux estimés, et le général Bonaparte en a emmené cinq avec lui.
L'armée, sans habits et surtout sans armes et sans munitions, réduite à moins des deux tiers en nombre, n'a pas plus de 11 000 hommes en état de marcher à l'ennemi, quoiqu'il paraisse y en avoir sous les armes environ 13 à 14 000; mais c'est que beaucoup de soldats, présents à l'appel, aiment mieux, malgré leurs blessures ou leurs maladies, faire le service au quartier que de demeurer dans les hôpitaux ou dans les dépôts; lorsqu'il s'agit de faire une marche un peu longue et de combattre, on reconnaît leur invalidité forcée.
Les ophtalmies, les dysenteries, les blessures, et d'autres maladies non moins communes ici, ont mis le reste de l'armée absolument hors de combat; les hommes même qui peuvent marcher sont épuisés de fatigue, affaiblis par le climat, les blessures et les maladies qu'ils ont essuyées, et leur courage est diminué en proportion. Avec ce petit nombre d'hommes, il faut couvrir 500 lieues de superficie, contenir 3 000 000 d'habitants qui sont autant d'ennemis, garnir les places et les forts à Alexandrie, Rosette, Rahmanié, Gizeh, Benisouef, Médine, Miniet, Siout, Girgé, Kené, Kosseïr, le Kaire, Suez, Mitt, Kamar, Salahieh, Belbeis, El-Arisch, Katieh, Damiette, Mansoura, Semenoud et Menouf. Si le Grand-Vizir attaque, on ne pourra opposer plus de 5 à 6 000 hommes à toutes les forces ottomanes qui seront à ses ordres, et s'il fait une double attaque, il entrera dans le pays sans qu'on puisse l'en empêcher; ce qui serait arrivé au général Bonaparte si, en même temps que les Turcs faisaient un débarquement à Aboukir, ils eussent fait marcher l'armée de Syrie sur l'Égypte.
Dans trois mois, il faudra passer une seconde fois par l'épreuve funeste de la peste qui peut faire des ravages épouvantables. Cette perspective effrayante abat les courages les plus intrépides.
Pour comble de malheur, le Nil de cette année a été extrêmement mauvais, en ce qu'il s'est écoulé tout de suite sans que les terres aient eu le temps d'être successivement arrosées. Nous ne pourrons tirer aucune contribution des villages qui n'auront pas eu d'eau, et nous sommes menacés de la plus affreuse misère.
Il n'est pas un soldat, un officier, un général qui ne soupire après son retour en France, persuadés, comme ils le sont, qu'ils sacrifient ici, inutilement pour leur patrie, leur santé et leur vie. Cependant d'après la situation où sont les affaires en France, et puisque depuis 15 mois il n'a pas été possible de nous envoyer des secours, nous ne devons plus en espérer d'assez prompts, surtout la saison favorable étant passée. L'armée a vu avec plaisir le général Kléber avoir le commandement après le départ du général Bonaparte; personne ne pouvait lui inspirer plus d'estime et de confiance. Mais il est plein d'honneur et de fierté, et plus la tâche qu'on lui a laissée est difficile, plus il craindra d'écouter des sentiments commandés par les circonstances et pour l'intérêt de l'armée, mais que par la suite on pourrait taxer de timidité. N'ayant pas la même responsabilité, je ne crains pas, Citoyens Directeurs, d'exposer à vos yeux la vérité, et, telle que vous la lisez, vous la trouveriez bien affaiblie si les bornes d'une lettre permettaient d'entrer dans de plus grands détails.
L’Égypte est un superbe pays, notre situation n'est qu'un effet des circonstances, elle prouve seulement que nous y sommes venus trop tôt et qu'il n'est pas encore temps de nous y établir. Il n'y a aucun doute que si nous étions les maîtres paisibles de l’Égypte, en peu d'années nous en ferions disparaître la plupart des fléaux qui la désolent, tels que la peste et les Arabes, et que nous donnerions à l'agriculture et au commerce une vie nouvelle qui ramènerait ce pays à son ancienne splendeur. Ce serait la plus belle colonie de l'univers, qui deviendrait bientôt le régulateur du commerce du monde. Mais l'Égypte est bornée par les deux mers et par des déserts. Il faut avoir une marine puissante pour être maître d'y aborder, et surtout pour protéger son commerce et en obtenir tous les avantages qu'il promet. La République française est actuellement sans marine, elle sera longtemps encore avant d'en avoir créé une qui puisse rivaliser avec celle de ses ennemis. Vouloir conserver l’Égypte sans avoir aucun moyen d'y porter, d'y assurer des secours de toute espèce, c'est s'exposer à être forcé de l'abandonner à la Russie ou à l'Angleterre, qui, sous prétexte de nous en chasser, s'y établiraient, et dès lors s'y mettraient bientôt en état de nous en exclure pour toujours. Nous pourrions encore nous y maintenir, si nous avions le consentement de la Porte, mais si l'on n'a pas cru pouvoir l'obtenir avant notre invasion, on le pourra bien moins aujourd'hui que la Porte s'est mise à la merci des Russes et des Anglais, et fût-elle, contre toute apparence, disposée par des considérations politiques, à nous laisser occuper l’Égypte provisoirement, jamais les Anglais ne le lui permettraient.
Quand l'expédition d’Égypte a eu lieu, nous étions en paix sur le continent, nous avions encore un reste de marine dans la Méditerranée, nous possédions toute l'Italie, Corfou et Malte, on pouvait espérer d'obtenir le consentement au moins tacite du Grand-Seigneur et on serait arrivé au but que l'on se proposait contre les Anglais, car je pense avec tout le monde qu'il s'agissait en les faisant trembler pour leurs possessions de l'Inde, de les forcer à une paix avantageuse pour la République, en faisant de l'évacuation de l’Égypte un objet de compensation pour les restitutions que nous leur demanderions. Mais la bataille navale d'Aboukir a tout renversé : elle a détruit notre marine, elle nous a empêchés de recevoir le reste des forces qui nous étaient destinées, elle a laissé à nos ennemis le champ libre pour nous faire déclarer la guerre par la Porte; elle a rallumé celle qui était mal éteinte avec l'empereur d'Allemagne, elle a ouvert la Méditerranée aux Russes et les a portés sur nos frontières; elle nous a fait bientôt perdre l'Italie et les belles possessions dans l'Adriatique que nous avions dues aux heureuses campagnes d'Italie; enfin elle a fait à l'instant avorter tous nos projets, puisqu'il n'a plus fallu, depuis, songer à inquiéter les Anglais dans les Indes.
Le peuple d'Egypte que nous avions dû considérer comme ami, comme allié, devenait subitement notre ennemi, et environnés entièrement par les musulmans, nous nous trouvions réduits à une défensive difficile, sans plus entrevoir aucun but d'utilité.
Aujourd'hui, il ne faut plus espérer d'obtenir que les Anglais prennent en considération dans un traité de paix l’évacuation de l’Égypte. Ils savent d'abord l'état de faiblesse et de dénuement où nous y sommes réduits, ce qui nous met dans l'impossibilité de rien tenter contre eux; ils savent que quand même nous recevrions des secours, ce qu'ils empêcheront de tous leurs moyens, nous n'en serions pas plus avancés, tant que nous aurons à combattre les musulmans, et ils sont assurés que la Porte ne fera pas la paix sans leur consentement ou sans que la condition préliminaire pour cesser la guerre, ne soit l'évacuation de l’Égypte. Ainsi notre but est manqué, sous ce rapport qu'il ne peut plus concerner les Anglais, et que, soit à titre de conquête, soit à titre de colonie, nous ne pouvons plus conserver l’Égypte.
Mais il y a plus, c'est que si nous tardons à traiter, nous sommes dans un tel état de faiblesse, que nous ne serons plus à temps de le faire, et que le reste de l'armée périra, ou qu'il faudra évacuer sans conditions, tandis qu'on peut encore faire de cette évacuation le prix du rétablissement de la paix avec l'empire Ottoman et avec les puissances barbaresques, resserrer nos anciennes liaisons avec la Porte et reprendre dans le Levant le commerce exclusif dont nous y jouissions.
Ce traité, auquel les Anglais ne peuvent être étrangers, préparerait la paix qu'il est temps enfin de faire avec eux ; il amènerait infailliblement une déclaration de guerre de la Russie à la Porte et opérerait une heureuse diversion dans nos affaires d'Europe. Nous pourrions espérer de reprendre ce que nous avons perdu dans la Méditerranée. Cette opinion me paraît d'autant plus fondée que les Anglais ne peuvent voir sans quelque inquiétude et sans une secrète jalousie les progrès des Russes bien plus dangereux pour eux que notre puissance continentale, aujourd'hui que notre marine est détruite et que nous avons perdu nos conquêtes maritimes.
Le seul événement qui pourrait nous permettre de conserver l’Égypte, ce serait une prompte déclaration de guerre des Russes à la Porte, toutes les forces ottomanes qui se portent ici voleraient bien vite à la défense du centre de l'empire; le Grand-Seigneur consentirait alors à la paix aux conditions qui nous conviendraient. Mais il est probable qu'à moins d'un traité d'alliance entre la République française et la Russie, qui pourrait un moment nous être utile, mais qui serait impolitique, cette dernière puissance attendra que la Porte Ottomane ait fait la paix avec nous pour lui déclarer la guerre, car, en nous battant avec la Porte, nous usons ses forces et ses moyens; c'est travailler pour la Russie qui, de son côté, ne pouvant faire la guerre à la Porte sans lui faire aussitôt conclure la paix avec nous, va au même but de détruire cette puissance en faisant la guerre aux Français qu'elle sait être son seul appui.
On regarde aujourd'hui l'empire Ottoman comme un vieil édifice près de s'écrouler, les puissances de l'Europe s'apprêtent depuis longtemps à s'en partager les lambeaux, et plusieurs politiques croient cet événement très prochain. Dans cette hypothèse, il est convenable, pensent-ils, que la France ait sa part de la dépouille, et l’Égypte est son lot. Si cette ruine de l'empire Ottoman, qui n'est rien moins que sûre, quand on considère combien elle amènerait de discussions et d'oppositions entre les grandes puissances de l'Europe, même entre celles qui se seraient combinées pour cet objet, quand on considère encore qu'il sera éternellement de l'intérêt de la France et de l'Angleterre, de la Prusse et même de l'empereur de s'y opposer; si cette ruine, dis-je, finissait par se consommer, la France serait toujours à temps d'avoir l’Égypte; d'ailleurs les français y seraient appelés par les Turcs même quand ceux-ci se verraient menacés par les Russes qu'ils haïssent mortellement.
La France est un si beau pays, les français sont si puissants par leur nombre, par leurs richesses et par leur position à l'égard des autres puissances, qu'ils ne peuvent rien gagner à un bouleversement de l'Europe, tandis que ce bouleversement peut créer une nouvelle puissance dominante qui lui enlèverait tous ses avantages dans la Méditerranée.
En me résumant, Citoyens Directeurs, je conclus que nous sommes trop éloignés, et que les événements se pressent trop, pour qu'il soit possible d'attendre vos ordres avant de prendre un parti, à moins de compromettre les intérêts de la République, la sûreté et la gloire du reste de l'armée;
Qu'infailliblement, il faudra évacuer l’Égypte, en rétablissant, à ce prix, la paix et tous nos anciens rapports avec les Ottomans et les Barbaresques ;
Que tout ce que vous avez à espérer maintenant, quelles que soient vos vues sur l’Égypte, c'est, dans la disposition où est le général Kléber, que l'évacuation soit retardée le plus possible par les lenteurs qu'il cherchera à apporter dans les négociations, si l'on à le bonheur de négocier;
Qu'enfin, si l'évacuation a lieu sans qu'on puisse attendre vos ordres, c'est qu'elle aura été inévitable et que, dans l'ignorance où nous sommes ici de la véritable situation de la France et de l'Europe, cette évacuation se trouve commandée par la prudence et d'accord avec nos intérêts politiques. »

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Cyril Drouet
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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Bien loin des rapports de Kléber et Poussielgue, Bonaparte avait dépeint au Directoire l’Égypte sous les plus beaux jours. Ainsi, le 10 octobre 1799, il avait écrit d’Aix :
« L’Égypte, à l’abri de toute invasion, est entièrement à nous.
[…]
J'ai laissé l’Égypte bien organisée et sous les ordres du général Kleber. Elle était déjà toute sous l'eau, et le Nil était plus beau qu'il ne l'avait été depuis cinquante ans. »

Ces nouvelles rassurantes mais fort éloignées de la situation réelle furent rapportées par le Moniteur universel le 17 octobre :
« En partant d’Égypte, il a laissé le commandement au général Kléber dont la prudence égale la valeur. Cette nouvelle conquête était à l'abri de toute entreprise hostile; le gouvernement était bien organisé, la tranquillité régnait partout, et l'inondation du Nil avait déjà commencé : Il y avait cinquante ans qu'on ne l'avait vue aussi belle. »

Trois jours plus tôt, le 14 octobre, au Conseil des Cinq Cents et au Conseil des Anciens, dans la même veine, le message suivant avait été lu (retranscrit ensuite dans le Moniteur universel du 15 octobre) :
« Le Directoire, vous annonce avec plaisir, citoyens représentants, qu’il a aussi reçu des nouvelles de l’armée d’Egypte. Le général Berthier, débarqué le 17 de ce mois à Fréjus avec le général en chef Bonaparte […] mande qu’ils ont laissé l’armée française dans la position la plus satisfaisante. »

On peut aussi citer cet autre passage du Moniteur universel du 22 octobre:
« [Bonaparte] n’a exécuté [son projet de revenir en Europe] qu’après avoir assuré la possession de la Haute et Basse-Egypte, et la solde de l’armée pendant un an. »

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Re: L'Egypte au moment du départ de Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

J’ai retranscrit plus haut la lettre écrite par Kléber au Directoire afin de décrire la triste situation où était l’armée d’orient quand Bonaparte jugea bon de la quitter.
Cette lettre, comme bien d’autres, fut interceptée en Méditerranée par les Anglais qui les firent publier en 1800 sous le titre de « Copies of original letters from the army of general Bonaparte in Egypt » ou dans sa version française « Lettres de l'armée en Égypte, au gouvernement françois ».


Ces deux ouvrages furent logiquement interdits en France. Ladite lettre ne put être lue qu’à la Restauration, notamment dans l’ouvrage « Fuite de Bonaparte de l’Egypte – Pièces authentiques ».


Sous la menace de la censure, Jacques Miot, commissaires des guerres à l’Armée d’orient, évoque cette lettre dans la première version de ses Mémoires en 1804 (« Mémoires pour servir à l'histoire des expéditions en Egypte et en Syrie ») :
« Le Général en chef, avant de traiter, avait fait partir d'Alexandrie un bâtiment chargé de dépêches pour le Directoire.
[…]
Kléber, dans ses dépêches, peignait la situation de l'armée avec des couleurs très fortes. Peut-être voulait-il ainsi faire regarder la convention d'El-A'rych comme une chose indispensable au salut des troupes françaises. »

Dix ans plus tard, dans la version de 1814, la prose est tout autre :
« Kléber, sans aucune nouvelle de France ; ignorant si Bonaparte, trompant les croisières anglaises, aurait eu le bonheur d'atteindre un de nos ports ; assuré de complaire à la grande majorité, en ramenant l'armée en France, devait espérer que le Directoire verrait arriver avec plaisir, dans la position embarrassante où il se trouvait, une armée brave et encore assez forte pour l'aider à repousser l'ennemi qui menaçait nos frontières du côté de l'Italie.
C'est dans ce sens qu'il écrivit à Paris, et comme on peut le croire, c'est avec des couleurs aussi fortes que vraies qu'il peignait la situation de l'armée. Il était dans son caractère de dire la vérité. Des états de chaque division attestaient les pertes considérables que chaque régiment avait éprouvées, et présentaient le tableau de l'armée comme réduite à près de la moitié de ce qu'elle était lors de son débarquement. Un calcul par approximation indiquait ce que l'ophtalmie, la peste, les maladies, nous enlevaient chaque jour, ou paralysait de bras nécessaires. Kléber insistait sur la vaine promesse de secours qui n'arrivaient point, et sur la latitude qui lui avait été laissée, dans ses instructions particulières, de faire ce qu'il jugerait convenable, quand le terme fixé pour l'arrivée des renforts serait écoulé. D'ailleurs, on peut en être certain, il n'avait jamais approuvé l'expédition en Egypte, dont les résultats présumés ne l'avaient point séduit. Il avait, depuis la destruction de la flotte, affirmé que tôt ou tard, cette brillante conquête serait arrachée à une armée livrée à elle-même, sans moyens de recrutement et séparée par 500 lieues de la mère patrie. Enfin, il appuyait particulièrement sur le désir généralement exprimé par l'armée, de revenir en France, la résolution qu'il avait prise de traiter pour son retour. »

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