Quand la Chine s'éveillera

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Cyril Drouet
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Quand la Chine s'éveillera

Message par Cyril Drouet » 02 oct. 2019, 19:00

William Turner a écrit :
17 oct. 2017, 23:28
une facétie de Jean Tulard qui a répété à plusieurs reprises que l'attribution à Napoléon de la citation "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera..." avait été faite pour la première fois dans le film de Nicholas Ray, Les 55 jours de Pékin ?
On dit souvent, mais malheureusement sans le moindre début de démonstration, que la citation en question (qui apparaît pour la première fois dans un texte de Lénine : «Moins nombreux mais meilleurs ») aurait été prononcée par Napoléon à Sainte-Hélène à l’occasion de la visite à Longwood de lord Amherst, revenant de son ambassade en Chine.
Nombreux ont été les mémorialistes à parler de cette journée du 1er juillet 1817 comme Gourgaud (Journal de Sainte-Hélène), Montholon (Récits de la captivité de l’Empereur Napoléon à Sainte-Hélène), Marchand (Mémoires), Bertrand (Cahiers de Sainte-Hélène), O’Meara (Napoléon dans l’exil), Ellis (Journal of the proceedings of the late embassy in China ; on peut citer aussi son journal privé cité par Walter Scott (Vie de Napoléon Buonaparte, empereur des Français) sous le titre « Entrevue de Napoléon Buonaparte avec Henry Ellis, écuyer, troisième commissaire de l’ambassade de lord Amherst en Chine »), Abel (A narrative of a journey into the interior of China), ou encore Mac Leod (The voyage and shipwreck of the Alceste).

De tous ces témoignages, rien ne fait penser à la citation susdite. Il faut de plus bien préciser que le principal objet de l’audience accordée à lord Amherst n’était pas de s’entretenir sur l’ambassade, mais de tenter de se servir de cet important personnage, grâce à son influence supposée sur Lowe ou à la cour de Londres, afin d’améliorer les conditions de détention de l’Empereur.

A noter que Napoléon s’était entretenu avec O’Meara avant la venue de l’ambassadeur (qui avait été annoncé dès avril). De ces conversations, il ressort l’opinion que la Chine n’était pas à mépriser :
« (26 mars 1817) : J’ai dit à Napoléon pourrions aisément forcer les Chinois à nous accorder des conditions favorables, au moyen de quelques vaisseaux de guerre, que, par exemple, nous pourrions les priver tout à fait de sel, au moyen de quelques croiseurs bien placés. Napoléon a répondu :
« Ce serait bien la pire sottise commise depuis maintes années, que de faire la guerre avec un empire aussi immense que celui de la Chine, et qui possède tant de ressources. Sans doute vous réussiriez d'abord, vous vous empareriez de leurs vaisseaux, et détruiriez leur commerce ; mais vous leur feriez connaître leur propre force. Ils seraient forcés de prendre des mesures pour se défendre contre vous. Ils réfléchiraient et diraient : Nous devons tenter d'égaler cette nation. Pourquoi souffrir qu'un peuple aussi éloigné fît ce qui lui plaît contre nous ? Construisons des vaisseaux, mettons-y des canons, et rendons-nous leurs égaux. Ils feraient venir, a ajouté l’Empereur, des armuriers et des constructeurs de France et d'Amérique, même de Londres. Ils construiraient une flotte, et, par la suite, ils vous battraient.
[…]
(27 mai 1817) : [De l’échec de l’ambassade], le commerce anglais pourrait […] perdre de grands avantages, et il se peut qu’une guerre avec la Chine en soit la conséquence. Si j’étais Anglais, je regarderais l’homme qui conseillerait de faire la guerre à la Chine comme le plus grand ennemi de mon pays. Vous finiriez par être battus, ce qui serait peut-être suivi par une révolution dans l’Inde. »


On peut d’ailleurs s’étonner que ce soit l’audience offerte à lord Amherst qui soit la seule évoquée quand les hypothèses sont échafaudées pour tenter de trouver le moment où l’Empereur aurait prononcé sa (trop) fameuse « prophétie ».
Pourtant d’autres occasions pourraient tout autant faire l’affaire comme la visite de Manning, de retour du Tibet (7 juin 1817) ou encore celle de Urmston, de la Compagnie des Indes à Macao et à Canton, présenté à l’Empereur le 5 mai 1816.
A cette occasion, Gourgaud (Journal de Sainte-Hélène) retranscrit l’échange suivant :
« L’Empereur […] invite [Balcombe] à déjeuner dans le jardin, ainsi que le résident en Chine, puis demande à ce dernier quelle est la population de ce pays. « Trois cents millions d’habitants. –Quel est leur caractère ? – Faux, voleur ; on perfectionne rien chez eux. Les plus gros vaisseaux chinois portent à peine vingt canons, et ils sont mal construits ; si l’on changerait jamais quelque chose à quoi que ce soit, le mandarin qui aurait ordonné la modification aurait le cou coupé. »

Outre les audiences offertes à Manning ou Urmston, on pourrait pareillement évoquer, comme terrain favorable à quelque réflexion sur la Chine, bien d’autres occasions comme l’arrivée de la flotte de Chine à Sainte-Hélène, le 2 mars 1816 ; escale qui mit en effervescence la petite communauté des exilés et qui ne laissa pas indifférent Las Cases (Mémorial de Sainte-Hélène) :
« Aujourd'hui [4 mars 1816], l'Empereur a reçu quelques capitaines de la flotte de la Chine; il a causé fort longtemps avec eux sur la nature de leur commerce, la facilité de leurs relations avec les Chinois, les mœurs de ceux-ci, etc., etc... Ces bâtiments de la Chine sont de quatorze ou quinze cents tonneaux, à peu près égaux aux vaisseaux de soixante-quatre ; ils tirent vingt-deux ou vingt-trois pieds; ils sont chargés, presque en totalité de thé ; l'un d'eux en avait près de quinze cents tonneaux à bord. Les six bâtiments qui sont entrés hier sont estimés environ soixante millions, et comme ils seront frappés en arrivant d'un droit de cent pour cent ils jetteront dans la circulation de l'Europe une valeur de cent vingt millions.
Les Européens ont très peu de liberté à Canton : ils ne peuvent guère circuler que dans les faubourgs; ils sont traités avec le plus grand mépris par les Chinois, qui exercent sur eux une grande supériorité et beaucoup d'arbitraire. Ceux-ci sont très intelligents et fort perspicaces, industrieux, alertes, voleurs et de mauvaise foi. Toutes les affaires se traitent en langues européennes, qu'ils parlent avec facilité.
[…]
Autour du jardin [6 mars 1816] rôdaient encore beaucoup d'officiers ou des employés des bâtiments de la Chine. Leur curiosité, quelques heures auparavant, les avait portés à pénétrer chez nous ; nous avions été littéralement envahis dans nos chambres. L'un disait que l'orgueil de sa vie serait d'avoir vu Napoléon; l'autre, qu'il n'oserait pas se présenter devant sa femme, en Angleterre, s'il ne pouvait lui dire qu'il avait été assez heureux pour apercevoir ses traits ; l'autre, qu'il abandonnerait tous les bénéfices de son voyage pour un seul coup d'oeil, etc.
L'Empereur les a fait approcher; il serait difficile de rendre leur satisfaction et leur joie: ils n'avaient pas osé autant prétendre ni espérer. L’Empereur leur a fait, suivant son usage, de nombreuses questions sur la Chine, son commerce, ses habitants; leurs rapports, leurs mœurs, les missionnaires, etc. Il les a gardés plus d'une demi-heure avant de les congédier. »


Et c’est sans parler des occasions où Napoléon a pu évoquer les Chinois de Sainte-Hélène, notamment ceux employés à Longwood…



Et puis pourquoi ne s’attacher qu’à la période de l’exil hélènien ?
Pourquoi ne pas penser aux divers moments où le Premier consul, puis l’Empereur, se pencha sur le cas des missionnaires français en Chine ; ou quand Napoléon fut mis au courant de la lettre du roi d’Angleterre à l’Empereur Kia K’ing ; ou bien encore quand Bonaparte s’intéressa au jeune Chinois Tchong-A-Sam.
Voici un rapide aperçu de son périple :

En 1800, la presse de l’époque se fit largement l’écho d’un évènement peu commun : la présence d’un Chinois en France.
Fait prisonnier par un corsaire, débarqué à Bordeaux, malade, il n’avait pu être, comme d’autres compatriotes, compris dans l’échange touchant les Anglais du navire sur lequel il s’était embarqué. Placé à l’hôpital du Val-de-Grâce, il suscita bien vite l’intérêt de la Société des Observateur de l’Homme.
Ephémère société savante, berceau de l’anthropologie française, la Société des Observateurs de l’Homme avait tout juste été créée l’année précédente, en décembre.

Lors de la séance publique du 6 août 1800, le vice-président et linguiste Le Blond présenta ce rapport (texte retranscrit par la suite en 1909 dans les Bulletins et Mémoires de Société d’anthropologie de Paris) :
« La Société des Observateurs de l'Homme ne pouvait être indifférente au bruit public qui annonçait l'existence à Paris d'un Chinois.
Elle éprouva naturellement le besoin de recueillir, dans une telle occasion, des matériaux précieux pour la connaissance d'un peuple qui se tient religieusement isolé du reste de l'univers.
Elle nous a chargés, Jauffret [naturaliste, membre fondateur et secrétaire perpétuel de la société] et moi, des premiers renseignements ; elle a voulu que nous pussions la mettre à portée de juger ce qu'elle doit espérer ou tenter, et de déterminer la série d'observations que peut fournir, au physique, au moral et à l'intellectuel, le représentant de la plus ancienne et de la plus nombreuse des associations existantes.
Nous ne nous dissimulons pas combien sont encore imparfaits les résultats de nos recherches; mais nous .croyons avoir fait ce que permettaient les circonstances, et la Société pourra estimer le moment où il sera convenable d'en faire davantage.
[…]
Deux voies se présentaient : enseigner à l'étranger le français; apprendre de lui sa langue. Le citoyen Broquet a préféré celle-ci, parce que, fort de ses dispositions personnelles à l'étude des langues, soutenu par le concours de différents dictionnaires et ouvrages grammaticaux, il était bien plus sûr d'accélérer les rapprochements. La Société verra dans quel cas il vaut mieux prendre l'autre voie pour étudier les développements de l'esprit qui arrive à la lumière par la force même de ses rayons. Mais elle sentira probablement que ces développements ne pouvaient avoir d'intérêt réel qu'en raison de l'intelligence déjà manifestée dans les premiers dialogues du Chinois et de son laborieux interprète.
En effet, s'il eût été de cette classe obscure, plus ignorante encore en Chine que chez nos peuples policés, quelle utilité y eût-il eu à recommencer son éducation ? Telle philosophique et telle perfectible qu'on eût espéré de la rendre, elle ne nous eût pas fait acquérir sur la Chine des connaissances que l'individu n'en eût pas rapportées. Nous aurions eu un homme de plus, mais cet homme n'aurait rien eu de chinois.
Du moment, au contraire, où nous pouvons retrouver en lui les traces précieuses d'une éducation soignée, et l'aptitude qui en résulte pour saisir et comparer les notions nouvelles, nous sommes sûrs que le parallèle de nos mœurs avec celles dont il est lui-même le résultat, donnera lieu à des rapprochements aussi nombreux que piquants.
Il était d'autant plus essentiel de reconnaître, avant tout, si c'était réellement un Chinois que nous avions à notre disposition, que l'on a toujours regardé comme un phénomène de supposer un Chinois hors de ses antiques limites. Tous ceux qui, journellement, s'embarquent pour négocier aux îles de la Sonde, au Bengale et même au golfe Persique, appartiennent à la horde confuse qui peuple Macao : mélange de diverses nations, parlant un méchant portugais, et n'ayant du grand peuple que l'habit et le stupide asservissement aux Quum de tous les ordres.
Notre voyageur nous a bien expliqué qu'il était de Nankin, et seulement établi à Kanton pour le commerce. D'ailleurs, la forme même de sa tête, dont le crâne se recule sous un angle de 40 degrés, est aux yeux des naturalistes le caractère de la race mongole. Notre confrère Cuvier a bien précisé cette observation dont il enrichira nos Mémoires.
C'est encore un caractère national que le plaisir avec lequel il s'est vu revêtir d'habits chinois, au cabinet des Antiques et chez le citoyen Sylvestre.
Il s'appelle Tchong-A-Sam, Tchong serait le nom de famille ; A, une sorte d'article de Sam, terme numéral annonçant qu'il est le troisième en ordre de progéniture.
Le frère qui l'accompagnait dans l'expédition, et pour lequel il témoigne une grande vénération, s'appelle Tchong-A-Gui, avec le terme numéral de deuxième. Ce Tchong-A-Gui a 25 ans. Le nôtre n'en a que 23. Il est marié à une femme de 19. Mais, ce qui nous ramène à la piété filiale si chère aux Chinois, ce n'est pas pour sa femme, c'est pour sa mère que ses yeux se sont baignés de larmes quand il a parlé du retour de ses compatriotes, au milieu desquels on le redemanderait en vain . Et prenant aussitôt le ton douloureusement maternel, il s'écrie : « Manque A-Sam ! manque A-Sam ! »
Cette famille est vouée au commerce ; il paraît que les Anglais avaient déterminé les deux frères à venir négocier directement en Europe, avec l'assurance de les ramener aussitôt. Du thé, de l'encre de la Chine, des éventails, des colliers odoriférants, voilà tout ce qu'il a encore été possible de reconnaître dans l'énumération des marchandises qui formaient leur pacotille. L'expédition était composée de 17 Chinois, dont 4 négociants, 3 ouvriers (tailleurs et cordonniers) et 10 matelots; dans le surplus de l'équipage se trouvaient 4 Portugais et 60 Anglais. Tous ont été faits prisonniers par un de nos corsaires, qui les a débarqués à Bordeaux. Les Chinois y ont figuré plusieurs mois. Nous croyons même avoir démêlé qu'ils y ont donné le spectacle d'une course de chevaux et d'une lutte à la chinoise, qui a causé aux Bordelais le plus grand plaisir.
De Bordeaux à Orléans, d'Orléans à Valenciennes, les prisonniers ont été confondus jusqu'au moment de l'échange. A-Sam, s'étant trouvé malade, a été abandonné dans l'hôpital d'où, par de nouvelles mutations, il a été transféré jusqu'à, celui du Val-de-Grâce, où il reste sous la police militaire.
Sa santé, toujours faible, nous a paru souffrir beaucoup plus du désagrément de sa position que de causes intérieures ; et, dans le fait, pouvons-nous croire qu'un homme né dans l'aisance ne soit pris du désespoir lorsque, sans aucun moyen d'exprimer ses besoins et de connaître le sort qui lui est réservé, il se sent éloigné de tout secours et de toute consolation ? Si la vie des hôpitaux n'est pour la majeure partie de nos soldats qu'une vie de souffrances et de privations, que doit-elle être pour un individu qui ne participe à nos mœurs, à nos usages, que par les contrariétés que nous lui faisons éprouver et par l'esclavage, les jeûnes auxquels nous le réduisons ?
Cet état habituel de peine était un grand obstacle aux opérations intellectuelles dont il eût été si précieux que rien ne ralentît l'enchaînement. Gomment suppléer à. ce calme de l'esprit, si nécessaire pour tous les hommes et surtout pour ceux qui, comme A-Sam, sont séparés de la société par toute .l'organisation de la société?
Toutes les figures que nous lui avons montrées, ont servi de texte à autant de leçons qu'il donnait au citoyen Broquet sur la manière de prononcer les noms et d'exprimer les idées. Celles que nous savions copiées d'un manuscrit du cabinet Bertin lui ont paru très vraies ; quelques-unes, copiées de Du Halde et dont nous-mêmes savions nous méfier, ont attiré sa juste critique, entre autres celle de l'Empereur ; non pas qu'il voulût se glorifier de l'avoir jamais vu ; personne, nous exprima-t-il avec une sorte de respect, personne ne le voit. Il y a ici quelque contre-sens, car, dans une autre occasion il a décrit la manière dont l'Empereur paraît en palanquin dans les cérémonies.
Un de ces contre-sens s'est expliqué avec un peu de réflexion : nous lui montrions un planisphère chinois; il en reconnut la forme, en fit entendre l'usage et en prit occasion de dire, avec une sorte de contentement, qu'à la différence de notre pays, dans le sien les étoiles paraissaient toujours. Ce toujours n'est bien évidemment qu'une opposition à la fréquence des nuages qui, dans nos climats, voilent la majeure partie de nos nuits.
Nous lui avons présenté aussi une grande pancarte, par-dessus laquelle brochaient plusieurs configurations en encre rouge. Le titre seul et quelques caractères de la première colonne lui ont paru intelligibles. Nous avons lieu de croire que cet écrit est un placard de défenses s'affichant à un poteau, et dont le titre, l'intitulé sont en chinois, le reste en quelque idiome de nation dépendante. Les signes rouges sont les paraphes de chaque mandarin qui a ainsi apostillé ou sanctionné cette défense, en lui imprimant le caractère qu'on ne peut méconnaître sous peine de la vie.
Nous n'avons pu asseoir aucune idée nouvelle sur l'écriture chinoise. Il n'y a pas de doute que chaque clef ne soit un composé de plusieurs signes rappelant chacun leur radical ; mais comment le composé de ces radicaux finit-il par donner une idée implexe, s'exprimant par un son monosyllabique ?
Il épelait, pour ainsi dire, 8 ou 10 éléments combinés dans une clef, prononçait ensuite le son unique pou, dont Fourmont donnait en marge l'indication : mais il ne pouvait y attacher d'idée. C'était le mot servus, pris comme politesse de style épistolaire. Ce contraste mérite d'être approfondi et peut contenir une des questions les plus intéressantes sur la langue chinoise.
Nous ménagions comme l'exercice le plus intéressant celui du petit instrument qui sert aux Chinois pour leur calcul : au moyen de petites boules d'ivoire enfilées 7 par 7, par colonnes, dans une espèce de châssis. Dès que nous lui avons montré l'instrument, il a répété le nom sous lequel nous le connaissions de souan pan, et il a affecté aux colonnes ceux de la numération. Puis il s'est mis à exécuter tous les calculs, comme la Chambre des comptes les faisait, avec des jetons qu'on relève de 5 en 5 ou de 10 en 10.
En Chine donc, le calcul décimal est dans toute sa pureté, et le même souan pan, en affectant telle ou telle colonne à celle des unités, satisfait aussi bien aux milliards qu'aux millièmes parties. Mais il ne s'est pas borné à répondre à nos questions, à effectuer les calculs que nous lui donnions. Il a aussi voulu éprouver nos connaissances ; il nous a dicté une addition, l'a figurée avec le souan pan et l'a articulée en français.
Cette articulation n'est pas la moindre difficulté à surmonter pour son éducation; car, de même que beaucoup de ses intonations nous paraissent très pénibles à former, les nôtres lui présentent des nuances qu'il ne peut saisir.
Toute en monosyllabes, la langue chinoise se refuse aux sons liés, et non seulement d'une syllabe à l'autre A-Sam laisse un intervalle, mais, dans une syllabe, il ne peut émettre assez rapidement les sons que nous appelons consonnes doubles. Il place entre deux une voyelle, et la plus analogue à celle qui doit suivre. Ajoutez à cela la substitution des consonnes fortes aux faibles, et vous verrez le mot grand devenir caland; gros, kolos; français, falançais. Nous récrierions-nous encore, lorsqu'un gn, un tch plus ou moins guttural, un ia plus ou moins modulé, nous échappant dans sa prononciation, nous fera confondre des idées très séparées pour lui ?
Nous ne pouvons finir sans consigner quelques-unes de ses réponses sur une matière que nous avions bien peu de données même pour effleurer:
« Y a-t-il longtemps que Confucius est mort ? »
« Çien, çien, çien, çien, et tout plein de çien »; çien est le nombre 1000.
« Où est-il ?» Il nous a figuré un buste, nous a montré que ce buste se retrouvait partout et qu'on le saluait avec beaucoup de respect. «Les Chinois, ajoutait-il, sont tous des hommes de Confucius. »
Nous aurions dû faire observer qu'il a saisi dans la traversée quelques mots portugais et quelques mots anglais; mais la manière dont il les défigure ne permet pas de s'en servir pour communiquer avec lui. Laissons plutôt le citoyen Broquet devenir Chinois; admirons dans le jeune A-Sam la délicatesse avec laquelle il redresse la prononciation et fait répéter les mots mal rendus; voyons dans cette attention une double preuve de la bonne éducation d'A-Sam. En effet, en même temps que son oreille est assez susceptible pour ne pas se contenter de sons grossiers, il a ce dernier degré de sociabilité qui craint de manifester quelque apparence de reproches ou d'offenser l'amour-propre des autres.
Il est de l'essence de la Société des Observateurs de l'Homme, il est du devoir de tous ceux qui aiment leurs semblables, de désirer pour A-Sam une position plus heureuse. Quand on pense aux faibles secours qui suffiraient pour assurer son existence dans une autre maison publique, on ne peut douter que bientôt l'humanité, l'hospitalité, l'amour des sciences, ne réparent les injures qui leur sont faites dans la personne de cet étranger. Puissent les regards de la Société hâter ce moment et jeter, en attendant, quelques douceurs sur le sort de A-Sam, qui est pour nous Res sacra, miser ! »



Le sort d’A-Sam ne laissa pas indifférent Bonaparte. Ainsi, le 29 septembre suivant, le Premier Consul lançait cet ordre :
« Le Premier Consul ordonne que A-Sam, Chinois, originaire de Nankin, soit embarqué sur l'une des corvettes commandées par le capitaine de vaisseau Baudin pour être conduit, aux frais de la République, à l'île de France, et de là dans sa patrie.
Il est expressément recommandé au capitaine Baudin et aux chefs militaires et d'administration de la marine d'avoir pour A-Sam les égards qu'il mérite par sa qualité d'étranger et par la bonne conduite qu'il a tenue pendant son séjour sur le territoire de la République. »

En conséquence, le ministre de la Marine, Forfait, écrivait de suite au capitaine de vaisseau Baudin :
« Je vous préviens, Citoyen, qu'en conséquence des ordres du Premier Consul, le Chinois qui se trouve actuellement à Paris devra être embarqué sur l'un des bâtiments de l’expédition que vous commandez pour être transporté jusqu’à l’Ile de France. Vous le débarquerez dans cette colonie dont les administrateurs profiteront de la première occasion pour le faire passer dans son pays. Les frais de passage de cet étranger seront supportés par la République. L’intention du Premier Consul est qu’il soit traité à bord avec tous les égards et qu'il y trouve tous les agréments qu'il sera possible de lui procurer. »

Le 19 octobre, l’expédition Baudin quittait le port du Havre pour l’Australie. Le naturaliste François Péron, embarqué, a évoqué dans son Voyage de découvertes aux Terres Australes, ce passager peu commun :
« Indépendamment des officiers du Naturaliste, il y avait à bord de ce dernier navire, un personnage assez connu, le nommé A Sam, Chinois, natif de Can-toung. Fait prisonnier par un corsaire français, à bord d'un bâtiment de la Compagnie Anglaise, A-Sam avait été successivement évacué d'hôpitaux en hôpitaux, jusqu'à celui du Val-de-Grâce. La présence d'un Chinois dans la capitale y produisit assez de sensation pour que le Premier Consul en fût instruit. Dès ce moment, A-Sam fut heureux et libre ; les secours de tous genres lui furent prodigués pendant son séjour à Paris ; et pour mettre le comble à ses bienfaits, le Premier Consul ordonna qu'A-Sam fût rendu à sa patrie, à sa famille ; qu'embarqué à bord de nos vaisseaux, il y fût traité comme officier, et les administrateurs de l'Ile-de-France reçurent ordre de lui continuer ces soins jusqu'à ce qu'ils pussent lui procurer une occasion sûre pour son retour en Chine... Heureuses les nations où de pareils soins sont accordés à l'étranger malheureux ! Béni soit le chef ainsi généreux et bienfaisant! »

L’expédition Baudin arriva à l’Ile de France 16 mars 1801. Comme dit Péron dans son témoignage, et comme le confirme le Journal d’Hamelin (commandant du Naturaliste), notre jeune Nankinois fut débarqué et confié aux autorités afin d’organiser son retour vers sa terre natale.

J’ignore malheureusement la suite de l’histoire étonnante d’A-Sam…



De la même manière que l’on peut s’interroger sur la pertinence de se focaliser sur l’audience offerte à lord Amherst dans le dessein de tenter de pointer l’occasion où la citation (à mon avis apocryphe) a pu être prononcée, on peut le faire tout autant quand, pour parler des lectures napoléoniennes, on ne se concentre que sur l’ouvrage traitant de l’ambassade de Macartney.
Napoléon a effectivement lu ce livre (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène) au mois de novembre 1816 (Voyage dans l’intérieur de la Chine, et en Tartarie, fait dans les années 1792, 1793 et 1794, par lord Macartney, Ambassadeur du Roi d’Angleterre auprès de l’Empereur de Chine, de Staunton ; traduction de Castéra).
Mais d’autres ouvrages auraient pareillement pu être cités comme par exemple, pour rester dans la bibliothèque de Longwood, les Voyages de la Chine à la côte Nord-Ouest d'Amérique, faits dans les années 1788 et 1789, de Meares ; ou bien sûr l’Histoire générale de la Chine, de Maillac. J’insiste sur ce dernier ouvrage car il fut commenté par Napoléon en mars 1818 (Bertrand, Cahiers de Sainte-Hélène) ; commentaires qui ne sont pas sans rappeler les propos tenus devant O’Meara un an plus tôt (Napoléon dans l’exil ; Cf. plus haut) :
« Les Chinois sont instruits. En un an, ils peuvent construire 30 vaisseaux et, avec quelques marins de l’île de Formose, faire beaucoup de mal aux Anglais. Il paraît qu’il s ne rejettent pas les améliorations des Européens pour la guerre.
[…]
Je ne peux en venir à bout. Les cartes et l’histoire sont pleines de noms barbares et l’orthographe du même mot varie souvent […]
Il est dommage que cette Histoire ne soit pas mieux faite et je regrette de ne pas l’avoir faite quand j’étais sur le trône. Elle est fort intéressante. Un peuple qui certainement était civilisé et possédait les beaux-arts avant nous, qui est sans contact et sans communication avec les autres nations ne peut être qu’intéressant. »

Sans oublier également le Dictionnaire chinois, français et latin, de de Guignes, publié en 1813 sur l’ordre de Napoléon.



Les occasions sont donc multiples. Mais que l’on s’attache (étrangement) qu’à la seule audience de lord Amherst, ou, d’une manière plus élargie, que l’on porte l’attention sur d’autres rencontres, force est de constater que la citation retranscrite par Lénine plus d’un siècle après la mort de l’Empereur ne se retrouve pas ; ni sous la forme bien connue, ni sous une quelconque autre forme pouvant y faire penser…

Pour terminer, une citation qui n’est pas sans rappeler celle qui fait l’objet de ce fil :
« Quand on connaît la Chine, cet empire de trois cent millions d’habitants, quand on sait combien il y a de ressources dans les populations et dans le sol de ces riches et fécondes contrées, on se demande ce qui manquerait à ce peuple pour remuer le monde et exercer une grande influence dans les affaires de l’humanité. »
(Huc, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846 ; ouvrage paru en 1850)
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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