Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

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Cyril Drouet
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Re: Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

Message par Cyril Drouet » 28 août 2019, 11:24

L'âne a écrit :
28 août 2019, 01:31
Mercredi 29 [mai 1816]
Quelqu'un lui disait qu'il avait couru dans le monde qu'il eût été le maître en 1814 d'avoir la Corse au lieu de l'île d'Elbe. « Sans doute, disait l'Empereur, et quand on saura bien les affaires de Fontainebleau, on sera bien surpris ! J'eusse pu alors me réserver ce que j'eusse voulu ; l'humeur du moment me décida pour l'île d'Elbe.
Ce n'est pas vraiment ce qui ressort des Mémoires de Caulaincourt :
« L'empereur Alexandre ajouta qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour que l'empereur Napoléon eût un établissement convenable et indépendant ; qu'il en prenait avec moi l'engagement le plus formel.
[…]
L'empereur Alexandre offrit alors pour l'empereur Napoléon tout ce qu'on voudrait comme revenus et indemnités pécuniaires, mais, comme séjour, ni la France ou l'Italie, ni le continent. On paraissait désirer qu'il passât les mers ou qu'il s'établit en Autriche ou en Russie, s'il voulait y habiter. Partout ailleurs sur le continent, la présence de l'empereur Napoléon paraissait dangereuse, surtout près de la France ou de l'Italie. « S'il vient en Russie, me dit-il, je le traiterai comme un souverain ; au reste je ne désigne rien, car ce serait peut-être lui rendre les choses suspectes. S'il se fiait à moi, il éprouverait, peut-être plus en Russie qu'ailleurs, tous les droits qu'ont sur moi le malheur et le caractère d'un grand homme […] Je vous ouvre les portes : choisissez. »
[…]
Les exceptions menaient nécessairement à parler de ce qui n'y était pas compris. L'empereur Alexandre voulait que son ennemi fût placé de manière à ne plus avoir d'influence sur les affaires. L'Angleterre, selon lui, se prêterait à tous les arrangements qu'on voudrait, pourvu qu'il fût loin du continent. Je repoussai toute idée d'habitation aux colonies, à cause du climat. Je représentai l'Italie comme la seule proposition à faire, si l'Empereur se décidait en faveur de son fils au sacrifice qu'on désirait, mais auquel, observai-je, il n'était ni dans l'intérêt de la France, ni dans celui de l'armée de consentir ; mais cette réflexion ayant été vivement repoussée comme donnant à l'Empereur une existence et une situation qui le mettraient à portée de tout ressaisir et qui créeraient par ce voisinage de nouveaux embarras à l'Europe, je me bornai à faire sentir qu'on ne pouvait offrir un petit dédommagement pour un si grand sacrifice, si on désirait le faire accepter ; que la santé de l'Empereur et l'état où il avait été il y a quelques années exigeaient, avant tout, un bon climat...
Ayant à la fois à repousser cette proposition, afin qu'on se crût moins en position de nous l'imposer et à en prendre acte pour le cas où elle deviendrait notre unique et dernière ressource, je m'appliquai à n'en faire que le bavardage d'une conversation particulière; ce moyen amena cependant l'Empereur à prononcer le nom de l'Ile d'Elbe.
[…]
En désignant un lieu quelconque, l'empereur Alexandre me mettait en situation d'en nommer d'autres. Je nommai la Corse, la Sardaigne, Corfou, si on n'admettait point son séjour sur le continent; mais ces établissements paraissaient un État au lieu d'un asile. Il me fut facile de voir qu'on ne voulait accorder qu'une indépendance de nom et aucune puissance réelle.
Ne pouvant ni ne voulant faire acte d'acceptation ou de refus, je discutai peu la nature des offres, je cherchai principalement à les multiplier et à pénétrer ses vues, afin de savoir jusqu'où pourraient s'étendre mes espérances relatives à l'indépendance dont on voulait bien laisser la jouissance à mon malheureux maître.
[…]
Les choses étant venues au point où elles étaient, il m'importait de pouvoir donner à l'Empereur quelques détails sur ce qu'on entendait par un établissement indépendant ; le lieu, la distance, l'importance de l'objet, tous ces détails me préoccupaient, puisque nous devions rapporter de si tristes nouvelles à Fontainebleau. J'avais donc tâché de ramener la conversation sur cet établissement hors de France et l'empereur Alexandre s'était prêté avec bonté à ma curieuse sollicitude. Il me répéta qu'on entendait toujours par là ce qu'il m'avait déjà dit, de confiance, la dernière fois qu'il m'avait vu et il passa de nouveau en revue ce qu'on pourrait lui donner. Il penchait toujours pour un établissement lointain, moi, pour un plus rapproché et surtout pour un bon climat. Je désirais un point fortifié qui le mit au besoin à l'abri d'une attaque ou d'un assassinat. Cette conversation reproduisit le nom de l'Ile d'Elbe, qui me parut offrir de nombreux avantages. L'empereur Alexandre n'y mettait pas d'autre opposition que son voisinage de l'Italie, mais, désireux lui-même d'éviter la prolongation de la lutte et de voir consentir l'empereur Napoléon à cette abdication qu'il lui croyait les moyens de disputer encore, il ne rejetait pas tout à fait cet établissement qui devait, dans son opinion, lui plaire à cause du climat et du langage. Je sentais que, la Corse étant un département de la France, l'empereur Napoléon ne voudrait pas avoir l'air de la spolier à son profit et qu'on ne la lui donnerait peut-être pas. Cependant, je mis cette idée en avant. Je demandai la Sardaigne ou Corfou, mais je vis que l'ancien intérêt qu'on portait à la maison de Savoie serait un obstacle insurmontable et, quant à Corfou, que la Russie ou l'Angleterre regardait ce point comme trop près de la Grèce. Dans l'état de la question, ne pouvant rien décider, l'île d'Elbe me parut le point qu'il fallait préférer puisqu'il offrait de la sûreté et était moins en butte aux objections. Je m'arrêtai donc in petto, sauf l'approbation de l'empereur Napoléon, qui ne pouvait avoir mieux et qui aurait eu bien moins bien si cette conversation et celle antérieure n'eussent pas paru plus tard à l'empereur Alexandre un engagement pris que sa loyauté le porta à soutenir, quand l'arrivée de M. de Metternich et de lord Castlereagh, jointe aux représentations et à l'opposition du gouvernement provisoire, eut mis décidément sur le tapis l'idée d'un établissement au delà des mers et la nécessité d'éloigner davantage l'empereur Napoléon de la France et de l'Italie, dont l'Autriche ne voulait céder aucune partie, y redoutant son voisinage.
[…]
Je causai ensuite avec l'Empereur de ce qu'on appelait un établissement hors de France. Je lui racontai tout ce qui avait été dit sur cela ; le désir qu'on montrait de l'éloigner; mes insistances pour qu'il fût près et dans un bon climat, à cause de sa santé ; ma préférence pour l'île d'Elbe, à cause de ses fortifications ; mes craintes d'une grande opposition de la part de l'Autriche, à cause du voisinage de l'Italie; l'avantage de traiter cette question avec
l'empereur de Russie avant l'arrivée de M. de Metternich; enfin, l'espèce d'engagement que j'avais tiré de l'empereur Alexandre, dès mon premier voyage, pour lui assurer au moins cet établissement. Je lui fis remarquer
que, sans cela, on serait peut-être obligé de se contenter maintenant de ce que les ennemis voudraient donner, fût-ce au bout du monde.
« Pourquoi n'avez-vous pas demandé la Corse, me dit-il, ou la Sardaigne ou Corfou? »
« La Corse, répondis-je, étant un département français, j'ai pensé que dépouiller la France pour vous dédommager, c'eût été imiter vos ennemis et les siens, et que cela n'était pas digne de Votro Majesté. »
« Je vous approuve tout à fait, reprit vivement l'Empereur. Cette pauvre France ne sera que trop dépouillée quand on en viendra à traiter de la paix ; mais la Sardaigne, Corfou? »
« Quant à la Sardaigne, répondis-je, on s'y est refusé. Corfou a paru, je crois, trop près de la Grèce ou trop important. On a décliné cette proposition. Dans le moment où cette conversation a eu lieu, la matière était tout imprévue. Je ne pouvais avoir l'air d'y faire une grande attention sans avouer par là que je vous croyais déjà réduit à cette dure extrémité ; cela n'eût pas été politique. Depuis, j'ai pu en causer plus à fond, mais encore avec réserve, et par les mêmes motifs et parce que j'ignorais les intentions de Votre Majesté; au reste rien ne m'empêche de parler de Corfou ou de tout autre point. On donnerait, j'en suis sûr, à Votre Majesté toute autre île de même importance que la Sardaigne, si elle était plus loin de l'Italie et du continent, mais ce seraient des points qui ne lui offriraient sans doute pas le même climat et, sous le rapport dos fortifications, la même indépendance, la même sûreté que l'île d'Elbe. »
J'ajoutai qu'il m'avait paru qu'on y joindrait un revenu convenable et un autre établissement territorial pour le roi de Rome et l'Impératrice, mais que, s'il voulait cela, il fallait se hâter ; que nous vivions sous l'empire de circonstances tout à fait ennemies et qu'il fallait s'attendre que, les forces et l'influence qu'on lui croyait encore diminuant chaque jour, on rabattrait en conséquence des promesses qu'on nous avait faites au lieu d'y ajouter. L'Empereur me dit que ce qu'on lui offrait n'était point convenable ; qu'il voulait un établissement en Italie; qu'il ne se souciait pas de passer les mers ; qu'il ne voulait rien avoir à démêler avec les Anglais, ses plus cruels ennemis. Je lui répondis que ces ennemis étaient cependant ceux qui lui offriraient, à ce que je croyais, la garantie la plus véritable et même la plus rassurante, dès que le gouvernement se serait engagé. Après un moment de réflexion, il me dit :
« C'est possible », puis il reprit : « Je tiens à un établissement en Italie; quand même j'habiterais une partie de l'année l'île d'Elbe ou tout autre point, je puis vouloir passer l'autre partie sur le continent avec l'Impératrice qui se soucie peu, sans doute, de passer la mer; j'exige la Toscane ; ce n'est pas même assez ; en tout, vous devez mieux baser les compensations sur l'échelle des grands sacrifices que je fais. Puisque c'est la Russie qui traite, il lui est indifférent, ainsi qu'à la Prusse et même à l'Angleterre, que l'Autriche ait un peu moins en Italie ; elle peut se dédommager en Piémont ou ailleurs. Puisque les ennemis prennent tout, ils ne peuvent se dispenser de faire un sort convenable à l'Impératrice, indépendamment du mien. Il ne faut pas vous contenter en bon homme de ce qu'on vous offre : il faut exiger ce qu'on doit me donner si on veut que j'abdique. »
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Re: Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

Message par L'âne » 28 août 2019, 11:54

Je crois bien volontiers les Mémoires de Caulaincourt.
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Re: Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

Message par Cyril Drouet » 28 août 2019, 12:22

L'âne a écrit :
28 août 2019, 01:31
Mercredi 29 [mai 1816]
Quelqu'un lui disait qu'il avait couru dans le monde qu'il eût été le maître en 1814 d'avoir la Corse au lieu de l'île d'Elbe. « Sans doute, disait l'Empereur, et quand on saura bien les affaires de Fontainebleau, on sera bien surpris ! J'eusse pu alors me réserver ce que j'eusse voulu ; l'humeur du moment me décida pour l'île d'Elbe.
Dans le même ordre d'idée, on trouve au 19 août 1816 :
"Si j'eusse voulu traiter alors sensément, j'aurais obtenu le royaume d'Italie, la Toscane ou la Corse, etc. Tout ce que j'aurais voulu."

:roll:
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Re: Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

Message par Cyril Drouet » 28 août 2019, 16:10

L'âne a écrit :
27 août 2019, 01:30
Je crois très sincèrement que c'est plus la distance qu'autre chose qui a dissuadé Napoléon à entreprendre un pèlerinage en Corse.
L'accueil aurait-il été à la mesure de la portée symbolique d'un tel voyage ?
Sous le Consulat, l'affaire semblait bien mal engagée si l'on en croit les Mémoires de Miot de Melito :
« Bientôt j'eus même lieu de reconnaître que la Corse était un des pays où Bonaparte, quoiqu'il y fût né, aurait rencontré le moins de docilité pour l'exécution de ses projets, et si tous les départements de la France eussent été animés du même esprit que ceux du Golo et du Liamone, sa rapide élévation eût peut-être rencontré plus d'obstacles.
Lorsque l'arrêté pris par les deuxième et troisième consuls, pour consulter le peuple sur cette question : « Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie ? » me fut parvenu, je m'empressai de le faire publier et d'ouvrir les registres où chaque habitant devait consigner son vote. Mais cette publication n'éveilla en faveur d'un si illustre compatriote aucun enthousiasme. A l'exception des fonctionnaires publics dont le vote était obligé, on montra partout peu d'empressement, et les registres se remplissaient lentement. Il y eut même un assez grand nombre de votes négatifs. »

Et puis "entreprendre un pèlerinage en Corse" n'aurait-il prêté le flanc à ses ennemis désireux de faire passer Napoléon pour un étranger ? L'Empereur ne confia-t-il pas à Gourgaud : "De toutes les injures qui étaient répandues contre moi dans tant de libelles, celle qui m'était le plus sensible était de m'entendre appeler Corse. L'île de Corse, au fond, n'est pas la France, quoiqu'on y parle français."
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Re: Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

Message par Joker » 28 août 2019, 18:57

Soldat Inconnu a écrit :
28 août 2019, 00:43
Napoléon en viligiature :roll: ça colle au personnage selon vous ? Et de quelle trahison parlez-vous ? Celle dont Napoléon fut accusé par ses compatriotes ?
C'est bien à cette trahison-là à laquelle je faisais allusion.

Par ailleurs, il est évident que s'il s'était rendu en Corse, c'eût été pour faire autre chose que de la simple villégiature.
Mais une visite à la maison qui l'avait vu naître aurait très bien pu figurer au programme de la visite officielle...
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Re: Napoléon, hier, aujourd'hui et toujours - Libre Journal avec David Chanteranne, 18.08.19

Message par Joker » 28 août 2019, 19:04

L'âne a écrit :
28 août 2019, 01:31
on se persuade d'un attachement drapeautique de Napoléon à son île
Un attachement drapeautique, l'expression est amusante. :)
Mais je veux bien vous suivre sur ce terrain-là.
Un attachement sentimental donc, ce qui est somme toute très humain.
Mais dans son cas, si fort soit-il, ce sentiment fut insuffisant que pour le pousser à revenir humer sur place les senteurs parfumées de son île natale.
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