General*** Jacques-Zacharie Destaing

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Cyril Drouet
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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par Cyril Drouet » 22 janv. 2019, 12:54

Cyril a écrit :
22 janv. 2019, 10:22
J'ai déjà lu un article dans une revue sur les duels très (trop) nombreux au sein de l'armée impériale...
Dans les armées révolutionnaires, on n'était pas non plus en reste ; allant même jusqu'à des "duels" de masse :

« Un jour, ayant particulièrement remarqué l'excellente tenue des 36e, 57e régiments de ligne et 10ed'infanterie légère, il fit sortir des rangs tous les chefs, depuis les caporaux jusqu'aux colonels, et se mettant au milieu d'eux, il leur témoigna sa satisfaction en leur rappelant les occasions où, sous le feu du canon, il avait été à même de faire sur ces trois braves régiments des remarques avantageuses. Il complimenta les sous-officiers sur la bonne éducation des soldats, et les capitaines et les chefs de bataillon sur l'ensemble et la précision des manœuvres. Enfin, chacun eut sa part d'éloges.
Cette flatteuse distinction n'excita point la jalousie des autres corps de l'armée ; chaque régiment avait eu dans cette journée sa part plus ou moins grande de compliments, et quand la revue fut terminée, ils regagnèrent paisiblement leurs cantonnements. Mais les soldats des 36e, 57e et 10e tout fiers d'avoir été favorisés si spécialement, allèrent dans l'après-midi porter leur triomphe dans une guinguette fréquentée par les grenadiers de la garde à cheval. On commença par boire tranquillement, en parlant de campagnes, de villes prises, du premier consul, enfin de la revue du matin : alors, des jeunes gens de Boulogne qui s'étaient mêlés aux buveurs, s'avisèrent de chanter des couplets de composition toute récente, dans lesquels on portait aux nues la bravoure, les exploits des trois régiments, sans y mêler un mot pour le reste de l'armée, pas même pour la garde; et c'était dans la guinguette favorite des grenadiers de la garde, que ces couplets étaient chantés ! Ceux-ci gardèrent d'abord un morne silence; mais bientôt, poussés à bout, ils protestèrent à haute voix contre ces couplets, qu'ils trouvaient, disaient-ils, détestables. La querelle s'engagea d'une façon très vive, on cria beaucoup, on se dit des injures, puis on se sépara, sans trop de bruit pourtant, en se donnant rendez-vous pour le lendemain, à quatre heures du matin, aux environs de Marquise, petit village, qui est à deux lieues de Boulogne. Il était fort tard, le soir, quand les soldats quittèrent la guinguette.

Plus de deux cents grenadiers de la garde se rendirent séparément au lieu du rendez-vous, et trouvèrent le terrain occupé par un nombre à peu près égal de leurs adversaires des 36e, 57e et 10e. Sans explications, sans tapage, ils mirent tous le sabre à la main, et se battirent pendant plus d'une heure avec un sang-froid effrayant. Un nommé Martin , grenadier de la garde , homme d'une taille gigantesque, tua de sa main sept ou huit soldats du 10e. Ils se seraient probablement massacrés tous, si le général Saint-Hilaire, prévenu trop tard de cette sanglante querelle, n'eût pas fait aussitôt partir un régiment de cavalerie, qui mit fin au combat. Les grenadiers avaient perdu dix hommes, et les soldats de la ligne treize : les blessés étaient de part et d'autre en très grand nombre.

Le premier consul alla au camp le lendemain, fit amener devant lui les provocateurs de cette terrible scène, et leur dit d'une voix sévère : « Je sais pourquoi vous vous êtes battus; plusieurs braves ont succombé dans une lutte indigne d'eux et de vous. Vous serez punis. J'ai ordonné, qu'on imprimât les couplets, cause de tant de malheurs. Je veux qu'en apprenant votre punition, les Boulonnais sachent que vous avez démérité de vos frères d'armes. »
(Constant, Mémoires)


"[A Görz, le 22 mai 1797], à peine en contact avec ceux de la division Bernadotte, [les soldats de la division Masséna] se servirent de ce mot de "messieurs", avec des intentions de ridiculiser. Plusieurs duels s'ensuivirent aussitôt. Des officiers furent envoyés de part et d'autre pour rétablir l'ordre ; mais, au lieu de séparer les combattants, ils prirent fait et cause pour eux. Plus de cent hommes avaient déjà succombé et dans ce nombre, la division Masséna avait à en regretter au moins soixante ; les bataillons commençait à se réunir, on pouvait craindre qu'ils ne chargeassent à la baïonnette ; on battit la générale, on consigna toutes les troupes et,avant le jour, on fit partir la division Masséna, qui, pour éviter une nouvelle rencontre, prit le pas sur la division qui devait la précéder et perdit avec justice le séjour qu'elle devait avoir."
(Thiébault, Mémoires)



« Deux bataillons de volontaires du Calvados [5e et 6e] venant de l’armée de Custine qu’on a fait marcher ici et qui séjournaient à Chinon ont pris querelle avec nos Parisiens [le 14e bataillon de volontaires de Paris]. Coups de sabre par ci, coups de sabre par là, l’adresse était toujours pour les Normands. Enfin, bataille générale sur la place. Neuf ou dix sans-culottes ont mordu la poussière, deux ou trois Calvados ont péri. Beaucoup des deux côtés à l’hôpital. Mais les Parisiens ont été vaincus. La municipalité, le district et les commissaires ont paru, ont péroré. On a osé menacer, en vain véritablement. Le carnage, car ç’en était un, a fini à dix heures du soir. »
(lettre de Quéroux (mi-mai 1793) à Chasot, de Mortagne-au-Perche)
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par C-J de Beauvau » 22 janv. 2019, 15:10

par Bernard » 22 janv. 2019, 09:16
.....N'est-ce pas joliment dit ?
En effet et merci pour toutes ces explications , le duel reviendra plus tard et nous enlèvera entre autre le mathématicien Évariste Galois!
Rappelons nous que le 6 février 1626, le cardinal Richelieu fait interdire la pratique du duel. A cette époque, le duel fait rage ! Tous les cadres de l'armée royale, issus des rangs de la noblesse, le pratique alors pour laver les affronts et affirmer leur courage mais surtout leur identité nobiliaire. Cette tradition finit par entamer dangereusement les effectifs de l'encadrement... Richelieu demande à Louis XIII de promulguer un édit punissant de mort les contrevenants, considérant que la défense de l'honneur individuel ne doit pas mettre en danger le Royaume. Il fait décapiter, le 21 juin 1627, deux jeunes nobles pris en flagrant délit de duel.C'est pour asseoir l'autorité de l'Etat naissant que Richelieu frappe si fort contre ceux qui sont pourtant ses serviteurs. Mais l’édit ne marque pas pour autant la fin de la pratique du duel ! L’interdiction le rend encore plus attractif… :o
Le XIXe multiplie les décrets pour tenter de le supprimer. Il disparaît naturellement au cours de la Première Guerre mondiale… Face à cette boucherie, le duel apparaît alors sans fondement. Le dernier duel à l’épée connu en France aura pourtant lieu bien longtemps après la Grande Guerre. En 1967, deux députés, Gaston Defferre et René Ribière se battent suite à une insulte prodiguée à l’Assemblée nationale ! Le combat sera remporté par Gaston Defferre, alors maire de Marseille – son adversaire sera juste blessé - et les photographies du duel seront publiées dans Paris Match !

https://www.defense.gouv.fr/actualites/ ... -des-duels
Je suis malgré tout , comme dit plus avant ,très surpris de la sanction symboliques d'un général qui en tue un autre ,même en duel sous le consulat surtout pour la raison d'avoir obéi aux ordres d'un supérieur ! C'est une transposition des duellistes de Ridley Scott avec une fin et des hommes certes différents !

:salut:
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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par C-J de Beauvau » 22 janv. 2019, 15:15

Dans les armées révolutionnaires, on n'était pas non plus en reste ; allant même jusqu'à des "duels" de masse :
Il s'agit là de ce que l'on appellerait de nos jour des guerres de" gangs " ou à l'époque de factions , régionales , religieuses ou autres :(
C'est bien regrettable!
:salut:
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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par Cyril Drouet » 22 janv. 2019, 17:11

Ordre du jour du 9 brumaire an XIII :

"Le maréchal commandant en chef voit avec peine que depuis quelques temps les duels se renouvellent, et que pour de vaines querelles et pour un faux point d'honneur les militaires exposent des jours qu'ils ont consacrés à la défense de la patrie et à la gloire des armes de l'Empire.
Le Maréchal ordonne que tout sous-officier qui sera surpris en duel sera suspendu de son grade et renvoyé au dépôt ; tout grenadier ou soldat qui se trouvera dans le même cas passera dans une compagnie de fusiliers du dépôt.
Tout officier ou sous-officier qui sera convaincu de n'avoir point empêché un duel auquel il aurait pu s'opposer sera rayé des bataillons de guerre, renvoyé au dépôt et privé de l'honneur de participer à la gloire de l'expédition."



Cet ordre du jour de Soult faisait suite à une lettre de Napoléon écrite trois jours plus tôt :

"J'apprends qu'il y a à Boulogne des duels. Faites connaitre à l'ordre que le soldat français n'a pas le droit d'exposer sa vie pour des subtilités, et que tout le sang versé sans tourner à l'honneur du drapeau et de la patrie est un crime."
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par C-J de Beauvau » 22 janv. 2019, 21:03

Merci à tous ceux qui sont intervenus et ont apporté des informations cruciales sur ce sujet

Amicalement

:salut:
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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par Cyril Drouet » 23 janv. 2019, 11:38

Un fil en rapport, le duel refusé Smith-Bonaparte :
viewtopic.php?f=4&t=61103
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par Cyril Drouet » 23 janv. 2019, 11:42

Un post en rapport : le supposé duel évité de justesse entre Soult et Ney :

Le capitaine anglais Boothby (Prisoner of France – The memoirs, diary, and correspondance of Charles Boothby, captain royal engineers during his last campaign) parle de cette entrevue orageuse et qui faillit finir en duel sans l’intervention du général Mathieu (et non Dumas).
Il faut cependant préciser que Boothby ne fut pas témoin des faits et les rapporte (de manière fort détaillée) suite selon lui à des informations transmises par un officier français dont il tait le nom.
A ma connaissance, Boothby est le seul à peindre une telle scène. Prudence donc…

Les autres mémorialistes ne cachent pas la tension et la violence qui régnèrent à Lugo, mais sont loin d’aller aussi loin que le capitaine anglais :

« Quand nous approchâmes de Lugo, cette ville était assiégée par une armée de milices et de paysans espagnols, qui se retirèrent précipitamment en apprenant notre arrivée; le général Fournier, du corps du maréchal Ney, commandait dans cette place, où nous entrâmes le 23.
Nous y fûmes d'abord assez bien reçus; mais le maréchal Ney étant arrivé peu de jours après, les choses changèrent de face, et on eût dit alors que nous n'étions plus un corps français; tout nous était refusé, et nos malades mouraient en foule dans les hôpitaux, faute de remèdes et d'aliments; car tout était réservé, par les ordres de Ney, pour son corps d'armée, et l'on peut bien dire qu'il nous traita de Turc à Maure. »
(Saint-Chamans, Mémoires)

« Ce même jour [22 mai 1809], notre avant-garde arriva devant Lugo, bloqué par 18 000 Galiciens, aux ordres du général Mahi. Le général Fournier, qui commandait dans cette place, n'avait plus aucun moyen de subsister: nous y fûmes reçus comme des libérateurs; on était d'autant plus étonné de nous voir, que les habitants avaient répandu le bruit que nous avions mis bas les armes en Portugal. Nous apprîmes, dans cette ville, les succès de nos armées d'Allemagne, près de Ratisbonne.
Les troupes de la garnison de Lugo faisaient partie du corps d'armée aux ordres du maréchal Ney, qui était en ce moment dans les Asturies, où il avait été faire une expédition; il rentra le 30 mai.
Les vainqueurs des Asturies ne nous reçurent pas comme le méritait le courage malheureux. Nous avions tout perdu, il est vrai, hors l'honneur : nos vêtements en lambeaux, nos pieds déchirés, nos visages hâves et décharnés attestaient nos longues souffrances. Des propos injurieux sur notre retraite occasionnèrent des rixes entre les soldats; des officiers s'en mêlèrent, et il y eût même plus que de l'aigreur dans l'entrevue des deux Maréchaux. »
(Naylies, Mémoires sur la guerre d'Espagne pendant les années 1808 – 1811)


« Peu de jours après, le restant de ce corps d’armée, ayant à sa tête le maréchal Ney, est rentré à Lugo de retour d’une expédition dans les Asturies, une fâcheuse mésintelligence a éclaté entre ces troupes et les nôtres ; les duels sont survenus, et peu s’en est fallu qu’oubliant que nous sommes les uns et les autres enfants de la France, il n’y ait eu un engagement général. Le non-succès de notre entreprise, la perte totale de notre matériel et l’état de délabrement de notre tenue et de nos individus ont servi de texte aux mauvaises plaisanteries, aux propos outrageants dont des scènes sanglantes ont été la suite. Les soldats seuls ont d’abord pris part aux rixes, puis elles ont gagné les officiers, et, s’il faut en croire certains bruits, les deux maréchaux, qui depuis longtemps ne s’aiment pas, ont eu eux-mêmes une entrevue fort orageuse. »
(Fantin des Odoards, Etapes d’un officier de la Grande Armée, 1800-1830)


« Dès le mois de février, lors de la poursuite de l'armée de sir John Moore, des sentiments de rivalité et de jalousie avaient déjà éclaté entre les soldats des maréchaux Soult et Ney qui eux-mêmes ne mettaient point, dans leurs relations journalières, l'harmonie nécessaire. Séparées du sixième corps depuis cette époque les troupes de l'armée du duc de Dalmatie, par suite des malheurs de la retraite, ne pouvait rentrer à Lugo que sous l'empire de quelques préventions fâcheuses. Il était presque certain que, sans égard pour les difficultés insurmontables de l'entreprise, on ne voudrait juger de leurs travaux que par les résultats définitifs, et que l'on pousserait même l'injustice assez loin, pour ne point leur tenir compte du haut courage qu'elles avaient déployé au milieu des événements les plus critiques, ni de l'attitude imposante qu'elles avaient eue, en conservant intact l'honneur de nos armes. Après la défaite de l'armée anglaise en Galice, les soldats du maréchal Soult s'étaient montrés triomphants et fiers de leurs succès; maintenant, ils paraissaient devant les vainqueurs des insurgés des Asturies, dans un état de dénuement et de misère. Leurs vêtements en lambeaux, leurs pieds ensanglantés, leurs visages tristes et pâles attestaient leurs souffrances et contrastaient avec la situation où on les avait vus à la Corogne et à Santiago. La perte de l'artillerie et des bagages, l'argent, dont plusieurs d'entre eux étaient possesseurs, donnèrent lieu d'abord à des plaisanteries, ensuite à des critiques amères et même à d'infâmes calomnies. Ces propos injurieux firent naître plusieurs rixes qui ne s'arrêtèrent pas aux soldats, et auxquelles quelques officiers prirent part.
[…]
L'entrevue des deux maréchaux Soult et Ney ne fut pas, dit-on, très-amicale. Il régna depuis lors, dans leurs rapports de service, une mésintelligence qui devait avoir dans la vallée du Tage des suites nuisibles aux succès de nos armes. »
(Illens, Souvenirs d'un militaire des armées françaises, dites de Portugal)
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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par Cyril Drouet » 23 janv. 2019, 11:49

Un post en rapport : le supposé duel évité entre Bessières et Lannes :


Concernant Lannes et Bessières, il semble avéré qu'ils étaient sur le point d'en arriver là à Essling, s'il faut en croire Louis Chardigny qui cite Marbot :
"Mais ceci est un outrage ! s'écria Bessières. Vous m'en rendrez raison."
Lannes aussitôt porte la main à son épée : "A l'instant même, si vous voulez."
Les témoins de la scène interviennent alors. Masséna s'avance entre les deux antagonistes. "Je suis votre ancien, dit-il, vous êtes dans mon camp ; je vous somme donc,
au nom de l'Empereur, de vous séparer sur-le-champ".
Voici le récit de Marbot (Mémoires) :

« Au moment de la vive canonnade qui venait de tuer le malheureux d'Albuquerque, le maréchal Lannes, voyant les Autrichiens exécuter un mouvement rétrograde, voulut les faire charger par toute sa cavalerie. Il m'appela pour en porter l'ordre au général Bessières, qui vous le savez, venait d'être placé sous son commandement par l'Empereur; mais, comme j'étais en course, l'aide de camp, le premier à marcher, s'approcha : c'était de Viry.
Le maréchal Lannes lui donna l'ordre suivant : « Allez dire au maréchal Bessières que je lui ordonne de charger à fond ! » Or, vous saurez que ce dernier mot signifiant qu'on doit aller jusqu'à ce que les sabres piquent le corps des ennemis, il devient un reproche, puisqu'il semble dire que jusque-là la cavalerie n'a pas agi assez vigoureusement. L'expression je lui ordonne était également très dure, employée par un maréchal vis-à-vis d'un autre maréchal; mais c'était précisément pour cela que le maréchal se servait des mots ordonne et charger à fond.
Le capitaine de Viry part, remplit sa mission et revient auprès du maréchal, qui lui demande :
« Qu'avez -vous dit au maréchal Bessières ?
-Je l'ai informé que Votre Excellence le priait de faire charger toute la cavalerie. »
Le maréchal Lannes, haussant les épaules, s'écria :
« Vous êtes un enfant... faites approcher un autre officier. »
C'était Labédoyère. Le maréchal, le sachant plus ferme que de Viry, lui donne la même mission, en appuyant fortement sur les expressions vous ordonne et charger à fond; mais Labédoyère, ne comprenant pas non plus l'intention du maréchal Lannes, n'osa répéter mot à mot au maréchal Bessières l'ordre qu'il avait à lui transmettre, et, de même que de Viry, il se servit d'une circonlocution.
Aussi, à son retour, le maréchal Lannes, lui ayant demandé ce qu'il avait dit, lui tourna le dos. Je rentrais à ce moment au galop dans le groupe de l'état-major, et, bien que ce ne fût pas à moi à marcher, le maréchal m'appela et me dit :
« Marbot, le maréchal Augereau m'a assuré que vous étiez un homme sur lequel on pouvait compter; votre manière de servir auprès de moi m'a confirmé dans cette pensée; j'en désire une nouvelle preuve : allez dire au maréchal Bessières que je lui ordonne de chargera fond; vous entendez bien, monsieur, à fond !... »
Et en parlant ainsi il me pointait les côtes avec ses doigts. Je compris parfaitement que le maréchal Lannes voulait humilier le maréchal Bessières, d'abord en lui faisant durement sentir que l'Empereur lui avait donné pleine autorité sur lui; en second lieu, en blâmant la manière dont il dirigeait la cavalerie. J'étais navré de la nécessité où j'étais de transmettre au maréchal Bessières des expressions blessantes, dont il était facile de prévoir les fâcheux résultats; mais enfin, je devais obéir à mon chef direct !...
Je m'élance donc au galop vers le centre, en désirant qu'un des nombreux boulets qui tombaient autour de moi, abattant mon cheval, me donnât une bonne excuse pour ne pas remplir la pénible mission dont j'étais chargé... J'aborde très respectueusement le maréchal Bessières, auquel j'exprime le désir de parler en particulier. Il me répond fort sèchement :
« Parlez haut, monsieur. »
Je fus donc contraint de lui dire en présence de son nombreux état-major et d'une foule de généraux et colonels :
« M. le maréchal Lannes m'a chargé de dire à Votre Excellence qu'il lui ordonnait de charger à fond... »
Alors Bessières, en fureur, s'écrie :
« Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un maréchal ?... Quels termes ! vous ordonne et charger à fond !... Je vous ferai sévèrement punir de cette inconvenance !... »
Je répondis :
« Monsieur le maréchal, plus les expressions dont je me suis servi paraissent fortes à Votre Excellence, plus elle doit être convaincue que je ne fais qu'obéir aux ordres que j'ai reçus !... »
Puis je saluai et revins auprès du maréchal Lannes.
« Eh bien l qu'avez-vous dit au maréchal Bessières ?
-Que Votre Excellence lui ordonnait de chargera fond !...
-C’est cela, voilà au moins un aide de camp qui me comprend !... »
Vous sentez que, malgré ce compliment, je regrettais fort d'avoir été obligé d'accomplir un tel message. Cependant, la charge de cavalerie eut lieu, le général Espagne y fut tué, mais le résultat fut très bon, ce qui fit dire au maréchal Lannes :
« Vous voyez bien que ma sévère injonction a produit un excellent effet; sans cela, M. le maréchal Bessières eût tâtonné toute la journée ! »
[…]
Au bout d'un quart d'heure, nous arrivons auprès d'Aspern, dont les abords étaient couverts par les feux de bivouac des troupes de Masséna. Le maréchal Lannes, voulant parler à celui-ci, m'ordonne de passer devant pour m’informer du lieu où il était établi. Nous avions à peine fait quelques pas que j'aperçois, sur le front de bandière du camp, Masséna se promenant avec le maréchal Bessières. La blessure que j'avais reçue au front en Espagne m'empêchant de porter un colback, j'étais le seul aide de camp des maréchaux de l'armée qui eût un chapeau. Bessières, m'ayant reconnu à ce détail, mais n'apercevant point encore le maréchal Lannes, s'avance vers moi en disant :
« Ah! c'est vous, monsieur !... Si ce que vous avez dit tantôt provient de vous seul, je vous apprendrai à mieux choisir vos expressions en parlant à vos supérieurs; et si vous n'avez fait qu'obéir à votre maréchal, il me rendra raison de cette injure, et je vous charge de le lui dire ! »
Le maréchal Lannes, s'élançant alors comme un lion, passe devant moi et, me saisissant le bras, s'écrie :
« Marbot, je vous dois une réparation; car, bien que je crusse être certain de votre dévouement, il m'était resté quelques doutes sur la manière dont vous aviez transmis mes ordres à monsieur; mais je reconnais mes torts à votre égard!... »
Puis, s'adressant à Bessières :
« Je vous trouve bien osé de gronder un de mes aides de camp ! Celui-ci, monté le premier à l'assaut de Ratisbonne, a traversé le Danube en bravant une mort presque certaine, et vient d'être blessé deux fois en Espagne, tandis qu'il est de prétendus militaires qui de leur vie n'ont reçu aucune égratignure et n'ont fait leur avancement qu'en espionnant et dénonçant leurs camarades. Et que reprochez-vous à cet officier?
-Monsieur, dit Bessières, votre aide de camp est venu me dire que vous m'ordonniez de charger à fond. Il me semble que de telles expressions sont inconvenantes.
-Elles sont justes, monsieur, et c'est moi qui les ai dictées !... L'Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous étiez sous mes ordres? »
Alors Bessières répondit avec embarras :
« L'Empereur m'a prévenu que je devais obtempérer à vos avis.
-Sachez, monsieur, s'écria le maréchal, que, dans l'état militaire, on n'obtempère pas, on obéit à des ordres ! Si l'Empereur avait la pensée de me placer sous votre commandement, je lui offrirais ma démission; mais, tant que vous serez sous le mien, je vous donnerai des ordres, et vous obéirez; sinon, je vous retirerai la direction des troupes. Quant à charger à fond, je vous l'ai prescrit parce que vous ne le faisiez pas, et que, depuis ce matin, vous paradiez devant l'ennemi sans l'aborder franchement
-Mais ceci est un outrage ! cria Bessières avec colère; vous m'en rendrez raison ! -A l'instant même si vous voulez » répondit Lannes en portant la main à son épée.
Pendant cette discussion, le vieux Masséna, s'interposant entre les adversaires, cherchait à les calmer; enfin, ne pouvant y parvenir, il prit à son tour le haut ton :
« Je suis votre ancien, messieurs; vous êtes dans mon camp, je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes le spectacle scandaleux de voir deux maréchaux mettre l'épée à la main, et cela devant l'ennemi. Je vous somme donc, au nom de l'Empereur, de vous séparer sur-le-champ ! »
Puis, se radoucissant, il prit le maréchal Lannes par le bras et le conduisit à l'extrémité du bivouac, pendant que Bessières retournait au sien.
Je vous laisse à penser combien je fus affecté de cette scène déplorable !... Enfin le maréchal Lannes, remontant à cheval, prit le chemin de la tête de pont, et, dès que nous fûmes au bivouac de l'Empereur, auprès duquel mes camarades s'étaient établis, il prit Napoléon en particulier et lui raconta ce qui venait de se passer. Celui-ci envoya aussitôt chercher le maréchal Bessières, qu'il reçut fort mal, puis, s'éloignant avec lui et marchant à grands pas, Sa Majesté paraissait fort agitée, croisait les bras et semblait lui adresser de vifs reproches. Le maréchal Bessières avait l'air confondu, et dut l'être davantage encore lorsque l'Empereur, se mettant à table, ne l'invita pas à dîner, tandis qu'il faisait asseoir le maréchal Lannes à sa droite. »

Si je ne m’abuse, Marbot est le seul à rapporter une telle altercation.
On peut d’ailleurs s’interroger sur le fait que Bessières n’obtempère pas à deux demandes formulées respectueusement, et que finalement il exécute un ordre qu’il juge injurieux. :roll:
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

McDonald

Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par McDonald » 23 janv. 2019, 23:56

C-J de Beauvau a écrit :
21 janv. 2019, 17:42

Ce qui m'interpelle c'est justement son destin !
Nommé général de brigade sur le champ de bataille des Pyramides,par Bonaparte.
En octobre ,il rejoint la division Desaix et est nommé commandant du Caire.
Il combat ensuite à Aboukir sous les ordres de Murat,en commandant le bataillon d'infanterie légère.
Il se distingue à Alexandrie et commande le centre de l'armée à Canope,où il est blessé par deux fois.
Le 15 avril 1801,il est nommé général de division par Menou,qui le prend comme chef de cabinet.
Il reçut l'ordre d'arrêter le général Reynier accusé d'insubordination par Menou.
A Paris,un différend l'oppose au général Reynier (qui lui tient toujours rigueur de son arrestation),il se finira par un duel en 1802 où Destaing perdit la vie,mettant fin à sa carrière prometteuse.
Si sa vie vous intéresse, je vous invite à consulter en ligne sur Gallica la Revue de la Haute-Auvergne / publiée par la Société des lettres, sciences et arts "La Haute-Auvergne" de janvier 1963.
Un article très détaillé y aborde la vie militaire et privée de Destaing.

L’auteur fait remonter le conflit entre Destaing et Reynier au tout début de la campagne d’Egypte. Une fracture idéologique divise l’armée française entre les partisans de la colonisation qui veulent faire de l’Egypte une colonie française durable et ceux qui conçoivent l’expédition d’Egypte comme une simple occupation militaire provisoire dans le cadre de la guerre contre les anglais.
Les premiers, dont Destaing, se regroupent derrière Menou. Ils sont principalement issus de l’armée d’Italie. Certains comme Destaing vont pousser le projet de colonisation jusqu’à se convertir à l’Islam et cherchent à s’intégrer à la société égyptienne (Menou épouse une musulmane) et à y développer les idéaux révolutionnaires.
Les seconds, dont Reynier, se regroupent derrière Kléber et sont souvent issus de l’armée du Rhin. Ils abordent les relations avec les égyptiens sous le seul rapport du maintien de l’ordre. Ils sont indignés des conversions des « colons » et les moqueries fusent.
Après le départ de Bonaparte, Kléber est nommé commandant en chef et cherche, sans succès, à négocier avec les anglais le rapatriement de l’armée en France. Menou cherche à s’y opposer. Il veut maintenir l’Egypte française. Après l’assassinat de Kléber, Menou prend le commandement et le rapport de force des partis s’inverse.

C’est dans ce contexte que se déroule la 2e bataille d’Aboukir le 16 avril 1801. Destaing y commande le centre, Reynier la droite. La bataille est perdue. Destaing qui a été blessé à la main droite quitte le champ de bataille avant la déroute. Destaing et Reynier se renvoient mutuellement la responsabilité. Alors que le principal responsable est Menou qui n’a pas fait intervenir les réserves.
Menou tranche le conflit en nommant Destaing général de division le soir même de la bataille. Reynier est renvoyé à l’arrière au Caire.
Dans les semaines qui suivent les anciens partisans de Kléber se regroupent derrière Reynier et blâment hautement Menou. La situation n’est plus tenable. Menou ordonne secrètement l’arrestation de Reynier et ses partisans (dont le général Dumas) pour les expédier en France. Et c’est Destaing qui est chargé de cette mission périlleuse politiquement et qui risque de dégénérer en affrontements franco-français. Destaing a été choisi par Menou en raison de son animosité déclarée envers Reynier. A la tête d’une mission commando de 400 hommes, Destaing part à l’assaut du Caire (tenu par des pro-Kléber) dans la nuit du 13 au 14 mai 1801. L’opération musclée est un succès, Reynier, Dumas et quelques autres sont arrêtés brutalement et renvoyés en France.

Quelques mois plus tard, l’inévitable se produit et Menou est contraint à capituler le 10 septembre 1801. L’armée française est autorisée à rentrer en France. Destaing s’oppose, en vain, à cette capitulation. Jusqu’au bout il reste convaincu de l’avenir d’une Egypte française.

Destaing rentre en France à Paris en février 1802. Il découvre stupéfait que l’opinion publique est très majoritairement pro-Kléber et blâme Menou qui est rendu seul responsable de l’échec Egyptien. Destaing fulmine. Et pour couronner le tout, la paix d’Amiens oblige à la démobilisation et Destaing se retrouve en demi-solde sans affectation en raison de son infirmité à la main droite.
Le 30 avril 1802, lors d’une soirée dans un théâtre parisien, Destaing et Dumas s’invectivent publiquement en pleine séance suite à une réplique des acteurs. Un duel aux pistolets est organisé dans la foulée. Destaing perd le duel et est blessé au bras droit.

A peine deux jours plus tard, c’est Reynier qui publie sa relation de la campagne d’Egypte, entièrement à charge contre Menou, dans un style à la limite du pamphlet. Si c’est Menou qui est visé, Destaing se trouve cité à la bataille d’Aboukir 1801 comme s’étant « retiré après une blessure légère ».
Le pamphlet de Reynier est aussitôt interdit par Bonaparte qui cherche à protéger Menou (et indirectement lui-même). Mais pour Destaing le mal est fait. Sa blessure légère est perçue comme une insulte. Il convoque Reynier à un duel aux pistolets. Rendez-vous est pris le 5 mai, dans le bois de Boulogne, près de la porte Chaillot. Destaing n’est toujours pas remis de sa blessure à son bras droit de son duel avec Dumas. Dans ce duel où les armes furent chargées deux fois, Destaing ne put tenir son pistolet que de la main gauche. Il tombe raide mort.

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C-J de Beauvau
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Re: General*** Jacques-Zacharie Destaing

Message par C-J de Beauvau » 24 janv. 2019, 11:39

Merci McDonald pour ce récit qui explicite toute cette affaire , en retirant la part d'ombre .
Donc les torts seraient selon ce texte très partagés .
:salut:
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