C dans l'air - Napoléon : génie ou tyran

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Abraca

de l'intelligence du futur empereur

Message par Abraca » 25 mai 2009, 18:49

Moi non plus, je ne suis ni scientifique ni psychologue, mais je me pose des questions, et essaie de me faire une opinion à l'aide de mes récentes lectures, sans prétendre autre chose que donner mon sentiment.
A la relecture de tous les messages de ce sujet, je m'aperçois que je me suis mal fait comprendre à propos de la solitude du jeune Bonaparte.
Je veux dire , non pas l'éloignement familial, je veux dire la solitude morale qu'on peut éprouver au sein d'un groupe, d'une classe en l'occurrence. Se complaît-il dans cet isolement, ou lui est-il imposé? Le jeune Bonaparte, 16 ans, adulte par la force des choses et soutien de famille, n'est-il pas encore un enfant?
La notion d'adolescence n'est pas encore au goût du jour. Ce n'est pas un joyeux drille, un noceur, un chef de bande, par goût, par manque d'argent? Que lui reste-t-il, n'ayant pas conscience de ses aptitudes exceptionnelles, que se jeter à corps perdu dans l'étude, avec une cetaine rage? Et le travail, avec lui, ça se paie en résultats. Alors comment est-il perçu par ses condisciples? N'a-t-il pas découragé les offres d'amitié par une attitude rébarbative?
Je dérive un peu, mais les gens super-intelligents sont quelquefois incompris et mis à part car ils sont souvent en décalage. Aujourd'hui on dirait que c'est un enfant intellectuellement précoce.
Vous, les garçons, les hommes de ce forum, auriez-vous aimé être dans sa classe? :?: Auriez-vous cherché à être son ami? :?: :?:

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril » 25 mai 2009, 20:25

Pas très gai cet écrit de jeunesse :

« Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre long-temps. Je suis absent depuis six ou sept ans de ma patrie. Quel plaisir ne goûterai-je pas à revoir, dans quatre mois, et mes compatriotes et mes parens? Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet? et quelle fureur me porte donc à vouloir ma destruction? Sans doute, que faire dans ce monde? puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours; mais, puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère? Que les hommes sont éloignés de la nature ! qu'ils sont lâches, vils, rampans! Quel spectacle verrai-je dans mon pays? Mes compatriotes chargés de chaînes embrassent en tremblant la main qui les opprime. Ce ne sont plus ces braves Corses qu'un héros animait de ses vertus, ennemis des tyrans, du luxe, des vils courtisans. Fier, plein du noble sentiment de son importance particulière, un Corse vivait heureux. S'il avait employé le jour aux affaires publiques, la nuit s'écoulait dans les tendres bras d'une épouse chérie, la raison et son enthousiasme effaçaient toutes les peines du jour; la tendresse et la nature rendaient sa nuit comparable a celle des dieux. Mais avec la liberté ils se sont évanouis comme des songes, ces jours heureux! Français, non contens de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs! Le tableau actuel de ma patrie et l'impuissance de le changer sont une nouvelle raison de fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je dois haïr par vertu. Quand j'arriverai dans ma patrie, quelle figure faire, quel langage tenir? Quand la patrie n'est plus, un bon citoyen doit mourir. Si je n'avais qu'un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, je partirais, au moment même; j'enfoncerais dans le sein du tyran le glaive vengeur de la patrie et des lois violées.... La vie m'est à charge parce que je ne goûte aucun plaisir, et que tout est peine pour moi : elle m'est à charge parce que les hommes avec qui je vis et vivrai probablement toujours, ont des mœurs aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne puis donc pas suivre la seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter la vie, d'où s'ensuit un dégoût pour tout. »

Bastet

Message par Bastet » 25 mai 2009, 20:44

Bonsoir Abraca, :fleur3:
Le jeune Napoléon a eu une enfance heureuse entouré de femmes qui l'aimaient, le père indulgent et affectueux avait une magnifique bibliothèque, d'un millier de livres dit-on, donc très jeune il devint un ardent lecteur, sans omettre les discussions politique entendues dans le milieu paoliste...
On le sait avoir été "turbulent", "combattif" mais aussi affectueux et surtout il est dit "intelligent" "doué pour les mathématiques", "plein de confiance en soi et de volonté", néanmoins à personne il n'est apparu comme un génie précoce....
Intelligent et ambitieux il a dû très vite comprendre quelle chance s'offrait à lui, les écoles de Brienne, et surtout de Paris proposaient une éducation luxueuse au jeune noble pauvre qu'il était, mais, comme il se sentait malheureux à Brienne, il s'évertuait à rendre aussi ses entours malheureux,. .
On connaît les qualificatifs "inadapté, insociable, impopulaire, agressif" , "le regard perçant et inquisiteur", "détesté" des autres, ses propres rancoeurs, son amour-propre malmené, ses colères, ses rages froides, son goût de la solitude mais tout cela n'en fait pas un cas psychologique, il fut un excellent élève qui aimait apprendre, doué d' une imagination vive il n'était pas rancunier.
A l'instar de cette jeunesse de la fin du XVIII° il lut "la vie des hommes illustres" de Plutarque ,et s'imprégna de ce sentiment de gloire , ce goût de l'héroïsme, qu'il véhiculait à travers des héros comme Alexandre, César, Brutus...à quoi s'ajoute la fréquentation régulière des grands auteurs latins appris et commentés, Horace, Tite-live, mais lui préférait les traductions.
Tout au long de ces années d'éloignement il eu toujours le souci de sa famille," Tous mes soucis de famille ont gâté mes jeunes années; ils ont influé sur mon humeur et mon rendu grave avant l'âge", souci de ceux qu'il aimait, et sans doute connut-il la nostalgie.
Etait-il un enfant à seize ans? ""Qui êtes-vous donc?" s'écriait un professeur devant une de ses révoltes,- et l'enfant âgé alors de onze ans, relevait fièrement la tête et répondait " Un homme!". Et, commente Madelin, il est bien vrai qu'à onze ans il était déjà un homme". L'historien ajoute "C'est bien ce qui explique qu'ayant été à Brienne, l'objet de tant de brimades, il ait néanmoins gardé du collège un souvenir cordial..."

Amitiés

Saint Clair

Message par Saint Clair » 25 mai 2009, 21:20

Que dire de plus ? Ceux de ses condisciples qui ont écrit sur cette période s'accordent à dire que le jeune Bonaparte, à Brienne, était malheureux et qu'il s'évertuait à rendre son entourage malheureux. Ils racontent un Bonaparte "inadapté, insociable, impopulaire et agressif", "sombre et farouche au-delà de toute mesure", "le regard perçant et inquisiteur". Il est ajouté qu'il était "taciturne, distant et irascible, se faisant notoirement détester et craindre." Pour en revenir au sujet, personne n'a, manifestement, fait état d'une intelligence supérieure. Cela ne veut pas dire qu'il ne l'était pas, mais cela signifie que ce trait de sa personne n'a pas marqué ses contemporains à cette époque. La jalousie les aurait-elle empêché de reconnaître son intelligence ? Etaient-ils jaloux de lui ? Non, sans doute pas d'un petit noble désargenté parlant français avec un terrible accent corse, dont il ne se départira jamais vraiment, du reste.

La relation que fait Drouet Cyril n'est-elle pas tirée de ces écrits de Bonaparte qui, en garnison à Valence, exprima des pensées délétères, au point même d'avoir envisagé le suicide ?

Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril » 25 mai 2009, 21:53

La relation que fait Drouet Cyril n'est-elle pas tirée de ces écrits de Bonaparte qui, en garnison à Valence, exprima des pensées délétères, au point même d'avoir envisagé le suicide ?
C'est cela.

Saint Clair

Message par Saint Clair » 31 mai 2009, 12:00

Abraca et Drouet Cyril ont ouvert la voie et j'ai donc approfondi mes recherches. On s'éloigne quelque peu du sujet, mais ces précisions sont néanmoins nécessaires pour tenter de comprendre ce qui est à l'origine du développement de la prsonnalité de Napoléon.
Malgré ses activités de garnison, le jeune Bonaparte s'ennuie à Valence et, comme à son habitude, les livres seront ses bienvenus compagnons de solitude. Il dévore tout ce qui est à sa portée (non pas intellectuelle, car là rien ne lui résiste, mais à portée de main), que ce soient des ouvrages d'art militaire, des pensées philosophiques (les anciens comme Platon et les nouveaux comme Rousseau) ou bien des théories politiques de son temps.
Il a une cambre personnelle où il passe de longs moments à coucher sur le papier ses états d'âme du moment - certains parleront même de dépression. Il est en proie à une profonde nostalgie pour la Corse et sa famille qu'il a quittées depuis sept longues années.
Les plus anciens écrits que l'on ait conservés de lui datent de cette période à Valence. Le 26 avril 1786, il évoque (avec grandiloquence) la Corse. Le 3 mai suivant, il écrit à propos du suicide. Mais l'écriture n'est-elle pas là le seul moyen d'exorciser le mal, ou plutôt le malaise qui le gagne à ce moment de son existence ? Cette thérapie est certainement salutaire car le jeune Bonaparte ne passera jamais à l'acte même si certains auteurs prétendent qu'il a dû y songer.

L'âne

Message par L'âne » 31 mai 2009, 19:41

Je vais me faire des amis...

Si vous permettez je voudrais vous donner mon sentiment. Napoléon n'était pas un génie au sens ou la personne est extraordinaire. Je crois qu'il était très intelligent en revanche. Le fait d'avoir beaucoup lu (et pas n'importe quel bouquin !) lui a donné une assurance, une maturité lui permettant de prendre des initiatives, des inflexions qui l'ont pour ainsi dire assis.

Napoléon avait surtout toutes les qualités pour réussir ce qu'il a entrepris. Ses qualités conjuguées à une période favorables lui ont permis d'avoir un destin incomparable.

Napoléon était très intelligent, mais aussi très travailleur, endurant, doté d'un caractère lui conférant une autorité naturelle, clairvoyant (ce qui lui permettait de s'entourer de personnes compétentes et d'opter pour des projets sociaux importants), psychologue (car il savait percer les objectifs de ceux qui l'approchaient et ensuite en tirer avantage pour le bien de tous). J'oublie d'autres qualités.

Le fait qu'il ait créé une société où les chances étaient équitables, les mérites encouragés et reconnus a contribué à faire de cette période (en mutation) un moment à part de notre histoire.

Ce que certains reprochent à l'Empereur (son manque de coeur, sa cruauté, etc...) était justement sa faiblesse car il n'en possédait pas assez ! En effet, il n'y a qu'à bien se documenter pour s'apercevoir qu'à la lueur d'une étude du profil de Napoléon, les seules revers de taille qu'il ait connu sont dus à des personnes qui l'ont trahi et à qui il avait fait confiance ou pardonné ou investies de pouvoir car elles étaient de sa famille....

Austerlitz arrive à point nommé. La période, la propagande, le souvenir, les exploits des marches etc.... font de cette bataille l'archétype d'une bataille menée par un Génie. Pour ma part et si l'on se place en méta. je pense qu'il a pris un risque et je ne vois pas bien où se trouve le Génie par rapport à d'autres batailles. Je ne sais pas si on peut dire qu'une bataille est une belle bataille; aussi, je crois que celle ci est une bataille atypique mais que Napoléon n'y a pas brillé plus qu'ailleurs. Je dirais même qu'il a pris le risque de dégarnir à outrance sa droite (1 contre 4) alors qu'il était dos à la France et risquait de tout perdre sur un coup car s'il n'avait pas "gagné" il aurait été coupé de ses arrières (la bataille était à front renversés). A la guerre, les coups de poker peuvent s'avérer très dangereux.

Enfin, on pourrait en parler des heures... écrire... des heures...

Richard

Message par Richard » 31 mai 2009, 20:25

L'âne a écrit :Je vais me faire des amis...
Et de un... :)
les seuls revers de taille qu'il ait connus sont dus à des personnes qui l'ont trahi et à qui il avait fait confiance ou pardonné ou investies de pouvoir car elles étaient de sa famille...
Ah-ah! Vous avez quand même un peu "craqué"... :razz:

La trahison marche dans les deux sens car, lui aussi a trahi les espoirs que nombreux avaient mis en lui.

La "politique familiale" est un bon exemple du fait qu'il n'a pas créé une société égalitaire mais qu'il a plutôt copié les systèmes monarchiques héréditaires.
De plus l'image de Napoléon le "génie" entouré d'une famille de "nullités" est aussi... "orientée".

Je n'ai pas encore rencontré d'échos (à ce jour) attestant que Louis, Jérôme aient été "détestés" par les populations qu'ils ont administrées...
Idem pour son beau-frère à Naples me semble-t-il...?

Toutefois Napoléon avait bien un "génie": celui de la communication et du contrôle absolu de l'information...
et une "chance": celle que le pays avait besoin d'une "figure de proue exceptionnelle" entre 1870 et 1914 pour préparer la revanche en donnant l'exemple que l'Allemagne a déjà été vaincue et conquise...

Résultat: la "légende"!

En conclusion, je ne mettrais nullement en doute son intelligence puisque le sujet initial porte sur ce thème.

Cordialement,
Richard

L'âne

Message par L'âne » 31 mai 2009, 21:59

Je me suis mal exprimé : ceux qui lui reprochent son manque de coeur etc... eh bien justement c'était sa faiblesse (c'est à dire au contraire !); j'ai voulu écrire qu'il en avait trop au contraire et que dans bien des cas c'est ce qui lui a porté préjudice. Je pense comme vous qu'il avait trop de coeur pour des personnes qui ne le méritaient pas et à qui il donnait du crédit ; parmi elles : Talleyrand, Fouché, Bernadotte (enfin, Désirée...).

Cher Richard, je suis tout à fait d'accord avec vous et je crois que vous apportez une précision importante, sa clémence était souvent intéressée ou du moins poursuivait un autre but. Je crois que c'est naturel pour des hommes en charge de hautes responsabilités.

Quant à l'intelligence oui, pour moi Napoléon était très intelligent. C'est à dire à l'image des meilleurs qui nous ont gouverné sans pour cela être des génies ! La différence avec lui réside dans les qualités intrinsèques qu'il avait conjuguées à un moment propice.

L'âne

Message par L'âne » 31 mai 2009, 22:01

Par ailleurs, je pense que l'Europe n'était pas prête à recevoir un homme comme Napoléon. Il avait une vue de quelqu'un qui a quelques heures d'avance sur les personnes de son temps. En ce sens il est à part.

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