La répression suite au siège de Lyon de 1793

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Cyril Drouet
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La répression suite au siège de Lyon de 1793

Message par Cyril Drouet » 05 janv. 2019, 09:37

Le siège de Lyon avait commencé sous les auspices les plus sombres. Le 8 août, les représentants Dubois-Crancé et Gauthier, exigeant la reddition de la cité rebelle, lançaient en effet aux Lyonnais cette proclamation lourde de conséquences :
« A ces conditions, les représentants du peuple promettent aux habitants de Lyon paix et fraternité, et ils ont l'assurance du général et le serment des troupes, qu'il ne sera fait dommage à aucun citoyen ni dans sa personne, ni dans ses propriétés.
Si une de ces conditions était refusée, les représentants du peuple déclarent qu'ils mettent sous la responsabilité collective des citoyens de Lyon tous les maux qui peuvent en résulter, et d'avance ils déclarent rebelle et traître à la patrie, avec entière confiscation des biens au profit de la nation, tout individu dont le fils ou le commis, ou même le serviteur ou ouvrier d'habitude serait reconnu pour avoir porté les armes contre les troupes de la république, ou contribué aux moyens de résistance. »

Dans la même lignée, Kellermann, général en chef de l’armée assiégeante, ajoutait :
« Je somme les citoyens de Lyon de se conformer, dans le délai fixé d'une heure, à l'arrêté ci-dessus pris par les représentants du peuple, de me livrer les portes de leur ville, d'y recevoir toutes les troupes de la république que je jugerai nécessaire d'y faire entrer pour assurer l’exécution des décrets de la Convention nationale, promettant toute sûreté pour les personnes et les propriétés.
Faute par les citoyens de Lyon de se soumettre à la loi, je déclare qu'ils seront traités en rebelles, et que je ne négligerai aucun des moyens de force que la république française m'a confiés pour les réduire.
Je mets sous leur responsabilité tous les malheurs qui pourraient en résulter. »


Ces menaces furent sans effet et le siège commença.
Trois mois plus tard, le 7 octobre, les représentants Laporte, Maignet et Couthon rédigeaient à leur tour cette dernière sommation au ton guerrier et vindicatif, mais qui ouvrait également les portes de l’indulgence :
« Habitants de Lyon ! réfléchissez, nous vous sommons encore au nom du peuple Français élevé contre vous, d'ouvrir vos portes, de poser les armes et de livrer les scélérats qui vous trompent, vous oppriment et vous perdent. A ce prix, nous sommes vos frères : que les hommes qui n'ont pas de crimes à se reprocher soient tranquilles, leurs personnes et leurs propriétés seront respectées ; le peuple et ses représentants ne connaissent de volonté que celle de la loi, et la loi ne frappe que les coupables. Nous donnons ordre de suspendre le bombardement jusqu'à quatre heures du soir : si à cette heure votre réponse n'est pas arrivée, le feu du peuple reprend et ne cessera plus que la justice nationale ne soit satisfaite. »

Les portes s’ouvrirent deux jours plus tard. Le lendemain, 10 octobre, Couthon, Maignet et Laporte rappelaient aux soldats dans leur proclamation à l’armée leur « serment solennel » de «respecter les personnes et les propriétés » ; tandis que leurs collègues Dubois-Crancé et Gauthier, avertissaient la convention de l’entrée de l’armée dans la cité rebelle :
« Nous sommes entrés dans Lyon sans aucun désordre, et les troupes de la République ont couronné leur immortelle conduite par des actes d'humanité. Personne n'a eu à se plaindre d'aucune violation, et les soldats ont, malgré leur fatigue, partagé leur pain avec les malheureuses victimes de l'aristocratie. »



Si les combats hors la cité continuaient, l’heure, à l’intérieur des murs, était au retour de l’ordre.
La répression n’allait cependant pas tarder à prendre forme dans la ville soumise.



Si Turreau, en Vendée, trois mois plus tard, aura principalement en poche le décret du 1er août 1793 (qui servira de base à un plan de campagne allant finalement bien plus loin que ce que la Convention avait ordonné), les représentants près l’armée des Alpes étaient guidés, lors de leur entrée victorieuse dans la cité vaincue, par les décrets des 3, 5 et 12 juillet :

Décret du 3 juillet :
« Art. 1er. Il y a lieu à accusation contre le procureur général syndic du département de Rhône-et-Loire, le procureur syndic du district de la ville de Lyon, et le particulier remplissant provisoirement les fonctions de procureur de la commune de la même ville.
Art. 2. Les dépositaires actuels de l'autorité publique dans la ville de Lyon répondent individuellement, sur leur tête, des atteintes qui pourraient être portées à la sûreté des citoyens arrêtés, détenus ou relaxés par suite des événements qui ont eu lieu dans cette ville le 29 mai dernier.
Art. 3. Le présent décret sera porté sur-le-champ, par un courrier extraordinaire, aux représentants du peuple près l'armée des Alpes, qui demeurent chargés de prendre tous les moyens d'instruction et de force qu'ils jugeront convenables pour assurer sa prompte exécution, faire respecter les lois et garantir les citoyens dé l'oppression. »

Décret du 5 juillet :
« La Convention nationale, considérant qu'il s'élève des difficultés sur l'exécution et l’application des lois des 19 mars et 10 mai derniers, relativement à ceux qui peuvent être réputés chefs des émeutes et révoltes contre-révolutionnaires auxquels lesdites lois s'appliquent, sur la motion d'un membre, décrète ce que suit :
Seront réputés chefs des émeutes et révoltes dont il est parlé dans l'article 1er de la loi dudit jour 19 mars [« Ceux qui sont ou seront prévenus d'avoir pris part aux révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires qui ont éclaté ou qui éclateraient à l'époque du recrutement dans les différents départements de la République, et ceux qui auraient pris ou prendraient la cocarde blanche, ou tout autre signe de rébellion, sont hors de la loi; en conséquence, ils ne peuvent profiter des dispositions des lois, concernant les procédures criminelles et l'institution des jurés. »] :
Les membres des comités de régie et administrations formés, soit pour leur direction, soit pour leur vêtement, l'armement, équipement et les subsistances des révoltés, ceux qui signent les passeports, ceux qui enrôlent ; seront pareillement réputés chefs desdites émeutes et révoltes, les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant seigneurs, les émigrés, les administrateurs, les officiers municipaux, les juges, les hommes de loi qui auront pris part dans lesdites émeutes et révoltes ; en conséquence, ils seront, comme les chefs eux-mêmes, punis de mort. »

Décret du 12 juillet :
Art. 1er. Birotteau, ci-devant membre de la Convention nationale, l'un des chefs de la conspiration qui a éclaté à Lyon, est déclaré traître à la patrie, et mis hors de la loi [réfugié à Bordeaux, il y sera finalement guillotiné le 24 octobre 1793].
Art. 2. Sont destitués de leurs fonctions, et déclarés pareillement traîtres à la patrie, les administrateurs, officiers municipaux et tous autres fonctionnaires publics, officiers civils et militaires du département de Rhône-et-Loire, qui ont convoqué ou souffert le congrès départemental qui a eu lieu à Lyon, qui ont assisté ou participé aux délibérations qu'il a prises, et à leur exécution.
Art. 3. Le Conseil exécutif prendra les mesures convenables, et donnera, dans le jour, les ordres nécessaires pour faire marcher, sans délai, sur la ville de Lyon, une force armée suffisante pour y rétablir l'ordre, y faire respecter la souveraineté du peuple, les personnes et les propriété, faire rendre la liberté à tous les citoyens arrêtés ou emprisonnés par ordres arbitraires, soit des autorités et fonctionnaires destitués, soit du prétendu congrès départemental, arrêter et faire traduire au tribunal révolutionnaire les conspirateurs désignés dans les articles précédents.
[…]
Art. 6. Les particuliers non domiciliés à Lyon, qui y sont maintenant, seront tenus d'en sortir et de se retirer dans leurs domiciles respectifs sous trois jours. Après ce délai, ils seront regardés comme complices des conspirateurs, et poursuivis comme tels ; leurs biens seront provisoirement mis en séquestre.
Art. 7. Les représentants du peuple près l'armée des Alpes sont chargés de remplacer provisoirement les fonctionnaires destitués, et de prendre toutes les mesures qu'ils croiront nécessaires pour rétablir l'ordre dans la ville de Lyon et assurer la prompte exécution du présent décret. »


Ainsi, le représentant Javogues écrivait le lendemain de chute de Lyon :
« Le peuple de Lyon montre, en général, du contentement; mais il est stupéfait : on ne sait trop quel sentiment l'anime, la honte ou la crainte.
[…]
Une commission militaire a été créée. Elle va juger les coupables dans les vingt-quatre heures. Si de grands exemples de sévérité sont nécessaires, il faut aussi, et telle est sans doute votre intention, de l'indulgence pour ceux qui, nés dans la misère, n'ont servi d'instruments aux rebelles que pour avoir du pain. Nous espérons dans peu ramener l'abondance dans cette ville; en attendant, le soldat partage son pain avec les malheureux; et ces hommes, qu'on avait peints aux Lyonnais comme des brigands, donnent aujourd'hui l'exemple de toutes les vertus républicaines. »

Le lendemain, 11 octobre, une deuxième commission, dite commission de justice populaire, voyait également le jour, en vertu de l’arrêté suivant rendu par les représentants Couthon, Châteauneuf-Randon, Maignet et Laporte (à noter que Dubois-Crancé et Gautier dont le rappel avait été décrété le 6 octobre, allaient finalement quitter la ville le 13) :
«Considérant que les rebelles de Rhône et Loire se divisent en plusieurs classes; que les uns ont été pris les armes à la main et doivent être jugés immédiatement ; que d'autres, après avoir porté les armes, ont eu la précaution de les quitter au moment de leur défaite ; que d'autres, enfin, ont pris part à la révolte sans porter les armes, et ont tout fait pour favoriser la contre-révolution qui se préparait dans la ville de Lyon, en remplissant près l'armée des rebelles des fonctions civiles et administratives; que ces derniers doivent être jugés d'une manière différente et par d'autres Tribunaux;
Considérant que les outrages faits à la majesté nationale, les attentats commis contre la souveraineté du peuple, les égards que l'on doit à l'opinion publique demandent une prompte vengeance ;
Considérant que dans un moment où les citoyens qui composaient les Tribunaux de cette ville, ayant pris part à la rébellion, sont ou en fuite ou détenus dans les maisons d'arrêt; que dès lors il devient indispensable de créer un autre Tribunal ;
Voulant assurer la prompte punition des coupables, et rendre sans délai la liberté à ceux qui seraient reconnus innocents ;
Arrêtent ce qui suit :
Article premier. Il sera formé une Commission de Justice Populaire, chargée de juger tous les individus prévenus d'avoir pris part à la contre-révolution qui s'est manifestée dans la ville de Lyon, autres que ceux qui ont été pris les armes à la main.
[…]
Art. 4. Cette Commission jugera révolutionnairement, sans appel ni recours au Tribunal de cassation, conformément aux lois déjà rendues. »


La justice révolutionnaire était donc déjà en place avant même le vote décret du 12 octobre. Pour mémoire :
« Art. 1er. Il sera nommé par la Convention nationale, sur la présentation du Comité de salut public, une commission extraordinaire, composée de cinq membres, pour faire punir militairement, et sans délai, les contre-révolutionnaires de Lyon.
Art. 2. Tous les habitants de Lyon seront désarmés.
Leurs armes seront distribuées sur-le-champ aux défenseurs de la République.
Une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les contre-révolutionnaires.
Art. 3. La ville de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par les riches sera démoli. Il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l'industrie, et les monuments consacrés à l'humanité et à l'instruction publique.
Art. 4. Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République.
La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de ville affranchie.
Art. 5. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription :
Lyon fit la guerre à la liberté ; Lyon n'est plus. Le dix-huitième jour du premier mois, l'an deuxième de la République française Une et indivisible.
Art. 6. Les représentants du peuple nommeront sur-le-champ des commissaires pour faire le tableau de toutes les propriétés qui ont appartenu aux riches et aux contre-révolutionnaires de Lyon, pour être statué incessamment par la Convention nationale sur les moyens d'exécution du décret du 12 juillet dernier qui a affecté ces biens à l'indemnité des patriotes. »


Ledit décret ne parvint à Lyon que trois jours plus tard. Une lettre, rédigée le même jour par Robespierre et Hérault, l’accompagnait :
« Nous vous envoyons le décret que la Convention a rendu ce matin sur le rapport du Comité. Elle a proportionné la vigueur de ses mesures à vos premiers récits. Elle ne restera jamais au-dessous de ce qu'attendent d'elle la République et la
liberté.
[…]
Il faut démasquer les traîtres et les frapper sans pitié. Ces principes, adoptés par la Convention nationale, peuvent seuls sauver la patrie. Ils sont aussi les vôtres; suivez-les ; n'écoutez que votre propre énergie, et faites exécuter avec une sévérité inexorable les décrets salutaires que nous vous adressons. »

Couthon, Châteauneuf-Randon, Maignet et Laporte transmirent leur réponse, le 16 octobre:
« La lecture du décret de la Convention nationale et de votre lettre du 21 du 1er mois nous a pénétrés d'admiration. Oui, il faut que la ville de Lyon perde son nom, qui ne peut être qu'en exécration aux amis de la liberté. Il faut que cette ville soit détruite et qu'elle serve d'un grand exemple à toutes les cités qui, comme elle, oseraient tenter de se révolter contre la patrie. De toutes les mesures grandes et vigoureuses que la Convention nationale vient de prendre, une seule nous avait échappé; c'est celle de sa destruction totale. Mais déjà nous avions frappé les murs, les remparts, les places de défense intérieure et extérieure, et tous les monuments qui pouvaient rappeler le despotisme et favoriser les rebelles ; déjà nous avions établi une commission militaire, qui, tous les jours, depuis le surlendemain de notre entrée à Lyon, a fait tomber les têtes coupables. Nous avions aussi formé à Lyon et à Feurs des commissions de justice populaire, chargées de juger révolutionnairement tous les criminels politiques. Les comités de surveillance avaient été également formés, et s'assuraient de tous les gens suspects.
[…]
Soyez tranquilles, citoyens collègues ; rassurez la Convention nationale : ses principes sont les nôtres, sa vigueur est dans nos âmes, son décret sera exécuté à la lettre. Nous laissons la ville de Lyon en état de guerre jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, afin que tout soit conduit militairement sous nos yeux. Il n'est que ce moyen de remplir promptement le but de la Convention, et de s'assurer qu'aucun contre-révolutionnaire n'échappera à la justice du peuple et au glaive de la loi.»

A cette date, la commission militaire avait déjà condamné à mort huit rebelles. La commission de justice populaire quant à elle ne devait rendre sa première condamnation à mort que le 31 octobre suivant (je me base pour ces chiffres et ceux à suivre sur l’ouvrage de Portallier : Tableau général des victimes et martyrs de la Révolution en Lyonnais, Forez et Beaujolais, spécialement sous le régime de la Terreur 1793-1794).


Parallèlement à la mise en place des structures judiciaires précédemment citées, les représentants voyaient leur tâche comme fort difficile au sein d’une ville où l’esprit révolutionnaire était jugé des plus faibles.
Le 13 octobre, les représentants en rendaient compte à la Société des Jacobins :
« Citoyens, frères et amis, La ville de Lyon n'est plus au pouvoir des rebelles ; les troupes de la république ont purgé le sol de la liberté des brigands qui s'étaient réfugiés dans ses murs. Ceux qui ont échappé au fer de nos braves tombent chaque jour sous la hache de la loi. Mais le plus difficile reste à faire ; l'esprit public est perdu dans cette misérable cité ; les patriotes y sont dans une minorité si effrayante, que nous désespérerions de pouvoir les vivifier, si votre société ne nous présentait pas des ressources consolatrices. Il nous faut une colonie de patriotes qui, transportés sur cette terre étrangère, pour ainsi dire, au surplus de la république, y transplantent les principes révolutionnaires. La mission est belle, heureux ceux à qui vous la confierez ! Le fanatisme avait bien senti la nécessité de cette mesure. Pourquoi la patrie ne profiterait-elle pas de l'expérience de l'exemple pour fonder la liberté ? Citoyens, nous vous demandons quarante hommes [la demande sera accepté trois jours plus tard] dont le républicanisme, la probité, la sagesse, également reconnus, leur concilient, avant leur arrivée, l'estime publique nous leur confierons les fonctions administratives et judiciaires. »


Une semaine plus tard, Couthon exposait le même sentiment dans sa correspondance avec Saint-Just :
« Je vis dans un pays qui avait besoin d'être entièrement régénéré ; le peuple y avait été tenu si étroitement enchaîné par les riches qu'il ne se doutait pour ainsi dire pas de la Révolution. Il a fallu remonter avec lui à l'alphabet, et quand il a su que la déclaration des droits existait et qu'elle n'était pas une chimère, il est devenu tout autre. Ce n'est pourtant pas encore le peuple de Paris, ni celui du Puy-de-Dôme. Il s'en faut diablement. Je crois que l'on est stupide ici par tempérament, et que les brouillards du Rhône et de la Saône portent dans l'atmosphère une vapeur qui épaissit également les idées. Nous avons demandé une colonie de jacobins dont les efforts réunis aux nôtres donneront au peuple de Ville-Affranchie une éducation nouvelle, qui rendra nulles, je l'espère, les influences du climat. »


En attendant la « régénération », les représentants en place s’employaient à l’application du décret du 12 octobre. La justice révolutionnaire se devait d’être rendue cependant en respectant certaines formes. Ainsi, le 23 et 30 octobre, ces derniers établirent les arrêtés suivants :
« Indignés des abus dans l’apposition des scellés, de l’arbitraire et de l’illégalité dans les arrestations ; convaincus qu’une nouvelle organisation du comité central de surveillance et des comités révolutionnaires de chaque section, détermination précise de leurs fonctions, pénétreront les membres qui les composent de la dignité de leurs devoirs, et préviendront toutes les prévarications ;
arrêtent provisoirement :
Art. 1er. Le comité central de surveillance est divisé en deux bureaux ; les fonctions du premier bureau sont de rechercher les coupables, de décerner des mandats d'arrêt, concerter et régler leur exécution. Le second bureau interrogera les détenus au moment de l'arrestation, écrira leurs réponses sur un registre, désignera la maison d'arrêt où ils seront conduits, entendra les réclamations relatives aux prisonniers ; chaque jour, à une heure indiquée, les deux bureaux se réuniront pour rendre compte de leurs opérations, et délibérer sur les mesures de sûreté générale ; le comité sera alors présidé par un officier municipal qui sera chaque jour indiqué et renouvelé par le maire.
Art. 2. Il est établi dans chaque section, pour le moment et jusqu'à une nouvelle organisation des autorités, un comité révolutionnaire composé de sept membres auxquels il sera attribué à chacun un traitement sur le pied de deux mille livres par an. Les fonctions de ces comités seront de recevoir les dénonciations, les demandes en indemnité promises par la loi aux patriotes opprimés, et les vérifier ; délivrer les certificats de résidence, les cartes de section, faire traduire les gens suspects au comité central ; surveiller dans l'arrondissement de leur section les officiers de police, et les dénoncer à la municipalité s'ils sont négligents ou prévaricateurs à l'effet de quoi les officiers de police seront tenus de rendre compte chaque jour de leurs opérations au comité de section.
Art. 4. Les » gens suspects sont, au terme de l'article II de la loi du 10 septembre,
1°. ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos et leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme, et ennemis de la liberté ;
2°. ceux qui ne pourront pas justifier de la manière prescrite par la loi du 21 mars dernier de leurs moyens d'exister, et de l'acquit de leurs devoirs civiques ;
3°. ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme ;
4°. les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale, ou par ses commissaires, et non réintégrés, notamment ceux qui doivent être ou ont été destitués en vertu de la loi du 14 août dernier ; 5°. ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs et agents d'émigrés qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la révolution ;
6°. ceux qui ont émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication de la loi du 8 avril 1792, quoiqu'ils soient rentrés en France, dans le délai fixé par cette loi, ou précédemment.
Il faut y comprendre, d'après le décret du 12octobre dernier sur Ville Affranchie, les riches accapareurs, banquiers, agioteurs, et notamment, comme contre révolutionnaires, les membres de l'assemblée départementale, des administrations créées le 29 mai dernier, ou tous ceux qui avaient conservé leurs fonctions, les présidents et secrétaires de sections, ceux des comités, les commandants de bataillon, l'état-major de Précy, et tous ceux qui ont participé au jugement de Chalier et des autres victimes du patriotisme, égorgées judiciairement.
[…]
Art. 6°. Dans quatre jours, la municipalité et le comité central achèveront de donner aux représentants du peuple les listes des riches contre-révolutionnaires dont les maisons doivent être démolies, les magasins, marchandises et propriétés mobilières séquestrées.
[…]
8°. Il sera établi un gardien à chaque scellé ; les femmes, les enfants et autres personnes qui se trouveraient dans le domicile des prévenus, seront tenus de les vider lors de l'apposition des scellés; et il ne leur sera laissé que les effets suffisants pour leur habillement»


« Informés que dans les arrestations et les appositions de scellés qui ont lieu, il se commet des injustices et des prévarications scandaleuses ; que le pauvre et l’innocent sont opprimés et volés ; que le riche et le grand coupable sont ménagés et relaxés ; que les causes et les auteurs de ces délits publics sont encore inconnus ; mais qu'en même temps que les mesures les plus promptes et les plus actives doivent être prises pour les découvrir, il est urgent de prévenir, pour la suite, de semblables crimes qui blessent et déshonorent également la cause de l’humanité et celle de la justice ;
Arrêtent :
Art. 1er. Nul ne pourra être privé de sa liberté qu'en vertu d'un arrêté des représentants du peuple, ou d'un mandat d'arrêt d'une autorité constituée.
Art. 2. Il ne pourra être apposé de scellés qu'en vertu d'un ordre émané des représentants du peuple ou d'une autorité constituée.
Art. 3. Tout individu qui en aura fait emprisonner un autre, ou qui l'aura privé de la jouissance de sa propriété par la voie des scellés ou autrement sans un ordre légitime, sera regardé comme un ennemi du peuple et mis de suite en état d'arrestation.
Art. 4. Le fonctionnaire public qui aura abusé de sa place pour opprimer des citoyens, et pour s'emparer de leurs propriétés, sera dégradé publiquement et exposé pendant trois jours consécutifs sur une des places publiques de cette ville, avec un écriteau portant son nom, sa qualité, et ces mots : Prévaricateur dans ses fonctions.
Art. 5. Les individus incarcérés jusqu'à ce jour, ou ceux qui pourraient l'être également par la suite ne seront relaxés que par un arrêté des représentants du peuple, ou qu'autant qu'ils seront acquittés par un jugement d'un tribunal.
Art. 6. Tous les bons citoyens sont invités, au nom de la patrie, de la justice et de l'humanité, à dénoncer avec courage aux représentants du peuple les abus, les iniquités et les prévarications dont ils seraient les victimes ou qui pourraient être à leur connaissance. »


A cette date, la commission militaire avait envoyé devant les pelotons d’exécution vingt-deux rebelles.
Entre temps, le 24 octobre, un nouveau représentant avait fait son entrée à Lyon : Albitte. Ce dernier, par l’arrêté du Comité de salut public en date du 18 octobre, avait été envoyé en ces lieux afin de prendre connaissance des troupes, armes et munitions susceptibles d’être fournies à l’armée assiégeant au même moment le port de Toulon.
Le 26 octobre, il écrivait cette lettre au Comité de salut public :
« Un tribunal militaire juge ici les prisonniers : il ne se passe de jour qu'on n'en fusille [depuis son arrivée, deux rebelles avaient été condamnés et fusillés, augmentant la liste des individus exécutés sur ordre de la commission de justice militaire à dix-huit]. Tous affectent en mourant le courage et l'insolence; mais qu'importe leur ton, pourvu qu'ils débarrassent la terre de leur présence. J'ai conseillé à mes collègues d'établir plusieurs de ces tribunaux afin de juger tout d'un coup ces misérables et de produire par leur supplice commun l'effet qu'on doit attendre d'un exemple terrible, effet qui se trouverait détruit par la punition singulière et successive de chacun d'eux.
[…]
Une vérité plus certaine encore, c'est que Lyon n'est pas dans un aussi grand état de délabrement qu'on le dit. Cette ville offre des preuves assez remarquables des coups du bras national, mais ils n'ont pas produit des effets assez considérables pour qu'on puisse s'imaginer la ville à moitié détruite. Or l'exécution du décret demandera beaucoup de temps et de travail. Vous aurez sûrement à ce sujet bien des pétitions, car messieurs de Ville-Affranchie verront avec une grande amertume leurs belles maisons tomber. Le premier coup de piquiers a été donné hier solennellement par mes collègues aux beaux bâtiments de Bellecour. Je presse la destruction de Pierre-Scize et des fortifications de la ville rebelle. L'argent des riches paiera cette dépense, qui alimentera les pauvres, que je crois toujours devoir être employés aux ouvrages nationaux ici, pour les soustraire au despotisme alimentaire des millionnaires.
[…]
Quelque idée, collègues, que vous puissiez vous faire de la moralité de Lyon, vous ne parviendrez point facilement à la porter au point où elle devrait être.
Imaginez-vous une population nombreuse, plongée dans l'ignorance, avilie par l'aristocratie ; voyez la misère organisée par les égoïstes ; les préjugés et la faiblesse de caractère empoisonnent ce pays. Je n'y connais que trois espèces d'hommes : des contre-révolutionnaires, des égoïstes avares et des sans-culottes sans vigueur. Le club n'est presque composé que de nos militaires. Point d'autorités constituées capables d'aider les représentants, une municipalité sans connaissances ni énergie ; rien ne s'exécute, la corruption agit et quelques patriotes peuvent à peine se faire distinguer parmi la tourbe des lâches et des fripons.
Il faut ici une colonie de patriotes, ou l'on ne viendra à bout de
rien.
Il faudra du temps, bien de l'énergie et de la force, pour rendre les Lyonnais dignes habitants d'une ville affranchie, et on ne peut voir sans douleur l'état morosif et détestable de cette grande cité. On peut lui appliquer ce mot commun : cette ville serait bonne et belle, si elle était rebâtie à neuf et si on pouvait lui donner d'autres habitants. J'espère que cela se fera progressivement et qu'on parviendra à cette heureuse régénération. Vous pouvez encore y contribuer. »


A Paris, on jugeait que les représentants en place n’avaient pas pleinement rempli les espérances que l’on avait mises en eux. Leur mission allait prendre fin. Des hommes nouveaux allaient les y remplacer et la répression prendre de nouvelles formes.
Le 30 octobre, la Convention adopta sur proposition du Comité de salut public le décret suivant :
« Art. 1er. La Commission nommée et mise en activité par les représentants du peuple pour juger les rebelles lyonnais est provisoirement maintenue.
Les représentants du peuple sont autorisés à y faire les changements et les destitutions qu'ils croiront convenables, et à prendre toutes autres mesures nécessaires pour la prompte punition des contre-révolutionnaires.
Art. 2. Les citoyens Collot d'Herbois, Montaut [ce dernier, malade, ne se rendit pas à Lyon] et Fouché (de Nantes), actuellement dans la Nièvre, se rendront incessamment à Ville-Affranchie, en qualité de représentants du peuple, pour l'exécution des décrets, et y prendre toutes les mesures de salut public; ils sont revêtus des mêmes pouvoirs que les autres représentants du peuple envoyés près les armées.
[…]
Art. 4. Les autres représentants du peuple envoyés dans le département de Rhône-et-Loire et dans les départements environnants, se rendront incessamment dans le sein de la Convention nationale. »

Couthon et Maignet quittèrent donc Lyon le 3 novembre (de son côté, Châteauneuf avait été désigné pour partir en mission en Lozère), laissant la place à Collot d’Herbois. Ce dernier trouva à Lyon Laporte que le Comité de salut public, par son arrêté du 30 octobre, avait maintenu en place.

Le 7 novembre, Collot d’Herbois rédigeait son premier rapport au Comité de salut public :
« La ville est soumise, comme on vous l'a dit, mais pas convertie. Les sans-culottes laborieux, amis naturels de la liberté, n'y voient pas encore clair. Il y en a au moins 60 000. Ils souffraient beaucoup pendant le siège. Ils sentent qu'ils sont délivrés et soulagés, mais voilà tout. Il faut les animer pour la République. L'aristocratie observe, rêve à tous les moyens de se tirer d'affaire. Les contre-révolutionnaires arrêtés frémissent de rage et attendent leur jugement. Ceux qui ne sont pas arrêtés, sont errants ou cachées. Ils ont usé de plusieurs déguisements pour fuir. L'organisation toute imparfaite qu'elle est des autorités surveillantes et administrantes est ce qui doit avoir donné le plus de peine à nos collègues : les hommes sûrs étaient excessivement rares. La démolition allait lentement. Ils étaient pour gagner leur journée et ne rien faire. La Commission militaire a trop souvent employé à juger ceux contre lesquels elle n'a pas trouvé des preuves, et qu'elle a élargis, des moments dont chacun devait être un jugement terrible prononcé contre les coupables [à cette date, la commission militaire a fait fusiller 22 rebelles]. Elle en a fait sortir plusieurs. Le Tribunal [il s’agit de la commission de justice populaire qui sera rebaptisée « tribunal révolutionnaire » le 21 novembre suivant] va plus ferme, mais sa marche est lente : il a encore peu opéré [à cette date, la commission de justice populaire a fait guillotiner huit rebelles].
La population actuelle de Lyon est de 130 000 âmes, au moins. Il n'y a pas de subsistances pour trois jours.
[…]
L'esprit public est nul et toujours prêt à tourner en sens contraire de la révolution. Les exécutions même ne font pas tout l'effet qu'on en devrait attendre. La prolongation du siège et les périls journaliers que chacun a courus ont inspiré une sorte d'indifférence pour la vie, si ce n'est tout à fait le mépris de la mort. »


Deux jours plus tard, on sent dans la lettre que Collot écrit au Comité de salut public que les choses vont aller à présent plus rondement :
« Nous menons cependant toujours nos opérations aussi rapidement que possible. Bien des embarras naissent de l'insuffisance des premières mesures prises et de la disette des hommes sûrs. Nous avons donné aux tribunaux, aux commissions, une marche bien plus vive. Hier, six coupables ont reçu la mort. Un nouveau tribunal va se mettre en action à Feurs. La guillotine, nécessaire pour consommer ces jugements a été commandée hier et partira sans délai. La mine hâtera les démolitions. »

Ainsi, le lendemain, 10 novembre, Fouché (il était arrivé le 7), Laporte et Collot-d’Herbois arrêtaient la création d’une commission temporaire de surveillance révolutionnaire :
« Considérant que dans les circonstances où se trouvent les départements de Rhône et de Loire, il faut un secours puissant, un ressort fort et nouveau pour que toutes les autorités constituées, la plupart nouvellement composées, en se livrant avec un zèle patriotique aux soins particuliers de leurs administrations, puissent aussi marcher d'un pas ferme et hardi dans la route révolutionnaire, et pour que toutes les mesures de salut public soient promptement et sévèrement accomplies, arrêtent ce qui suit :
Article 1er. Il sera établi une Commission temporaire composée de 20 membres, sous le nom de Commission de surveillance républicaine. Cette Commission sera divisée en deux sections égales ; l'une sera permanente à Ville-Affranchie, l'autre sera ambulante dans les deux départements de Rhône et de Loire.
Art. 2. Cette Commission sera déléguée spéciale et directe des représentants du peuple, et particulièrement chargée de suivre la prompte exécution de leurs arrêtés, ainsi que des décrets de la Convention nationale, pour le bonheur du peuple, l'humiliation et l'anéantissement de l'aristocratie, la punition des traîtres et la prospérité de la République. Elle formera un supplément révolutionnaire à toutes les autorités constituées, elle soutiendra et accélérera le mouvement de leurs opérations. »

Le 16 novembre, la commission de surveillance fit publier cette instruction destinée aux autorités constituées des départements de Rhône et de Loire, aux municipalités et aux comités révolutionnaires :
« Le désir d'une vengeance légitime devient un besoin impérieux pour celui qui consulte l'intérêt public ; car l'intérêt public veut que l'on répande la terreur parmi les ennemis, qu’on les punisse de leurs crimes et qu'on les prive du bonheur qu'ils ne veulent pas connaître.
C'est dans cette grande mesure, prescrite par les décrets de la Convention nationale, que doit surtout paraître le zèle et l'activité patriotique des municipalités et des autorités révolutionnaires. C'est ici que doivent s'évanouir toutes les considérations, tous les attachements individuels ; c'est ici que la voix du sang même se tait devant la voix de la patrie ; vous habitez un pays qu'une rébellion infâme a souillé. Eh bien ! citoyens, magistrats du peuple, il faut que tous ceux qui ont concouru d'une manière directe ou indirecte à la rébellion, portent leur tête sur un échafaud. C’est à vous de les remettre entre les mains de la vengeance nationale.
Nous ne vous parlons pas ici des prêtres, des nobles, des parents d'émigrés, des administrateurs parjures, et sur lesquels la loi a prononcé expressément. Nous présumons qu'à cet égard vous avez fait votre devoir ; vous en répondez sur votre tête. Mais nous vous parlons spécialement de tous ces hommes qui, sans être compris nominativement dans les décrets, sont désignés par eux à la surveillance nationale. Nous vous parlons de ces hypocrites, qui ont toujours à la bouche les mots de respect des lois et des personnes qui tous les jours opprimaient vos personnes
Nous vous parlons de ces hommes durs et insensibles par habitude et par état, qui ne pouvaient point aimer la révolution parce qu’elle contrarie leurs préjugés
Ce sont ces êtres qui s'intitulaient hommes de loi et qui auraient dû s'appeler hommes de sang ; qui ne vivaient que des dissensions de leurs frères et de l'aliment éternel qu'ils fournissaient à la discorde et à la haine. Ce sont ces chiens courants de la féodalité qui tenaient registre de ce que leur valaient les exactions, les friponneries, les usurpations de vos tyrans... Ce sont ces êtres fanatiques qui se sont prononcés pour des prêtres rebelles à la loi. Ce sont, enfin, tous ceux qui à l’époque de la lutte de la liberté contre les aristocrates de Lyon, ont marqué pour les scélérats une tendresse criminelle, un intérêt parricide. Qu'est il besoin de vous en dire davantage ? Si vous êtes patriotes, vous saurez distinguer vos amis ; vous séquestrerez tous les autres.
Vous ne serez pas assez imbéciles pour regarder comme des actes de patriotisme quelques actions forcées et extérieures, par lesquelles les traîtres ont souvent cherché à vous mieux abuser, et à tous leurs beaux discours, vous répondrez : vous n'avez jamais aimé le peuple, vous avez traité l'égalité de chimère, vous avez osé sourire à la dénomination de sans-culottes ; vous avez eu du superflu, à côté de vos frères qui mouraient de faim ; vous n'êtes pas dignes de faire société avec eux ; et puisque vous avez dédaigné de les faire siéger à votre table ; ils vous vomissent éternellement de leur sein et vous condamnent à votre tour à porter les fers que votre insouciance ou que vos manœuvres criminelles leur préparaient.
Républicains, voilà vos devoirs. Qu'aucune considération ne vous arrête, ni l'âge, ni le sexe, ni la parenté ne doivent vous retenir, agissez sans crainte, ne respectez que les sans-culottes. Et pour que la foudre ne s'égare jamais dans vos mains, souvenez-vous de la devise que portent les bannières des sans-culottes : Paix aux chaumières, Guerre aux châteaux. »



Le même jour, Collot d’Herbois et Fouché écrivaient à la Convention :
« Nous poursuivons notre mission avec l'énergie des républicains qui ont le sentiment profond de leur caractère ; nous ne le déposerons point, nous ne descendrons pas de la hauteur où le peuple nous a placés pour nous occuper des misérables intérêts de quelques hommes plus ou moins coupables envers la patrie.
Nous avons éloigné de nous tous les individus, parce que nous n'avons pas de temps à perdre, point de faveur à accorder ; nous ne devons voir et nous ne voyons que la République, que vos décrets qui nous commandent de donner un grand exemple, une leçon éclatante.
Nous n'écoutons que le cri du peuple qui veut que le sang des patriotes soit vengé une fois d'une manière prompte et terrible, pour que l'humanité n'ait plus à pleurer de le voir couler de nouveau.
Convaincus qu'il n'y a d'innocent dans cette infâme cité que celui qui fut opprimé et chargé de fers par les assassins du peuple, nous sommes en défiance contre les larmes du repentir ; rien ne peut désarmer notre sévérité ; ils l'ont bien senti, ceux qui viennent de vous arracher un sursis en faveur d'un détenu.
Nous sommes sur les lieux, vous nous avez investis de votre confiance, et nous n'avons pas été consultés.
Nous devons vous le dire, l’indulgence est une faiblesse dangereuse, propre à exciter les espérances criminelles au moment où il faut les détruire : on l'a provoquée envers un individu, on la provoquera envers tous ceux de son espèce, afin de rendre illusoire l'effet de votre justice; on n’ose pas vous demander le rapport de votre premier décret sur l'anéantissement de la ville de Lyon, mais on n'a presque rien fait jusqu'ici pour l’exécuter. Les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à l'impatience républicaine, l'explosion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple ; sa volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans, elle doit avoir l'effet du tonnerre. »

Le 25 novembre suivant, la volonté de Collot d’Herbois et de Fouché ne faiblissaient pas (lettre à la Convention) :
« Jugez de l'esprit qui animait cette ville corrompue, jugez des hommes qui la maîtrisaient par leur fortune ou par leur pouvoir; jugez si on peut accorder impunément un sursis. Point d'indulgence, citoyens collègues, point de délais, point de lenteurs dans la punition du crime, si vous voulez produire un effet salutaire. Les rois punissaient lentement parce qu'ils étaient faibles et cruels; la justice du peuple doit être aussi prompte que l'expression de sa volonté. Nous avons pris les moyens efficaces pour marquer sa toute puissance de manière à servir de leçon à tous les rebelles.
Nous ne vous parlerons pas des prêtres, ils n'ont pas le privilège de nous occuper en particulier ; nous ne nous faisons point un jeu de leurs impostures. Ils dominaient la conscience du peuple, ils l'ont égarée; ils sont complices de tout le sang qui a coulé, leur arrêt est prononcé. »



Une nouvelle forme de justice était sur le point d’être mise en place.
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Cyril Drouet
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Re: La répression suite au siège de Lyon de 1793

Message par Cyril Drouet » 05 janv. 2019, 09:40

Deux jours plus tard en effet, le 27 novembre, Fouché, Collot d’Herbois, Albitte et Laporte prenaient cet arrêté :
« Considérant que toutes les prisons de la Commune-Affranchie se remplissent chaque jour d'un grand nombre de conspirateurs, qu'il est instant de leur faire expier leurs crimes, que les Tribunaux établis sont, par leur institution, soumis à des formes trop lentes, que les décrets de la Convention nationale, que le peuple français dont elle est l'organe veut une vengeance aussi prompte qu'éclatante.
Arrêtent qu'il sera créé une Commission chargée de juger révolutionnairement, de ne conserver dans ses formes que celles qui s'accordent avec les prompts effets de la volonté du peuple ; que cette Commission entrera en activité demain à huit heures précises, et se fera délivrer par les Tribunaux et Commissions établis, tous les papiers, tous les interrogatoires relatifs aux prisonniers.
Arrêtent, en conséquence, que les fonctions du Tribunal révolutionnaire et celles de la Commission militaire, seront momentanément suspendues jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné, et du moment où le présent arrêt leur sera parvenu.

[La commission militaire condamna à mort le lendemain de cet arrêté huit derniers individus. Au total, elle condamna à mort 102 hommes ; 98 furent fusillés (plus un douteux, 3 non exécutés). De son côté, le tribunal révolutionnaire, allait poursuivre sa besogne les 28 et 29 novembre où 23 rebelles furent condamnés à mort. Au total, il condamna à mort 113 hommes ; les 113 furent guillotinés]

Considérant que la justice est le plus fort lien de l'humanité, que son bras terrible doit venger subitement tous les attentats commis contre la souveraineté du peuple, que chaque moment de délai est un outrage à sa toute puissance;
Considérant que l'exercice de la justice n'a besoin d'autre forme que de l'expression de la volonté du peuple ; que cette volonté énergiquement manifestée doit être la conscience des juges;
Considérant que presque tous ceux qui remplissent les prisons de cette commune ont conspiré l'anéantissement de la République, médité le massacre des patriotes, et que, par conséquent, ils sont hors de la loi, que leur arrêt de mort est prononcé ;
Considérant que leurs complices, que les plus grands coupables, que Précy qui a donné l'affreux signal du meurtre et du brigandage et qui respire encore dans quelque antre ténébreux, pourraient concevoir le projet insensé d'exciter des mouvements sanguinaires et rallumer des passions liberticides, si par une pitié aussi mal conçue que dénaturée, on apportait quelque délai à la punition du crime ;
Considérant qu'à l'apparence d'un nouveau complot, qu'à la vue d'une seule goutte de sang d'un patriote, le peuple irrité d'une justice trop tardive, pourrait en diriger lui-même les effets, lancer aveuglément les foudres de sa colère, et laisser, par une méprise funeste, d'éternels regrets aux amis de la liberté ;
Considérant que le seul point que réclame l'humanité de la justice, la seule pensée qui doit pénétrer l'âme est de sauver du milieu de ces repaires de brigands, le patriotisme qu'un excès de scélératesse pourrait avoir confondu avec le crime.
Les représentants du peuple, inébranlables dans l'accomplissement de leur devoir, fidèles à leur mission, arrêtent :
Art. 1er. Il sera établi dans le jour une Commission révolutionnaire composée de sept membres.
Art. 2. Les membres sont : Parein, président; Brunière, Lafaye, Fernex, Marcelin, Vauquoy et Andrieux l'aîné.
Art. 3. Cette Commission fera traduire successivement devant elle tous les prisonniers pour y subir un dernier interrogatoire.
Art. 4. L'innocent reconnu sera sur-le-champ mis en liberté, et les coupables envoyés au supplice.
Art. 5. Tous les condamnés seront conduits en plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent assassinés, pour y expier sous le feu de la foudre, une vie trop longtemps criminelle. »


On voit ici apparaître un personnage connu en Vendée : Parein. Arrivé sur ce dernier théâtre au côté de Ronsin, il avait été nommé président de la commission militaire instituée en vertu d’un arrêté des représentants près l’armée des côtes de la Rochelle en date du 10 juillet. Sous sa présidence (qui s’acheva 4 octobre), ladite commission siégea à Angers, Chinon, Saumur et Doué. Du 13 juillet au 29 octobre, en soixante-et-onze séances, elle jugea trois soixante seize personnes ; douze furent condamnées à mort.


Malgré la nouvelle orientation donnée ici à la justice révolutionnaire, les directives de commission de surveillance et les propos tenus sur l’innocence des Lyonnais par les représentants, il n’entrait pas dans les intentions de ces derniers d’anéantir la population de Ville-Affranchie. On peut à ce sujet citer la lettre que Collot d’Herbois écrivit à Robespierre le 23 novembre :
« Il faut licencier, faire évacuer cent mille individus travaillant, depuis qu'ils existent, à la fabrique, sans être laborieux, et bien éloignés de la dignité et de l'énergie qu'ils doivent avoir; intéressants à l'humanité, parce qu'ils ont toujours été opprimés et pauvres, ce qui prouve qu'ils n'ont pas senti la révolution. En les disséminant parmi les hommes libres, ils en prendront les sentiments, ils ne les auront jamais s'ils restent réunis. Tu as trop de philosophie pour que cette idée t'échappe. »

Ou encore celle qu’il écrivit à Couthon, le 1er décembre :
« Tu m'as parlé de l'esprit public de cette ville ; penses-tu qu'il puisse jamais y en avoir ? Je crois la chose impossible. Il y a 60 000 individus qui ne seront jamais républicains. Ce dont il faut s'occuper, c'est de les licencier, de les répandre avec précaution sur la surface de la République, en faisant pour cela des sacrifices que notre grande et généreuse nation est en état de faire. Ainsi disséminés et surveillés, ils suivront au moins le pas de ceux qui marcheront avant ou à côté d'eux. Mais réunis, ce serait pendant bien longtemps un foyer dangereux et toujours favorable aux ennemis des vrais principes. La génération qui en proviendrait ne serait même jamais entièrement pure, car l’esprit d'asservissement et l'absence de l'énergie seraient héréditaires, si l'éducation n'y remédiait, et les pères étant insensibles à leur propre dignité, comment seraient-ils jaloux de l'éducation de leurs enfants ? Cela est déplorable. C'est à la mère patrie à tenter tous les moyens pour opérer la régénération de ce grand nombre d'individus qui pourraient distribuer leur industrie à son avantage et la payer ainsi de ce qu'elle a fait pour eux. Il t'appartient Couthon, de développer ces idées. J'en ai déjà parlé à Robespierre. Concerte-toi avec lui pour finir le décret concernant cette commune qui ne peut subsister sans danger. La population licenciée, il sera facile de la faire disparaître et de dire avec vérité : Lyon n est plus. Il est plus urgent que jamais d'user d'une grande sévérité. Aussi allons-nous la déployer. »

Ces réflexions sur la « dissémination » de la population lyonnaise ne sont pas sans faire penser au décret du 1er août 1793 : « Les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits dans l'intérieur. Il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l'humanité ».
Il y a quand même une différence de taille : si le décret du 1er août ne parle pas (et pour cause) des hommes en état de se battre quand est évoquée l’évacuation ; Collot, lui, ne fait de référence ni à l’âge ni au sexe des futurs « disséminés », y incluant même 60 000 individus (sur une population qu’il évalue à 130-150 000 personnes) qui « ne seront jamais républicains ».


Le 27 novembre, comme dit plus haut, les représentants avaient arrêté la création d’une commission révolutionnaire. Le 4 décembre, celle-ci commença son travail par la condamnation à mort de 60 hommes de 19 à 58 ans ; Ces derniers tombèrent le jour même sous la mitraille des canons.
Dès le lendemain, Fouché, Collot d’Herbois, Albitte et Laporte firent afficher cette proclamation sur les murs de la cité :
« Républicains, lorsque tous les hommes énergiques sont impatients d'arriver au terme heureux de la révolution; lorsqu'ils travaillent sans relâche aux moyens d'entraîner tous les esprits dans son orbite, vos perfides ennemis, vos hypocrites amis cherchent à vous imprimer de faux mouvements, à égarer votre raison, à briser le ressort de vos âmes, et à donner le change à votre sensibilité. Les ombres des conspirateurs, des traîtres, semblent sortir du néant pour exercer sur vous leur sinistre influence. On veut arrêter la volonté du peuple dans ses effets, par des considérations, par des calculs plus ou moins pusillanimes, plus ou moins méprisables, plus ou moins funestes à la liberté. On ose insulter à sa toute puissance, circonscrire sa justice éternelle dans les limites des tribunaux ordinaires, où trop souvent les formalités ne servirent qu'à couvrir la scélératesse, d'autant plus profonde qu'elle ne laisse aucune trace après elle. On conspire contre l'humanité entière; on veut dérober au glaive de la vengeance nationale quelques assassins privilégiés qu'on a intérêt d'épargner, parce qu'eux seuls peut-être auraient l'affreux courage de combiner de nouvelles conjurations, de nouveaux attentats.
[…]
On effraie votre imagination de quelques décombres, de quelques cadavres qui n'étaient plus dans l'ordre de la nature et qui vont y rentrer ; on l'embrase à la flamme d'une maison incendiée, parce qu'on craint qu'elle ne s'allume au feu de la liberté. Républicains ! quelques destructions individuelles, quelques ruines ne doivent pas même être aperçues de celui qui, dans la révolution, ne voit que l'affranchissement des peuples de la terre, et le bonheur universel de la postérité. De faibles rayons s'éclipsent devant l'astre du jour.
[…]
Les représentants du peuple resteront impassibles dans l'accomplissement de 1a mission qui leur a été confiée. Le peuple leur a mis entre les mains le tonnerre de sa vengeance : ils ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés ; ils auront le courage énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs, et de marcher sur des ruines, pour arriver au bonheur des nations et à la régénération du monde. »

Ce même jour, la commission militaire condamnait à mort deux cent neuf autres hommes.
Le lendemain, 6 décembre, Fouché, Collot d’Herbois et Laporte rendaient compte à la Convention :
« Citoyens collègues, on emploie tous les moyens imaginables pour jeter des semences d'une cruelle pitié dans tous les cœurs, et pour nous peindre comme des hommes avides de sang et de destruction ; comme si toutes nos mesures ne nous étaient pas impérieusement dictées par la volonté du peuple.
Quelques efforts qu'on fasse, nous demeurerons ses fidèles organes, ses mandataires impassibles ; notre courage et notre énergie croissent sous les difficultés ; vous en jugerez par la proclamation et l'arrêté que nous vous faisons passer et que nous avons déjà envoyé au Comité de salut public.
Nos ennemis ont besoin d'un grand exemple, d'une leçon terrible pour les forcer à respecter la cause de la justice et de la liberté. Hé bien ! nous allons le leur donner.
La partie méridionale de la République est enveloppée par leur perfidie, d'un tourbillon destructeur ; il faut en former le tonnerre pour les écraser; il faut que tous les correspondants, tous les alliés qu'ils avaient à Commune-Affranchie, tombent sous les foudres de la justice, et que leurs cadavres ensanglantés, précipités dans le Rhône, offrent sur ces deux rives, à son embouchure, dans les murailles de l'infâme Toulon, aux yeux des lâches et féroces anglais, l'impression de l’épouvante et l’image de la toute puissance du peuple français. »


Une nouvelle mécanique était en place. En deux jours, la commission révolutionnaire avait déjà envoyé à la mort plus d’hommes que ne l’avaient fait les deux précédentes commissions instituées suite à la prise de la ville.
Il faut cependant ne pas se méprendre : les deux soixante neuf condamnés à la mort en seulement deux jours sont une exception, le 8 décembre, on vit bien soixante-treize condamnations, mais ce dernier chiffre ne fut plus jamais dépassé par la suite.

Dans ce nouvel ordre des choses, la commission temporaire de surveillance avait toute sa place. Le 11 décembre, dans la droite ligne de ses directives du 16 novembre, elle lançait cet ordre général :
« Art. 1er. Il est ordonné de mettre en arrestation tous les citoyens qui ont eu un emploi quelconque dans les parties civiles, judiciaires et militaires, pendant la rébellion lyonnaise.
Art. 2. Sont compris dans les parties civiles tous les membres des administrations du département, du district et de la municipalité ; tous les membres de la Commission des cinq et la Commission départementale, leur secrétaire en chef et greffiers ; tous les receveurs de districts et cantons ; tous les présidents, secrétaires et trésoriers de section ; tous les membres de surveillance et de bienfaisance ainsi que leurs adjoints.
Art. 3. Sont compris dans les parties militaires tous les officiers ou sous-officiers de l'armée rebelle, leurs chirurgiens, médecins et apothicaires, les directeurs ou sous-directeurs des hôpitaux, les fournisseurs et approvisionneurs de l'armée, les conducteurs chefs ou sous-chefs, les magasiniers, directeurs et sous-directeurs, les contrôleurs et inspecteurs, et généralement tout ce qui a eu un grade dans les convois militaires, dans les hôpitaux et dans l'armée rebelle ; sont encore compris dans le présent article ceux qui ont souffert dans leurs domiciles, des dépôts ou magasins, ou les chefs qui ont porté secours aux incendiés, et sont regardés comme chefs, les charpentiers, ferblantiers, maçons.
Art. 4. Sont compris dans les parties judiciaires tous les juges et greffiers des Tribunaux de paix, du civil ou du criminel, les juges d'accusation ou de jugement, les notaires, les avoués, les hommes de loi, leurs clercs, leurs huissiers et pousse-culs.
Art. 5. Sont pareillement mis en état d'arrestation, tous les ci-devant nobles, les prêtres, les étrangers sans passeport, ceux qui auraient changé de domicile sans autorisation, ceux qui auraient recelé ou caché quelque individu sans avoir fait la déclaration ; tous les banquiers, agioteurs, agents de change, et généralement tous les citoyens et citoyennes, de même que tous les ci-devant bourgeois riches qui n'ayant eu aucun emploi, ont manifesté des sentiments contraires à ceux des sans-culottes, ou qui sont restés à Lyon pendant le siège. »


A lecture de telles instructions, nombreux devaient être ceux à trembler pour leur vie, tant est large ici la perception de l’ennemi à abattre.

Dans la lignée de leur proclamation du 5 décembre, les représentants écrivirent une semaine plus tard à la Convention :
« Ah ! si une sensibilité aussi mal conçue que dénaturée, n'égarait la raison publique, ne trompait la conscience générale, ne paralysait quelquefois le bras nerveux qui est chargé de lancer la foudre populaire ; si la justice éternelle n'était retardée dans son cours terrible par des exceptions qui, pour épargner des larmes à quelques individus, font couler des flots de sang ; si une sainte et courageuse proscription contre tous les oppresseurs était prononcée avec la même énergie dans toute l’étendue de la république, demain Toulon serait évacué, et nos infâmes ennemis, dans leur désespoir, tourneraient contre eux-mêmes leurs poignards ; ils s'anéantiraient de leurs propres mains.
Nous devons donner un témoignage public d'estime aux travaux assidus de la Commission révolutionnaire que nous avons établie ; elle remplit ses devoirs pénibles avec une sévérité stoïque et une impartiale rigueur. C'est en présence du peuple, sous les voûtes de la nature, qu'elle rend la justice comme le ciel la rendrait lui-même. Des applaudissements nombreux et unanimes sanctionnent ses jugements. Les condamnés eux-mêmes qui jusqu'à la lecture de leur sentence, répandent l'or et l'argent pour acheter un voile de patriotisme qui puisse couvrir leurs crimes, nous écrivent qu'ils méritent la mort; mais qu'ils demandent grâce pour ceux qui ne furent que leurs complices.
La terreur, la salutaire terreur est vraiment ici à l'ordre du jour »



Mais cette terreur ne resta pas sans plainte. Ainsi, le 20 décembre, une députation lyonnaise présenta cette pétition à la Convention :
« Quand nos remparts sont tombés devant les armes de la République nos âmes se sont consolées, et les vaincus ont applaudi à leurs vainqueurs. Nous avons dit : le règne du despotisme est passé, celui de la liberté commence. Les mesures arbitraires vont faire place à celles de la justice. Les dénonciations dictées par la haine ne seront plus accueillies; toutes celles qui ne porteront pas le caractère d'un patriotisme désintéressé n'oseront paraître devant les juges de la nation.
Tels étaient nos vœux, telles étaient les pensées des représentants du peuple devant qui les traîtres ont disparu; telles étaient les dispositions de la brave armée qui a conquis nos cœurs, ainsi que nos murs.
[…]
Pourquoi ce beau spectacle a-t-il si peu duré ? La guerre a cessé; mais nous éprouvons des malheurs pires que tous ceux de la guerre.
Sans doute la liberté doit venger, avec éclat, la majesté du peuple outragé ; elle a ses jours de colère et de fureur ; mais ces jours sont passagers comme les orages, vous le savez aussi bien que nous : l'effet de ses salutaires rigueurs se détruit quand on les prolonge ou qu'on les exagère.
C'est dans vos écrits, c'est dans vos discours que nous avons puisé ces principes : nous vous citerons le mot profond d'un de vos plus courageux collègues, proféré naguère à cette tribune : qui se fait ultra-révolutionnaire, est aussi dangereux que le contre-révolutionnaire.
C'est dans ces fatales circonstances que ce mot doit être surtout rappelé. Que les faits parlent seuls, et que l'âme des représentants d'un peuple magnanime juge et prononce.
Les premiers députés avaient pris un arrêté, à la fois juste, ferme et humain : ils avaient ordonné que les chefs conspirateurs perdissent seuls la tête, et qu'à cet effet on instituât deux commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer le conspirateur du malheureux qu'avaient entraîné l'aveuglement, l'ignorance et surtout la pauvreté.
400 têtes sont tombées dans l'espace d'un mois, en exécution des jugements de ces deux commissions. De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulât point avec assez d'abondance et de promptitude. En conséquence, ils ont créé une commission révolutionnaire composée de sept membres, chargée de se transporter dans les prisons et de juger en un moment, le grand nombre de détenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il prononcé que ceux qu'il condamne sont exposés en masse au feu du canon chargé à mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappés par la foudre, et souvent mutilés ont le malheur de ne perdre à la première décharge, que la moitié de leur vie. Les victimes qui respirent encore après avoir subi ce supplice, sont achevées à coups de sabres et de mousquets. La pitié même d'un sexe faible et sensible a semblé un crime : deux femmes ont été traînées au carcan, pour avoir imploré la grâce de leurs pères, de leurs maris et de leurs enfants. On a défendu la commisération et les larmes. La nature est forcée de contraindre ses plus justes et ses plus généreux mouvements sous peine de mort. La douleur n'exagère point ici l'excès de ses maux. Ils sont attestés par les proclamations de ceux qui nous frappent. 4000 têtes sont encore vouées au même supplice; elles doivent être abattues avant la fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs; leur désespoir est au comble; mais le respect en retient les éclats : ils n'apportent, dans ce sanctuaire, que des gémissements et non des murmures.
Législateurs, Vous qui nous rappelez sans cesse aux saintes institutions de la nature, aux principes sacrés de la morale; non, vous n'ordonnâtes jamais ces inhumanités dont on n'a pas d'exemple chez les peuples barbares. Vous avez voulu que la loi frappât les coupables, mais que l'équité rigoureuse tînt le fer qui doit les immoler. Vous avez voulu que des formes légales fussent observées dans les jugements; vous avez voulu qu'en les craignant, on révérât votre justice; qu'on vît un appui pour l'innocence, un guide pour la faiblesse, dans le bras qui s'appesantissait sur le crime : vous avez voulu donner à la vengeance nationale une énergie imposante, une dignité fi ère et républicaine, mais non un caractère d'atrocité bas et féroce, qui déshonorerait en quelque sorte le berceau de la liberté; car la justice n'est plus, dès que la cruauté commence.
C'est à vous qui avez médité sur les hommes et sur les événements, qui avez comparé les révolutions des siècles anciens et des siècles modernes; c'est à vous d'apprendre ce que vous entendez par conspirateurs. Vous savez que le secret des conspirateurs n'est jamais renfermé que dans peu de têtes, et que lorsque le glaive a frappé ses premières têtes, la raison, l'humanité, la prudence, l'intérêt, pardonnent à la multitude égarée, et peuvent diriger ses forces vers un but utile et patriotique.
[…]
Oui, nous conjurons la France dont vous êtes les organes, de nous compter encore parmi ses enfants. Nous étions français, nous étions vos frères, vos parents, vos amis, nous le sommes, nous le serons toujours.
Les oppresseurs nés de l'humanité, les ennemis du peuple, les tyrans, les rois en un mot ont adouci quelquefois les décrets de leur vengeance; ils ont connu la gloire et le plaisir de pardonner. Le burin de l'histoire, tenu même par des mains libres, inscrivit avec honneur dans ses annales ces actes de démence. La politique de la liberté serait-elle moins généreuse que celle du despotisme ?
Dans le premier mouvement d'une juste indignation, vous avez rendu un décret, que semble avoir dicté le génie du sénat romain. Vous avez ordonné qu'on dressât une colonne, où seront gravés ces mots : Lyon n'e t plus.
« Eh bien ! que votre décret se réalise avec plus d'utilité et de grandeur encore; que Lyon ne soit plus en effet ; que Ville-Affranchie digne de son nouveau nom enfante des soldats à la liberté; que l'active industrie de ses habitante, au lieu de servir le luxe et l'opulence, s'applique tout entière désormais aux besoins des défenseurs de la patrie que dans ses murs, s'élève un peuple nouveau régénéré par un regard de la clémence nationale, qu'il aille en foule expier sur les ruines de Toulon ses égarements punis. Imitez la nature, ne détruisez point, mais recréez; changez les formes, mais conservez les éléments; dites un mot, et de toutes parts sortiront de nos murs des hommes semblables à vous.
[…]
Ne soyez pas sourds à la voix d'une ville plus infortunée encore que coupable; écoutez une section du peuple, humiliée et repentante, qui, courbée devant la majesté du peuple entier, lui demande grâce, non pas pour le crime, car ses auteurs et ses agents ne sont plus, mais grâce pour le repentir sincère, pour la faiblesse égarée, grâce même, nous l'osons dire, pour l'innocence méconnue, pour le patriotisme impatient de réparer ses erreurs ! Qu'au règne de la terreur succède celui de l'amour : il sera plus fort et plus durable. Renvoyons la terreur dans les camps des esclaves et des despotes ligués contre notre indépendance. Législateurs, que l'arbre de la liberté affermi de plus en plus par vos mains, croisse au milieu des bénédictions de tous les habitants de l'empire; qu'il soit éternellement soutenu par le courage, la générosité, la grandeur d'âme, l'amour de la gloire, et toutes les vertus fières et douces à la fois, qui firent la gloire et le bonheur des anciennes républiques ! »

Le président Voulland répondit alors en ces termes :
« Tandis que les perfides espérances des égoïstes, des indifférents et des modérés, tous ennemis imperturbables de la liberté, se rattachaient à la Vendée, soutenue par la coalition des brigands couronnés qui infestent nos frontières, il a fallu, pour faire face à tant d'adversaires, mettre leurs partisans dans l'impuissance de nuire à la République et d'augmenter le nombre de ceux qui ne l'ont jamais sincèrement voulue; tel est notre devoir. Nous avions juré de le remplir; nous en avons vu le moyen dans la mesure de sûreté générale contre laquelle vous réclamez.
Mal à propos vous la confondez, cette mesure salutaire, avec une loi pénale ; le salut du peuple est ce qui a déterminé les arrestations qui affectent votre sensibilité; vous les trouvez trop fortes ; mais les législateurs des anciennes Républiques ont été bien plus sévères dans les moments de crise. A Athènes, une loi du plus sage des législateurs, le vertueux Solon, condamnait à la peine de mort tous les citoyens qui, dans les événements révolutionnaires, n'avaient pris aucun parti. Cicéron, qui défendit si bien la liberté de Rome par ses écrits, a vanté cette loi salutaire; mais, pour avoir négligé de la suivre, il devint la victime d'un ambitieux qui finit par asservir sa patrie; et l'indulgence de l'orateur romain fut plus funeste à son pays que l'ambition de l'usurpateur qu'il avait ménagé. Malgré les leçons de l'expérience et les exemples fournis par l'histoire des Républiques anciennes, la Convention nationale, après quatre années de lutte entre son indulgence et les grandes mesures de salut public, après quatre ans d'une révolution sans cesse entravée par les gens suspects, s'est contentée de les mettre en état d'arrestation. C'est à la tranquillité publique au dedans, et à la victoire sur nos frontières, à préparer la décision de votre demande. Quoique le moment n'en paraisse pas bien éloigné, après les succès que nous avons eus dans la Vendée, la Convention n'attendra pas son dernier triomphe pour faire parmi les détenus un juste discernement de tous ceux qui peuvent l'être par une erreur inévitable dans l'exécution d'une mesure de sûreté générale indispensable»

La venue de la députation ne resta cependant pas sans effet puisque Robespierre, s’interrogeant sur le bien-fondé de toutes les arrestations, parvint à faire adopter le décret suivant :
« Art. 1er. Les comités de Salut public et de sûreté générale nommeront des commissaires, pris dans leur sein, pour rechercher les moyens de remettre en liberté les patriotes qui auraient pu être incarcérés.
Art. 2. Ces commissaires apporteront dans l'exercice de leurs fonctions la sévérité nécessaire pour ne point énerver l'énergie des mesures révolutionnaires commandées par le salut de la patrie.
Art. 3. Les noms de ces commissaires demeureront inconnus du public, pour éviter les dangers des sollicitations.
Art. 4. Ils ne pourront mettre personne en liberté de leur propre autorité; ils proposeront seulement le résultat de leurs recherches aux deux comités, qui statueront définitivement sur la mise en liberté des personnes qui leur paraîtront injustement arrêtées. »

Collot d’Herbois, de retour à Paris, se défendit en ces termes dès le lendemain, 21 décembre, à la barre de la Convention :
« Un voile odieux a été jeté sur des événements dont les seuls amis ou complices des conspirateurs peuvent gémir : on a calomnié l'appareil majestueux et terrible qui accompagne les actes de justice populaire. L'audace, comprimée par la terreur, s'est convertie en perfidie; l'hypocrite mensonge, venu tant de fois à cette barre pour vous tromper, alors qu'on méditait à Lyon l'assassinat des patriotes, alors qu'on y fabriquait la révolte, s'est encore présenté nouvellement pour vous induire en erreur, sous la forme de repentir.
[…]
Quoique les arrêtés de vos commissaires vous aient été transmis et communiqués, citoyens, il reste à plusieurs d'entre vous des inquiétudes sur les formes adoptées par la Commission qu'ils ont créée d'après les pouvoirs conférés par vos décrets. Les formes, les voici : reconnaître les coupables, les juger, les faire punir de la manière la plus prompte ; sauver l'innocent, le découvrir, n'y eut-il qu'un seul jeté parmi ces milliers de brigands et de conspirateurs ; voilà ce que les représentants du peuple ont particulièrement recommandé à la Commission.
[…]
L'éclat de la vérité, le trait vif et pur du sentiment d'une conscience convaincue, ont indiqué les innocents aux juges de la Commission ; les innocents ont été absous. Chaque jour, elle en acquitte plusieurs, parmi lesquels elle en a souvent distingué que les conspirateurs accusaient avec d'autant plus de méchanceté et d'acharnement, qu'ils avaient éprouvé de leur part plus de résistance. Elle ne juge donc pas sans examen, comme on a voulu vous le faire croire. Elle s'est montrée supérieure à toute séduction, inébranlable à toutes sollicitations; c'est ce qui désespère les partisans des coupables : la voix publique l'a proclamée sévère, rigoureuse, si l'on veut, mais juste. Plusieurs de vos décrets, et les arrêtés par vous approuvés, des représentants du peuple, qui ont sommé tant de fois les Lyonnais avant de les assiéger, ont mis hors de la loi presque tout ceux que la Commission condamne, comme traîtres à la patrie, émigrés, conspirateurs ou contre-révolutionnaires. Toutes les formes se réduisent donc à les reconnaître, et c'est en cela que la Commission a donné l'exemple d'un grand courage. Pressés dans les prisons, les coupables se sont concertés souvent pour ne pas répondre alors qu'on les appelle ; les juges ont souvent été les chercher, s'exposant au milieu d'eux et ne quittant qu'après s'être bien assurés de l'identité des personnes. Vos collègues ont loué en cela leur intrépidité, et pourtant on leur en a fait un reproche. A vous, appartient d'en juger les motifs et la sincérité.
Aucun peuple n'a donné des formes plus augustes et plus solennelles à l'expression de la justice nationale, que celles consacrées dans les jugements de la Commission révolutionnaire à Commune-Affranchie. Il y a, dit-on, peu de témoins aux interrogatoires : nous le croyons : peu de spectateurs s'y produisent. Ce qui les éloigne en grand nombre, c'est peut-être la crainte de rencontrer dans les accusés des hommes qui deviendraient leurs accusateurs. Aussitôt que la conscience des juges est instruite et le crime reconnu, les accusés sont réunis dans une salle particulière, jusqu'à ce que les opinions des juges soient formées; on les appelle ensuite ; on les traduit devant le peuple, sur la place publique, sous la voûte de la nature. Là, le tribunal entier se transporte et prononce sur le sort des coupables. Le canon ne s'est fait entendre, depuis la première exécution, que pour donner plus de solennité à la proclamation du jugement. Presque toujours, il est arrivé qu'après le jugement prononcé, les coupables ont quitté le masque qu'ils avaient pris devant les juges : n'ayant plus d'espoir, ils se montrent à découvert et, dans leurs derniers instants, l'exécrable cri des royalistes leur sert de ralliement; quelques-uns, des plus dissimulés, de ceux qui étaient les plus difficiles à pénétrer et à reconnaître, se sont avoués coupables avec franchise, et ont cherché en mourant à inspirer quelque intérêt pour leurs complices. Quelles preuves peuvent être plus fortes pour vous convaincre, citoyens, que cette Commission redoutable ne frappe que les vrais ennemis du peuple ? Un sentiment universel lui en a, plus d'une fois, donné le témoignage, et souvent, après les jugements proclamés, on s'est écrié sur la place, par une sorte d'inspiration subite et naïve : Voilà un véritable tribunal de sans-culottes !
Tous les rapports l'ont certifié; tous les spectateurs l'attestent; c'est en allant au supplice, que les coupables ratifient en quelque sorte, par l'explosion des plus horribles sentiments, leur condamnation, qu'ils la prononcent eux-mêmes; tous, ils ont égorgé les femmes et les enfants du peuple; ils ont assassiné la patrie; et ce sont ceux qui les font punir qu'on ose vous présenter comme des barbares !
J'ai besoin, citoyens, de vous faire respirer et de respirer moi-même. Pour être plus convaincus encore que la justice est bien rendue, pour soulager nos cœurs, tournons la vue vers les hommes innocents, vers ceux qui véritablement ne furent qu'égarés ou réellement contraints par la force; voyez-les acquittés par la même Commission. Ils ne le savent pas qu'ils seront acquittés; ils sont conduits aussi sur la place publique, sous le ciel, le ciel dont la justice semble se rallier à la justice populaire. Ils sont là, le tribunal paraît; le Président fait un bref discours sur les dangers de la faiblesse de l'égarement, de l'ignorance. Ils sont ainsi avertis par degrés qu'ils vont être rendus à la liberté et à la patrie, ils lui sont rendus, en effet, et le tribunal les acquitte. En proclamant le jugement, le bruit du canon réveille dans tous les cœurs les plus doux sentiments; les bras des volontaires, ces bras qui la veille ont lancé la mort sur la tête des coupables, s'ouvrent ici pour embrasser des frères malheureux qui rentrent dans la grande famille. Chacun les presse, les retient et veut les fêter : la fête est bientôt prête, et la journée finit toujours par l'adoption dans quelque bataillon des plus jeunes d'entre ces nouveaux républicains.
Dites, citoyens, si dans cette commune si longtemps, si horriblement tourmentée de la rébellion récente, une ville dont les remparts fument encore du plus pur sang des patriotes, la sublime justice du peuple peut être mieux exercée; dites si les représentants ont mal répondu à votre confiance.
Je ne répéterai point tout ce qu'il y a d'outrageant pour la représentation nationale, tout ce qu'il y a de faux, de scandaleux, dans la pétition qui vous a été présentée : on y désigne vos collègues comme des juges cannibales qui se plaignent que le sang ne coule pas assez abondamment. Il n'a que trop coulé, sans doute, le sang ! le sang des républicains ! Il a coulé le jour même dont on fait la description dans la pétition, ce jour où la générosité des vainqueurs fut excessive; le sang des patriotes a coulé jusqu'au dernier instant où les rebelles furent désarmés, les représentants du peuple en seront longtemps affligés. Il y a de la perfidie à les représenter comme juges, on sait bien qu'ils ne jugent pas, on sait bien qu'ils sont étrangers à tous les coupables et à toutes sollicitations. Les pétitionnaires viennent demander grâce, qu'ils disent au moins la vérité.
[…]
La générosité nationale aura sans doute à s'exercer envers un grand nombre de ceux qui ont trahi la patrie pendant la rébellion lyonnaise ; car l'imagination elle-même se refuse à compter tous ceux qui y ont pris part. Les plus coupables, ceux qui ont entraîné, égaré les autres, ceux qui, volontairement ont égorgé leurs frères, sont détenus : reconnaître leur crime et les faire punir, c'est en cet instant ce que vos décrets ont prescrit à ceux de vos collègues que vous avez envoyés à Commune-Affranchie. Vous seuls pouvez changer la nature et les effets de leur mission.
Eh ! quels sont donc ceux qui viennent, en les outrageant dans cette laborieuse mission, outrager les décrets qui la leur ont conférée ? Quels sont ceux qui implorent ici la nature, la morale et l'humanité ? En sont-ils les fidèles amis, les vrais partisans ? Pourquoi donc leurs noms ne sont-ils pas inscrits parmi ceux des patriotes ? Pourquoi n'ont-ils rien souffert encore, à Lyon même, pour la cause de la liberté ? Pourquoi recueillent-ils avec tant de soin et de vénération les derniers soupirs de ses plus cruels ennemis ? Ils rassemblent tous les tronçons de la royauté, du fédéralisme; ils fixent vos yeux sur les reliques des rebelles, pour exciter en vous un attendrissement barbare. Ils viennent ici évoquer les ombres des conspirateurs. Ils voudraient créer une sorte de faveur mentale et sacrilège, qui produisant l'incertitude, ne laisserait de pitié que pour les traîtres. Que feraient-ils de plus s'ils étaient les exécuteurs testamentaires de tous les vœux impies, et de toutes les imprécations qui ont été lancées contre les hommes courageux qui ont accompli le vœu du peuple ? Qui sont-ils, enfin, ceux qui se tenaient là hier à cette barre, pendant que tous les patriotes de Commune-Affranchie fêtaient le martyre de Châlier et arrosaient de leurs pleurs sincères l'urne sacrée qui contient ses ossements et sa dépouille mortelle ? Est-ce le remords qui les a éloignés de cette fête religieuse ? Il faut le croire; s'ils eussent été les amis de Châlier, ils n'auraient pas fui les honneurs décernés à ses mânes révérés et à sa glorieuse mémoire. Tout cela, citoyens, ne s'est pas fait innocemment : ces démarches tiennent à de funestes projets. Un grand nombre de vos plus cruels ennemis, échappés de Commune-Affranchie, s'est réfugié à Paris. Précy lui-même y est peut-être caché. Et sans vous en douter, vous délibérerez quelque jour sur une pétition dont il aura été le rédacteur.
[…]
Non, citoyens, vous ne laisserez pas croître ce doute fatal à la chose publique, ce doute qui n'a jamais existé dans vos cœurs, sur les opérations de vos collègues. Les représentants du peuple que vous avez envoyés dans les villes rebelles, marchent sans crainte sous l'assassinat et les poignards ; chaque jour vous en avez la preuve. On ne peut pas les effrayer, les avilir, on veut les rendre odieux. Leur confiance est tout entière dans le mandat que vous leur avez donné, et réciproquement ils doivent obtenir la vôtre; s'ils étaient assez malheureux pour ne pas l'obtenir tout entière, il faudrait les rappeler sur-le-champ. Votre incertitude encouragerait leurs ennemis, et vous savez qu'il faut ne pas craindre de s'en faire beaucoup, qu'il faut se dévouer aux haines, aux vengeances longues, héréditaires, éternelles, lorsqu'on accepte de pareilles missions. Ils ne sont pas insensibles ou cruels, ceux qui les ont acceptées; mais leur sensibilité tout entière appartient à la patrie; sans cesse, ils ont les yeux fixés sur ses blessures saignantes, sur son sein tant de fois déchiré; une goutte de sang sortie des veines généreuses d'un républicain, leur pèse sur le cœur; mais ils n'ont point de pitié féroce, de compassion dénaturée pour ceux qui ont massacré leurs frères. Ils savent qu'en délivrant la patrie des contre-révolutionnaires, des conspirateurs, ils conserveront des générations entières. La pétition qui seule absorbe leur pensée et tous leurs sentiments, est celle que vous leur avez mise en main à leur départ, au nom du peuple français tout entier. Il demandait l'anéantissement de ses ennemis, il demandait vengeance de tous ceux qui furent les bourreaux des meilleurs patriotes, de tous ceux qui furent les assassins des plus vertueux soldats de la République. Vos collègues continuent avec fermeté cette mission difficile; vous ne les abandonnerez pas aux coups des ennemis de la liberté, parce qu'ils ont été impassibles et stoïques en remplissant leurs devoirs. »

A la suite de ce discours, et sur proposition de Collot d’Herbois, la Convention adopta un décret où il était dit, par l’article 2 :
« La Convention approuve les arrêtés et toutes les mesures prises à Commune-Affranchie par les représentants du peuple. »

A cette date, la commission révolutionnaire avait déjà prononcé six cent soixante six condamnations à mort.
De leur côté, Fouché, Albitte et Laporte ne restèrent pas non plus insensibles à l’annonce de la venue à la barre de la Convention de la députation lyonnaise. Le 27 décembre, ils écrivaient à leurs collègues :
« Nous ne descendrons point de la hauteur où le peuple nous a placés, pour répondre à la calomnieuse jérémiade que les complices des rebelles de Lyon ont eu l'insolente audace de présenter à votre barre. Une analyse fidèle de nos sentiments et de nos opérations vous a été faite par notre collègue Collot-
d'Herbois et vous y avez applaudi.
Mais qu'il nous soit permis de vous le dire, nous avons été aussi étonnés qu'affligés, de l'indulgence extrême avec laquelle vous avez accueilli ces perfides ennemis du peuple. Vous ignoriez sans doute que ce sont leurs correspondants, leurs amis, quelques-uns d'eux peut-être, qui firent éclater la révolte dans les murs de Lyon, en créant avec leurs richesses la misère et le malheur qu'ils vous attribuaient ; qui opprimèrent et chargèrent de chaînes les patriotes, qui trompèrent la conscience du peuple sur le compte de son meilleur ami, qui inspirèrent les juges de Chalier, qui les pressèrent de consommer leur crime et qui dirigèrent des bourreaux dans le raffinement sacrilège de son supplice.
Citoyens collègues, ces hypocrites ont cherché à émouvoir notre sensibilité ; ils ont employé auprès de nous, tous les moyens de séduction, pour nous arracher à la méditation de nos devoirs et à la sévère fidélité de la mission que vous nous avez confiée. Telle est leur atroce politique; ne pouvant réussir à nous avilir pour nous faire mépriser, ils ont voulu nous peindre comme des hommes féroces et sanguinaires pour nous rendre odieux.
Oui, nous osons l'avouer, nous faisons répandre beaucoup de sang impur ; mais c’est par humanité et par devoir [ce passage n’est pas sans rappeler celui tiré de la lettre écrite par Carrier, alors à Nantes, sept jours plus tôt : « C'est par principe d'humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres. »]. Représentants du peuple, nous ne trahirons point sa volonté, nous devons partager tous ses sentiments et ne déposer la foudre qu'il a mise entre nos mains, que lorsqu'il nous l'aura ordonné par votre organe ; jusqu'à cette époque, nous continuons sans interruption à frapper ses ennemis. Nous les anéantissons de la manière la plus éclatante, la plus terrible et la plus prompte.
Il n'appartient qu'aux tyrans, d'ajouter aux supplices de la mort des scélérats. Cette mission est la plus pénible et la plus difficile, il n'y a qu'un amour ardent de la patrie qui puisse consoler, dédommager l'homme qui, résistant à toutes les affections que la nature et une douce habitude ont rendues chères à son cœur, à toute sensibilité personnelle, à son existence entière, ne pense, n'agit et n'existe que dans le peuple et avec le peuple; et fermant les yeux sur tout ce qui l'entoure, ne voit que la République s'élevant dans la postérité sur les tombeaux des conspirateurs et sur les tronçons de la tyrannie. »

Le Comité de salut public fit savoir aux représentants lyonnais son opinion en ces termes (10 janvier) :
« Citoyens collègues,
La Convention a décrété le [21 décembre] qu'elle approuvait les arrêtés
et toutes les mesures que vous avez prises à Commune-Affranchie ;
nous ne pouvons rien ajouter à cette approbation.
Votre énergie, le développement des moyens que cette énergie a mis en action, sont d'accord avec la volonté forte et la puissance du peuple, dont les décrets de la Convention sont l'organe. Le Comité de salut public ramène toutes les opérations aux mêmes principes : c'est vous dire qu'il suit toutes les vôtres, qu'il agit avec vous, avec tous ceux dont les mâles efforts avancent les succès de la République.
Nous vous recommandons, citoyens collègues, de vous occuper efficacement de l'organisation du gouvernement révolutionnaire ; nous vous envoyons les arrêtés et instructions du Comité qui ont rapport à et objet. Nous ne vous indiquons pas quelle doit être son influence pour comprimer les ennemis de la liberté : vous l'aurez déjà sentie, vous l'aurez déjà mesurée ; donnez-lui l'impulsion et toute l'autorité qu'elle doit avoir. »

Encouragements renouvelés le 16 janvier :
« Persévérez dans [votre énergie], citoyens collègues : la patrie et le salut public vous le commandent. »



De nouvelles doléances allaient pourtant être à nouveau présentée à la Convention, le 12 février :
« J'arrive de Commune-Affranchie, j'ai été témoin de ce que vient de dire l'orateur. J'ai frémi, je frémis encore d'avoir vu un républicain, les mains liées derrière le dos, près de subir le dernier supplice. Le tribunal des Sept a absous plusieurs aristocrates. L'un d'eux me menace, parce que j'ai dénoncé au district qu'il avait enterré de l'argent, et qu'il m'en avait fait la confidence. »

Merlin de Thionville intervint alors pour que le tribunal « qui paraît être un foyer de contre-révolution » soit suspendu provisoirement et que sa conduite soit examinée par le Comité de sûreté générale. Les Conventionnels optèrent finalement pour le renvoi de la pétition au Comité de salut public.

Comme ils l’avaient fait en réponse à la pétition présentée le 20 décembre précédent, Fouché, Laporte, épaulés à présent de Méaulle (ce dernier avait remplacé Albitte, en vertu d’un arrêté du 29 décembre) écrivirent à leurs collègues, le 18 février :
« Citoyens collègues, il nous est difficile de vous exprimer combien nos cœurs sont attristés de l'excessive indulgence avec laquelle vous souffrez qu'on vienne impunément à votre barre enlever la confiance et le respect public aux hommes vertueux qui servent avec le plus d'ardeur et de constance les principes et la marche de la révolution.
C'est pour la seconde rois qu'on ose se présenter devant vous pour couvrir d'accusations impures la commission révolutionnaire de Commune-Affranchie, dans l'espérance sans doute de relever encore une fois l'affreux courage des conspirateurs, qui n'attendent qu'une intermittence dans la vengeance nationale pour renouer le fil de leurs trames parricides contre la patrie.
Ce tribunal, citoyens collègues, mérite toute votre estime: considérez les personnes qui le calomnient; interrogez à son égard celles en qui vous avez mis votre confiance ; elles vous diront avec quel dévouement pur il remplit ses rigoureux devoirs, avec quelle religieuse méditation les accusés sont examinés, avec quelle courageuse impartialité le juge descend dans leur pensée la plus intime, dans leur conscience, pour en suivre tous les mouvements. Les jugements de ce tribunal peuvent effrayer le crime, mais ils rassurent et consolent le peuple qui les entend et qui les applaudit.
Il est possible que les hommes irréfléchis qui ont accueilli avec tant de complaisance la calomnie qu'il était de leur devoir et de leur dignité de repousser ne soient eux-mêmes que trompés ; ils manquent d'instruction depuis que leurs amis, leurs correspondants, sont anéantis sous la foudre populaire.
C'est à tort qu'on pense nous faire les honneurs d'un sursis ; nous n'en avons point accordé. Notre confiance est sans bornes et sans réserve dans l'austère probité du tribunal, et nous n'oublierons jamais les principes à ce point de croire que nous ayons le droit de suspendre le cours de la justice.
On cherche en vain de toutes les manières à intéresser notre sensibilité, à affaiblir l'énergie de notre caractère. Nous avons fait le sacrifice de nos affections personnelles. Nous nous enveloppons avec la patrie, nous resterons forts et impassibles avec elle. »

A cette date, voilà une semaine que les fusillades avaient cessé, pour ne laisser travailler que la guillotine.
Cent soixante une condamnations à mort allaient encore être prononcées sur une durée de deux mois, jusqu’au 16 avril

Le 11 mars, Fouché, Méaulle et Laporte écrivaient à la Convention :
« La justice a bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle. Il existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise; nous allons les lancer sous la foudre. Il faut que tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la république ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des décombres.
[…]
Un isolement affreux menace les tyrans; ils comptaient sur le peuple de Lyon, et l'événement prouve qu'ils n'avaient ici pour appui que les prêtres, les nobles et les riches, et tous ceux qui espéraient dévorer avec eux la sueur et le sang des hommes.
C'est calomnier la nature et la révolution que de croire que la masse du peuple puisse être corrompue ; elle fut souvent égarée, mais elle aime la liberté
[…]
Ce n'est donc pas sans fondement que nous osons vous annoncer que le peuple de Commune-Affranchie méritera bientôt d'être compté au nombre des enfants de la république et de rentrer sous ses lois. »


Le 27 mars, le Comité de salut public arrêtait que Fouché devait revenir à Paris et être remplacé à Lyon par Reverchon.
Une page se tournait à Lyon…

Le 6 avril, la Commission révolutionnaire clôturait ses séances :
« La Commission révolutionnaire, établie à Commune-Affranchie, par les représentants du peuple, en conséquence de leur arrêté du 8 frimaire, pour frapper du glaive de la justice les auteurs, fauteurs, adhérents et complices de l'infâme rébellion de la ville ci-devant de Lyon, contre la souveraineté nationale, comme pour briser les fers de l'innocence.
Considérant, qu'après avoir livré à la mort 1684 coupables, et rendu à la liberté 1682 innocents, victimes de l'égarement ou des vengeances particulières, qu'après avoir enfin condamné à la détention 162 individus suspectés d'avoir pris part à la révolte, de l'avoir favorisée en l'alimentant par leurs discours inciviques et leurs opinions fanatiques et contre-révolutionnaires, il ne reste plus dans les prisons de Commune-Affranchie ni coupable qui appelle sur sa tête le glaive de la loi, ni victimes innocentes à rendre à la liberté.
Arrête que les travaux qui lui avaient été confiés, étant terminés, elle ne doit plus conserver son existence ; qu'en conséquence elle clôt ses séances.
Arrête en outre, que copie du présent sera officiellement remis aux représentants du peuple, en les invitant à tracer à la Commission le plan qu'elle doit suivre pour la remise des pièces et procédures, et pour le jugement par contumace à prononcer contre les coupables et fugitifs. »

En conséquence, le même jour, Méaulle, Laporte et Reverchon lançaient cette proclamation :
« Aujourd'hui que la justice révolutionnaire a terminé son cours, aujourd'hui que tous les coupables, auteurs, instigateurs et complices de la rébellion lyonnaise ont payé, sous le glaive de la loi, le crime de leur scélératesse, et que nul conspirateur ne reste dans vos prisons, le temps est venu de vous rendre tous vos droits, de vous rappeler à la dignité des hommes libres, de rétablir la confiance dans votre cité, d'y ranimer l'industrie par des travaux utiles à la République, et de célébrer enfin cette Fête de la Raison si longtemps désirée. »

Trois jours plus tard, le 9 avril, les mêmes écrivaient à la convention :
« Citoyens collègues,
La justice révolutionnaire vient de terminer son cours à Commune-Affranchie. Les prisonniers que les défenseurs de la République et les Commissions extraordinaires avaient précipités dans les cachots ont subi leur jugement. Seize cent quatre-vingt-deux rebelles de l'infâme Lyon ont été frappés du glaive da la loi ; seize cent quatre-vingt-quatre personnes ont été rendues à la liberté, et cent soixante-deux individus
suspects sont condamnés à la détention jusqu'à la paix.
Tel est, citoyens collègues, le résultat des pénibles travaux du tribunal, dont l'établissement ne remonte qu'à cinq mois.
Puisse cet exemple terrible porter l'épouvante dans l'âme de tous les conspirateurs, et servir de leçon à tous ceux qui méditent des projets contre-révolutionnaires ! Que les royalistes et les aristocrates apprennent à connaître la puissance du peuple français ; qu'ils sachent que jamais sa souveraineté ne sera outragée impunément. Il n'est plus en effet pour eux que le désespoir ou la nuit des tombeaux.
Soyez tranquilles sur la situation de la Commune-Affranchie »

Au total, la Commission révolutionnaire de Lyon avait condamné à mort mille six cent quatre vingt quatre individus. Sur ce nombre neuf cent quarante quatre avaient été fusillés ou mitraillés, sept cent vingt et un guillotinés (dix-neuf contumax ; 4 repris et 4 annulés)
Du 12 octobre 1793 au 16 avril 1794, c’était près de 1 900 personnes qui étaient tombées sous les coups de la justice révolutionnaire à Lyon.
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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