Ouvrard plus fort que Bonaparte

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L'âne
 
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Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par L'âne »

Le nouveau gouvernement, au lendemain de Brumaire doit trouver de l'argent dans les caisses ne permettrait au pays de fonctionner qu'une demi journée...
Bonaparte sollicite le riche banquier Ouvrard. Celui-ci refuse au motif que le Directoire ne lui a remboursé que 4 millions sur les 10 prêtés.
Bonaparte, trouve le moyen d'emprunter les 12 millions souhaités. Vexé, il n'a pas oublié le refus d'Ouvrard, et décide de porter un coup au banquier pour faire un exemple. Il préside deux séances (6 et 7 janvier 1800) du conseil d’administration de la Marine qui examine une suspicion de dilapidation. Rien n’est probant. Pourtant Bonaparte prononce la mise en arrestation du banquier, qui, averti (très certainement par Joséphine qui lui devait beaucoup d’argent) disparaît. Il se réfugie chez sa maîtresse, madame Tallien dont l’époux est resté en Egypte.
Il réapparaît le 9 février, et est assigné à résidence sous la surveillance de la police.
Ouvrard écrit au Premier Consul une lettre qui est diffusée et qui lui fait gagner l'opinion publique. Le monde de la finance inquiet s'organise et envoie une délégation pour plaider la cause d'Ouvrard devant le Premier Consul. La police rapporte : "Nous observons qu'il y a toujours beaucoup de monde chez la citoyenne Ouvrard, beaucoup de visites de gens à voitures, et de grands dîners".
Cambacérès, Lebrun et Fouché s'efforcent d'infléchir la position de Bonaparte qui finit par faire réhabiliter Ouvrard.

Gabriel Julien Ouvrard.jpg
Gabriel-Julien Ouvrard (1770-1846)
Aurea mediocritas
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Joker
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par Joker »

Il était de notoriété publique que Joséphine avait une forte propension à fréquenter le milieu des agioteurs dont Ouvrard faisait partie.
On peut en tout cas, à la lecture de ces informations, constater que déjà à l'époque la finance dirigeait le monde.
De ce point de vue, rien de nouveau de nos jours.
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Bernard
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par Bernard »

Gabriel Julien Ouvrard n'était pas un banquier mais un commerçant.
Il s'est enrichi dans le commerce avec les colonies mais aussi dans les contrats pourtant sur les fournitures militaires, un domaine qui avait le vent en poupe durant cette période. L'historien Arthur Lévy a publié en 1929 un ouvrage dont le titre est sans appel : Un grand profiteur de guerre sous la Révolution, l'Empire et la Restauration, G.-J. Ouvrard. Il y décrit un personnage dénué de scrupules : on le voit successivement apprenti épicier, marchand de papier, importateur de denrées coloniales, banquier, fournisseur exclusif pour six ans des marines de France, entrepreneur des plus importantes fournitures aux armées, y compris aux armées qui occupent la France en 1814 et en 1815, seul munitionnaire des troupes françaises en Espagne en 1823, etc. Un homme qui n'a qu'une seule religion : l'argent ! Il déclame : “Je suis uniquement un homme d'affaires, et je ne me refuse à aucune opération lorsqu'elle peut se réaliser avec des bénéfices”.
Dans ses mémoires, Ouvrard raconte ses relations avec Bonaparte :
“Quelques jours après [le 18 Brumaire], le Premier consul me fit appeler pour me demander un prêt de douze millions ; la position de mes affaires me permettait d'acquiescer à sa demande , cependant je refusai. Il convoqua une assemblée de banquiers, à qui il fit la même proposition avec aussi peu de succès. Soit qu'il vît dans ce résultat une sorte de coalition , soit que le manque d'argent, dans des circonstances aussi décisives pour lui, dérangeât quelques-uns de ses projets , ses dispositions à mon égard devinrent plus hostiles. Lorsque je demandai, peu de temps après, le paiement des dix millions que j'avais avancés au Directoire , ma réclamation eut l'apparence d'un nouveau tort envers son autorité ; il m'en punit par l'arrêté des consuls suivant : "En exécution de l'arrêté du Directoire exécutif du 27 brumaire an VII, le citoyen Ouvrard a versé à la trésorerie nationale dix millions de francs. Aux termes dudit arrêté, le remboursement devait lui en être fait en bons décadaires, à raison d'un huitième par décade , à partir du 1er germinal an 3 fructidor de la présente année, ce qui fait 555 555,55 francs par paiement ; mais ces dispositions de remboursement n'ayant pu avoir lieu, il lui fait le remboursement comme suit :
- En lettres de crédit sur les contributions de l'an VII : 4 500 000 francs,
- En rescriptions remplaçant les bons, 2/3 : 5 500 000 francs”.
"Ces dix millions de valeurs sont tombés dans le discrédit et enfin dans l'abîme de l'arriéré. Cet étrange remboursement aurait dû me faire sentir le danger d'être à la merci du gouvernement, et me détourner à jamais de toute spéculation qui pût me placer dans cette dangereuse position ; cependant, je vis seulement, dans ce qui venait de m'arriver, un acte de ressentiment que je ne songeai point à regarder comme l'indice d'un système permanent de déception et de mauvaise foi. Quelques jours après, j'adressai à ce même gouvernement un plan de finances et de crédit basé sur la nécessité d'une grande dette publique en France, plan que le Directoire n'avait pas eu le temps de faire prévaloir, et qui était fondé sur les mêmes principes que j'ai encore inutilement invoqués en 181 4, et qui ont enfin triomphé en 181 7, sous l'influence du duc de Richelieu.
[...] Néanmoins, l'embarras des finances augmentait, et cette circonstance n'était pas propre à faire oublier mon refus de prêter douze millions ; ce souvenir, joint au mouvement de mes affaires, qui continuaient d'être actives et florissantes , favorisait la disposition qu'on avait à me supposer dangereux ; il fallait un prétexte pour m'atteindre ; on se fit une arme de mes traités avec la marine ; plusieurs conseils furent tenus au Luxembourg à ce sujet. La mauvaise disposition du Premier consul s'y montra sans déguisement, et il devint si aisé de prévoir ce qu'on allait tenter, qu'un des conseillers, qui avait conservé l'indépendance de ses opinions, mais qui désespérait de faire adopter son sentiment, crut devoir me transmettre, par son cocher, pendant le conseil, le 5 pluviôse an VIII (25 janvier 1 800) , l'avis suivant, tracé au crayon : "On veut vous faire arrêter, en attendant les explications que vous pouvez avoir à donner ; tâchez de ne pas vous laisser atteindre". C'est de ce jour que s'est ouverte devant moi cette carrière de persécutions qui, après plus de vingt ans, n'est point encore fermée. Ce billet fut remis à mon portier à une heure du matin avec la recommandation de ne pas me laisser entrer sans l'avoir lu ; bien m'en prit, car, quelques heures après, cent grenadiers de la garde des consuls investirent ma maison."
Sur l'intervention de Joséphine, il écrit “Madame Bonaparte, naturellement bienveillante, n'avait point oublié quelques légers services que je lui avais rendus à l'époque où nous nous trouvions habituellement dans les mêmes sociétés. Elle fut informée de ce qu'on voulait faire contre moi, et me fit avertir qu'il existait un projet d'arrêté des consuls pour me traduire devant une commission militaire à Marseille ; ce projet désignait même les membres qui devaient faire partie de cette commission.”
Puis, plus loin : “Mes livres et mes papiers, livrés à l'investigation, ne fournirent aucun grief contre moi ; mais l'amour-propre de Bonaparte fut vivement blessé, lorsqu'il acquit la certitude que j'avais prêté quelques sommes à madame Bonaparte durant la campagne d'Egypte, pour la Malmaison et pour ses dépenses personnelles. La fierté du Premier consul en fut humiliée, et ses mauvaises dispositions à mon égard en devinrent plus prononcées.”
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par L'âne »

Bernard a écrit :
25 sept. 2018, 13:40
Gabriel Julien Ouvrard n'était pas un banquier mais un commerçant.
Vous avez raison de me reprendre cher Bernard.
Il était commerçant, certes, mais également "financier".
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par Joker »

L'âne a écrit :
25 sept. 2018, 13:43
Il était commerçant, certes, mais également "financier".
Raison pour laquelle j'ai préféré utiliser le terme d'agioteur, très prisé à l'époque. ;)
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par L'âne »

Une réflexion très intéressante d'Ouvrard, dans ses Mémoires, à propos de Napoléon :

« Dans l'effervescence révolutionnaire, il [Napoléon] avait vu de près les classes inférieures de la société ; il avait été témoin de basses intrigues, d'ignobles spéculations, d'industries criminelles ; il avait été, en un mot, à portée d’observer l'humanité sous un jour peu favorable, et ces souvenirs l'ont trop souvent armé de défiances et de soupçons.»
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Ouvrard a écrit :
26 sept. 2018, 05:26
il avait été, en un mot, à portée d’observer l'humanité sous un jour peu favorable, et ces souvenirs l'ont trop souvent armé de défiances et de soupçons.»
"Voilà les hommes Caulaincourt, ajouta l'Empereur. On me reproche de les estimer peu. Ai-je tort ? Pardonnerais-je, oublierais-je si je les croyais meilleurs qu'ils ne peuvent être et qu'ils ne sont en effet.
[...]
La manière dont il parlait de plusieurs ["des hommes en fonctions ou à la cour"] me confirma plus que jamais dans l'opinion qu'il avait en général peu d'estime pour l'espèce humaine"
(Caulaincourt, Mémoires)
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Bernard
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par Bernard »

Cyril Drouet a écrit :
26 sept. 2018, 07:24
"La manière dont il parlait de plusieurs ["des hommes en fonctions ou à la cour"] me confirma plus que jamais dans l'opinion qu'il avait en général peu d'estime pour l'espèce humaine"
(Caulaincourt, Mémoires)
La suite lui donna évidemment raison !
Il n'avait guère d'illusions, y compris sur ses maréchaux : "Il m’a cité des maréchaux, des généraux, des hommes très marquants qu’il avait cru ses plus fidèles, ses plus dévoués amis et qui avaient conspiré contre lui sous le Consulat et notamment lors du Concordat et qu’il s’était borné à tenir éloignés de la cour pendant quelques mois." (Mémoires du duc de Vicence) D'ailleurs, ceux-ci n'hésitèrent pas à le trahir...
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Cyril Drouet
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par Cyril Drouet »

Bernard a écrit :
26 sept. 2018, 08:10
D'ailleurs, ceux-ci n'hésitèrent pas à le trahir...[/justify]
A qui pensez-vous s'il vous plait ?
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Re: Ouvrard plus fort que Bonaparte

Message par L'âne »

Cyril Drouet a écrit :
26 sept. 2018, 08:36
A qui pensez-vous s'il vous plait ?
"L'Empereur me cita, à cet égard, des traits et des noms si marquants que je n'ose les écrire. Je ne veux point ternir la gloire de quelques noms qui appartiennent à l'histoire.[...] « — Ces hommes, ajouta l'Empereur, sont cependant des héros. »
(Mémoires du duc de Vicence)
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