La rencontre de la cour de France

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Cyril Drouet
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La rencontre de la cour de France

Message par Cyril Drouet » 19 sept. 2018, 08:28

Christophe a écrit :
29 mars 2014, 12:23
Il y a aussi le fait que l'Empereur n'a pu arriver à temps à Paris. Le 30 mars, au soir, il apprend la capitulation de la ville alors qu'il n'en est pas loin (à Juvisy, au lieu-dit "La Cour de France"). Il sera "assommé" par la nouvelle apportée par le général Belliard.

Belliard contant l'affaire dans ses Mémoires :

« Lorsque la convention pour l'évacuation de Paris fut signée, je reçus l'ordre de marcher avec toute la cavalerie que je commandais sur Fontainebleau, pour éclairer la route, qu'on croyait avoir été interceptée par des partis ennemis. L'armée devait me suivre ; je m'arrêtai à la Cour de France pour prendre position et y passer la nuit. Un courrier de l'Empereur, venant de Fontainebleau, passe au même instant et annonce sa Majesté qui le suivait de très près. L'Empereur arrive : ce mouvement de troupes l'inquiète. La voiture arrêtée, il demande :
« Qu'est-ce qui est là?
-C'est le général Belliard, Sire », dit le courrier.
J'étais à la portière ; il fait ouvrir, saute à terre, et m'emmène sur la grande route :
« Eh bien ! Belliard, qu'est-ce que cela ? Comment êtes-vous ici avec votre cavalerie? Où est l'ennemi?
-Aux portes de Paris, Sire.
-Et l'armée ?
-Elle me suit.
-Et qui garde Paris ?
-Il est évacué : l'ennemi doit y entrer demain matin à neuf heures ; la garde nationale fait le service aux portes...
-Et ma femme, et mon fils, que sont-ils devenus ? Où est Mortier ? Où est Marmont ?
-L'impératrice, votre fils et toute la cour sont partis avant-hier pour Rambouillet. Je pense qu'elle aura continué sur Orléans. Les maréchaux Mortier et Marmont sont sûrement encore à Paris pour terminer tous les arrangements... »
Il fallut raconter à l'Empereur avec la rapidité de l'éclair tout ce qui nous était arrivé. Je lui fis connaître les positions de notre petite armée et celles de l'ennemi pendant la bataille, et tout ce qu'une poignée de Français avait fait de sublime dans cette journée mémorable. Le prince Berthier et le duc de Vicence suivaient l'Empereur :
« Eh bien ! vous entendez ce que dit Belliard, Messieurs; allons, je veux aller à Paris; partons. Caulaincourt, faites avancer ma voiture ! »
Nous étions déjà assez loin sur la route; je fis observer à sa Majesté qu'elle ne pouvait plus aller à Paris, qu'il n'y avait plus de troupes...
« J'y trouverai la garde nationale ; les troupes viendront me joindre; nous gagnerons du temps ; on peut rétablir les affaires.
-Mais, je le répète à votre Majesté, elle ne peut pas aller à Paris : la garde nationale, d'après le traité, garde les barrières, et les étrangers ne doivent entrer que demain ; mais il serait très possible qu'ils eussent passé outre, et que votre Majesté trouvât aux portes, ou sur les boulevards, ou même dans Paris des postes russes ou prussiens.
-N'importe, je veux y aller ; ma voiture... Vous, allez avec votre cavalerie.
-Mais, Sire, votre Majesté s'expose à se faire prendre et à faire saccager Paris. Je le répète encore à votre Majesté, l'ennemi, fort de plus de cent vingt mille hommes, est aux portes et il a occupé toutes les positions.... Ensuite, je suis sorti en vertu d'une convention, et je ne peux pas rentrer dans Paris...
-Quelle est-elle, cette convention ? qui l'a faite ? qui a donné des ordres ? Qu'a-t-ou fait de ma femme et de mon fils ? Que fait Joseph ? Où est le ministre de la guerre ?
-Je ne connais pas la convention, Sire ; le duc de Trévise m'a fait dire qu'elle existait, et que je devais marcher vers Fontainebleau. On m'a dit qu'elle était faite par MM. les maréchaux Mortier et Marmont. Nous n'avons reçu aucun ordre toute la journée ; chaque maréchal tenant sa position agissait pour son compte et défendait les approches de Paris. J'ignore ce que sont devenus le prince Joseph et le ministre de la guerre ; ils n'ont point paru aujourd'hui à l'armée, du moins au corps du maréchal Mortier. J'ai eu l'honneur de dire à votre Majesté que l'impératrice, le roi de Rome et la cour étaient partis pour Rambouillet.
-Mais pourquoi les avoir fait sortir de Paris ?
-Là-dessus, je ne peux rien répondre à votre Majesté, sinon qu'on disait que c'était par ses ordres.
-Il faut aller à Paris ; quand je ne suis pas là, on ne fait que des sottises. »
Le prince Berthier et M. de Caulaincourt se réunirent à moi pour dissuader l'Empereur. L'Empereur demandait sa voiture, M. de Caulaincourt l'annonçait et elle n'arrivait pas ; l'Empereur se fâchait, marchait et questionnait toujours.
« Il fallait, messieurs, tâcher de tenir plus longtemps et tâcher d'attendre l'armée : il fallait remuer Paris qui ne doit pas désirer les Russes, mettre en action la garde nationale, qui est bonne, et la placer dans les fortifications, que j'ai ordonné au ministre de faire élever et hérisser de canons ; elle les aurait sûrement bien défendues ; mais il paraît qu'on n'a rien fait de bien.
-On a, je crois, Sire, fait aujourd'hui plus qu'il n'était possible de faire et d'espérer. L'armée active, forte de 15 à 16 mille hommes, était en campagne en présence de 120 mille, et elle a fait des prodiges de valeur, puisqu'elle a résisté, et tenu l'ennemi en échec jusqu'à quatre heures où la suspension d'armes a eu lieu, espérant toujours l'arrivée de votre Majesté. Dans la journée, le bruit de votre arrivée s'est répandu dans Paris et a gagné l'armée : alors les cris de vive l'Empereur ! se sont fait entendre partout ; alors on a redoublé d'ardeur et de courage : cela a donné à penser à l'ennemi, qui déjà marchait en crainte à l'approche de cette grande cité, et ralentit ses mouvements. Il s'est étendu du côté de St-Denis, qu'il a attaqué et qu'il voulait prendre pour appuyer sa droite, et puis il s'est porté sur la route de la Révolte, laissant une partie de son centre entièrement ouvert, et nous la donnant belle, si nous avions eu 20 000 hommes de plus en avant de La Villette, pour aller remplir le vide et prendre en flanc toute leur droite qui eût été enlevée. La garde nationale était placée aux barrières, défendues par des tambours en palissades, crénelés et sans fossés devant : elle avait un bataillon sur Montmartre ; elle gardait aussi les routes de St-Denis et de Neuilly, à notre gauche. Le peu qui a été engagé a très bien donné ; il est même des gardes nationaux dont nous avons été obligés de retenir l'ardeur et qu'il a fallu faire rentrer parce qu'ils dépassaient nos tirailleurs. Quant aux fortifications, je n'en ai pas vu, du moins dans la partie que j'occupais.
-Où étiez-vous ?
-En avant de La Villette, depuis le canal de l'Ourcq jusqu'à la seconde route de St-Denis après Montmartre.
-Combien aviez-vous de cavalerie ?
-Environ quinze cents chevaux, y compris la division du général Roussel.
-C'est un bon officier, dit l'Empereur, un brave homme. Mais Montmartre devait être fortifié, garni de gros calibre et pouvait faire une défense vigoureuse.
-Heureusement, Sire, l'ennemi l'a cru comme vous, et l'a craint, je pense, car il s'en est approché avec beaucoup de circonspection, et seulement vers trois heures ; malheureusement on n'y avait point travaillé, et il n'y avait que six pièces de six.
*Qu'a-t-on donc fait de tous mes canons, car je dois avoir au moins 200 pièces à Paris et plus de200 000 coups à tirer ? Pourquoi tout n'est-il pas en batterie devant votre front ?
-Je l'ignore; Sire, mais excepté six pièces de gros calibre, placées sur la route en avant de La Villette, qui ont beaucoup tiré et bientôt manqué de munitions, et les six pièces de la butte Montmartre, du moins dans ma partie, nous n'avons eu à opposer à l'ennemi que nos pièces de campagne ; encore à deux heures, j'ai dû faire ralentir le feu, parce que nous manquions de munitions, malgré les demandes réitérées qu'a faites le commandant de l'artillerie. Le canal de l'Ourcq et celui de Saint-Denis, ainsi que les restes des anciennes fortifications de Paris, nous ont bien servi ; on en a tiré tout l'avantage possible.
-Allons, je vois que tout le monde a perdu la tête : Joseph est un c… et Feltre un j... f… ou un traître. Je commence à croire ce que me disait Savary : « Voilà ce que c'est que d'employer des hommes qui n'ont pas le sens commun. » Eh ! bien, Joseph se croit pourtant un grand général ; il est persuadé qu'il a la science infuse, et qu'il peut mener une armée aussi bien que moi. Quant à Clarke, il ne sait rien ; c'est un pauvre homme qu'il ne faut pas tirer de sa routine de bureau. Où étais-je, M. Belliard ?
-Beaucoup trop loin, Sire ; car si vous eussiez été à Paris avec l'armée , la victoire était assurée. Votre Majesté eût écrasé les ennemis, qui ont tâtonné toute la journée et manœuvré de manière à se faire détruire. La France était sauvée.
-Comment se sont conduits les Parisiens ?
-Très bien, Sire : ils faisaient des vœux pour le succès de nos armes ; ils recueillaient les blessés, les mettaient dans des voitures pour qu'on les conduisît à l'hôpital, après leur avoir fourni tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Lorsque nous sommes rentrés en ville, et quand nous avons traversé les boulevards pour venir passer la Seine sur le pont du Jardin-des-Plantes, une foule immense, le visage triste et la consternation dans l'âme, nous regardait passer avec tous les signes de la plus profonde douleur. »
L'Empereur marchait toujours, et nous étions déjà presqu'à une lieue de la poste, lorsque nous donnâmes dans la tête de l'infanterie.
« Quelles sont ces troupes ?
C'est le corps du maréchal Mortier.
-Faites-le demander. »
Je l'envoyai chercher ; il était encore à Paris. Alors, sur les représentations nouvelles que le prince, M. de Caulaincourt et moi fîmes à l'Empereur, il se décida à retourner à la Cour de France, où il soupa et partit ensuite pour Fontainebleau , après avoir ordonné que toutes les troupes allassent prendre la position d'Essonne le lendemain. Quand nous fûmes à la poste, et à a lumière, j'examinai avec soin la figure de l'Empereur, que je n'avais pas pu voir la nuit sur la route; elle n'était pas altérée du tout, et l'on ne pouvait pas distinguer l'impression qu'avait dû faire sur lui tout ce qu'il venait d'apprendre. Il était très fatigué, parce qu'il avait fait 30 lieues à bidet pour arriver plus vite, et être à Paris avant l'événement qu'il dut prévoir dès qu'il eut avis que les armées combinées l'avaient gagné de vitesse et marchaient sur la capitale, où il aurait pu être avec toute l'armée s'il n'avait pas fait la folie d'aller sur Vitry, croyant que l'ennemi le suivrait. »
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Re: La rencontre de la cour de France

Message par L'âne » 19 sept. 2018, 08:43

Cyril Drouet a écrit :
19 sept. 2018, 08:28
Caulaincout : "Quand nous fûmes à la poste, et à a lumière, j'examinai avec soin la figure de l'Empereur, que je n'avais pas pu voir la nuit sur la route; elle n'était pas altérée du tout, et l'on ne pouvait pas distinguer l'impression qu'avait dû faire sur lui tout ce qu'il venait d'apprendre.
Peut-être qu'à cette heure l'Empereur n'était pas en état d'accepter la réalité, d'en mesurer les conséquences, et qu'il fut "assommé" par la suite ?
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Re: La rencontre de la cour de France

Message par Cyril Drouet » 19 sept. 2018, 08:59

Une œuvre représentant la rencontre de Juvisy :
Napoléon à Juvisy 30 mars 1814.JPG

La scène ici se déroule au Pont des Belles Fontaines, ouvrage d’art enjambant l’Orge, datant du début du début du 18e siècle,
pontbellesfontaines02.jpg
et orné de fontaines (aujourd’hui dans le parc de la mairie) :
faa83a7e-b2ed-415e-99f9-22b73b78ef9d.jpg
La rencontre n’a cependant pas eu lieu sur ce pont, mais un peu plus haut, face au relais de poste de la Cour de France. Le bâtiment fut transformé en observatoire astronomique à la fin du 19e :
Juvisy_N7_observatoire_flammarion_1903.jpg
Pour revenir sur l’oeuvre de départ, on peut néanmoins reconnaître que Napoléon après avoir rencontré Belliard l’entraîna dans une longue marche (une lieue si l’on en croit le mémorialiste) qui forcément l’a mené jusqu’au pont sur l’Orge.
Outre le fait que la rencontre n'eut pas lieu de jour mais de nuit (22-23 heures), on pourrait penser que Napoléon lit ici le texte de la capitulation. A cette heure, elle n’était pas encore signée (elle le fut à deux heures du matin). Suite aux révélations de Belliard relatives au début de l’évacuation de Paris, Napoléon n’en eut la confirmation que plus tard dans la nuit à la Cour de France par l’intermédiaire de Caulaincourt envoyé vers Paris.
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Re: La rencontre de la cour de France

Message par L'âne » 19 sept. 2018, 09:21

Très intéressant.
Merci

Certains, ne perdirent pas de temps ce 30 mars.

IMAG0001.JPG
Le « glorieux bûcher », 30 mars 1814 (par Jacquier, document N.D. - Viollet).

En mars 1814, la chapelle des Invalides contenait environ mille huit cents drapeaux provenant des restes de drapeaux conquis sous l'ancienne monarchie et des drapeaux conquis pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. L'entrée des Alliés dans la capitale étant imminente, le ministre de la Guerre invite le maréchal Serrurier, gouverneur des Invalides, à prendre ses dispositions pour empêcher les trophées de tomber aux mains des Alliés. Ne pouvant envisager de défendre l'Hôtel des Invalides contre toute une armée, le maréchal donne l'ordre au major Cazaux qui commandait les soldats invalides y séjournant de « réunir les drapeaux, en faire un tas et y mettre le feu ». Ainsi fut allumé « l'incendie le plus glorieux qui ait jamais été allumé » (nuit du 30 au 31 mars 1814). Toutes les parties métalliques des hampes furent jetées, avec les cendres, dans la Seine. Dès le matin du 31 mars, un aide de camp du Tsar se présentait à l'Hôtel en demandant à voir les drapeaux : on lui répondit qu'ils étaient détruits.
Cependant cent vingt-neuf trophées échappèrent on ne sait comment à la destruction. Cachés, ils furent remis en 1827 au musée d'Artillerie.
(D’après le commandant M. Verillon, Les trophées de la France)
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Re: La rencontre de la cour de France

Message par L'âne » 19 sept. 2018, 12:54

« l'incendie le plus glorieux qui ait jamais été allumé » (nuit du 30 au 31 mars 1814)
Je crois qu'un feu encore plus glorieux avait eu lieu en Russie avec, pour combustible, des Aigles françaises...

ob_b5b0f2_retraite-russie-garde-brule-aigles.jpg
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Re: La rencontre de la cour de France

Message par Cyril Drouet » 22 sept. 2018, 17:22

Pour revenir au sujet du fil, voici le témoignage de Caulaincourt (Mémoires) :


« Arrivé à la Cour de France, on aperçut la tête d'une colonne de cavalerie dont l'avant-garde nous avait déjà dépassés pendant qu'on relayait. Le général Belliard, qui était à la tête des troupes, vint à l'Empereur, descendu de voiture pendant qu'on relayait, et lui annonça la capitulation. Pendant ce temps, les troupes continuaient à défiler. Les maréchaux de Raguse et de Trévise étaient encore en arrière, ainsi qu'une partie de l'armée. L'Empereur, qui causait sur le côté de la route avec le général Belliard, appela le prince de Neuchâtel et moi pour entendre les tristes détails qu'il donnait, multipliant ses questions, même sur les choses qui s'étaient passées au dernier conseil et au départ do l'Impératrice, choses que ce général, arrivé sous Paris avec l'armée, ne pouvait savoir. Pressé do savoir tout ce qui s'était passé et de saisir l'ensemble de tous les dangers qui le menaçaient et qu'il prévit à l'instant, à peine l'Empereur lui laissait-il, dans le premier moment, le temps de répondre.
Le général Belliard répéta qu'il était là avec sa cavalerie, que le reste des troupes le suivaient ; qu'à la suite d'un conseil l'Impératrice et le roi de Rome étaient partis, deux jours avant, pour Rambouillet ; que tous les ministres les avaient suivis ; qu'on s'était battu jusqu'à … avec un rare courage et quelque temps avec des succès partagés, quoique accablé partout par le nombre; que le prince Joseph, convaincu qu'une résistance plus prolongée compromettrait inutilement et les troupes et Paris, avait donné ordre de capituler ; que le duc de Raguse avait alors traité avec l'ennemi ; que le duc de Trévise, n'ayant reçu cette autorisation que longtemps après, avait, dans le principe même, refusé les propositions que l'ennemi lui avait faites à la suite des ouvertures qu'il avait été dans le cas de lui adresser d'après les instructions dont le général Dejean avait été chargé. Ces instructions prescrivaient au maréchal de transmettre aux avant-postes ennemis l'avis que Sa Majesté, ayant consenti aux propositions faites, les bases de la paix devaient être signées. Le général Belliard, qui ne connaissait ces détails que sommairement, ne put satisfaire l'Empereur sur les mouvements des troupes depuis qu'elles avaient quitté les bords de l'Aisne et sur la bataille de Paris.
L'Empereur fut consterné des premiers détails sur la capitulation de Paris ; il écoutait d'un air morne, mais cette première impression, qui fut terrible, fut courte. Son premier mot fut : « Quelle lâcheté... Capituler !... Joseph a tout perdu... Quatre heures trop tard !... Si je fusse arrivé quatre heures plus tôt, tout était sauvé, répéta-t-il avec l'accent de la douleur. Puis, reprenant toute son énergie : « Quatre heures ont tout compromis ; en quelques heures le courage, le dévouement de mes bons Parisiens peut tout sauver. Ma voiture, Caulaincourt : allons à Paris. Je me mettrai à la tête de la garde nationale et a des troupes : nous rétablirons les affaires... Général Belliard, donnez ordre aux troupes de retourner. »
S'acheminant en même temps d'un pas précipité dans la direction de Paris, chacun le suivait d'un air morne. Tout ce qui l'entourait avait la mort dans l'âme. S'apercevant, un moment après, que sa voiture qu'il avait ordonné de faire avancer ne venait pas, il retourna sur ses pas pour aller au devant, comme si cela pouvait hâter son départ, répétant avec impatience : « Partons. Ma voiture, Caulaincourt ; ne perdons pas de temps. » Le général Belliard lui représenta alors que la capitulation étant signée, on ne pouvait y manquer ; qu'il ne trouverait plus de troupes à Paris ; qu'il ne pouvait donc y aller do sa personne...
L'Empereur, plein de son idée, n'écoutant ni ne voulant admettre les représentations du général, continuait à se plaindre de la précipitation avec laquelle on avait capitulé et répétait avec feu qu'il se mettrait à la tête de la garde nationale, que toute l'armée le rejoindrait dans trente-six heures et qu'il rétablirait les affaires. Le général Belliard avait beau lui répéter qu'il n'était pas probable qu'il pût animer au combat une population qui connaissait la capitulation et qui se croyait, par elle, à l'abri de tous les dangers qu'il devait lui présenter ; qu'au terme de la convention, la garde nationale gardait les barrières et que les Alliés, qui ne devaient à la vérité en prendre possession que le lendemain à 7 heures, pourraient bien avoir passé outre ou s'être établis extérieurement près de tous les postes; qu'il s'exposerait donc à se faire prendre sans aucune utilité. L'Empereur, ne tenant nul compte de ces observations, demanda de nouveau sa voiture et renouvela au général l'ordre de le suivre avec sa cavalerie.
« Quelle est cette convention ? De quel droit l'a-t-on conclue ? ajouta-t-il. Qu'est devenu le ministre de la Guerre ? Où est Joseph? Que fait-il?... »
Le général Belliard répondit qu'on n'avait vu ni l'un ni l'autre pendant l'affaire, au moins au corps du duc de Trévise, dont il faisait partie.
L'Empereur pressait toujours pour avoir sa voiture qui n'avançait pas. Il répétait avec véhémence ses questions : « On ne fait que des bêtises là où je ne suis pas, dit-il. On n'a pas tiré parti de la garde nationale, qui, animée d'un bon esprit, eût bien défendu les points fortifiés, tandis que les troupes en eussent disputé les approches. On avait plus de moyens qu'il n'en fallait pour tenir au moins quarante-huit heures et donner le temps à l'armée d'arriver. Paris avait plus de deux cents pièces de canon et des approvisionnements pour un mois ; en tout, dix fois plus de moyens qu'il n'en fallait pour faire tête à l'orage, si on eût eu un peu d'énergie. Joseph se croit en état de gouverner un royaume. Il a surtout la manie de se croire un grand général. »
L'Empereur se plaignit beaucoup du ministre de la Guerre, qui aurait dû faire fortifier Montmartre et toute la ligne de défense, et ajouta : « Je l'ai depuis longtemps jugé incapable comme ministre. Savary me l'a toujours dit. J'aurais dû le croire. »
Pendant cette conversation, l'Empereur, qui était retourné sur ses pas, suivait la route de Paris, s'arrêtait, se remettait en marche à pas précipités. Apercevant la tête de colonne du général Curial, il s'arrêta et fit appeler le général qui était resté à Paris. Voyant enfin que son infanterie en était, de fait, déjà trop éloignée pour y arriver à temps, il céda aux instances qu'on lui faisait et renonça au projet de se rendre à Paris.
Le général Belliard retourna à son corps, qui avait continué à marcher pour prendre la position que lui indiqua l'Empereur derrière Essonnes. Sa Majesté continua à se promener avec le prince de Neuchâtel et moi, sur la route.
L'Empereur, marchant toujours d'un pas précipité, était silencieux et laissait échapper de temps en temps un profond soupir ou quelques paroles qui exprimaient que tous les inconvénients prévus le frappaient. Me prenant à part, il me répéta ce qu'il venait de nous dire. Son mécontentement s'exhalait surtout sur son frère et sur les ministres de la Guerre et de la Police qui n'eussent, disait-il, dû quitter Paris qu'au moment de l'entrée de l'ennemi.
« Quatre heures trop tard, me répétait-il, quelle fatalité !...Tout le monde a perdu la tête... On me savait, cependant, sur les derrières de l'ennemi et celui-ci jouait trop gros jeu, m'ayant si près de lui, pour être fort aventureux, si l'on eût tenu ; gagner la journée était une chose facile... Il y a là-dessous quelque intrigue, ajoutait-il... Sait-on dans quelle disposition est le peuple ? Que disent les troupes ? Que vous a dit Belliard ? A-t-on quelques détails par les officiers? Si on me savait à Paris, le peuple se soulèverait contre les cosaques... Comme on s'est pressé! Les troupes de Curial sont déjà ici!... Pourquoi n'est-il pas à leur tête?... Joseph m'a perdu l'Espagne ; il me perd Paris. Cet événement perd la France, Caulaincourt. »
Je cherchai vainement à lui donner les espérances que je n'avais pas : « Sans doute tout pouvait être sauvé et cette honteuse capitulation servirait même à tout sauver, me dit-il, si j'avais mes troupes sous la main pour attaquer demain l'ennemi dans le délire de son succès et de son entrée à Paris, mais il me faut au moins trois jours pour rallier des forces harassées... Nous nous battrons, Caulaincourt, car mieux vaut mourir les armes à la main que de s'être humilié devant les étrangers... »
Après un long silence, il reprit : « En y réfléchissant, la question n'est pas décidée. La prise de Paris sera le signal du salut, si on me seconde. N'ayant plus rien à ménager, mes opérations n'étant plus subordonnées à une considération de cette importance, je serai maître de mes mouvements et l'ennemi paiera cher l'audace qui lui a fait nous surprendre trois marches. »
Après un long silence, parfois interrompu par de douloureuses et amères réflexions sur l'état des choses et sur différentes personnes, nous rejoignîmes le prince de Neuchâtel près de la poste où l'Empereur entra. Nous nous promenions depuis plus de deux heures. Il s'assit, s'appuya la tête entre les deux mains sur une table et resta longtemps dans cette position. »
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