Journal d'un garde d'honneur (1) : "Je n'avais ni faim ni soif, mais le coeur gros"

Partagez autour de l’armement, de l’équipement et des pratiques des soldats des guerres napoléoniennes.

Modérateurs : Général Colbert, Cyril

Christophe

[RÉGIMENTS DE GARDES D'HONNEUR]

Message par Christophe » 12 juin 2013, 12:20

[aligner]Cette lettre, qui fut publiée en avril 1914 dans le « Carnet de la Sabretache », est signée « Serafino Carocci ». L’en-tête de cette dernière indique « 1er régiment, 6ème escadron, 12ème compagnie ». L’auteur faisait donc partie des quatre régiments de Gardes d’honneur (1er, 2ème, 3ème et 4ème, de 2.500 hommes chacun) crées par un sénatus-consulte du 3 avril 1813 et rattachés à la Garde Impériale. Carocci dans cette lettre adressée à ses parents, y évoque son arrivée récente à Versailles (le 1er régiment était cantonné dans cette ville), quelques renseignements uniformologiques, ses petits tracas financiers sa vie de garnison; et quelques détails encore, le tout dans un style simple et clair. Ajoutons que ce document fut traduit de l’italien lors de sa parution dans le « Carnet de la Sabretache ».
-------------

A Versailles, le 13 septembre 1813.

Le 11 de ce mois, nous sommes heureusement arrivés à Versailles, mais je suis sans nouvelles de vous depuis Turin. En vous répondant de Turin, je vous demandais de m’adresser une lettre à Lyon, mais je n’y ai rien trouvé. J’ai pensé que vous l’aviez envoyé à Pippo pour qu’il me la remette à Versailles et je n’ai rien trouvé ici non plus ; j’en suis fort mélancolique parce que qui sait si et quand je recevrai et vos lettres et l’argent dont je suis tout à fait dépourvu. Et l’on dit que nous allons bientôt partir pour la Grande-Armée, où l’on a déjà envoyé plusieurs escadrons de notre régiment qui se sont même déjà battus.M. le sous-préfet Borgio m’avait recommandé de ne faire aucune dépense. Et voilà qu’à peine arrivés, on nous a adressé l’ordre de nous faire confectionner un grand uniforme, une veste rouge à boutons d’argent à la hussarde, une paire de pantalons longs, un chapeau, un bonnet de police brodé ; le tout se monte à la somme de 200 francs. Quant à ceux qui ne voudront pas se faire faire ces objets, on les mettra hors des Gardes d’honneur. J’ai répondu que pour le moment je n’avais pas d’argent, ayant dépensé en route ; mais que dans 25 jours j’en aurais certainement reçu. Je vous prie de faire cet effort. Car ce serait un grand déshonneur si on me rayait de ce corps et si on m’incorporait comme petit soldat dans un régiment de ligne. Je vous prie aussi de penser au voyage que j’aurais à faire sous peu. Les vivres sont très chers et il est impossible de s’en procurer rien qu’avec notre paye. Pour vous faire comprendre le prix des choses, le vin : une bouteille de gros verre noir, pleine d’un liquide qui ressemble à de l’eau, et moitié moins grande que les nôtres, coûte 25 sous. Mais nous ne buvons que de l’eau parce que nous n’avons pas de vin. Seulement l’eau est très mauvaise et, de temps à autre, il faut bien boire de la bière qui coûte 7 sous la bouteille. C’est du reste à peine si on peut la boire, car c’est un breuvage fait d’un mélange d’orge et d’eau. Du reste je me résignerai et me ferai à tout. Maintenant je veux vous faire une analyse de notre vie et une description de la ville ; Versailles est une belle ville, on l’appelle le village de l’Empereur. Napoléon y a un palais et je vous assure que ce palais est plus grand et plus beau que celui de Monte-Cavallo à Rome. Vous n’y trouverez rien de pareil. Au milieu du jardin, il y a un grand lac et plus bas un autre jardin tout plein de plantes du Portugal aussi hautes que des noyers et enfin un coup d’œil magnifique de tous côtés. Chacune des rues de la ville est trois fois aussi large que le Corso de Rome. Je ne peux vous parler de tout puisque je ne suis arrivé qu’avant-hier. Mais Versailles est beaucoup plus beau que Lyon. Je ne peux rien vous dire de Paris parce que je n’y ai pas été faute d’argent. Mais j’espère bien recevoir un de ces jours les 50 francs que je vous demandais par ma lettre de Turin, à laquelle vous ne m’avez pas encore répondu comme je vous l’ai dit plus haut, mais que je compte bien voir arriver un de ces jours.

Maintenant voici quelle est notre vie.

A 5 heures du matin la trompette sonne et on va panser les chevaux, puis on leur donne à boire et ensuite l’avoine. Après on va faire l’exercice soit à pied soit à cheval jusqu’à 10 heures du matin. Ensuite, on va déjeuner. Ce repas se compose de la soupe et d’un mets bien accommodé et bien propre, préparé par une femme dans notre chambrée. On est libre jusqu’à 2 heures. A 2 heures, on panse de nouveau les chevaux et après le pansage, on nous rend notre liberté jusqu’à 8 heures, même où l’on va se coucher. Le lit n’est pas mauvais, la chambre non plus et nous ne pouvons pas nous plaindre. Je vous prie de me répondre courrier per courrier, d’autant plus que nous devons partit sous peu et que j’ai mis 25 jours en route. Mais si je partais, je dirais au maître de poste de me faire suivre la lettre sur telle ou telle ville par laquelle nous passerions, ainsi que la lettre de change ou l’argent qu’elle contiendrait. Par charité, je vous prie de ne pas m’abandonner. Je pourrais sans cela faire quelque mauvais coup. Aussi, je vous recommande de m’écrire de suite. Saluez pour moi les amis, M. Gaetano Moronti, le père, le maître de chapelle. Et si vous voyez le comtesse, dites-lui qu’à 3 étapes de Versailles, un capitaine français qui parlait italien et qui avait été à Ruti et qui me dit que ses fils devaient arriver dans 2 heures. J’ai beaucoup regretté de n’avoir pu les voir parce qu’il m’a fallu partir avec le détachement, et qu’eux ils allaient à la Grande-Armée ; mais ils étaient en bonne santé.

Saluez pour moi Luigi, Peppe, Antonio et sa femme. Je vous souhaite bonne santé à tous, à Mamare et à Nonna, et suis,

Votre fils bien affectionné,
Serafino CAROCCI.[/aligner]

lutzen 1813

Message par lutzen 1813 » 13 juin 2013, 19:54

Toujours passionant ces témoignages "en direct" :salut:

lutzen 1813

Régiments de Gardes d'honneur

Message par lutzen 1813 » 09 juil. 2015, 10:59

JOUSBERT DU LANDREAU

Au début de 1813 le général de Ségur reçut la mission d'organiser le 3e régiment de Gardes d'Honneur à Tours. La chose n'alla pas sans difficultés. Une partie de ces Gardes venait de l'Ouest en particulier de la région connue sous le nom de "Vendée militaire" et certains portaient des noms célèbres de chefs de l'insurection de 1793. La roche Saint André, Marigny, Sapinaud, D'Elbée, Charrette; sans compter quelques dizaines d'autres, partageant avec ceux là les mêmes opinions et les mêmes sentiments, c'est à dire l'hostilité à Napoléon l'Usurpateur, leur attachement au retour de la monarchie et le souvenir des membres de leurs familles tués, fusillés ou massacrés.

Ségur aborde longuement dans ses Mémoires les difficultés qu'il eut avec ces hommes puisqu'il échappa même de justesse à une tentative d'assassinat.

Dés leur arrivée il comprit à leur attitude hautaine, leur hostilité larvée, que ça n'allait pas être facile. "Nous nous mesurâmes; je me redressais, mais devins pensif ".

Il remarqua en particulier l'un d'entre eux, Marie Eugène Jousbert du Landreau, arrivé avec d'autres le 5 juin. "un homme de vingt cinq ans, de cinq pieds sept pouces (1mètre quatre vingt) le plus
remarquable d'entre eux par sa vigueur, celui dont le regard m'avait paru le plus fier, le plus ardent, que le détachement avait reconnu pour chef..." Il parvint à entrer en contact avec lui et à l'inviter " d'un air plus grave que gracieux" à venir diner chez lui, du Landreau accepta.

" Je lui parlais la langue de son pays, celle du cœur et l'engageais à en faire autant. Du Landreau s'y prêta sans peine, étant au dedans comme au dehors, son extérieur haut, franc et prononcé, se trouvant être la forme visible de son caractère. Mais tout cela était royaliste et il en convint.

Je lui dis que impériale ou royale, c'était toujours la même patrie et qu'il s'agissait de la défendre, qu'à la vérité les opinions étaient libres mais pas les actions, que son uniforme, que sa cocarde étaient des engagements sacrés avec l'armée; que en les prenant, il s'était rallié à notre drapeau et que l'honneur voulait qu'il y fut fidèle; quant à son intérêt, ne valait-il pas mieux, les premiers pas étant faits, achever de bonne grâce, afin de tirer de sa position le meilleurs parti possible ? Qu'au reste il était dénoncé (Ségur avait reçu un rapport de police sur des propos séditieux de ce groupe) et que sans doute l'ordre de l'envoyer à Paris allait arriver; mais que sa parole me suffirait pour que, à tout risque, je prisse sur moi de désobéir; que je le garderais donc près de moi, qu'enfin je répondrais de lui corps pour corps, s'il me promettait en retour, de me répondre de son détachement (ses camarades proches) dont alors il serait sur-le- champ nommé sous- officier et bientôt officier sans doute". Landreau fut
ému. "Je lui tendis une main amie, en ajoutant: Est-ce convenu ? Ce geste acheva de le gagner, il y répondit, promit tout, et tint parole. Seulement , à diner, lorsque, en le regardant fixement, je portais à la santé de l'Empereur, et qu'il ne put s'empêcher de me faire raison, ce fut avec une telle crispation de muscles, que son verre en retomba brisé sur la table". Le général de Ségur tint parole. Le 16 juin Jousbert du Landreau fut nommé brigadier, le 20 juin maréchal des logis chef et le 22 juillet lieutenant .

Il fit les campagnes de 1813 et de 1814, Au cours des combats Ségur le remarqua, particulièrement lors du combat de Reims."L'un de ceux, écrit-il, dont l'audace me frappa le plus fut un jeune vendéen, le lieutenant du Landreau. C'était un de nos plus beaux hommes de guerre..."

( en revanche, du Landreau n'accepta pas du tout le retour de l'Empereur. Demander le contraire eût été beaucoup et il y a des limites à tout. Il se lança dans l'insurrection en Vendée et forma lui-même à ses frais un corps de 300 cavaliers avec lequel il combattit les troupes impériales )

CONSPIRATION et TENTATIVE D'ASSASSINAT.

Ségur n'eut pas le même succès avec d'autres Gardes.

Le 3e régiment de Gardes d' Honneur était organisé à 10 escadrons chacun de 250 cavaliers. Ces escadrons devant rejoindre successivement l'armée. Au début du mois d'octobre, 2000 Gardes étaient déjà partis. Trois escadrons, à peu près 800 homme restaient encore à Tours et parmi eux beaucoup de Vendéens et de Bretons. Jusque là tout s'était bien passé Ségur ayant mis toute son attention à faire
respecter son autorité et à se faire apprécier, lorsqu'il reçut l'ordre de faire arrêter cinq Gardes, en plusieurs jours, très discrètement, et de les envoyer à Paris. Arrêter cinq Gardes à l'insu de leurs camarades pouvait difficilement rester secret ! Cependant, quatre l'avait déjà été successivement sans remous. Il restait le cinquième, Hypolite Frotier de La Côte. Ségur avait donné des ordres en conséquence mais cette arrestation, le 8 octobre, se passa mal suite à la maladresse peut-être pasinnocente du colonel de Briançon- Belmont. Frotier de La Côte fut arrêté de telle façon que ce fut
connu immédiatement de tous ses camarades. Ségur avait mis ce Garde chez lui, décidant d'attendre le soir pour le faire emmener par la Gendarmerie. Inquiet de ce qui pouvait se passer il fit venir un sous-officier et deux gendarmes et attendit la nuit. Brusquement, sa porte fut ouverte avec fracas et deux Gardes, Paul Isidore Hay des Nétumières, que Ségur avait déjà repéré comme une tête folle, et Julien Barguain firent irruption dans la pièce, Nétumières en tête, pâle, l'air furieux, égaré, son sabre nu pendant à son poignet par la dragonne et à la main un pistolet qu'il porta brusquement à la figure de Ségur en criant "Général rendez moi La Côte ! " Ségur eut à peine le temps de lui dire de se retirer que le coup partit, la balle lui blessa l'oreille gauche et les grains de poudre lui criblèrent le visage. Un combat au corps à corps puis au sabre s'ensuivit, Barguain venant à l'aide de Nétumieres en tirant à deux reprises, le coup ratant à chaque fois ! Quant à La Côte il ne bougea pas se contentant de crier "Ah mon Dieu ! est-il possible ? quelle horreur ! Les gendarmes, réagissant un peu tardivement,
blessèrent Barguain, pendant que Ségur réussit à désarmer son adversaire. Celui-ci soudainement dégrisé, s'écria " Ah mon Dieu vous êtes couvert de sang, je vous ai assassiné, moi qui vous aimais, je suis un scélérat, tuez-moi, je vous en conjure tuez-moi donc !

Aucun autre Garde n'intervint, rien d'autre ne se passa.

Hay des Nétumières, Barguain et Frotier de La Côte furent arrêtés et mis à la disposition du Ministre de la police. (quelqu'un sur le Forum saurait-il quelles furent les suites ? ils risquaient la peine de mort, mais Ségur écrit que l'Empereur fut clément).

Quant aux noms célèbres cités par Ségur voici leurs parcours.

De La ROCHE SAINT ANDRE, il y en a deux au Registre Matricules du 3e Gardes d'Honneur, Louis Anne et Alexandre (cette famille avait fourni trois chefs vendéens) L'un et l'autre firent les Campagnes de 1813 et 1814.

BERNARD de MARIGNY Jules Antoine (de la famille du général vendéen) Il fut de ceux arrêtés au mois d'octobre.

SAPINAUD de BOISHUGUET Jules (de la famille du général vendéen) nommé lieutenant
au régiment le 8 octobre 1813. Fit les campagnes de 1813 et 1814. Ségur ayant reçu de L'Empereur quatre Légion d'Honneur à distribuer aux plus méritants, Sapinaud en fut l'un des bénéficiaires. Lors du combat de Reims ce brave jeune homme, écrit Ségur," se fit, à bout portant, briser son étoile sur la poitrine par une balle russe, blessure dont il revint, mais qui le laissa pour mort sur le champ de ce combat assez digne de mémoire ".

GIGOST d'ELBEE Louis Joseph, il fut blessé et fait prisonnier à Hanau, il mourut des suites de ses blessures. Il était le fils du général d'Elbée, fusillé en 1794 à Noirmoutiers, sa mère le fut quelques temps après.

CHARETTE de la CONTRIE Louis Athanase Urbain, fils de Louis, tué en 1796 et neveu de Charrette fusillé à Nantes en 1796. Fit les Campagnes de 1813 et 1814.

Finalement ces fils de l'aristocratie, et pas n'importe laquelle, celle qui s'était farouchement battue contre la République et en avait payée le prix, se révélèrent loyaux au drapeau qu'ils avaient accepté de défendre. Le prestige de l'Empereur et les qualités de chef de Ségur n'y furent certainement pas
étrangers. :salut: Sources: Mémoires du général comte de Ségur et Registre Matricules du 3e régiment de Gardes d'Honneur ( dont les cases "Date et sortie du corps....." ne sont généralement pas remplies )

Georges Housset aborde la question des Gardes du 3e dans son ouvrage "La Garde d'Honneur 1813-

1814" Edition Giovanangeli - 2009.

Peyrusse

Régiments de Gardes d'honneur

Message par Peyrusse » 19 juil. 2017, 21:01

« Les Gardes d’Honneur pendant la campagne de 1813-1814 », Librairie Historique Teissèdre, 2000, 108 p.

La première partie de ce livre est composée par le témoignage du jeune Stanislas Girard (né en 1790), du 2ème régiment des Gardes d’Honneur. Son récit fut publié la première fois, en volume, en 1920 mais il y avait eu une prépublication fragmentaire dans la « Nouvelle Revue Rétrospective en 1903/1904 (ce que n’indique pas la Bibliographie de J. Tulard).Son témoignage couvre en grande partie la campagne de 1813. Il est présent notamment lors de la bataille de Leipzig. Fin décembre 1813, Girard se dirige vers la France. La campagne de 1814 vient de commencer. Mais il ne prend part à aucun combat.

Néanmoins son récit, pour ces deux campagnes, est détaillé et intéressant. La réédition de ce texte est donc une bonne initiative. Le témoignage de Stanislas Girard est suivi par des extraits du « Livre d’ordres du 2ème régiment de Gardes d’honneur », formation à laquelle il appartenait. On y trouve essentiellement des ordres du jour.

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Journal d'un garde d'honneur (1) : "Je n'avais ni faim ni soif, mais le coeur gros"

Message par Piré chouan fidèle » 20 mai 2018, 10:06

En 1920, un érudit haut-marnais, Arthur Daguin, publiait le "Journal de marche d'un garde d'honneur. Stanislas Girard de Nogent-en-Bassigny (Haute-Marne)". Né dans la cité coutelière le 4 septembre 1790, fils d'un commerçant estimé, Girard, quoique réformé depuis 1809, s'était "enrôlé" au 2e régiment de gardes d'honneur à la place de son frère Julien, qui devait se marier. Il venait alors de s'installer à Lyon.
Voici comment, dans ses souvenirs, confiés par son petit-fils à Daguin, il évoque son état d'esprit à l'heure du départ.

« Le 15 juillet 1813, je quittai la maison paternelle pour aller au chef-lieu du département de la Haute-Marne ; je n'avais reçu l'ordre de départ que deux jours auparavant, mais je l'attendais depuis près de deux mois. Le 25 mai, en rentrant de Genève et de Lyon j'étais allé à Chaumont avec mon frère Julien pour le faire rayer des listes des gardes d'honneur où il avait été inscrit en raison de mon absence. Depuis ce jour je ne m'occupais plus que de mon sort, sans plus songer à un autre établissement. Un premier départ des gardes avait eu lieu le 20 juin ; Marivet, Dubreuil et Milliard en firent partie, je restai avec Lécollier pour le deuxième.

Après être resté quelques jours à Chaumont pour recevoir nos chevaux, nos habits et prendre quelques leçons d'équitation, nous partîmes, le 22 juillet, pour Metz, à 30 lieues de Chaumont, au nombre de quinze gardes d'honneur : Baudel, Laumont, Ravier, Henriot, Garnier, Gouvenot, Thoulouze, Groslevin, Geny, Derichemond, Petitot, Clerget, Lécollier et moi.

Comme j'ai été heureux, en passant à Mandres, d'y trouver tous mes parents et amis, puis de faire avec mon frère Frédéric la route jusqu'à Montigny et Lécourt où nous sommes allés voir ma tante ! Après que mon frère Frédéric m'eut quitté en me remettant quatre pièces d'or dont j'ai pensé avoir besoin, Groslevin, de Donnemarie, et moi sommes allés à Noyers où M. et Mme Causard, qui se préparaient à partir à la foire, nous ont très bien reçus et ont été satisfaits de notre visite. Au bout d'une heure, Thoulouze, de Bassoncourt, membre du détachement, est venu nous chercher et nous partîmes. A Clefmont,nos chevaux se reposèrent pendant une heure. M. Chaudron nous attendait. Il m'emmena avec Lécollier pour déjeuner chez lui avec compagnie ; mais, sitôt entrés, M. Chaudron ne put retenir ses larmes. Pendant ce temps, M. Renard et d'autres invités mirent le couvert, car le temps pressait. Mais, comme je n'avais ni faim ni soif, mais le cœur gros, je fis triste figure à table. Enfin, il fallut monter à cheval et partir.

La pluie bientôt tomba et nous dûmes déployer nos manteaux ou capotes. A Huillécourt, Henriot, notre confrère, nous offrit chez lui un verre de vin que nous prîmes sans descendre de cheval ; il ne vint nous retrouver que le soir.
Nous sommes entrés à Bourmont par la pluie. Je fus logé chez M. Grisbras, marchand d'étoffes. J'ai dîné avec Lécollier et d'autres chez M. Laumont, près d'un de nos camarades ; le dîner a été superbe. Malgré que la pluie tombait très fort, M. Baudel, notre maréchal des logis, nous préparait un grand bal dont je me serais bien passé. Je ne pus prendre sur moi une seule contredanse ; j'y suis cependant resté jusqu'à la fin par complaisance. Une vingtaine de demoiselles avec leurs mères s'y étaient rendues, et tous les garçons du pays... au nombre de trois, y étaient. M. Ravier, de Saint-Thiébault, notre fourrier, et Hudelot, de Bourmont, étaient venus.

Le lendemain matin, départ. Nous trouvâmes à Goncourt un nouvel ami qui nous fit boire du fameux vin blanc.J'oubliais de vous dire que nous fûmes obligés de payer le bal de Bourmont ; il nous en a coûté six francs à chacun...»

Le détachement, qui était accompagné - le témoignage ne précise pas ce point - par le colonel en retraite Lamoureux, de Chaumont-la-Ville, poursuit sa route par Neufchâteau, Colombey-les-Belles, Toul, Pont-à-Mousson, avant d'arriver à Metz le 29 juillet 1813. C'est là que les gardes d'honneur haut-marnais sont versés dans les compagnies du 2e régiment. (A suivre).

:salut:

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Re: Journal d'un garde d'honneur (2) : "Ne craignez rien, Jeune garde"

Message par Piré chouan fidèle » 24 mai 2018, 13:20

Stanislas Girard, qui a passé le Rhin le 7 septembre 1813, reçoit le baptême du feu à Leipzig :
« Le 14 octobre, vers les 3 h du matin, j'entendis la canonnade pour la première fois sérieusement. Nous étions en plaine, le village de Vachau (Wachau) nous cachait le lieu de la bataille. On nous disposa pour le combat avec plusieurs régiments d'infanterie ; ce ne fut que vers les 11 h qu'on nous fit avancer, mais nous restâmes en arrière. Plusieurs régiments de dragons de vieilles troupes étaient arrivés la veille venant d'Espagne ; ce sont eux qui donnèrent les premiers contre les hussards autrichiens de La Tour. Ceux-ci firent une vive résistance, mais enfin ils cédèrent le terrain en y laissant environ 150 tués. Nos dragons eurent une centaine tant tués que blessés... Un dragon qui avait la jambe emportée par un boulet passa près de moi soutenu sur son cheval par un camarade ; il me dit : « Ne craignez rien, jeune garde, les ennemis ont peur et se sauvent. » Les boulets cependant parvinrent jusqu'à nous ; un garde de notre régiment a eu un bras emporté et deux autres gardes furent démontés. Sur la fin de la journée, l'ennemi se retira dans les bois et les montagnes ; nous revînmes vers les 10 h du soir dans notre cantonnement...  Le lendemain 15, l'ennemi ne parut point.On nous rassembla dans la plaine avec les quatre premières compagnies de notre régiment qui venait de Dresde avec l'armée ; je retrouvai là des gardes d'honneur de la Haute-Marne... Pour Milliard on me dit qu'il était resté à Torgau-sur-l'Eble et qu'on ne savait pas ce qu'il était devenu... »

Le 18 octobre, « on monta à cheval avant le jour et nous allâmes proche la ville. Au jour nous revînmes en plaine ; presque aussitôt nous fûmes attaqués par l'ennemi qui venait de recevoir des renforts, il occupait le bois avec son artillerie. Nous changeâmes souvent de position ; à un moment, étant sur une hauteur, je vis que nous étions entourés par l'ennemi... » Consterné, le jeune garde d'honneur voit les Saxons cesser le combat. « Quelques instant après ils dirigèrent sur nous leur artillerie, quatre pièces. Un général fut de suite chercher quatre pièces et leurs suites qui se placèrent devant nous pour nous soutenir ; le premier coup démonta une des pièces ennemies... Mon brigadier qui était à ma droite au second rang fut transpercé à l'estomac et deux autres hommes de mon peloton furent démontés. Les jeunes troupes, comme nous, baissent la tête quand le sifflement des boulets approchent (sic), passent dessus et tombent derrière tandis que les vieilles troupes restent immobiles. Dans ce moment, l'Empereur qui parcourait la plaine vit tomber un obus devant lui, mais la mèche était éteinte ; il prit une prise de tabac et n'y pensa plus... »

Après Leipzig, l'armée française retraite vers le Rhin. Le 30 octobre 1813, « Lécollier monta mon cheval et je suivis à pied ; nous avions juré de ne pas nous quitter jusqu'à Mayence ; deux heures plus tard, il me dit de monter à mon tour, et mon donnant son porte-manteau qui l'embarrassait, il prit le devant à pied ; depuis ce moment je perdis sa trace, mais je retrouvai mon régiment. Après être passés dans de mauvais chemins, nous entendîmes le canon ; on se battait du côté de Hanau ; c'était les Bavarois et les Saxons qui voulaient nous couper. On nous fit presser ; nous arrivâmes dans une plaine ; on se battait dans le bois ; on nous y fit entrer ; on tirait de toutes parts ; nous allions au galop ; les balles sifflaient, etc. Notre escadron arriva de l'autre côté comme notre 3e régiment venait de charger sur les hussards ennemis et que nos dragons étaient en déroute et revenaient au bois... Les boulets tombaient de tous côtés, devant et derrière nous. L'un d'eux emporta la jambe à mon maréchal de logis que je vis le lendemain sur une voiture aux approches de Mayence ; un autre garde près de moi se crut tué, il n'eut que la peur, c'était un boulet qui venait de lui emporter l'épaule de son dolman... »

Le 4 novembre, Stanislas Girard repasse le Rhin. « Notre compagnie était de 125 hommes au complet, nous n'étions que 18 en arrivant à Schifferstadt. Nos camarades arrivèrent peu à peu tous les jours, les uns à cheval, les autres à pied, d'autres, malades, en voiture. Marivet vint deux jours après moi, on lui avait volé mon porte-manteau que je lui avais donné à Hanau. Lécollier arriva le quatrième jour, ainsi que Groslevin. Groslevin nous avait perdus à quelques lieues de Leipsick, il fut fait deux fois prisonnier et fut dépouillé de tout, même des se habits. » Pour Stanislas Girard, la campagne de Saxe est terminée. Affecté aux dragons de la Garde, il gagne Paris, suit l'armée jusqu'à la Loire puis revient à Nogent, le 1er juin 1814.

Marié à Geneviève-Félicité Chevalier, exerçant la profession de banquier dans sa ville natale, il décède à Nogent le 14 février 1848, à l'âge de 57 ans.
:salut:

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