Journal d'un garde d'honneur (1) : "Je n'avais ni faim ni soif, mais le coeur gros"

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Piré chouan fidèle
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Journal d'un garde d'honneur (1) : "Je n'avais ni faim ni soif, mais le coeur gros"

Message par Piré chouan fidèle » 20 mai 2018, 10:06

En 1920, un érudit haut-marnais, Arthur Daguin, publiait le "Journal de marche d'un garde d'honneur. Stanislas Girard de Nogent-en-Bassigny (Haute-Marne)". Né dans la cité coutelière le 4 septembre 1790, fils d'un commerçant estimé, Girard, quoique réformé depuis 1809, s'était "enrôlé" au 2e régiment de gardes d'honneur à la place de son frère Julien, qui devait se marier. Il venait alors de s'installer à Lyon.
Voici comment, dans ses souvenirs, confiés par son petit-fils à Daguin, il évoque son état d'esprit à l'heure du départ.

« Le 15 juillet 1813, je quittai la maison paternelle pour aller au chef-lieu du département de la Haute-Marne ; je n'avais reçu l'ordre de départ que deux jours auparavant, mais je l'attendais depuis près de deux mois. Le 25 mai, en rentrant de Genève et de Lyon j'étais allé à Chaumont avec mon frère Julien pour le faire rayer des listes des gardes d'honneur où il avait été inscrit en raison de mon absence. Depuis ce jour je ne m'occupais plus que de mon sort, sans plus songer à un autre établissement. Un premier départ des gardes avait eu lieu le 20 juin ; Marivet, Dubreuil et Milliard en firent partie, je restai avec Lécollier pour le deuxième.

Après être resté quelques jours à Chaumont pour recevoir nos chevaux, nos habits et prendre quelques leçons d'équitation, nous partîmes, le 22 juillet, pour Metz, à 30 lieues de Chaumont, au nombre de quinze gardes d'honneur : Baudel, Laumont, Ravier, Henriot, Garnier, Gouvenot, Thoulouze, Groslevin, Geny, Derichemond, Petitot, Clerget, Lécollier et moi.

Comme j'ai été heureux, en passant à Mandres, d'y trouver tous mes parents et amis, puis de faire avec mon frère Frédéric la route jusqu'à Montigny et Lécourt où nous sommes allés voir ma tante ! Après que mon frère Frédéric m'eut quitté en me remettant quatre pièces d'or dont j'ai pensé avoir besoin, Groslevin, de Donnemarie, et moi sommes allés à Noyers où M. et Mme Causard, qui se préparaient à partir à la foire, nous ont très bien reçus et ont été satisfaits de notre visite. Au bout d'une heure, Thoulouze, de Bassoncourt, membre du détachement, est venu nous chercher et nous partîmes. A Clefmont,nos chevaux se reposèrent pendant une heure. M. Chaudron nous attendait. Il m'emmena avec Lécollier pour déjeuner chez lui avec compagnie ; mais, sitôt entrés, M. Chaudron ne put retenir ses larmes. Pendant ce temps, M. Renard et d'autres invités mirent le couvert, car le temps pressait. Mais, comme je n'avais ni faim ni soif, mais le cœur gros, je fis triste figure à table. Enfin, il fallut monter à cheval et partir.

La pluie bientôt tomba et nous dûmes déployer nos manteaux ou capotes. A Huillécourt, Henriot, notre confrère, nous offrit chez lui un verre de vin que nous prîmes sans descendre de cheval ; il ne vint nous retrouver que le soir.
Nous sommes entrés à Bourmont par la pluie. Je fus logé chez M. Grisbras, marchand d'étoffes. J'ai dîné avec Lécollier et d'autres chez M. Laumont, près d'un de nos camarades ; le dîner a été superbe. Malgré que la pluie tombait très fort, M. Baudel, notre maréchal des logis, nous préparait un grand bal dont je me serais bien passé. Je ne pus prendre sur moi une seule contredanse ; j'y suis cependant resté jusqu'à la fin par complaisance. Une vingtaine de demoiselles avec leurs mères s'y étaient rendues, et tous les garçons du pays... au nombre de trois, y étaient. M. Ravier, de Saint-Thiébault, notre fourrier, et Hudelot, de Bourmont, étaient venus.

Le lendemain matin, départ. Nous trouvâmes à Goncourt un nouvel ami qui nous fit boire du fameux vin blanc.J'oubliais de vous dire que nous fûmes obligés de payer le bal de Bourmont ; il nous en a coûté six francs à chacun...»

Le détachement, qui était accompagné - le témoignage ne précise pas ce point - par le colonel en retraite Lamoureux, de Chaumont-la-Ville, poursuit sa route par Neufchâteau, Colombey-les-Belles, Toul, Pont-à-Mousson, avant d'arriver à Metz le 29 juillet 1813. C'est là que les gardes d'honneur haut-marnais sont versés dans les compagnies du 2e régiment. (A suivre).

:salut:

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Piré chouan fidèle
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Re: Journal d'un garde d'honneur (2) : "Ne craignez rien, Jeune garde"

Message par Piré chouan fidèle » 24 mai 2018, 13:20

Stanislas Girard, qui a passé le Rhin le 7 septembre 1813, reçoit le baptême du feu à Leipzig :
« Le 14 octobre, vers les 3 h du matin, j'entendis la canonnade pour la première fois sérieusement. Nous étions en plaine, le village de Vachau (Wachau) nous cachait le lieu de la bataille. On nous disposa pour le combat avec plusieurs régiments d'infanterie ; ce ne fut que vers les 11 h qu'on nous fit avancer, mais nous restâmes en arrière. Plusieurs régiments de dragons de vieilles troupes étaient arrivés la veille venant d'Espagne ; ce sont eux qui donnèrent les premiers contre les hussards autrichiens de La Tour. Ceux-ci firent une vive résistance, mais enfin ils cédèrent le terrain en y laissant environ 150 tués. Nos dragons eurent une centaine tant tués que blessés... Un dragon qui avait la jambe emportée par un boulet passa près de moi soutenu sur son cheval par un camarade ; il me dit : « Ne craignez rien, jeune garde, les ennemis ont peur et se sauvent. » Les boulets cependant parvinrent jusqu'à nous ; un garde de notre régiment a eu un bras emporté et deux autres gardes furent démontés. Sur la fin de la journée, l'ennemi se retira dans les bois et les montagnes ; nous revînmes vers les 10 h du soir dans notre cantonnement...  Le lendemain 15, l'ennemi ne parut point.On nous rassembla dans la plaine avec les quatre premières compagnies de notre régiment qui venait de Dresde avec l'armée ; je retrouvai là des gardes d'honneur de la Haute-Marne... Pour Milliard on me dit qu'il était resté à Torgau-sur-l'Eble et qu'on ne savait pas ce qu'il était devenu... »

Le 18 octobre, « on monta à cheval avant le jour et nous allâmes proche la ville. Au jour nous revînmes en plaine ; presque aussitôt nous fûmes attaqués par l'ennemi qui venait de recevoir des renforts, il occupait le bois avec son artillerie. Nous changeâmes souvent de position ; à un moment, étant sur une hauteur, je vis que nous étions entourés par l'ennemi... » Consterné, le jeune garde d'honneur voit les Saxons cesser le combat. « Quelques instant après ils dirigèrent sur nous leur artillerie, quatre pièces. Un général fut de suite chercher quatre pièces et leurs suites qui se placèrent devant nous pour nous soutenir ; le premier coup démonta une des pièces ennemies... Mon brigadier qui était à ma droite au second rang fut transpercé à l'estomac et deux autres hommes de mon peloton furent démontés. Les jeunes troupes, comme nous, baissent la tête quand le sifflement des boulets approchent (sic), passent dessus et tombent derrière tandis que les vieilles troupes restent immobiles. Dans ce moment, l'Empereur qui parcourait la plaine vit tomber un obus devant lui, mais la mèche était éteinte ; il prit une prise de tabac et n'y pensa plus... »

Après Leipzig, l'armée française retraite vers le Rhin. Le 30 octobre 1813, « Lécollier monta mon cheval et je suivis à pied ; nous avions juré de ne pas nous quitter jusqu'à Mayence ; deux heures plus tard, il me dit de monter à mon tour, et mon donnant son porte-manteau qui l'embarrassait, il prit le devant à pied ; depuis ce moment je perdis sa trace, mais je retrouvai mon régiment. Après être passés dans de mauvais chemins, nous entendîmes le canon ; on se battait du côté de Hanau ; c'était les Bavarois et les Saxons qui voulaient nous couper. On nous fit presser ; nous arrivâmes dans une plaine ; on se battait dans le bois ; on nous y fit entrer ; on tirait de toutes parts ; nous allions au galop ; les balles sifflaient, etc. Notre escadron arriva de l'autre côté comme notre 3e régiment venait de charger sur les hussards ennemis et que nos dragons étaient en déroute et revenaient au bois... Les boulets tombaient de tous côtés, devant et derrière nous. L'un d'eux emporta la jambe à mon maréchal de logis que je vis le lendemain sur une voiture aux approches de Mayence ; un autre garde près de moi se crut tué, il n'eut que la peur, c'était un boulet qui venait de lui emporter l'épaule de son dolman... »

Le 4 novembre, Stanislas Girard repasse le Rhin. « Notre compagnie était de 125 hommes au complet, nous n'étions que 18 en arrivant à Schifferstadt. Nos camarades arrivèrent peu à peu tous les jours, les uns à cheval, les autres à pied, d'autres, malades, en voiture. Marivet vint deux jours après moi, on lui avait volé mon porte-manteau que je lui avais donné à Hanau. Lécollier arriva le quatrième jour, ainsi que Groslevin. Groslevin nous avait perdus à quelques lieues de Leipsick, il fut fait deux fois prisonnier et fut dépouillé de tout, même des se habits. » Pour Stanislas Girard, la campagne de Saxe est terminée. Affecté aux dragons de la Garde, il gagne Paris, suit l'armée jusqu'à la Loire puis revient à Nogent, le 1er juin 1814.

Marié à Geneviève-Félicité Chevalier, exerçant la profession de banquier dans sa ville natale, il décède à Nogent le 14 février 1848, à l'âge de 57 ans.
:salut:

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