Pertes humaines : Les morts des batailles

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Bernard
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Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Bernard »

Cyril Drouet a écrit :
Non, je ne connais pas de témoignages ayant évoqué un sentiment de honte vis à vis d'Essling
Je suis peut-être allé trop loin dans cette impression que dégage la lecture des relations. Ceci dit, voici ce qu'en dit, après avoir décrit la boucherie de la bataille, l'incontournable capitaine Coignet : "A neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun son feu pour faire croire que toute notre armée était passée. Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés." La suite n'est guère plus brillante : "nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient échappé à la mort, il n'en resta pas un ; les prisonniers faits le matin eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos chefs que la bride et la selle ; on ne peut se figurer pareille disette..." Presque la Russie !
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Bernard
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Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Bernard »

Dans une curieuse brochure intitulée Réflexions sur les notes du Moniteur, du 14 septembre, par un ami de la vérité publiée à Londres en 1810. Il s'agit, comme l'indique le titre, d'une réfutation des commentaires publiés dans le Moniteur notamment à propos d'Essling.

"La seconde époque a pour but de justifier l'opposition que l'invincible a trouvée à Essling."
"On se demandera pourquoi l'archiduc Charles n'avait que 90 000 hommes à la bataille d'Eckmulh, lorsque l'Autriche avait 400 000 hommes sous les armes ? On a applaudi ce prince d'avoir tué ou blessé 30 000 Français à Essling ; mais tous les militaires, sa propre conscience et la postérité lui reprocheront sans cesse de n'avoir pas fait mettre bas les armes à 20 000 hommes battus, découragés et acculés au Danube par 60 000 braves, ives de leur éclatante victoire."
Le Briquet

Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Le Briquet »

Plus qu'une grande victoire pour les Autrichiens (qui ne remportent aucun avantage, bien qu'ils restent maitres du terrain, ce qui n'est pas rien), ou qu'une défaite française (Napoléon parvient à se replier en bon ordre), je pense qu'on peut surtout parler d'un échec français et d'un sursis pour les Autrichiens.
Car le résultats de la bataille n'est pas tellement le fait d'erreurs de Napoléon ou de la clairvoyance de l'Archiduc Charles (qui fut tout de même un bon commandant en chef, notamment à Wagram), mais bien de la clairvoyance d'un officier autrichien qui prit seul l'initiative d'envoyer des barques puis le moulin flottant contre les ponts !
C'est cet homme le "héros" de la journée, c'est lui qui offre un sursis inespéré à son armée.
Une fois la connexion rétablie entre les armées, le sursis prend fin et Wagram se termine comme aurait certainement dû se terminer Essling.
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Cyril Drouet
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Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Cyril Drouet »

Le Briquet a écrit : 30 oct. 2017, 22:45 ar le résultats de la bataille n'est pas tellement le fait d'erreurs de Napoléon ou de la clairvoyance de l'Archiduc Charles (qui fut tout de même un bon commandant en chef, notamment à Wagram), mais bien de la clairvoyance d'un officier autrichien qui prit seul l'initiative d'envoyer des barques puis le moulin flottant contre les ponts !
C'est cet homme le "héros" de la journée, c'est lui qui offre un sursis inespéré à son armée.
La rupture fut en effet un évènement majeur, comme l’indique le 21e Bulletin (22 juin 1809) :
"A Esling , 90 000 hommes ont été battus et contenus par 30 000 Français, qui les auraient mis dans une complète déroute et détruits , sans l'événement des ponts qui a produit le défaut de munitions."

Le 10e Bulletin du 23 mai en rappelle le contexte :
« C'en était fait de l'armée autrichienne, lorsqu'à sept heures du matin un aide de camp vint annoncer à l'Empereur que, la crue subite du Danube ayant mis à flot un grand nombre de gros arbres et de radeaux coupés et jetés sur les rives dans les événements qui ont eu lieu lors de la prise de Vienne, les ponts qui communiquaient de la rive droite à la petite île et de celle-ci à l'île d'In-der-Lobau venaient d'être rompus. Cette crue périodique, qui n'a ordinairement lieu qu'à la mi-juin par la fonte des neiges, a été accélérée par la chaleur prématurée qui se fait sentir depuis quelques jours. »

Oubliés donc ici les brûlots envoyés sur les flots à dessein par le capitaine de génie autrichien von Magdebourg.

Une polémique allait naître avec la publication, en 1816, de Considérations sur l’art de la guerre. Dans cet ouvrage, Rogniat donnait en effet une toute version que celle rapportée par Napoléon dans ses bulletins:
« Le prince Charles ne s'oppose point au passage de la tête de notre armée; il se tient sur le bord du fleuve, à une lieue au-dessus de notre pont, et là, il fait préparer de gros bateaux, d'énormes radeaux et une grande quantité de brûlots. Quand il s'aperçoit que la moitié, à-peu-près, de notre armée est sur la rive gauche, il lance au gré d'un courant rapide toutes ces machines rassemblées d'avance, qui, venant heurter notre pont, l'entraînent et le détruisent entièrement. Notre armée se trouve alors séparée en deux par un fleuve de quatre cents toises de large, sans communication de l'une à l'autre rive. Il nous attaque dans cette cruelle situation avec cent mille hommes contre quarante-cinq mille, et après deux jours de combats opiniâtres et sanglants, privés de nos parcs de réserve restés sur la rive droite, sans espoir de rétablir nos communications avec le reste de notre armée, nous sommes contraints de céder au nombre, et de nous réfugier dans une île du Danube, l'île de Lobau »

L’ouvrage arriva à Sainte-Hélène. Il ne pouvait laisser indifférent Napoléon qui annota le passage donné plus haut en ces termes :
« Ce ne fut pas le prince Charles qui coupa nos ponts, ce fut le Danube qui, en trois jours, hausse de quatorze pieds. »
(Montholon, Mémoires pour servir a l'histoire de France sous Napoléon)

Napoléon évoque bien par la suite (comme dans le Bulletin du 23 mai 1809) des embarcations emportées naturellement (et non intentionnellement) par les eaux (« au moment de l’évacuation de Vienne, les Autrichiens avaient incendié beaucoup de bateaux, qui soulevés par la crue du fleuve, allaient frapper contre les pontons »), mais il n’en dit pas plus et insiste sur le faits que les ponts furent bien emportés par « la force du courant ».



Marbot s’éleva également contre le livre de Rogniat dans « Remarques critiques sur l’ouvrage de M. le lieutenant général Rogniat » (1820) :
"M. le général Rogniat étant amené par le sujet qu'il traite à parler des ruses de guerre, cite encore la bataille d'Essling, et prétend que le prince Charles avait conçu d'avance le projet de couper notre pont sur le Danube, lorsqu'une partie de notre armée l'aurait passé
[…]
M. le général attribue, avec tout aussi peu d'exactitude et de fondement, notre échec d'Essling à un autre stratagème, quoiqu'il soit prouvé que le hasard seul présida à l'événement qui décida de cette journée.
C'est vraiment à la rupture de nos ponts qu'il faut attribuer la perte de la bataille d'Essling; mais cette rupture n'avait pas été préméditée d'avance par le prince Charles, et si en soutenant le contraire, M. le général Rogniat prétend faire l'éloge du prince autrichien, je doute que celui-ci veuille l'accepter;
1°parce que le fait cité par le général Rogniat est totalement contraire à la vérité;
2° parce que ce serait prêter au prince Charles une faute qu'il n'a pas faite.
Pour nous en convaincre, rappelons les faits. Le 21 mai, à trois heures du soir, les Français n'avaient encore sur la rive gauche du Danube que le corps d'infanterie du maréchal Masséna et celui de cavalerie du maréchal Bessières; ces deux corps, dont les forces réunies s'élevaient de 10 à 15 mille hommes présents sous les armes, occupaient Essling et Aspern, ayant derrière eux l'île de Lobau, et le grand pont du Danube qui unissait l'île à la rive droite près du village d'Ebersdorf: nous avions sur cette rive droite, mais encore à quelques lieues en arrière du pont, les trois quarts de notre armée, c'est-à-dire les corps des maréchaux Lannes, Davoust, la garde, une partie de la cavalerie et plusieurs divisions de la confédération, etc., etc., etc., ces corps n'étant pas arrivés à Ebersdorf lorsque ceux des maréchaux Masséna et Bessières eurent défilé, il y eut une telle lacune dans l'arrivée des troupes sur le champ d’Essling, que les ponts furent déserts depuis trois heures du soir du 21, jusques au coucher du soleil. Ce fut pendant cet intervalle que le prince Charles essaya de refouler notre tête de colonne, qu'il attaqua avec impétuosité, en dirigeant son principal effort sur Aspern où le combat fut des plus vifs. Or, je le demande à tous les militaires; est-il possible de croire que si le prince autrichien eût cru alors avoir en son pouvoir les moyens de couper les ponts, il n'eût pas saisi ce moment ? Il me semble que c'était l'instant favorable; car lorsqu'on tend une embuscade en arrière d'un défilé, il est reconnu en principe, tout aussi bien pour une armée que pour le plus petit parti, qu'il ne faut laisser passer que le nombre d'ennemis qu'on est certain, en proportion de ses forces, de pouvoir battre, non-seulement à coup sûr, mais encore battre facilement, et sans perdre beaucoup de monde; or, le général autrichien en coupant les ponts le 21 au soir, au moment de son attaque, aurait été assuré, non-seulement de battre les 25 mille hommes que nous avions sur la rive gauche du Danube, mais même de les forcer tôt on tard, et presque sans coup férir, à mettre bas les armes, puisqu'il leur coupait le chemin de la retraite, leur ôtait tout espoir d'être secouru, et les attaquait avec 100 mille hommes : et il me semble que 25 mille Français avec leurs canons, armes, chevaux, etc., etc., étaient une assez belle proie pour que le général autrichien dût s'en contenter ! Mais pour les prendre aisément, il ne fallait pas en laisser passer davantage; car, en laissant accroître leur nombre on devait s'attendre à une défense opiniâtre, à perdre beaucoup de monde dans un combat sanglant, et à ne faire peut-être que très peu de prisonniers, pour en avoir voulu trop faire. Tout devait donc engager le prince Charles d'Autriche à couper les ponts, avant ou pendant son attaque du 21au soir, et s'il n'en fit rien, c'est qu'incontestablement il ne croyait point alors que cela fût en son pouvoir.
[…]
Un officier supérieur de chasseurs à pied autrichien , qui se trouvait placé avec son bataillon dans des broussailles au bord du Danube, à l'endroit où l'aile droite de l'armée autrichienne s'appuyait à ce fleuve, s'avisa , n'ayant pas d'ennemi devant lui, de monter sur un bateau, et d'aller au milieu du fleuve pour voir le pont des Français, et observer s'ils y faisaient passer beaucoup de troupes. Comme cet officier n'était qu'à une demi-lieue au-dessus de ce pont, et que le courant était rapide, il eut la pensée très judicieuse qu'en lâchant au fil de l'eau des bateaux et radeaux, il pourrait séparer les pontons des Français , rompre leur pont et empêcher l'arrivée de leurs troupes sur le champ de bataille. Il se trouva sur ce point un grand nombre de bateaux que les habitants avaient réunis, non par ordre, mais dans l'espoir de les soustraire aux Français : l'officier autrichien en profita , et exécuta son ingénieux projet avec adresse et promptitude. Plusieurs bateaux qu'il lança rompirent le pont en deux ou trois places, mais les pontonniers français le rétablirent sur-le-champ , parce qu'il n'y avait à chaque rupture qu'un ou deux pontons de dérangés; mais enfin l'autrichien lança des barques énormes et de gros radeaux qui brisèrent définitivement le pont, sans qu'il fût possible de le rétablir de la journée.
Alors, la marche des corps français fut tout-à-fait arrêtée , et les divisions qui combattaient sur la rive gauche, se trouvèrent entièrement isolées et livrées à leurs propres forces, mais quoique placées dans une position des plus critiques et ayant à combattre contre des forces doubles des leurs, les troupes françaises, manquant de cartouches , n'ayant presque plus de munitions pour l'artillerie, et étant réduites à ne tirer le canon que de loin en loin, montrèrent cependant une telle fermeté, et les maréchaux Masséna, Bessières et Lannes (avant sa blessure) prirent de si bonnes dispositions, qu'il fut impossible aux Autrichiens d'enfoncer nos corps d'armée , qui couchèrent sur leur champ de bataille une partie de la nuit, et ce ne fut que le 23 au matin, quelques heures avant le jour, que les Français se retirèrent dans l'Ile de Lobau, laissant sur la rive gauche du Danube les Autrichiens plus étonnés que satisfaits d'une victoire, qui, après leur avoir coûté au moins autant d'hommes qu'à nous, ne leur offrait pour résultat que la possession d'un champ de bataille jonché de mourants et de cadavres des deux partis; et l'avantage de nous avoir empêchés de déboucher ce jour-là sur la rive gauche, avantage que le prince Charles aurait obtenu tout aussi bien en coupant le pont le 21 au soir, et, de plus, il aurait évité de perdre 18 à 20 mille hommes de ses meilleures troupes, et aurait été presque certain de faire 25 mille prisonniers français; car, sans l'arrivée du corps du maréchal Lannes et d'une partie de la garde, il aurait été bien difficile, pour ne pas dire impossible, que le corps du maréchal Masséna et celui de cavalerie n'eussent pas été enfoncés, s'ils fussent restés dans leur position d'Aspern et d'Essling; et l'ennemi qui avait des forces quatre fois plus nombreuses pouvait les empêcher de rentrer (au moins en entier) dans l'île de Lobau.
Tout nous porte donc à croire, que le général autrichien aurait empêché l'arrivée du corps du maréchal Lannes et des troupes de la garde en coupant notre pont le 21 au soir, s'il avait cru que la chose fût en son pouvoir : mais, en supposant que le prince Charles (ainsi que le prétend M. le général Rogniat) eût fait ses préparatifs d'avance pour couper ce pont, et eût voulu attendre qu'un plus grand nombre de Français se fussent engagés en-deçà du défilé pour en pouvoir prendre davantage, le prince autrichien aurait alors différé son attaque jusqu'au 22 au matin, il n'aurait certainement pas fait celle du 21 au soir, et se fût évité la douleur de paver ce jour-là le village d’Aspern des cadavres de ses grenadiers; car, cette attaque du 21 devenait entièrement inutile, si l'on suppose que le prince Charles savait alors qu'il pouvait couper les ponts, et ne voulait les faire rompre que le lendemain, et je ne vois pas comment M. le général Rogniat pourrait justifier cette attaque du 21, dans l'hypothèse qu'il admet, que le prince autrichien était le maître de fermer le défilé, et ne voulait le fermer que le 22, lorsque le corps du maréchal Lannes serait passé?
Mais, en écartant toute supposition, et rétablissant les faits dans leur exactitude primitive, il est constant que le prince Charles ignorait qu'on pût couper notre pont; et qu'il dut par conséquent nous attaquer, comme il le fit le 21 au soir, pour tâcher de rejeter notre tête de colonne sur le défilé avant l'arrivée du reste de nos troupes. Mais ses efforts n'ayant pas réussi, il se trouvait engagé le 22 dans une affaire des plus sérieuses (d'où dépendait peut-être alors le sort de la maison d'Autriche), et déjà le centre de l'armée du prince Charles pliait, lorsqu'un officier intelligent, secondé d'un hasard heureux, opéra la rupture de notre pont. Le prince profita habilement de cet événement pour reporter son centre en avant, nous faire retourner dans notre position primitive, et nous forcer enfin à évacuer la rive gauche; et je pense qu'il n'y a pas moins de mérite à saisir à propos le moment de profiter d'un accident fâcheux qui arrive aux troupes de son ennemi, qu'à le faire naître; et le prince Charles d'Autriche, quoique souvent malheureux à la guerre, a de si beaux faits d'armes par-devers lui, il est si riche en belles conceptions militaires, que je crois qu'il est inutile de lui en prêter qu'il n'a pas eues, surtout lorsqu'il est prouvé que s'il eût eu l'intention qu'on lui suppose, il eût agi tout différemment de ce qu'il a fait; je pense donc que M. le général Rogniat est dans une très grande erreur, lorsqu'il avance que la rupture du pont du Danube avait été préméditée par le prince Charles.
Du reste, nous avons vu, lors de l'armistice de Znaïm, plusieurs officiers de l'état-major de ce prince, qui nous ont dit que c'était à un officier de chasseurs à pied que l'armée autrichienne devait la rupture de nos ponts; et en supposant que le prince Charles ait eu lui-même l'idée de lâcher au fil de l'eau des bateaux pour briser notre pont, il est impossible d'admettre qu'il ait eu cette idée avant le 22; car, je le répète, si ce prince eût cru le 21 pouvoir détruire notre pont, il l'eût fait sur-le-champ avant le passage du corps du maréchal Larmes, ou, s'il n'eût voulu couper le pont que le 22 et après l'arrivée de ce corps, il n'eût alors certainement pas attaqué le 21 au soir Aspern, car cette attaque devenait alors absolument inutile. »

Marbot reprit en partie ces remarques dans ses Mémoires. Il y ajouta ce passage :
« S'il restait quelques doutes à ce sujet, ils seraient entièrement détruits par l'argument irrésistible que voici. De toutes les décorations militaires de l'empire d'Autriche, la plus difficile à obtenir était celle de Marie-Thérèse, car elle n'était accordée qu'à l'officier qui pouvait prouver qu'il avait fait plus que son devoir. Il devait solliciter cette décoration lui-même, et s'il échouait, il lui était interdit à tout jamais de reproduire sa demande. Or, malgré la sévérité de ce règlement, le commandant des chasseurs autrichiens obtint la croix de Marie-Thérèse, ce qui prouve incontestablement qu'il avait agi d'après ses propres inspirations, et non par ordre du prince Charles. »


Les « Remarques critiques sur l’ouvrage de M. le lieutenant général Rogniat » parvinrent à Sainte-Hélène. Le 14 mars 1821, Napoléon le commenta ainsi :
« Voilà le meilleur ouvrage que j’aie lu depuis quatre ans. Celui qui m’a fait le plus de plaisir. Marbot n’a pu avoir communication de ma réfutation de Rogniat ; je la lui confierai volontiers pour une seconde édition.
[…]
Il dit Essling mieux que je pourrai le dire moi-même ; non seulement la rupture ne fut pas une ruse de guerre, cela est faux, mais il démontre que cela ne pouvait pas être ; que s’il l’avait pu, l’ennemi devait rompre les ponts, le premier jour quand vingt mille hommes avaient passé ; c’était un assez beau succès que de prendre vingt mille Français après les affaires d’Eckmuhl.
Je voudrais pouvoir témoigner ma reconnaissance à Marbot, en lui envoyant une bague [il fit plus en le couchant dans son testament : « au colonel Marbot, cent mille francs. Je l’engage à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs et les apostolats »]. Si jamais je rentrais dans les affaires, je le prendrais pour aide-de-camp ; c’est un homme instruit, qui écrit bien, simplement et convenablement. »
(Bertrand, Cahiers de Sainte-Hélène)


Bel éloge, mais où Napoléon oublie de dire que Marbot le contredit également ; la réfutation impériale imputant à la seule crue du Danube la rupture du pont…


En 1823, Rogniat répondit aux critiques de l’Empereur dans « Réponse aux notes critiques de Napoléon, sur l'ouvrage intitulé Considérations sur l’art de la guerre » :
« Le pont sur le grand bras fut rompu deux fois dans la journée du 21, et fut enlevé presque entièrement dans la journée du 22. Ce sont des faits matériels sur lesquels nous nous accordons. Mais quelle fut la cause de cette rupture ? voilà sur quoi nous différons.
Mon critique l'attribue uniquement à la crue du Danube, qui, en trois jours, haussa de quatorze pieds. C'est déjà difficile à croire pour un fleuve qui coule en plaine, sur une très grande largeur. Cependant il ne s'en contente pas; car un peu plus loin, il porte cette crue de trois jours à vingt-huit pieds. Qu'il me soit permis de rappeler ici le conseil qu'il daignait me donner tout à l'heure : Il faut être d'accord avec soi-même. Si le Danube se fût élevé de vingt-huit pieds, il eût inondé toute l'île de Lobau; et le soir du 22, notre armée eût été noyée. Heureusement que, dans tout ceci, il n'y a de noyé que la vérité; l'hyperbole est la figure de rhétorique favorite de mon critique. Sans doute que la crue du Danube ne fut pas sans influence sur les ruptures du pont; mais la cause principale fut les corps flottants qui vinrent le choquer. Mon adversaire avoue que des bateaux vinrent frapper contre les pontons. J'ai vu, de plus, des radeaux et des moulins, lancés au gré d'un courant rapide, venir les briser. Le colonel Baste, des marins de la garde, chargé de protéger le pont avec une petite flottille, m'a dit avoir arrêté des brûlots. A qui persuadera-t-on que ces radeaux, ces moulins, ces brûlots fussent des accidents fortuits, amenés par la crue du Danube ? Au reste, lancer des corps flottants pour rompre le pont de son adversaire, est une idée si simple, qu'elle viendrait à un enfant. Pourquoi veut-on qu'elle ne soit pas venue à l'esprit du prince Charles, ou de quelqu'un de ses officiers ? Le 20 au soir, il avait des troupes au-dessus de notre pont, puisque le général Lasalle, envoyé en reconnaissance, trouva des forces considérables; le 21, il arriva lui-même : il était donc en position de lancer des corps flottants pour rompre notre pont; et il eût été impardonnable de ne pas le faire. »
Le Briquet

Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Le Briquet »

Je trouve la démonstration de Marbot assez convaincante.
D'ailleurs si Rogniat a répondu aux critiques de l'Empereur, il n'a pas répondu à celles de Marbot ?
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Cyril Drouet
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Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Cyril Drouet »

Le Briquet a écrit : 31 oct. 2017, 08:56 Je trouve la démonstration de Marbot assez convaincante.
Je partage le même avis.
Le Briquet a écrit : 31 oct. 2017, 08:56 D'ailleurs si Rogniat a répondu aux critiques de l'Empereur, il n'a pas répondu à celles de Marbot ?
Pas à ma connaissance.
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Bernard
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Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Bernard »

Je rappelle la citation de Comeau. Pensez-vous que la préparation des embarcations décrites ci-après a pu se faire à l'instant (charger les bateaux de pierres, les réunir deux à deux, etc.) :
"Je fus le premier officier envoyé au-devant de cette armée de Davout et je vis les désastres et leur cause : des bateaux de moulins, accolés deux à deux, chargés de pierres et tirant beaucoup d’eau, étaient mis au fil de l’eau ; des gouvernails doubles, attachés ensemble, leur conservaient cette direction. Abandonnés à eux-mêmes, ils arrivaient sur le milieu de notre pont avec une force qui emportait tout. Rien ne put couler ces masses ! Rien ne put changer leur direction ! Pas un ne manqua son effet ; pas un seul ne fut lancé mal à propos ! Il fallait un travail infini pour retirer les matériaux et refaire le pont ; et à peine était-il réparé que l’ennemi envoyait une autre embarcation de pierres !"
Le Briquet

Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Le Briquet »

L'accumulation d’embarcations en elle même, et même de bois pour les brûlots, ne s'explique-t-elle par le plan offensif d'abord prévu par l'Archiduc Charles ? Je n'ai pas à l'instant ma doc sous la main pour vérifier, mais il me semble que l'Archiduc avait prévu un moment de devancer Napoléon et de passer lui-même le fleuve. Non ?

Avec tout ce qu'il fallait sous la main, il devenait possible d'improviser des brûlots.
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Cyril Drouet
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Re: Essling, une bataille pour rien

Message par Cyril Drouet »

Un témoignage autrichien :
« L’armée française à son tour commence à plier ; entre temps, le capitaine du génie baron Magdebourg a lancé dans le Danube, à Stockereau, des radeaux chargés de bois et enflammés. Portés par le courant du fleuve, ces radeaux s’en vont démolir les ponts de bateaux. »
(Grueber, Souvenirs)
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C-J de Beauvau
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Lévées et pertes d'hommes "stats 1936"de 1792 à 1815

Message par C-J de Beauvau »

JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ STATISTIQUE DE PARIS
JEAN BOURODON
Levées et pertes d'hommes en France de 1792 à 1815 comparées à celles de 1914 à 1918
Journal de la société statistique de Paris, tome 77 (1936), p. 207-215

Communication faite à la séance du 15 janvier 1936.

M. MEYNIER a pu obtenir le nombre exact de soldats français ayant servi sous Napoléon. Ce chiffre lui a été fourni par Hargenvilliers, qui était chargé de dresser la liste des conscrits au ministère de la Guerre. Hargenvilliers avait réuni quantité de documents et réparti ses renseignements en des tableaux très complets publiés sous forme de petites brochures. Hargenvilliers était célibataire et, à sa mort, ses papiers furent dispersés et probablement détruits car ils demeurent introuvables, on n'en trouve pas trace aux Archives nationales. M. MEYNIER n'a pu mettre la main que sur quelques-unes des petites brochures. Dès le début de ses recherches, il a été frappé par un chiffre, celui du nombre des conscrits de 1800 à 1815, qui est de 1.486.000, par conséquent inférieur à celui de 1. 700.000 donné par Taine comme étant le nombre de Soldats décédés de 1804 à 1815.
Continuant ses recherches, M. MEYNIER a trouvé un ouvrage publié en langue allemande, composé avec grand soin par M. Bodart, Français d'origine naturalisé Autrichien, qui donne les listes de blessés et de morts des guerres qui se sont déroulées depuis le xvie siècle. D'après cet ouvrage, le nombre des blessés et des morts pendant l'Empire est de 700.000, mais c'est un nombre global pour les blessés et les morts; cependant, les renseignements sont plus précis en ce qui concerne les officiers.
M. MEYNIER a en outre consulté un ouvrage de Martinien, qui fut chef de bureau au ministère de la Guerre, donnant la liste nominative de tous les officiers tués de 1800 à 1815.
Au surplus, connaissant le nombre total des morts pour la période 1800 à 1815, si on fait la différence entre le nombre d'hommes et le nombre de femmes, on trouve que celui des hommes est supérieur à celui des femmes de 470.000, chiffre qui peut être considéré comme étant approximativement celui du nombre de morts à la guerre.
L'enregistrement des morts sur les champs de bataille était fait avec beaucoup de soin. Après chaque engagement, les commandants de compagnie devaient s'informer des hommes tués et, sur les déclarations de trois témoins, dresser un procès-verbal destiné à la Préfecture qui le réexpédiait à la mairie de l'homme tué. Le chiffre donné pour les soldats tués sur les champs de bataille peut donc être considéré comme très vraisemblable. Mais il y a au surplus les disparus, dont il faut tenir compte.
Par un de ces heureux hasards qui récompensent quelquefois les recherches historiques, M. MEYNIER a trouvé des renseignements dans un rapport adressé à la Chambre des Pairs. Il y avait donc un certain nombre de soldats dont le décès n'était pas certain et dont cependant on n'avait plus de nouvelles depuis des années; leurs successions étaient ouvertes et, pour que les ayants droit puissent toucher les héritages, on fut dans l'obligation de faire des lois spéciales afin de régler ces cas particuliers. Dans le rapport fait au sujet de cette loi, on cite une communication faite par les bureaux de la guerre et que voici : ces bureaux avaient constaté que, de 1793 à. 1815, il avait été appelé 22 classes de 100.000 hommes sous les drapeaux, et que dans cette même
Période il était mort 2 millions de soldats sur 2,2 millions. Ces estimations du ministère de la Guerre sont sujettes à caution; en effet, de 1793 à 1815, ce n'est pas 22 classes qui ont été appelées, mais 26 classes, se répartissant comme suit : 7 classes ont été appelées au début de la Révolution et sous la Convention, 3 classes sous le Directoire, soit 10 classes pour la période révolutionnaire, et enfin 16 classes sous l'Empire, au total 26 classes appelées jusqu'en 1815 inclusivement. Donc, s'il y avait eu 2 millions de morts, il serait encore resté 600.000 hommes; mais sur ces 2 millions de morts le ministère de la Guerre ne pouvait présenter qu'un million d'actes de décès, le deuxième million représentant les disparus.
M. MEYNIER a travaillé sur ces chiffres et a essayé de les serrer de plus près.
Il a pu établir, d'après des documents des Archives nationales, qu'il restait, en 1815, 700.000 soldats de Napoléon. Admettant même qu'il y ait eu 2 millions de soldats morts de 1793 à 1815, ce nombre est très inférieur à celui de 1. 700.000 donné par Taine pour la seule période de 1804 à 1815. S'il en est mort un million sous l'Empire, il en est mort un autre million sous la Révolution. Nous avons vu que, pour l'Empire, le nombre de morts officiels est de 470.000, ce qui supposerait qu'il y a eu 530.000 disparus; au premier abord ce chiffre paraît énorme, puis, à la réflexion, il ne semble pas du tout exagéré.
Pendant la guerre 1914-1918, il y a eu, d'après le rapport de M. Marin, 260.000 disparus pour 1.350.000 victimes. Parmi eux, il y en eut un grand nombre qui furent réduits en miettes par les obus. Cependant tous n'ont pas péri; certains ne sont pas revenus parce qu'ils ne voulaient pas revenir, et pourtant ils n'ont combattu que sur le sol national, tandis que les soldats de l'Empire ont eu pour champs de bataille l'Europe entière, et ceux qui désiraient déserter pouvaient le faire très aisément.
Donc, si sous Napoléon il y a eu 470.000 tués et si la proportion de disparus était la même que sous la guerre 1917-1918, leur nombre s'élèverait à 240.000; mais, pour les raisons exposées plus haut, ce nombre paraît insuffisant, d'au-tant plus si l'on tient compte qu'à quatre reprises différentes les armées françaises ont perdu leurs fourgons :
1 ° dans le département du Rhin; 2° au passage de la Bérésina,
3° à la bataille de Leipzig,
40 enfin en Espagne, à la défaite de Vittoria, où Joseph perdit en outre tout son trésor.
Nous pouvons donc admettre comme très vraisemblable le nombre de 530.000 pour les disparus. Il est certain qu'un grand nombre de ces disparus sont des morts pour lesquels la constatation du décès a été très difficile. Mais il faut surtout tenir compte des mœurs militaires du temps et se dire qu'il y avait parmi eux un très grand nombre de déserteurs, dont beaucoup sont restés dans les pays que nous avions envahis : les Français étaient très appréciés du sexe faible et fréquemment, après avoir déserté, ils se sont mariés et ont fondé de nouvelles familles. Le fait qu'il existe en Pologne une quantité considérable de descendants de soldats français venus à la suite de Napoléon, a d'ailleurs été signalé au dernier Congrès international de Varsovie.
En définitive, M. MEYNIER estime que le nombre de soldats tués et disparus
pendant l'Empire de 1800 à 1815 ne dépasse pas 900.000, ce qui équivaut à peu près à la moitié de celui donné par Taine pour 1804 à 1815.
Il a été beaucoup plus difficile de déterminer le nombre des morts sur les champs de bataille pendant la Révolution parce que, à cette époque, les registres de l'état civil étaient très mal tenus, et que le recensement officiel présentant quelque garantie ne date que de 1801.
La communication à la Chambre des Pairs, dont il a été question plus haut, donne quelques éléments sur le nombre d'hommes mobilisés pendant la Révolution. Le nombre des soldats procuré par les différentes réquisitions jusqu'au Directoire peut être évalué à environ 1 million; sous le Directoire, il a de nouveau été appelé 300.000 hommes. Le nombre des volontaires indiqué par ce document est de 700.000, mais en réalité il n'a pas dû dépasser 100.000; au début de la Révolution, les paysans ne montraient aucun empressement à s'engager, ce n'est qu'en 1793, après avoir compris que la France était réelle¬ment menacée, que si l'ennemi triomphait les émigrés rentreraient dans leurs droits et dans leurs biens, qu'ils se sont levés en masse pour défendre le sol national, mais aussi pour défendre les biens nationaux ou communaux qu'ils venaient d'acquérir, et ils se sont admirablement battus jusqu'en 1795.
A partir de ce moment, les armées françaises ont fondu dans des proportions considérables: rien que pour l'année 1795 on peut évaluer à 400.000 le nombre de déserteurs. De très grandes facilités étaient accordées aux soldats par les chefs de corps, qui étaient très coulants et ne retenaient pas leurs hommes s'ils avaient un motif à peu près valable à présenter; souvent, ils leur permettaient de se retirer sans en référer au ministère. D'un autre côté, les soldats trouvaient des appuis complaisants du côté du corps médical : les médecins militaires de carrière n'existaient pas; la plupart étaient des praticiens venus à la guerre sans l'avoir souhaité et n'étaient pas insensibles à la corruption. Parmi les hommes qui quittaient leurs régiments, il y en a beaucoup qui auraient parfaitement pu rester à l'armée, mais qui ont tout simplement préféré rentrer chez eux. Le Directoire même, qui trouvait que les charges militaires étaient trop lourdes, laissait s'établir ces pratiques.
M. MEYNIER est persuadé que le nombre de morts donné pour l'époque révolutionnaire comporte en réalité beaucoup de déserteurs. Il ne peut donner un chiffre exact, mais estime approximativement à 700.000 le nombre de soldats morts et disparus pendant la Révolution; si on y ajoute 1 million de soldats morts et disparus pendant l'Empire, on obtient 1. 700.000. Or, c'est le nombre que donne Taine .pour les années 1804 à 1815, et voici comment Taine l'a indiqué : il l'aurait reproduit d'après Passy, qui prétendait que le chiffre de 1.700.000 avait été donné par Hargenvilliers en 1832, donc vingt-sept ans auparavant; au bout de vingt-sept ans, une confusion peut bien se produire et le nombre total des morts et disparus pendant une période donnée de l'Empire a peut-être été confondu avec celui de la Révolution et de l'Empire. M. MEYNIER pense que c'est ainsi que l'erreur s'est produite.
M. MEYNIER évalue par conséquent le nombre de soldats tués ou disparus à un peu moins d'un million sous l'Empire et à 700.000 sous la Révolution, soit un total de 1. 700.000 tués sur 2.600.000 soldats mobilisés de 1789 à 1815.
Il y a d'ailleurs plusieurs remarques à faire : d'abord, sous la Révolution et sous l'Empire, tous les Français ne furent pas convoqués; sous la Révolution il n'y eut que 7 classes d'appelées et sous le Directoire 3 classes. Sous l'Empire, à partir d'une certaine époque, les hommes mariés furent dispensés du service militaire et, en 1812, comme le nombre de soldats appelés augmentait, les jeunes gens s'empressaient de se marier, si bien que le nombre de mariages s'éleva considérablement et le nombre des naissances s'accrût; mais, en 1800, on comptait une moyenne de 1 conscrit sur 900 habitants, cette proportion augmenta progressivement jusqu'en 1814 où elle atteint 51 mobilisés.
Les conscrits une fois partis rentraient rarement chez eux; en effet, ceux qui étaient désignés pour être incorporés avaient la faculté de se faire rem¬placer et, fréquemment, ils s'adressaient à des soldats dont le temps allait finir; aussi beaucoup de soldats ont-ils suivi Napoléon jusqu'en 1814.
Si on compare avec la guerre de 1914-1918, on constate que durant cette dernière guerre le nombre d'hommes appelés a été beaucoup plus grand; chaque classe comportait environ 260.000 hommes et il y eut 32 classes d'appelées. La proportion d'hommes tués fut beaucoup moins grande, le nombre en fut de 1.300.000 sur 7. 754.000 mobilisés. Mais il faut tenir compte que sous la Révolution et sous l'Empire les 1.700.000 tués se répartissent sur 23 années de guerre, soit environ 62.000 morts par an, tandis que, pendant la guerre de 1914-1918, il y a eu plus de 300.000 tués par an.
Au point de vue démographique, voici une autre constatation intéressante : à la fin de l'Empire, après vingt-trois années de guerre, malgré les pertes de l'armée, la population française avait augmenté de 3 millions; sous l'Empire, l'augmentation annuelle fut de 17 % par an, et pendant la Révolution elle fut plus importante, alors qu'après la Grande guerre le recensement cons¬tatait que la France comptait 2 millions d'habitants de moins qu'en 1914, même en comprenant l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine.
Voilà les résultats auxquels est arrivé M. Meynier. Il regrette de n'avoir pu trouver tous les documents qui lui auraient permis d'arriver à des chiffres plus précis, et il espère bien qu'un autre historien aura plus de chance que lui.
Il est évidemment regrettable que les pertes aient été aussi fortes sous la Révolution et sous l'Empire, mais Napoléon est loin d'être le grand massacreur, l'ogre, comme il a été appelé quelquefois. Jusqu'en 1914 on pouvait, évidemment, être effaré par le nombre de soldats tués sous l'Empire, mais la guerre 1914-1918 fut autrement meurtrière. M. MEYNIER serait heureux s'il pouvait contribuer à dissiper la réputation faite à Napoléon que, pour sa part, il a toujours aimé.
M. SIX estime que M. Meynier a été très généreux dans son évaluation du nombre des morts et pense qu'il y a surtout eu des disparus et des déserteurs. Il est convaincu qu'il se forme autour des faits historiques des légendes dont il faut se méfier, et il cite comme exemple le désastre de Reichshoffen, sous Napoléon III, où, dans la fameuse charge des cuirassiers, il y eut, soi-disant, tant d'hommes tués. Or, depuis 1871, chacun a pu lire dans les journaux, très fréquemment, l'annonce de la mort d'un cuirassier de Reichshoffen, et M. Six est convaincu qu'avec tous ces cuirassiers de Reichshoffen morts dans leur lit on aurait pu composer toute une division <le cuirassiers. Il est donc d'avis qu'il faut se tenir sur ses gardes et, en particulier, il n'a qu'une foi très limitée dans les documents d'ordre politique, qu'il ne considère pas comme absolu-ment exacts.
Le nombre des déserteurs a été considérable pendant toutes les campagnes de l'Empire, pour ne parler que de la campagne de Russie où il y a eu des pertes pouvant s'évaluer à 150.000 hommes avant qu'il y ait eu une bataille importante. Les soldats disparaissaient avec une facilité effroyable et les régi¬ments qui ont comporté le plus de déserteurs sont ceux composés de Français d'apport venant des provinces récemment conquises où les officiers n'étaient pas plus consciencieux que les soldats. Même sous la Révolution, dans les bataillons originaires du Centre de la France, il y a eu une grande proportion de déserteurs; ils étaient loin de la frontière et ils ne voulaient pas quitter leur coin de terre pour défendre d'autres départements.
Le nombre des volontaires a été moins important qu'on serait tenté de le croire, beaucoup d'hommes s'engageaient pour toucher de l'argent, beaucoup étaient trop jeunes, infirmes ou hors d'état de faire campagne; on était forcé de les renvoyer, et il arrivait que le même homme s'engageait plusieurs fois. Parmi les hommes appelés par conscription, et sans parler des réfractaires de plus en plus nombreux à partir de 1808, il y eut beaucoup d€ désertions : un bataillon d'un département du Centre, parti avec 550 conscrits et 14 officiers pour l'accompagner, fondait au fur et à mesure qu'il s'éloignait du point 1 de départ. Arrivé à Nice, il ne restait plus que le cadre des conscrits. En somme, le nombre de déserteurs était très élevé.
Dernier point, plus sérieux : comment expliquer pourquoi tant d'individus ne sont pas rentrés dans leurs foyers? Il ne faut pas oublier que sous la Révolution, sous l'Empire, sous le Consulat le remplacement était admis, et que beaucoup de soldats qui étaient partis pour une longue période recherchaient, lorsqu'elle était terminée, de nouveaux engagements car ils n'avaient plus de pays, plus de famille; bien souvent d'ailleurs ils étaient devenus soldats, soit parce qu'ils n'avaient plus de parents, soit parce que leurs parents voulaient s'en débarrasser; certains d'ailleurs de ceux là sont devenus généraux. Mais après avoir servi pendant vingt ans, lorsqu'ils quittaient leurs régiments avec un congé définitif, ils n'avaient plus aucune raison pour retourner dans leur village où ils n'avaient plus personne.
En résumé, M. Six pense que M. Meynier a donné pour les morts un nombre trop élevé; il est d'accord avec lui pour le nombre des disparus et il insiste sur le fait que le nombre des déserteurs a été considérable.
M. CARON est d'accord avec ses collègues.
En ce qui concerne les déserteurs, il conviendrait toutefois de préciser que le sens du mot déserter » diffère de celui qu'on lui donne aujourd'hui; on lui a attribué une notion d'honneur qui n'existait pas à l'époque.
En outre, on sera certainement amené à réduire l'importance des statistiques historiques faites jusqu'ici et qui, d'après M. CARON, sont destinées à succomber les unes après les autres après un examen critique. Cependant les Méthodes statistiques sont appelées à rendre de très grands services aux historiens.
Le terme de disparu n'exprime pas une réalité précise, mais seulement une ignorance; il signifie qu'un homme manque au corps sans qu'on sache s'il est mort, prisonnier ou déserteur. Si l'on pouvait dissiper cette ignorance, on obtiendrait le chiffre exact des tués et des morts de maladie (en campagne ou en captivité) : avec quelle approximation peut-on l'obtenir?
2° Les tués.- Le point de départ est ici la liste des officiers tués. Ne continuelle que des tués? Le général Lecourbe, qui a succombé à une maladie, a été porté mort à l'ennemi, sans doute pour que sa veuve obtînt plus aisément une pension : y a t-il d'autre cas analogues?
M. Six. - Peut-être, mais très rarement.
M. BOURDON. - On peut donc ne pas tenir compte de ces exceptions et prendre la liste de Martinien pour une liste sûre. Pour en déduire le chiffre des soldats tués, il faut deux raisonnements.
Combien trouvait-on de soldats en ligne pour un officier? La proportion réglementaire variait d'une arme à l'autre : pour la calculer dans l'ensemble de l'armée, il faudrait tenir compte du nombre d'unités de chaque arme et ce nombre a varié d'une campagne à l'autre, notamment par l'augmentation de la proportion d'artillerie de 1805 à 1813. Ce calcul assez malaisé donnerait l'effectif réglementaire qui, en campagne, n'est pour ainsi dire jamais atteint. Il semble qu'on ait presque toujours remplacé très vite les officiers disparus : les cadres étaient ordinairement au complet, tandis que la troupe ne l'était presque jamais. La proportion des soldats aux officiers a été invraisemblablement faible dans certaines unités squelettiques, comme dans la brigade de grosse cavalerie que commandait Kellermann fils à Marengo et qui se réduisait à 400 cavaliers; elle est toujours restée au dessus.de ce que prévoyaient les règlements.
Supposons cependant cette proportion établie; pourra-t-on affirmer que, s'il y avait au combat x soldats pour un officier, on doit aussi trouver parmi les tués x soldats pour un officier? Ce serait poser en principe que le risque était exactement le même pour les uns et les autres. La supposition est invraisemblable : il y a eu différence de risque pour les officiers et les soldats, différence qui a varié d'une campagne à l'autre.
M. Six répond que la proportion des officiers tués a été moindre pendant les premiers temps de l'Empire que pendant les dernières années. Les classes appelées récemment n'avaient pas d'expérience et les chefs étaient obligés de payer de leur personne; de plus, les cadres subalternes étaient bien jeunes à la fin et sè sont souvent comportés ainsi que nous l'avons pu constater en 1914, lorsque les jeunes Saint-cyriens sont arrivés au front : par leur inexpérience, leur insouciance du danger, ils se sont souvent fait tuer inutilement. Durant toute la guerre 1914 1918, nous avons pu assister au même phénomène, les jeunes en arrivant au feu faisant toujours preuve de la même imprudence.
M. BOURDON. - Ces précisions, très intéressantes, condamnent la tentative qu'on a faite jadis de comparer entre elles les batailles de l'Empire d'après le nombre d'officiers tués dans chacune d'elles : la proportion des soldats tués aux officiers tués a dû être plus petite à Wagram ou à La Moskowa qu'à Eylau. Pour l'ensemble des guerres de l'Empire, une approximation est cepen¬dant possible. S'il y a eu 15.000 officiers tués de 1805 à 1815 et en ligne x soldats pour un officier, le nombre des soldats tués n'a pu dépasser 15.000 x x; il a sans doute été notablement plus petit et fort inférieur aux 375.000 morts que M. Albert Meynier avait d'abord admis pour ces dix années.
3° Les morts de maladie. - Sur ce point il n'y a pas de liste analogue à celle que fournit Martinien. Nous n'avons pas de liste des officiers morts de maladie, et peut-être les privations sont-elles moins atteint les cadres que la troupe.
M. Six. - Non, en Russie un général est mort d'inanition, un autre général et un inspecteur aux revues ont été portés disparus.
M. Bou RD ON. - Il est seulement vraisemblable que dans les campagnes de l'Empire, comme dans presque toutes les guerres antérieures au xxe siècle, il soit mort plus de soldats par maladies que par blessures.
Conclusion. - En tenant compte de cette obscurité, on ne peut prétendre donner des pertes de guerre en 1805 et 1815 qu'une évaluation approximative se situant entre deux limites, l'une trop basse, l'autre trop élevée. Le chiffre de 375.000 morts, trop fort pour les seules pertes au feu, est sans doute trop faible pour les pertes totales. A la limite supérieure on doit considérer comme trop forts non seulement le chiffre de 1.700.000 morts, mais même celui d'un peu moins d'un mil-lion auquel M. Meynier s'était finalement rallié.
Cette évaluation vaudrait pour les Français tués. Si l'on voulait en déduire, comme Taine prétend le faire, les morts des départements réunis, il faudrait d'abord préciser les levées ordonnées dans ces départements (chose relativement facile), ce qu'elles ont donné (chose beaucoup plus difficile) et le coefficient de pertes particulier à ces troupes (probablement plus faible que celui des Français de l'intérieur, à cause de désertions plus nombreuses).
M. BOURDON a présenté quelques objections contre certains chiffres de M. Meynier, mais il tient à redire l'ingéniosité de ses recherches et le résultat capital auquel il est parvenu en détruisant la légende des 1.700.000 soldats originaires de l'ancienne France morts dans les guerres de l'Empire.
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