La paix après une grande victoire

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Cyril Drouet
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Re: La paix après une grande victoire

Message par Cyril Drouet »

Bernard a écrit :
30 oct. 2017, 12:53
Entre le 6 janvier et le 7 février, première réunion quant au fond, la position des alliés a évolué au rythme des défaites françaises.
Pouvez-vous nous dire quelles étaient les exigences alliées à la date du 6 janvier ?

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Bernard
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Re: La paix après une grande victoire

Message par Bernard »

Cyril Drouet a écrit :
Pouvez-vous nous dire quelles étaient les exigences alliées à la date du 6 janvier ?
Il faut remonter à la déclaration de Francfort dont les pièces ont été publiées le 20 janvier 1814 dans le Moniteur. La négociation a débuté le 10 novembre 1813 à Francfort et se terminent pas la déclaration officielles des alliés le 1er décembre : “Les souverains alliés désirent que la France soit grande, forte et heureuse, parce que la puissance française, grande et forte, est une des bases fondamentales de l'édifice social ; ils désirent que la France soit heureuse, que le commerce français renaisse, que les arts, les bienfaits de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait être tranquille qu'autant qu'il est heureux. Les puissances confirment à l'Empire français une étendue de territoire que n'a jamais connu la France sous les rois, parce qu'une nation valeureuse ne déchoit pas pour avoir, à son tour, éprouvé des revers dans une lutte opiniâtre et sanglante, où elle a combattu avec son intrépidité accoutumée." C'est sur cette base que fut préparé le congrès de Châtillon...

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Bernard
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Re: La paix après une grande victoire

Message par Bernard »

Et, pour compléter, le courrier du 2 décembre du duc de Vicence à Metternich : "j'annonce à votre excellence que je suis autorisé par l'Empereur, mon auguste maître, à déclarer que Sa Majesté adhère aux bases générales et sommaires qui ont été communiquées par M. de Saint-Aignan [chargé par Napoléon d'apporter aux alliés ses propositions de paix à Francfort] : elles entraîneront de grands sacrifices de la part de la France ; mais Sa Majesté les fera sans regret si, par des sacrifices semblables, l'Angleterre donne les moyens d'arriver à une paix générale et honorable pour tous, que Votre Excellence assure être le voeu, non seulement des puissances du continent, mais aussi de l'Angleterre."

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Bernard
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Re: La paix après une grande victoire

Message par Bernard »

Et la réponse de Metternich : "Je n'ai pas différé à le soumettre à Leurs Majestés. Elles y ont reconnu avec satisfaction que S. M. l'empereur des Français avait adopté des bases essentielles au rétablissement d'un état d'équilibre et à la tranquillité future de l'Europe." C'est sur ces bases que devait s'ouvrir Châtillon... Le duc de Vicence n'avait aucune raison d'en douter le 6 janvier lorsqu'il écrit au même Metternich : "Je m'empresse donc, Prince, de vous prévenir que j'attendrai à vos avant-postes, les passeports nécessaires pour traverser ceux des armées alliées..."

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Cyril Drouet
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Re: La paix après une grande victoire

Message par Cyril Drouet »

Bernard a écrit :
30 oct. 2017, 14:49
Il faut remonter à la déclaration de Francfort [...] C'est sur cette base que fut préparé le congrès de Châtillon...
Premièrement, il y a quelque différente d'importance entre les bases de Francfort auxquelles s'attache Napoléon et la déclaration du 1er décembre (il ne faut pas confondre ces deux textes quand on parle des bases dites de Francfort). De plus, si Caulaincourt prépare le congrès de Châtillon avec en tête les bases fournies à Saint-Aignan et acceptées par Napoléon le 2 décembre, il n'en est pas du tout de même du côté des Alliés.


Quelques explications :

Saint-Aignan, ministre plénipotentiaire près la Cour de Saxe depuis 1810, beau-frère de Caulaincourt, avait été fait prisonnier le 24 octobre 1813 à Weymar. Le 26, il rencontra Metternich qui l’entretint sur la paix à venir. Ce dernier l’invita par la suite à venir le rejoindre à Francfort. Il y arriva le 8 novembre suivant et y rencontra à nouveau Metternich. Il le revit le lendemain accompagné de Nesselrode, Schwarzemberg et Aberdeen.
A cette occasion, Saint-Aignan rédigea une note et la présenta aux représentants alliés précités qui l’approuvèrent mais sans y apposer leur signature :

« M. le comte de Metternich m'a dit que la circonstance qui l'avait amené au quartier général de l'empereur d'Autriche, pouvait rendre convenable de le charger de porter à S. M. l'empereur la réponse aux propositions qu'elle avait fait faire par M. le comte de Meerfeldt ; qu'en conséquence M. le comte de Metternich et M. le comte de Nesselrode lui ont demandé de rapporter à S. M. : Que les puissances coalisées étaient engagées par des liens indissolubles qui faisaient leur force, et dont elles ne dévieraient jamais; que les engagements réciproques qu'elles avaient contractés leur avaient fait prendre la résolution de ne faire qu'une paix générale ; que, lors du congrès de Prague, on avait pu penser à une paix continentale, parce que les circonstances n'auraient pas donné le temps de s'entendre pour traiter autrement, mais que depuis les intentions de toutes les puissances et celles de l'Angleterre étaient connues: qu'ainsi il était inutile de penser, soit à un armistice, soit à une négociation qui n'eût pas pour premier principe une paix générale; que les souverains coalisés étaient unanimement d'accord sur la puissance et la prépondérance que la France devait conserver dans son intégrité, et en se renfermant dans ses limites naturelles qui étaient le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; que le principe de l'indépendance de l'Allemagne était une condition sine qua non; qu'ainsi la France devait renoncer, non pas à l'influence que tout grand État exerce nécessairement sur un État de force inférieure, mais à toute souveraineté sur l'Allemagne ; que d'ailleurs c'était un principe que S. M. avait posé elle-même, en disant qu'il était convenable que les grandes puissances fussent séparées par des États plus faibles; que, du côté des Pyrénées, l'indépendance de l'Espagne et le rétablissement de l'ancienne dynastie étaient également une condition sine qua non ; qu'en Italie, l'Autriche devait avoir une frontière qui serait un objet de négociations ; que le Piémont offrait plusieurs lignes que l'on pourrait discuter, ainsi que l'état de l'Italie, pourvu toutefois qu'elle fût, comme l'Allemagne, gouvernée d'une manière indépendante de la France ou de toute autre puissance prépondérante ; que de même l'état de la Hollande serait un objet de négociation, en partant toujours du principe qu'elle devait être indépendante ; que l'Angleterre était prête à faire les plus grands sacrifices pour la paix fondée sur ces bases, et à reconnaître la liberté du commerce et de la navigation à laquelle la France avait droit de prétendre; que si ces principes d'une pacification générale étaient agrées par S. M., on pourrait neutraliser sur la rive droite du Rhin tel lieu qu'on jugerait convenable, où les plénipotentiaires de toutes les puissances belligérantes se rendraient sur-le-champ, sans cependant que les négociations suspendissent le cours des opérations militaires. »


Néanmoins, Metternich se gardait bien de donner un caractère officiel à la « mission » de Saint-Aignan. Le lendemain de l’entrevue, il écrivait à Caulaincourt :
« Monsieur votre beau-frère, monsieur le duc, retournant en France, il m'eût été impossible de ne pas le charger d'un mot pour Votre Excellence. Je m'estime heureux d'avoir pu lui être utile, et je vous prie de prendre votre part dans tout ce qui a pu lui être accordé de facilités pour son retour. L'empereur m'a ordonné de causer avec M. de Saint-Aignan. Il rendra compte à S. M. l'empereur de mes paroles et de celles de M. de Nesselrode. Le hasard a amené l'ambassadeur d'Angleterre chez moi dans le moment où nous étions réunis; je n'ai pas hésité de lui faire prendre part à notre entretien. M. de Saint-Aignan aura parfaitement rempli sa tâche, en rapportant fidèlement nos paroles. Nous avons eu grand soin de le dispenser de toute objection ou remarque. »


Metternich en laissant Saint-Aignan rédiger sa note comptait beaucoup sur l’effet que pouvait produire sur l’opinion française ces « négociations ». Ainsi, le jour même de l’entrevue, il écrivit à Hudelist :
« Je ne crois pas que Napoléon donne à l’affaire une suite véritable. Mais nous devions, à tous égards, faire un pas, pour tirer au clair et nous procurer en même temps des armes au sein de la Nation. »

On lit aussi (plus clairement, mais postérieurement aux évènements) dans ses Mémoires :
« Connaissant à fond l'esprit public en France, j'étais convaincu que pour ne pas l'aigrir, pour lui présenter plutôt un appât qui serait saisi par tout le monde, on ferait bien de flatter l'amour-propre national, et de parler, dans la proclamation, du Rhin, des Alpes et des Pyrénées comme étant les frontières naturelles de la France. Dans le but d'isoler encore davantage Napoléon, et d'agir en même temps sur l'esprit de l'armée, je proposai en outre de rattacher à l'idée des frontières naturelles l'offre de négociations immédiates. »




Saint-Aignan quitta Francfort dans la nuit du 10 au 11 novembre et arriva auprès de Napoléon le 15.
Maret répondit de manière évasive à Metternich dès le lendemain :
« M. le baron de Saint-Aignan est arrivé hier, lundi, et nous a rapporté, d'après les communications qui lui ont été faites par V. E., que l'Angleterre a adhéré à la proposition de l'ouverture d'un congrès pour la paix générale, et que les puissances sont disposées à neutraliser, sur la rive droite du Rhin, une ville pour la réunion des plénipotentiaires. S. M. désire que cette ville soit celle de Manheim. M. le duc de Vicence, qu'elle a désigné pour son plénipotentiaire, s'y rendra aussitôt que V. E. m'aura fait connaître le jour que les puissances auront indiqué pour l'ouverture du congrès.
Il nous paraît convenable, monsieur, et conforme d'ailleurs à l'usage, qu'il n'y ait aucune troupe à Manheim, et que le service soit fait par la bourgeoisie, en même temps que la police y serait confiée à un bailli, nommé par le grand-duc de Bade. Si l'on jugeait à propos qu'il y eût des piquets de cavalerie, leur force devrait être égale de part et d'autre. Quant aux communications du plénipotentiaire anglais avec son gouvernement, elles pourraient avoir lieu par la France et par Calais.
Une paix sur la base de l'indépendance de toutes les nations, tant sous le point de vue continental que sous le point de vue maritime, a été l'objet constant des désirs et de la politique de l'empereur.
S. M. conçoit un heureux augure du rapport qu'a fait M. de St.-Aignan, de ce qui a été dit par M. le ministre d'Angleterre. »


L’effet attendu par Metternich est rapporté par Pasquier dans ses Mémoires :
« Lorsqu'une négociation si importante s'engageait entre Francfort et Saint-Cloud, lorsque tous les détails en étaient publiés en Allemagne, il était impossible que le public français, malgré le désir qu'on pouvait avoir de lui en dérober la connaissance, ne vînt pas à en être informé. Il y eut des indiscrétions volontaires, calculées, et on connut bientôt dans Paris les propositions dont M. de Saint-Aignan avait été porteur. Le désir de les voir accepter fut universel, et il se forma dans le palais, dans la ville, dans le conseil, une sorte de ligue pour pousser Napoléon dans cette voie de salut.
[…]
Dès [que l’on connut la réponse de Maret], elle fut pour tout le monde le sujet d'une profonde affliction. Les conséquences étaient faciles à prévoir. M. le duc de Vicence, éclairé par les conférences de Prague sur les véritables dispositions des puissances, et très exactement informé par son beau-frère, M. de Saint-Aignan, n'hésitait pas à regarder les dernières propositions comme un ultimatum sur lequel il était indispensable de s'expliquer franchement, si on ne voulait pas que la négociation fût rompue. Il le dit nettement à l'Empereur et lui fît connaître à quel point la manière dont venaient d'être accueillies les propositions des coalisés était universellement blâmée. »

Metternich répondit à Maret le 25 novembre en ces termes :
« Le courrier que V. E. a expédié de Paris le 16 novembre, est arrivé ici hier. Je me suis empressé de soumettre à LL. MM. II. et à S. M. le roi de Prusse la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser. LL. MM. ont vu avec satisfaction que l'entretien confidentiel avec M. de Saint-Aignan a été regardé, par S. M. l'empereur des Français, comme une preuve des intentions pacifiques des hautes puissances alliées; animées d'un même esprit, invariables dans leur point de vue, et indissolubles dans leur alliance , elles sont prêtes à entrer en négociation, dès qu'elles auront la certitude que S. M. l'empereur des Français admet les bases générales et sommaires que j'ai indiquées dans mon entretien avec le baron de Saint-Aignan. Dans la lettre de V. E. cependant il n'est fait aucune mention de ces bases. Elle se borne à exprimer un principe partagé par tous les gouvernements de l'Europe, et que tous placent dans la première ligne de leurs vœux. Ce principe toutefois ne saurait, vu sa généralité, remplacer des bases. LL. MM. désirent que S. M. l'empereur Napoléon veuille s'expliquer sur ces dernières, comme seul moyen d'éviter que, dès l'ouverture des négociations, d'insurmontables difficultés n'en entravent la marche. Le choix de la ville de Manheim semble ne pas présenter d'obstacle aux alliés, sa neutralisation et les mesures de police, entièrement conformes aux usages, que propose V. E. ne sauraient en offrir dans aucun cas. »


Parallèlement le 13 novembre, Castlereagh, averti par Aberdeen, transmettait son avis à ce dernier :
« Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’après un tel flots de succès, la nation anglaise regarderait probablement avec défiance une paix qui ne confinerait pas strictement la France dans ses anciennes limites. En fait, le principe même de la paix avec Bonaparte, quels qu’en soient les termes, serait très loin d’être populaire, tellement le peuple se méfie naturellement que Napoléon puisse se soumettre à sa destinée bien longtemps. Mais vous comprendrez bien que ces opinions populaires n’ont pas fait dévier le gouvernement de sa route. Nous sommes disposés à courir avec nos alliés les hasards de la paix, si la paix peut être faite d'après la base proposée et exécutée d'une manière satisfaisante; et nous n'avons pas l'intention d'intervenir dans le gouvernement intérieur de la France, malgré notre vif désir de le voir placer dans des mains plus pacifiques. Mais il ne faut pas encourager nos alliés à conclure un arrangement imparfait; s'ils veulent agir ainsi, nous devons nous soumettre ; mais, en ce cas, ce sera leur oeuvre et non la nôtre. Je dois particulièrement vous recommander de fixer votre attention sur Anvers. La destruction de cet arsenal importe à notre sûreté. Laisser Anvers entre les mains de la France, c'est, ou peu s'en faut, nous imposer la nécessité d'un état de guerre perpétuel. Après tout ce que nous avons fait pour le continent, nos alliés nous doivent, et ils se doivent à eux-mêmes d'éteindre cette source féconde de périls pour eux comme pour nous.
[…]
J'oubliais de répondre à votre question concernant la Hollande. La ligne du Wahal réduirait la Hollande à rien, la priverait de ses meilleures défenses, et laisserait Anvers entre les mains de l'ennemi. Nous ne voulons pas imposer à la France des conditions déshonorantes, comme serait la limitation du nombre de ses vaisseaux, mais il ne faut pas la laisser en possession de cette place. C'est là un point que vous devez considérer comme essentiel par-dessus tous les autres, en ce qui concerne les intérêts britanniques. »

Aberdeen se justifia alors en ces termes auprès de Castlereagh le 27 novembre suivant :
« Le soussigné, arrivé chez le prince de Metternich, y trouva une pièce adressée par M. de Saint-Aignan, en forme de minute non officielle, d’une conversation confidentielle. Après lecture faite de cette pièce, le soussigné en présence de Son Altesse le prince de Metternich et du comte de Nesselrode, avec lesquels l’entretien avait eu lieu, protesta contre la tournure du paragraphe où il est fait mention de l’Angleterre. Le langage tenu par le soussigné à cette occasion exprima le vœu sincère de l’Angleterre pour une paix, laquelle, basée sur des conditions équitables, assurerait l’indépendance et la tranquillité du continent et le bonheur réel de la France même. Ses remarques sur le contenu de la pièce dressée par M. de Saint-Aignan se bornèrent au passage où il est question de l’Angleterre, et s’il ne les poussa pas plus loin, ce n’est pas qu’il jugea que la pièce était complète par elle-même, mais parce qu’il regardait la communication comme privée et non officielle, et une à laquelle il n’avait probablement pas de part. »



De son côté, le 2 décembre, Caulaincourt, qui avait succédé à Maret à la tête du ministère des Relations extérieures, rédigeait la réponse à la missive de Metternich :
« J'ai mis sous les yeux de S. M. la lettre que V. E. adressait, le 25 Novembre, à M. le duc de Bassano.
En admettant sans restriction, comme base de la paix, l’indépendance de toutes les nations, tant sous le rapport territorial que sous le rapport maritime, la France a admis en principe ce que les alliés paraissent désirer ; S. M. a pour cela même admis toutes les conséquences de ce principe, dont le résultat final doit être une paix fondée sur l'équilibre de l'Europe, sur la reconnaissance de l'intégrité de toutes les nations dans leurs limites naturelles, et sur la reconnaissance de l'indépendance absolue de tous les états, tellement qu'aucun ne puisse s'arroger sur un autre quelconque, ni suzeraineté, ni suprématie, sous quelque forme que ce soit ni sur terre ni sur mer.
Toutefois c'est avec une vive satisfaction que j'annonce à V. E. que je suis autorisé par l'empereur, mon auguste maître, à déclarer que S. M. adhère aux bases générales et sommaires qui ont été communiquées par M.de St-Aignan : elles entraîneront de grands sacrifices de la part de la France mais S. M. les fera sans regret, si, par des sacrifices semblables, l'Angleterre donne les moyens d'arriver à une paix générale et honorable pour tous, que V. Exe. assure être le vœu, non seulement des puissances du continent, mais aussi de l'Angleterre. »


La lettre de Caulaincourt n’arriva à destination que le 5 décembre. La veille, prétextant n’avoir pas de nouvelle relative aux ouvertures, et fort de l’évolution favorable des affaires militaires de la coalition, Metternich avait fait signer par les Alliés la célèbre déclaration de Francfort (antidatée au 1er décembre) :
« Le gouvernement français vient d'arrêter une nouvelle levée de 300 000 conscrits. Les motifs du sénatus consulte renferment une provocation aux puissances alliées. Elles se trouvent appelées à promulguer de nouveau à la face du monde, les vues qui les guident dans la présente guerre, les principes qui font la base de leur conduite, leurs vœux et leurs déterminations.
Les puissances alliées ne font point la guerre à la France, mais à cette prépondérance hautement annoncée, à cette prépondérance que, pour le malheur de l'Europe et de la France, l'empereur Napoléon a trop longtemps exercée hors des limites de son empire.
La victoire a conduit les armées alliées sur le Rhin. Le premier usage que LL. MM. II. et RR. en ont fait, a été d'offrir la paix à S. M. l'empereur des Français. Une attitude renforcée par l'accession de tous les souverains et princes d'Allemagne, n'a pas eu d'influence sur les conditions de la paix. Ces conditions sont fondées sur l'indépendance de l'empire français, comme sur l'indépendance des autres états de l'Europe. Les vues des puissances sont justes dans leur objet, généreuses et libérales dans leur application, rassurantes pour tous, honorables pour chacun.
Les souverains alliés désirent que la France soit grande, forte et heureuse, parce que la puissance française, grande et forte, est une des bases fondamentales de l'édifice social. Ils désirent que la France soit heureuse, que le commerce français renaisse, que les arts, ces bienfaits de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait être tranquille qu'autant qu'il est heureux. Les puissances confirment à l'empire français une étendue de territoire que n'a jamais connue la France sous ses rois, parce qu'une nation valeureuse ne déchoit pas pour avoir, à son tour, éprouvé des revers dans une lutte opiniâtre et sanglante où elle a combattu avec son audace accoutumée.
Mais les puissances aussi veulent être libres, heureuses et tranquilles. Elles veulent un état de paix qui, par une sage répartition des forces, par un juste équilibre, préserve désormais les peuples des calamités sans nombre qui, depuis vingt ans, ont pesé sur l'Europe.
Les puissances alliées ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce grand et bienfaisant résultat, ce noble objet de leurs efforts. Elles ne poseront pas les armes avant que l'état politique de l’Europe ne soit de nouveau raffermi, avant que des principes immuables n'aient repris leurs droits sur de vaines prétentions avant que la sainteté des traités n'ait enfin assuré une paix véritable à l'Europe. »


La vague formule « une étendue de territoire que n'a jamais connue la France sous ses rois » remplaçait désormais celle autrement plus précise de la note de Saint-Aignan : « ses limites naturelles qui étaient le Rhin, les Alpes et les Pyrénées »…


Malgré tout, Metternich, le 10 décembre, répondit à la lettre de Caulaincourt en date du 2 où ce dernier avertissait les Alliés que Napoléon se montrait à présent favorable aux bases de la note de Saint-Aignan :
« Monsieur le duc, l'office que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser le 2 décembre m'est parvenu de Cassel, par nos avant-postes. Je n'ai pas différé de le soumettre à Leurs Majestés. Elles y ont reconnu avec satisfaction que S. M. l'empereur des Français avait adopté des bases essentielles au rétablissement d'un état d'équilibre et à la tranquillité future de l'Europe. Elles ont voulu que cette pièce fût portée sans délai à la connaissance de leurs Alliés. LL. MM. Impériales et Royales ne doutent point qu'immédiatement après la réception des réponses, les négociations ne puissent s'ouvrir.
Nous nous empresserons d'avoir l'honneur d'en informer Votre Excellence, et de concerter alors avec elle les arrangements qui nous paraîtront les plus propres à atteindre le but que nous nous proposons. »

Une pareille réponse n’était pas bien évidemment satisfaisante pour la diplomatie française alors que la note de Sainte-Aignan stipulait précisément : « les souverains coalisés étaient unanimement d'accord, etc, etc. »


Du côté de Napoléon, la méfiance s’imposait (lettre à Caulaincourt, 4 janvier 1814) :
« Je pense qu'il est douteux que les alliés soient de bonne foi, et que l’Angleterre veuille la paix ; moi, je la veux, mais solide, honorable. La France sans ses limites naturelles, sans Ostende, sans Anvers, ne serait plus en rapport avec les autres États de l'Europe. L'Angleterre et toutes les puissances ont reconnu ces limites à Francfort. Les conquêtes de la France en deçà du Rhin et des Alpes ne peuvent compenser ce que l'Autriche, la Russie, la Prusse ont acquis en Pologne, en Finlande, ce que l'Angleterre a envahi en Asie. La politique de l'Angleterre, la haine de l'empereur de Russie entraîneront l'Autriche. J'ai accepté les hases de Francfort, mais il est plus probable que les alliés ont d'autres idées. Leurs propositions n'ont été qu'un masque. Les négociations une fois placées sous l'influence des événements militaires, on ne peut prévoir les conséquences d'un tel système.
Il faut tout écouter, tout observer. Il n'est pas certain qu'on vous reçoive au quartier général ; les Russes et les Anglais voudront écarter d'avance tous les moyens de conciliation et d'explication avec l'empereur d'Autriche. Il faut tâcher de connaître les vues des alliés, et me faire connaître jour par jour ce que vous apprendrez, afin de me mettre dans le cas de vous donner des instructions que je ne saurais sur quoi baser aujourd'hui. Veut-on réduire la France à ses anciennes limites ? C'est l'avilir. On se trompe, si on croit que les malheurs de la guerre puissent faire désirer à la nation une telle paix. Il n'est pas un cœur français qui n'en sentît l'opprobre au bout de six mois, et qui ne la reprochât au gouvernement assez lâche pour la signer.
L'Italie est intacte ; le vice-roi a une belle armée. Avant huit jours j'aurai réuni de quoi livrer plusieurs batailles, même avant l'arrivée de mes troupes d'Espagne. Les dévastations des Cosaques armeront les habitants et doubleront nos forces. Si la nation me seconde, l'ennemi marche à sa perte. Si la fortune me trahit, mon parti est pris : je ne tiens pas au trône. Je n'avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des conditions honteuses.
Il faut savoir ce que veut Metternich. Il est pas de l'intérêt de l'Autriche de pousser les choses à bout ; encore un pas, et le premier rôle lui échappera.
Dans cet état de choses, je ne puis rien vous prescrire. Bornez-vous pour le moment à tout entendre et à me rendre compte. Je pars pour l'armée. Nous serons si près que vos premiers rapports ne seront pas un retard pour les affaires. Envoyez-moi fréquemment des courriers. »


Deux jours plus tard, Caulaincourt répondait en ces termes à Metternich :
« Prince, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 10 du mois dernier m'est parvenue.
L'Empereur ne veut rien préjuger sur les motifs qui ont fait que son adhésion pleine et entière aux bases que Votre Excellence a proposées d'un commun accord avec les ministres de Russie et d'Angleterre, et de l'aveu de la Prusse, ait eu besoin d'être communiquée aux Alliés avant l'ouverture du Congrès. Il est difficile de penser que lord Aberdeen ait eu des pouvoirs pour proposer des bases, sans en avoir pour négocier. S. M. ne fait point aux Alliés l'injure de croire qu'ils aient été incertains et qu'ils délibèrent encore ; ils savent trop bien que toute offre conditionnelle devient un engagement absolu pour celui qui l'a faite, dès que la condition qu'il y a mise est remplie. Dans tous les cas, nous devions nous attendre à avoir, le 6 janvier, la réponse que Votre Excellence nous annonçait le 10 décembre. Sa correspondance et les déclarations réitérées des puissances alliées ne nous laissent point prévoir de difficultés, et les rapports de M. de Talleyrand, à son retour de Suisse, confirment que leurs intentions sont toujours les mêmes.
D'où peuvent donc provenir les retards ? Sa Majesté n'ayant rien plus à cœur que le prompt rétablissement de la paix générale, a pensé qu'elle ne pouvait donner une plus forte preuve de la sincérité de ses sentiments à cet égard, qu'en envoyant auprès des souverains alliés son ministre des relations extérieures, muni de pleins pouvoirs. Je m'empresse donc, Prince, de vous prévenir que j'attendrai à nos avant-postes les passeports nécessaires pour traverser ceux des armées alliées, et me rendre auprès de Votre Excellence. »

8 janvier suivant, réponse de Metternich :
« Le retard qu'éprouve la communication que le gouvernement français attendait, en suite de mon office du 10 décembre, résulte de la marche que devaient tenir entre elles les puissances alliées. Les explications confidentielles avec M. le baron de Saint-Aignan ayant conduit à des ouvertures officielles de la part de la France, LL. MM, Impériales et Royales ont jugé que la réponse de Votre Excellence, du 2 décembre, était de nature à devoir être portée à la connaissance de leurs Alliés. Les suppositions que Votre Excellence admet, que ce soit lord Aberdeen qui ait proposé des bases, et qu'il ail été muni de pleins pouvoirs à cet effet, ne sont nullement fondées.
La Cour de Londres vient de faire partir pour le continent le secrétaire d'État ayant le département des affaires étrangères. S. M. I. de toutes les Russies se trouvant momentanément éloignée d'ici, et lord Castlereagh étant attendu d'un moment à l'autre, l'Empereur, mon auguste maître, et S. M. le roi de Prusse me chargent de prévenir Votre Excellence qu'elle recevra le plus tôt possible une réponse à sa proposition de se rendre au quartier général des souverains alliés. »


Castlereagh muni des pleins pouvoirs afin de traiter avec les Coalisés et la France, avait en effet quitté Londres le 28 décembre.
Deux jours avant son départ, il avait reçu les instructions suivantes :

« Les trois Puissances alliées ayant invité le Prince Régent à envoyer sur le continent un plénipotentiaire muni de pleins pouvoirs pour traiter à la fois avec les Puissances amies et ennemies de tous les sujets qui concernent les intérêts généraux ; et Son Altesse Royale, ayant par avance reçu des ministres des dites Puissances à Londres des assurances satisfaisantes sur la question maritime, a daigné conformément au désir des dits Alliés, prescrire au Secrétaire d'Etat des Affaires étrangères de S. M. de se rendre sur-le-champ au Quartier général des Alliés pour remplir cette mission spéciale.
Lord Castlereagh est chargé en premier lieu d'entrer dans telles explications préliminaires qui peuvent être nécessaires pour déterminer avec précision les bases sur lesquelles l'on propose de négocier.
Il doit s'efforcer d'établir une entente claire et précise avec les
Alliés, non seulement sur tous les sujets d'un intérêt commun, mais aussi sur tels points qui seront vraisemblablement discutés avec l'ennemi, de façon que les différentes Puissances alliées puissent, dans leur négociation avec la France, agir en parfait accord et en même temps maintenir l'intérêt commun.
Si des explications lui sont demandées sur les vues de son Gouvernement quant aux conditions de la paix, et au sacrifice des conquêtes que la Grande-Bretagne est disposée à faire pour l'intérêt général, il devra faire connaître que, en ce qui concerne l’intérêt général, il doit dans une grande mesure être gouverné par la nature des conditions relatives au continent, que les Puissances alliées seraient dans le cas d'obtenir de l'ennemi.
Si la puissance maritime de la France devait être restreinte dans de justes limites par l'établissement effectif de la Hollande et par la sécurité et l'indépendance de la Péninsule et de l'Italie, la Grande-Bretagne tranquillisée sur sa propre sécurité pourra être amenée à appliquer la plus grande partie de ses conquêtes à favoriser les intérêts généraux.
Si au contraire l'arrangement était défectueux sur l'un de ces points, la Grande-Bretagne devra réserver une part proportionnelle de ces conquêtes pour assurer sa sécurité contre la France.
Si des explications plus détaillées lui sont demandées, il pourra établir que les objets sine qua non, à propos desquels la Grande-Bretagne pourra se permettre de se dépouiller de ses conquêtes à un degré considérable, sont :
1e L'exclusion absolue de la France de tout établissement naval dans l'Escaut et spécialement à Anvers et
2e qu'il sera pourvu en juste proportion à la sécurité de la Hollande sous la maison d'Orange, par une barrière qui renfermera au moins Juliers et Anvers ainsi que Maëstricht avec un arrondissement convenable de territoire, en addition à ce que la Hollande comprenait en 1792. Il reste bien entendu que Wesel restera entre les mains des Puissances alliées.
Il doit être entendu que les monarchies de la Péninsule doivent aussi être indépendantes sous leurs Souverains légitimes, leurs territoires, du moins en Europe, étant garantis contre toute attaque de la France.
Les Puissances alliées devront prendre des engagements à cet effet et stipuler le montant des secours qui devront mutuellement être fournis en pareil cas.
Si cela semble plus acceptable aux Puissances continentales, la Grande-Bretagne sera prête à limiter le casus fœderis au continent, étant elle-même assujettie à fournir les secours stipulés, pourvu que la Hollande et la Péninsule soient sauvegardées.
En considération d'un tel arrangement pour la Hollande et la Péninsule, la Grande-Bretagne sera disposée à stipuler la restitution des conquêtes faites sur la France, comme il est énuméré en marge, et dans cette vue, à rendre ces conquêtes valables pour les desseins de la négociation.
Étant toujours entendu que Malte, l’île Maurice et Bourbon resteront anglaises, — la Guadeloupe et les Saintes ne pourront être rétrocédées à la France.
L'île Maurice est retenue parce qu'elle est, dans les mains de l'ennemi, une station navale trop dangereuse pour notre commerce indien, tandis qu'elle est d'une valeur relativement moindre pour la France.
On insiste sur la Guadeloupe en temps que dette d'honneur vis-à-vis de la Suède.
Si par les succès des armes alliées la Hollande et la Péninsule étaient sauvegardées comme il est dit ci-dessus, les conquêtes mentionnées dans la marge pourront être appliquées pour compenser telles autres demandes que nos alliés continentaux pourraient avoir à faire valoir.
Si la restitution de la Guadeloupe était considérée par la France comme une condition sine qua non et par conséquent un risque de guerre avec la Suède, celle-ci pourrait en dernière analyse obtenir comme compensation Bourbon ou une colonie hollandaise, la Hollande dans ce cas prendrait Bourbon.
La Hollande étant assurée de la barrière ci-dessus indiquée, les colonies hollandaises spécifiées dans la marge seront restituées à la Hollande.
Le cap de Bonne-Espérance est excepté parce que c'est une position liée à la sécurité de notre empire en Orient, mais au lieu de cette colonie, la Grande-Bretagne affectera deux millions de livres sterling à l'amélioration de la barrière hollandaise.
Quant aux conquêtes danoises, l'on propose qu'elles deviennent (à l'exception d'Héligoland) des instruments pour l'exécution de nos engagements vis-à-vis de la Suède.
Dans toutes les communications sur la convenance de la paix, la même conduite que par le passé devra être suivie — c'est-à-dire : témoigner le désir de se conformer autant que possible aux intérêts généraux du continent ; — donner aux Alliés les assurances les moins équivoques d'une ferme détermination de les soutenir en luttant pour une paix avantageuse et éviter toute chose qui pourrait contenir un soupçon que la Grande-Bretagne soit inclinée à les pousser à la guerre pour ses desseins particuliers.
Les efforts les plus sérieux devront être faits pour empêcher le relâchement des opérations militaires pendant la poursuite des négociations. Et aussi pour diriger autant que possible les forces militaires de tous les quartiers vers la Hollande et les Pays-Bas.
Expliquer au Prince d'Orange que les forces britanniques en Hollande (sans compter les 4 000 Russes), ne peuvent pour le moment être portées au delà de 10 000 hommes et doivent être considérées comme susceptibles d'être retirées pour renforcer Lord Wellington.
Si l'Autriche proposait l'établissement de l’archiduc Charles dans les Pays-Bas, la proposition devrait être favorablement reçue. Il peut être en même temps convenable de remarquer que bien des choses doivent dépendre du succès de la guerre dans les Flandres. Si l'ennemi devait revenir à l'ancienne France ; — en reliant une part considérable du territoire allemand de la rive gauche du Rhin au Brabant, etc. , une puissance intermédiaire d'une importance considérable pourrait être formée, laquelle, soutenue par l'Autriche, formerait une barrière très importante à la fois pour la Hollande et l'Allemagne.
Si les succès des Alliés devaient être plus limités ou si l'objet de donner à la Hollande une barrière adéquate devait être obtenu par négociation et non par conquête, il peut n'être pas prudent de viser à quoi que ce soit de plus que l'extension de la Hollande, telle qu'il a été dit plus haut.
Le prince d'Orange devra être découragé de toute entreprise d'étendre la Hollande du côté des Pays-Bas au delà de ses anciennes limites, sans le consentement exprès des Alliés.
On communiquera confidentiellement aux Souverains, au Quartier général, le mariage proposé et l'intention de limiter la succession, le consentement du prince d'Orange ayant été préalablement obtenu.
Si la barrière de la Hollande n'était pas assurée jusqu'à l'extension proposée, la restitution des colonies hollandaises serait limitée proportionnellement.
Comme la barrière de la Hollande est un objet des plus profondément intéressants pour tous les Alliés, la Grande-Bretagne est décidée à l’acheter par un double sacrifice : par des cessions à la France et à la Hollande à la fois. Si les Alliés n'examinaient pas ce point, si important pour leur propre sécurité aussi bien que pour celle de la Grande-Bretagne, cette dernière Puissance n'aurait dans ce cas d'autre alternative que de conserver ses conquêtes coloniales pour faire contrepoids aux territoires de l’ennemi et dans ces conditions de retenir les cessions qu'elle était d'autre part prête à faire à la France.
La cession des conquêtes à faire par la Grande-Bretagne étant déclarée corrélative des garanties équivalentes qui doivent résulter des arrangements continentaux, et spécialement du côté de la Hollande et des Pays-Bas, toute stipulation générale qui ne déclarerait pas expressément le principe par lequel cette cession devrait être réglée et qui la relierait nettement à ces objets, présenterait des objections.
Dans tout arrangement concernant l'Italie, une attention particulière devra être donnée à la ligne militaire des Alpes et aux routes récemment ouvertes dans la direction de l'Italie eu égard aux arrangements intérieurs de l'Italie, et il est particulièrement nécessaire que le roi de Sardaigne soit restauré peut-être en recevant Gênes en échange de la Savoie.
Si l'Autriche s'entend avec Murat, la Famille sicilienne aura la Toscane et l’île d'Elbe.
Le Pape sera restauré dans les États de l’Église.
Le Milanais, Modène, Parme, Plaisance, etc., seront sujets à discussion.
La médiation du Prince Régent, si elle est sollicitée par les Alliés dans les affaires nationales de l'Allemagne, sera accordée.
La Grande-Bretagne déclarera sa disposition, si une paix générale était signée, à signer une paix séparée avec les États-Unis d'Amérique sur la base du statu quo ante bellum sans comprendre dans un tel traité quelque décision sur les points litigieux au début des hostilités.
Une proposition directe de traiter à Londres ayant été faite dernièrement au Gouvernement américain, il ne faudra pas faire état de cette offre, à moins que cette question ne soit mise en avant.
Si une telle offre était faite à l'Amérique, on doit limiter le temps pendant lequel l'acceptation ou le refus sera déclaré.
Les questions relatives aux arrangements avec le Danemark seront sujettes à discussion avec la Suède.
La distribution du commandement dans le nord sera réservée à la considération du Quartier général.
Les 5 millions de subsides pourront être accordés sous les conditions suivantes :
1e Sous la réserve que la flotte russe sera renvoyée chez elle.
2e Que l'on acceptera, si nous le demandons qu'une proportion de ces mêmes sommes soit délivrée en traites.
3e Que l'on signera de tels engagements, et spécialement en ce qui concerne la Hollande et la Péninsule, de façon à justifier à la fois vis-à-vis du public anglais et des Alliés un aussi grand effort en faveur des trois Puissances.
Le traité d'Alliance ne devra pas se terminer avec la guerre, mais contenir des engagements défensifs et des obligations mutuelles de soutenir la Puissance attaquée par la France, ainsi que la stipulation des secours pour une certaine somme.
Le casus fœderis jouera dans le cas d une attaque par la France des territoires européens de l'une quelconque des Parties contractantes.
L'Espagne et si possible la Hollande seront comprises comme parties contractantes.
La Suède se trouvant au delà de la Baltique est moins intéressée à être comprise, ou plutôt a un intérêt à ne pas y participer. »



Castlereagh après un passage à Bâle, fila ensuite sur Langres où il devait participer à une conférence au côté de Nesselrode, Metternich, Hardenberg, Stadion, Rasoumoffsky, Binder et Pozzo di Borgo. Arrivé le 27 janvier, il y trouva un Mémorandum de Stewart écrit le matin même et qui l’informait de l’évolution de la situation :
« Il ne peut être inintéressant de remarquer que j'ai observé qu’un changement considérable a eu lieu dans le ton et les sentiments des principaux dirigeants avec qui j'ai conversé entre la période du passage du Rhin [1er janvier] et celle de l'arrivée du quartier-général à Langres [22 janvier].
L'empereur de Russie proclame ouvertement son but de marcher à tout prix sur Paris et, sans se prononcer sur le successeur de Bonaparte, il ne cache pas que l'objet de sa politique est de se débarrasser de Bonaparte et ne pas traiter avec lui, laissant entièrement de côté toutes les idées en rapport avec les mémorables négociations de Francfort, comme si elles n'avaient jamais existé, malgré qu’il ait permis à son ministre d’y prendre part.
Son entourage immédiat et ceux qui répètent mot-à-mot les paroles du Tsar - Baron Stein, Pozzo di Borgo, et quelques autres - sont bruyants et véhéments dans ces sentiments; mais il y a un groupe, dont fait partie je crois le comte de Nesselrode, le général Barclay de Tolly, et le prince Volkonski, sur qui on peut compter et qui est en faveur d’examiner avec plus de maturité notre situation, et qui souhaite arriver à définir un objectif commun avant d’entreprendre une nouvelle marche en avant.
Dans son idée de marcher sur Paris, l'empereur de Russie a été fortement appuyé par les rapports et conseils qui ont été vivement prodigués par le maréchal Blücher, le général Gneisenau, et l'armée de Silésie. Ils imaginent que la balle est dans notre camp et que nous nous repentirions amèrement si nous ne profitions pas pleinement de la situation militaire actuelle.
Bien que je déclare cette impression comme partagée par l’ensemble du conseil militaire prussien, il y en a toutefois un autre qui a réglé les opérations et mouvements généraux de la campagne, qui a une grande influence sur le roi, et qui est décidément hostile à l’idée de pousser les choses plus loin sans une grande explication et une négociation à la fois pour des raisons militaires et politiques. Il s’agit du général Knesebeck qui soutient l'idée qu’un nouveau renvoi de Caulaincourt à un autre point de rendez-vous, (comme le projette le Tsar) serait ridiculiser d'une manière injustifiable la confiance dont nous sommes chargé ; que par des négociations antérieures, nous nous sommes engagés de bonne foi pour déclarer les propositions sur lesquelles nous allons traiter avec Napoléon; et que s’écarter de ce que nous avons proposé par une façon aussi minable serait indigne d'une aussi grande coalition ; que, si par une imprévisible calamité, nous le faisions quand même, notre cause serait moralement perdue, et se serait en vain que nous chercherions des raisons pour justifier notre conduite. Les hommes de conscience, comme le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, sont convertis à ce raisonnement, et je vois, qu’il est fortement implanté dans l'esprit de celui qui l'engage. »


La conférence de Langres aboutit finalement deux jours plus tard au protocole du 29 janvier par lequel il fut décidé des premières offres à faire au gouvernement français :
« La guerre que l'Europe fait à la France a pour but de faire rentrer cette puissance dans des bornes compatibles avec un système d'indépendance et d'équilibre politique. Modérées dans leurs vues justes dans l'application des principes qui les animent, les puissances alliées ont manifesté leurs intentions dans toutes les occasions.
Les ouvertures confidentielles qui ont eu lieu, peu après l'arrivée de LL. MM. II. et de S. M. prussienne à Francfort vis-a-vis du gouvernement français, ont été accueillies par lui de manière à faire admettre la supposition qu'il se sentait forcé à restreindre son attitude dans un sens conforme aux vues des puissances.
Les alliés, fidèles à leur marche, ne se refusèrent pas à entrer en pourparlers.
Les plénipotentiaires, désignés par la cour d'Autriche, de Russie, d'Angleterre et de Prusse, se rendront à Châtillon où se trouve le ministre des relations extérieures de France, et se réuniront avec lui en conférences préliminaires pour la négociation de la paix.
Ils établiront en principe qu'ils ne se présentent pas à la négociation comme uniquement envoyés par les quatre cours, mais comme se trouvant chargés de traiter de la paix avec la France au nom de l'Europe ne formant qu'un seul tout, les quatre puissances répondront de l'accession de leurs alliés aux arrangements dont on sera convenu à l'époque de la paix même. Les plénipotentiaires ne déclareront pas moins qu'ils sont tenus à ne traiter que conjointement, et à ne point admettre d'autres formes de négociation que celles de séances et avec la tenue des protocoles.
La forme des conférences préliminaires les mettra au-dessus de toutes les questions d'étiquette observées à un congrès.
Apres avoir fait admettre les principes ci-dessus énoncés, les plénipotentiaires déclareront, comme préalable à toute négociation, que:
Les cours alliées adhérant à la déclaration du gouvernement Britannique, que toute discussion sur le code maritime serait contraire aux usages observés jusqu'ici dans des négociations de la nature de la présente ; que la Grande-Bretagne ne demande à d'autres nations ni leur accorde aucune concession relativement à des droits qu'elle regarde comme réciproquement obligatoires, et de nature à ne devoir être réglés que par le droit des gens, excepté là où ces mêmes droits ont été modifiés par des conventions spéciales entre des états particuliers, elles regarderaient l'insistance de la France à ce sujet comme contraire à l'objet de la réunion des plénipotentiaires, et comme tendant à empêcher le rétablissement de la paix.
Ce principe admis, les plénipotentiaires passeront aux points de vue particuliers de la négociation.
Ils se partagent en deux propositions :
Les limites futures de la France, l'état général du reste de l'empire.
Les limites de la France offrant, d'après le point de vue même des puissances, des latitudes à la négociation, les plénipotentiaires commenceront par demander que la France rentre dans les limites qu'elle avait avant la révolution, sauf des arrangements d'une convenance réciproque sur des positions de territoire au-delà des limites de part et d'autre et sauf des restitutions que l'Angleterre est prête à faire pour l'intérêt général de l'Europe contre les rétrocessions ci-dessus demandées à la France, lesquelles cessions seront prises sur les conquêtes que l'Angleterre a faites pendant la guerre.
Les puissances, cependant, ne se présentant pas séparément à la négociation, mais les quatre cours traitant au nom de l'Europe, la France pourrait demander à être instruite de l'état de l'Europe dans ses rapports politiques futurs.
Dans ce cas, les plénipotentiaires se prêteront à donner une connaissance sommaire de ces rapports dans les termes suivants :
Les grandes puissances européennes actuellement existantes dans leur état complet d'indépendance et avec des délimitations convenues entre elles.
L'Allemagne composée de princes souverains unis par un lien fédératif qui assure et garantisse l'indépendance de l'Allemagne.
La fédération suisse dans ses anciennes limites et dans une indépendance placée sous la garantie des grandes puissances de l'Europe, la France y comprise.
L'Italie partagée en états indépendants, intermédiaires entre les possessions autrichiennes en Italie et la France.
L'Espagne gouvernée par le roi Ferdinand VII, dans ses anciennes limites.
La Hollande, état libre et indépendant, sous la souveraineté du prince d'Orange, avec un accroissement de territoire et l'établissement d'une frontière convenable.
La France devant abandonner toute influence directe hors de ses limites futures, le chef de son gouvernement renoncera à tous les titres qui ressortent de ses rapports de souveraineté ou de protectorat sur l'Italie, l'Allemagne et la Suisse.
La marche de la négociation devant essentiellement être influencée par celle des évènements d'une guerre qui continue pendant sa durée, les plénipotentiaires recevront des instructions modifiées d'après l'effet que produiront ces premières ouvertures et d'après l'exigence du cas.
Ils auront soin de tenir les cabinets très exactement informés de leur gestion. »


Le lendemain, Castlereagh écrivait son rapport à Liverpool :
« Je n'ai pas beaucoup de temps pour vous écrire sans aucune réserve. Je pense que notre plus grand danger à l'heure actuelle est le ton chevaleresque avec lequel l'empereur Alexandre est disposé à pousser la guerre. Il a un sentiment personnel sur Paris, distinct de toutes les combinaisons politiques ou militaires. Il semble rechercher l'occasion d'entrer avec ses magnifiques gardes dans la capitale de l'ennemi, probablement pour afficher, dans sa clémence et sa tolérance, un contraste avec cette désolation à laquelle sa propre capitale a été traitée. L'idée qu'une négociation rapide pourrait décevoir cet espoir ajoute à son impatience. J'espère que cela est diminué, et que nous ne pouvons pas souffrir de sa précipitation. Notre décision d'hier a calmé son humeur, et a donné pleine satisfaction.»

Les bases de Francfort étaient bel et bien enterrées… Le congrès de Châtillon fit donc écho à Langres et non à Francfort.
Aucune négociations véritables n’avaient d’ailleurs été menées sur ces fameuses bases. Si Napoléon avait admis y être favorable, la position alliée n’était pas la même ; et pour faire la paix, comme dit plus haut, il faut être deux.
En somme, je ne vois toujours pas sur quelles bases vous vous appuyez pour écrire : "Tout aurait pu changer si la paix avait été signée dès le début du congrès...[...] tout était encore possible sur la base des frontières dites "naturelles".

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Bernard
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Re: La paix après une grande victoire

Message par Bernard »

Il est sûr qu'à Châtillon, les alliés, et singulièrement les Anglais dont le représentant s'est fait désirer, avaient un discours fuyant. Mais je vois je vous connaissez bien les arcanes de ce congrès ! Merci pour ces précisions.

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