Des femmes soldats dans la Grande Armée

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

le sabreur

Message par le sabreur »

Intéressant.
J'avais écris quelques lignes sur les femmes dans l'armée napoléonienne:
http://www.histoire-pour-tous.fr/histoi ... oleon.html

Peyrusse

Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Peyrusse »

« Déjà, pendant la Révolution, de nombreuses femmes avaient accompagné les volontaires aux armées, les unes par patriotisme, les autres par attachement conjugal ou encore par intérêt, supputant les profits d’un négoce de bivouac ou de… la prostitution.

Il en fut de même pendant l’Empire. « Beaucoup de femmes suivant leur mari aux armées, soit que, par tendresse conjugale, elles ne voulussent pas se séparer d’eux, soit que leur modeste fortune ne leur permit pas d’entretenir deux ménages », écrit Elzéar Blaze dans ses « Souvenirs ».Leur présence ne manquait pas de provoquer des complications ; en Espagne et au Portugal, Masséna traîna à sa suite sa maîtresse, « la poule à Masséna » disaient les soldats. Cette présence fit naître maints incidents. Pendant la campagne du Portugal, ordre fut donné d’arrêter la marche des troupes. La donzelle avait oublié à l’étape sa perruche et l’escadron de service dut faire demi-tour pour aller la chercher ! Ce fait est raconté par le général Roch Godart dans ses « Mémoires ». Encore un incident parmi tant d’autres : « Le quartier-général du prince [d’Essling, Masséna] resta à Guarda jusqu’au 29 mars 1811, jour où il manqua d’être enlevé par l’ennemi, notamment sa maîtresse, pour la sûreté de laquelle il fallut se battre, dans les environs et aux portes de la ville, tandis qu’elle s’occupait à faire ses paquets et à monter en voiture » (« Souvenirs de guerre et de captivité d’un page de Napoléon », par le vicomte de Barral. Un jeune officier conta un jour à un camarade une mission dont il fut chargé, et qui consistait à escorter une favorite. Il termina en disant : « Comprends-tu maintenant de quoi j’ai eu peur ? Suppose qu’une des balles qui me sifflaient aux oreilles m’eut dit un mot en passant. Il faudrait ajouter à mes états de service : Blessé en Espagne, le 20 octobre 1812, en escortant la maîtresse du général X… Quelle honte ! L’épouse du général Dorsenne, escortée par un fort détachement de fantassins fit un jour presser la course. Les soldats durent courir derrière la voiture, par une lourde chaleur, de Burgos à Torquemada, ce qui fit qu’à l’arrivée, 800 hommes durent entrer à l’hôpital (rapporté dans l’ouvrage de Jan Morvan, « Le soldat impérial »). A la bataille de Médina del Rio-Seco, en juillet 1808, « le général Lasalle avait avec lui se femme et sa petite fille. Mme Lasalle a été dans une position affreuse pendant la bataille ; on a rapporté au village où elle était restée, le colonel Piéton tué, deux chefs d’escadron du même corps dangereusement blessés. Elle les avait vu partir à côté de son mari pour aller à l’ennemi. Emmener sa femme à la guerre est un véritable tort. » (« Journal » du maréchal de Castellane). La femme d’un jeune capitaine, Dupin, quoi était sous les ordres de Murat à Madrid, rejoignit son mari en 1808 emmenant avec elle sa petite fille à peine âgée de cinq ans. Le récit de cette équipée nous est parvenu grâce à l’enfant qui signa plus tard ses récits d’un nom célèbre : George Sand.

« Plus nous avancions dans notre trajet, plus le spectacle de la guerre devenait terrible… Nous atteignîmes notre but sans catastrophe, ce qui est presque miraculeux… Nulle part les Français n’étaient en sûreté contre ces nouvelles vêpres siciliennes ; et ma mère, portant un enfant dans son sein, un autre dans ses bras n’avait que trop de sujets de crainte. » Le retour en France de Mme Dupin, avec sa fillette et un nouveau-né, ne fut pas exempt de dangers et de privations… « C’étaient les villages incendiés, des villes bombardées, des routes couvertes de morts, des fossés où nous cherchions une goutte d’eau pour étancher une soif brûlante, et où l’on voyait tout à coup surnager des caillots de sang.

C’était surtout l’horrible faim et une disette de plus en plus menaçante ». (George Sand, « Histoire de ma vie »). Des épreuves plus cruelles encore étaient réservées à la plupart des femmes qui vivaient humblement avec la troupe et partageaient volontairement son sort. « Voyageant sur la route, elles étaient exposées ainsi que nous aux coups de fusil, et lorsque leur escorte les livraient à la merci des brigands espagnols, elles subissaient les plus infâmes traitements », raconte Blaze dans ses souvenirs. Elles n’échappaient pas aux supplices. « Les femmes, loin d’être épargnées, sont en butte à d’effroyables représailles. Les guérilleros estiment que leurs souffrances seront les plus vivement ressenties ; ils espèrent que leurs cris de détresse terrifieront l’ennemi abhorré. Le viol, le meurtre, ne leur suffisent pas ; ils mutilent atrocement leurs victimes pour jouir de leur longue agonie… Ne furent-elles pas courageuses entre toutes les femmes, celles qui affrontèrent de tels périls ?
Il est impossible de prétendre que l’amour ou l’intérêt seuls les guidèrent aveuglément. Elles n’ignoraient pas les risques à courir sur les routes d’Espagne, mais elles avaient le goût de l’aventure et elles se connaissaient une énergie morale qui égalait celle du soldat », écrit Raoul Brice dans son étude intitulée « Les femmes et les armées de la Révolution et de l’Empire ». C’est en vain que Napoléon, à plusieurs reprises, donna des instructions pour les écarter, et en termes parfois sévères, tels ceux de son ordre du jour de Wurtzbourg du 3 août 1806 :

« Sa Majesté ordonne que les femmes et toute espèces d’embarras soient dirigés sur les places désignées pour les petits dépôts des corps… » Néanmoins, les « embarras » persistèrent et, comme on l’a vu, notamment en Espagne.

La plupart des femmes qui suivirent le corps du général Dupont furent, comme les hommes, victimes de la capitulation et partagèrent le sort tragique des prisonniers à bord des pontons et, quelques-unes, sur l’île maudite de Cabrera, qui, parmi les rares survivants, laissa de si tragiques souvenirs. «

Jean LOUVOIS.
-----------------------------
Texte publié en décembre 1963 dans le bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes (N°45).

Le Briquet

Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Le Briquet »

Jérôme Croyet a consacré un article au sujet dans le n°15 de Traditions.

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Demi-solde
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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Demi-solde »

Les femmes à l’armée sous l’Empire, vues par une femme à l’armée sous l’Empire : la duchesse d’Abratès, au moment de la prise d’Almeida (28 août 1810) :

«  J’ai déjà parlé de la position terrible dans laquelle je me trouvais. Elle devenait chaque jour plus anxieuse pour Junot, qui voyait avec terreur s’approcher le moment où il faudrait qu’il se séparât de moi. Nous avions toujours pensé que je pourrais facilement retourner à Valladolid pour y faire mes couches, et même à Madrid où j’aurais été sous la protection du roi Joseph dont la bonté parfaite m’eût certainement accueillie. Mais, je l’ai dit tout à l’heure, tout retour était impossible dans ma position, à moins d’une escorte au moins de cinq à six cents hommes… Junot presque en délire de cette inquiétude affreuse pour sa femme et l’enfant qu’elle allait mettre au jour, monta à cheval et fut trouver Masséna, ils étaient bien ensemble à l’époque, et Junot lui dit combien il était malheureux de songer qu’il allait être obligé de me laisser, au moment d’accoucher, au milieu de mille dangers, dans un village abandonné, sans moyens de défense et entouré de tout ce qui peut donner d’horribles craintes. (…)

Ainsi donc Masséna, lorsqu’on lui parla du péril que je pouvais courir, ne voulut pas que cela fût même admissible.
- Que la duchesse vienne avec nous ! dit-il à Junot.
- C’est impossible ! répondit mon mari… Songe donc qu’elle va accoucher dans six semaines, et que dans ce moment elle est presque mourante.
- Eh bien ! il faut la conduire à Salamanque ; c’est le lieu le plus près et le plus hospitalier pour elle.
- Non ! non ! dit Junot dont le front s’assombrit aussitôt… Je ne veux pas laisser ma femme à Salamanque… c’est une ville qui n’est pas à l’abri d’un coup de main… Don Julian y serait dans trois jours si ma femme y allait aujourd’hui.
- Diable ! dit Masséna, tu as raison, mon pauvre Junot !… Mais comment faire ?…
Et ces deux hommes, dont cependant les intérêts étaient en ce moment bien importants, étaient oublieux de ces mêmes intérêts pour s’occuper du sort d’une pauvre femme au moment de devenir mère…
- C’est affreux, dit enfin Junot, mais il n’existe qu’un asile où je puisse laisser ma femme sans mourir de mon inquiétude, c’est Ciudad Rodrigo.
Masséna s’arrêta d’un coup, et regarda fixement Junot…
- Ciudad Rodrigo ! s’écria-t-il.
- Oui ! Ciudad-Rodrigo… Du moins derrière ses remparts elle sera à l’abri de toute insulte de ce don Julian… et je la retrouverai avec mon enfant.
- Mais songe donc, lui dit le prince d’Essling, qu’il n’existe PAS UNE MAISON dont le plafond soit intact… partout les bombes ont fait un trou, partout elles ont démoli ; et Ciudad Rodrigo est d’ailleurs dépeuplé d’habitants.
- J’aime encore mieux la solitude, dit Junot, que la crainte de la société des guérillas… la duchesse ira à Ciudad-Rodrigo ; seulement je vous demande de m’accorder une faveur pour elle : c’est de me permettre de lui laisser cent cinquante hommes du bataillon suisse de Neuchâtel… ils feront sa garde, et lorsque sa santé le lui permettra et qu’elle voudra nous rejoindre, ils formeront son escorte.
Masséna y consentit aussitôt, et c’était une faveur en effet, car l’armée n’était pas nombreuse quoique l’on répétât bien haut qu’elle était composée de trois corps d’armée...
 »


Le 15 octobre 1810 naquit, à Ciudad-Rodrigo, Andoche Alfred Michel Junot, quatrième et dernier enfant du duc d’Abrantès.


A noter à ce propos le courrier de Wellington à Junot, suite à la blessure que reçut le duc d’Abrantès à Rio Mayor :

« Au quartier général, le 27 janvier 1811.
Monsieur,
J’ai appris avec grande peine que vous avez été blessé, et je vous prie de me faire savoir si je puis vous envoyer quelque chose qui puisse remédier à votre blessure ou accélérer votre rétablissement.
Je ne sais pas si vous avez eu des nouvelles de madame la duchesse. Elle est accouchée à Ciudad-Rodrigo et a été à Salamanque pour aller en France dans les premiers jours de ce mois.
J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très obéissant serviteur.
Wellington.
 »


La duchesse d’Abrantès, de nouveau :

« Jamais je n’oublierai cette conduite du Lord Wellington. Maintenant, il me faut ajouter que j’ai appris depuis, et pas du tout par lui, qu’il avait fait dire à don Julian qu’on ne faisait pas la guerre aux femmes ; qu’il était fort mécontent d’apprendre que j’étais exposée à quelque danger de la part de sa troupe, et qu’il lui faisait dire, en conséquence, qu’il ne verrait qu’avec beaucoup de mécontentement qu’il m’arrivât la moindre chose. »


Cordialement

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Cyril
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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Cyril »

L'ordre de départ pour Augsbourg[...] Nous étions 3 régiments à Vérone; [...]
Je m'arrangeai avec un cantinier pour que ma femme pût monter dans sa voiture quand le voudrait. Comme elle était enceinte de six mois et demi et que la voiture la fatiguait, elle marchait presque toujours et ne montait dans la voiture que par les mauvais temps. Nous traversâmes tout le Tyrol sans nous reposer un jour. Heureusement que les étapes n'étaient pas longues. Le pays est pauvre, aussi étions nous fort mal nourris et fort mal logés, quelques fois vingt dans la même maison et couchés sur la paille[...] nous fumes assaillis par la neige [...] le froid était excessif et pour se réchauffer ma femme avait voulu aller à pied.
Girault: mes campagnes sous la révolution et l'empire

cette brave et courageuse femme avait déjà perdu 2 enfants en bas age.
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Cyril Drouet
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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Cyril Drouet »

Soir de la Bérézina :

« Je vis près du chemin un officier français, couché au pied d'un arbre; il avait la cuisse emportée et se mourait; une jeune femme échevelée et fondant en larmes le serrait dans ses bras en répétant sans cesse « Mon cher Adolphe ! » Près d'elle, un enfant de trois ans était déjà mort, et un autre plus grand expirait. Le comte Manteufeld envoya chercher sa calèche pour les enlever et les faire soigner ; elle ne put arriver qu'au bout d'une heure, et ces quatre infortunés n'existaient plus. »
(Langeron, Mémoires)

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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Royal Scot's Guard »

Un très bel article également d'Alain Pigeard dans Tradition Magazine N° 226 d'octobre 2006" : les femmes aux Armées 1793 / 1815 "...
https://www.lelivrechezvous.fr/nos-revu ... n-226.html
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Cyril Drouet
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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Cyril Drouet »

Une rencontre bien connue : celle entre Bonaparte et Pauline Fourès lors de l’inauguration du Tivoli au Caire, le 30 novembre 1798. Pauline Fourès avait accompagné son mari, lieutenant au 22e Chasseurs.


Le 17 décembre suivant, le mari de la belle recevait les ordres suivants :
« Le bâtiment sur lequel vous vous embarquerez vous conduira à Malte. Vous remettrez les lettres ci-jointes à l'amiral Villeneuve et au général commandant de Malte.
Le commandant de la marine à Malte vous donnera sur-le-champ un bâtiment pour vous conduire dans un port d'Italie qu'il jugera le plus sûr, d'où vous prendrez la poste pour vous rendre en toute diligence à Paris, et remettre les dépêches ci-jointes au Gouvernement.
Vous resterez huit à dix jours à Paris; après quoi vous reviendrez en toute diligence, en venant vous embarquer dans un port du royaume de Naples ou à Ancône.
Vous éviterez Alexandrie et aborderez avec votre bâtiment à Damiette.
Avant de partir, vous aurez soin de voir un de mes frères, membre du Corps législatif; il vous remettra tous les papiers et imprimés qui auraient paru depuis messidor.
Je compte sur votre zèle dans tous les événements imprévus qui pourraient survenir dans votre mission, qui est de faire parvenir vos dépêches au Gouvernement et d'en apporter les réponses. »

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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Cyril Drouet »

"Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut, et, comme nous avions atteint les corps qui nous précédaient, nous fîmes une petite halte. La mère Dubois, notre cantinière, voulut profiter de ce moment de repos pour donner le sein à son nouveau-né, mais, tout à coup, elle jette un cri de douleur : son enfant était mort et aussi dur que du bois. Ceux qui étaient autour d’elle la consolèrent, en lui disant que c’était un bonheur pour elle et pour son enfant, et, malgré ses gémissements, on lui arracha son enfant qu’elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d’un sapeur qui s’éloigna à quelques pas de la route, avec le père de l’enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige : le père, pendant ce temps, était à genoux, tenant son enfant dans ses bras. Lorsque le trou fut achevé, il l’embrassa et le déposa dans sa tombe ; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini."
(Bourgogne, Mémoires)

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Cyril Drouet
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Re: Les femmes à l’armée sous l’Empire.

Message par Cyril Drouet »

« J’aperçus, sur le pont [de la Bérézina], un cantinier portant un enfant sur sa tête. Sa femme était devant lui, jetant des cris de désespoir. Je ne pus en voir davantage ; c’était au-dessus de mes forces. »
(Bourgogne, Mémoires)


« Des hommes, des femmes, et même des enfants, se cramponnaient aux glaçons et étaient entraînés avec eux par le courant rapide du fleuve. »
(Combe, Mémoires)


« Une vivandière de notre corps, qui avait fait avec nous la campagne, revenait de Moskou, ayant dans sa voiture cinq enfants en bas âge, et tout le fruit de son industrie. Arrivée près du Vop, elle regarde avec stupeur la rivière qui l'oblige de laisser sur ses bords sa fortune et la subsistance de sa famille. Longtemps cette mère éplorée courut pour chercher un nouveau passage; n'en ayant point trouvé, elle revint fort triste, et dit à son mari : Mon ami, il faut tout abandonner; ne cherchons plus qu'à sauver nos enfants. En disant ces mots, elle sortit les deux plus jeunes de la voiture, et les mit dans les bras de son époux. Je vis ce pauvre père serrer étroitement ces innocentes créatures, et d'un pied tremblant traverser la rivière, tandis que sa femme, à genoux au bord de l'eau, regardait tour-à-tour le ciel et la terre : sitôt que son mari fut passé, elle tendit les mains pour remercier Dieu; et se levant avec joie, elle cria avec transport : Ils sont sauvés! Ils sont sauvés ! Mais les premiers enfants déposés sur l'autre rive, se croyant abandonnés de leurs parents, les appelaient en pleurant; des deux côtés l'inquiétude devenait égale. Enfin les larmes que faisait verser la crainte cessèrent de couler, pour faire place au bonheur qu'éprouva cette famille en se voyant toute réunie.
[…]
Au milieu de tous les maux dont nous accablait la fortune cruelle, personne n'était plus à plaindre que les femmes françaises venues de Moskou, et qui, pour éviter le ressentiment des Russes, avaient cru trouver au milieu de nous des secours assurés. La plupart à pied, en souliers d'étoffe, et vêtues de mauvaises robes de soie ou de perkale, elles se couvraient avec des morceaux de pelisses ou des capotes de soldats , prises sur des cadavres. Leur situation eût arraché des larmes aux cœurs les plus durs, si la rigueur des circonstances n'avait étouffé tout sentiment d'humanité. Parmi ces victimes des horreurs de la guerre il y en avait de jeunes, de jolies, d'aimables et spirituelles, qui possédaient toutes les qualités propres à séduire l'homme le plus insensible; la plupart étaient réduites à mendier le plus léger service; et le morceau de pain qu'on leur donnait les obligeait souvent à la plus servile reconnaissance. Implorant les secours de tous, elles en étaient abusées, et, chaque nuit, appartenaient à ceux qui se chargeaient de les nourrir. Auprès de Smolensk, j'en vis une des plus intéressantes qui, ne pouvant plus marcher, se faisait traîner derrière une voiture; lorsque ses forces vinrent à manquer, elle tomba dans la neige, où sans doute elle demeura ensevelie, sans avoir excité la compassion, ni même obtenu un regard de pitié, tant les âmes étaient avilies et la sensibilité éteinte. Le malheur n'avait plus de témoins, nous étions tous ses victimes.
[…]
La plupart des femmes que nous avions avec nous, et dont les souffrances ne servaient qu'à redoubler nos maux, furent laissées dans Smolensk; situation affreuse' puisque ces infortunées savaient que les restes de cette grande cité allaient être saccagés, les maisons livrées aux flammes, les églises et les fortifications minées.
[…]
On en rencontrait d'autres qui, tenant dans leurs bras des enfants ou une femme évanouie, imploraient de tous les passants un morceau de pain pour les rappeler à la vie.
[…]
Bientôt après on vit sur le sommet des collines voisines le feu des batteries ennemies; on ne douta plus alors que le terrain où se trouvaient des milliers d'hommes sans armes, des malades, des blessés, des femmes et des enfants, n'allât devenir un champ de bataille […] Dans la chaleur de ce combat plusieurs boulets de canon, tirés par l'ennemi, volèrent sur la tête de cette foule malheureuse qui, depuis trois jours, se pressait autour du pont de la Bérézina; des obus même vinrent éclater au milieu d'elle : alors la terreur et le désespoir s'emparèrent de toutes les âmes; l'instinct de la conservation troubla les esprits; ces femmes, ces enfants, échappés à tant de désastres, semblaient n'avoir été conservés que pour éprouver une mort plus déplorable encore. On les voyait, sortant de leur voiture, courir embrasser les genoux du premier venu; et, en pleurant, le supplier de les faire passer sur l'autre bord. Les malades et les blessés, assis sur le tronc d'un arbre, ou soutenus sur des béquilles, d'un œil inquiet cherchaient partout un ami qui pût les secourir; mais leur voix se perdait dans les airs : chacun ne songeait qu'à sa propre existence […]Il y eut aussi une femme, marchant avec les équipages de Napoléon, que son mari avait laissée un peu en arrière, tandis qu'il allait lui-même reconnaître le point où ils pourraient se hasarder de passer. Pendant ce temps un obus vint éclater auprès de cette épouse infortunée; la foule qui était autour prit la fuite ; elle seule resta; bientôt l'ennemi en s'avançant fit refluer nos troupes tout près du pont, et, dans leur marche confuse, elles entraînèrent cette malheureuse, qui voulut revenir vers l'endroit où son mari l'avait quittée. Battue par ces flots tumultueux, elle se vit égarée, puis perdue: de loin on l'entendait appeler son époux; mais sa voix touchante se perdait à travers le bruit des armes et les cris des combattants: alors, pâle et sans voix, se meurtrissant le sein, elle tomba évanouie au milieu des soldats qui ne l'avaient ni vue ni entendue.»
(Labaume, relation complète de la campagne de Russie)


« Aux portes de la ville [de Smolensk], une action infâme les a frappés d'une horreur qui dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans ; malgré ses cris et ses pleurs elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé. Elle-même criait d'un air égaré : « qu'il n'avait pas vu la France ! qu'il ne la regretterait pas ! Qu'elle, elle connaissait la France ! qu'elle voulait revoir la France !» Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée.
Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire au milieu de mille dévouements d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été abandonnée sur cette même neige d'où l'on a relevé sa victime pour la confier à une autre mère, et ils montraient dans leurs rangs cet orphelin que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Vilna, même à Rowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.
[…]
Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés ; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfants dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras raidis les tenaient encore au-dessus d'elles […] Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlée, les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié comme des ennemis.
Parmi eux, des femmes, des mères appelèrent en vain d'une voix déchirante leurs maris, leurs enfants, dont un instant les avait séparées sans retour : elles leur tendirent les bras, elles supplièrent qu’on s'écartât pour qu'elles pussent en approcher ; mais emportées çà et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait. Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfants renversés à demi étouffés, et que dans leurs efforts ils piétinaient encore […] Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, de canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfants, furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve. Les uns s'y jetèrent à la nage, d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux : brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets : le reste attendit les Russes. «
(Ségur, Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l’année 1812)


«Nous rencontrâmes un convois de 30 à 40 voitures qui portaient des prisonniers ayant les pieds gelés; des femmes cantinières qui se trouvaient enveloppaient leurs enfants dans de vieux linges, et les réchauffaient de leur haleine, bientôt, pendant ce triste voyage la neige tombe à gros flocons, et les chevaux, ne voulant plus avancer, voilà plus de 300 personnes qui gémissent qui appellent la mort; enfin nous abandonnâmes ces pauvres gens; et un moment après quelques retardataires nous apprirent que les chevaux de ce convois étaient morts, que les personnes qui étaient dans les voitures n'eurent pas le courage de descendre, et que dans quelques heures, tout avait ainsi péri. »
(Ricome, Journal)


« Les boulets portaient le désordre au milieu de cette masse de gens et de voitures ; il n’y avait rien à tirer de cette confusion. Pendant que j’étais dans cette position, une scène pénible vint frapper mes yeux ; une jeune femme, fugitive de Moscou, de bonne mise, ayant l’air intéressant, venait de sortir de cette bagarre, montée sur un âne, et s’acheminant péniblement avec sa monture peu docile, lorsqu’un boulet de canon vint fracasser la mâchoire de ce pauvre animal. Je ne puis dire le sentiment de peine que j’emportai en laissant là cette infortunée qui allait tout à l’heure être la proie et probablement la victime des Cosaques. Mais mon artillerie commençait à s’éloigner, je n’avais à ma disposition aucun moyen de salut pour cette malheureuse femme. «
(Boulart, Mémoires)



Après tous ces témoignages effroyables, un petit happy-end :

« A mes côtés était un sergent du 25e de ligne, sergent-major nommé Petit ou Poulet. Il était venu de Madrid à Moscou, avec sa femme qui était espagnole.
Pendant la nuit, cette femme qui était à ma droite, fut prise de violentes douleurs, et accoucha sans aucun secours, entre moi et Bernadotte. Le colonel Aberjou qui sortait de ce régiment, connaissait ce sergent-major, s'intéressa à lui ; il fit des démarches dans la ville et auprès du gorodnich. Son titre d'espagnole était une recommandation. On fit au colonel de belles promesses pour le mari et la femme, que l'on vint enlever de suite pour la porter dans une maison où l'attendaient les soins que son état exigeait.
Plusieurs années après cette aventure, étant de retour en France, j'étais à Rouen chez Madame Cha..., jeune espagnole, épouse d'un capitaine de dragons, en non-activité, comme moi, professeur d'équitation dont je suivais les leçons au manège. Une dame, avec un enfant de quatre à cinq ans, vint en visite. Après le bonjour, Madame Cha... dit à cette visiteuse, Espagnole comme elle, grande, brune et maigre :
"Ce Monsieur que vous voyez, en me désignant, a été comme vous prisonnier en Russie".
Nous nous regardâmes, nous échangeâmes quelques questions, puis elle ajouta :
"Cet enfant est né en Russie, dans une nuit à Elnia, j'accouchai au milieu d'une vingtaine d'hommes..."
-A mes côtés Madame", lui dis-je.
Nous rappelâmes toutes les circonstances dites plus haut ; nous nous reconnûmes très bien. Elle m'apprit que son mari et elle avaient été assez heureux pour intéresser le gorodnitchy, qui les avait gardés dans cette ville pendant toute la durée de leur captivité ; que son enfant avait eu un parrain et une marraine russes et avait été baptisé dans la religion grecque. »
(Vieillot, Souvenirs d’un prisonniers en Russie pendant les années 1812-1813-1814)

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    par Joker » 16 déc. 2019, 20:15 » dans Napoléon à travers les Arts
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    Dernier message par Joker
    16 déc. 2019, 20:15