★ La mort du maréchal BERTHIER...

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Modérateur : Général Colbert

L'âne

Message par L'âne »

Quand le candidat au suicide a pris sa décision
Ce n'est pas aussi simple. Et pour compléter permettez que j'ajoute que dans pas mal de cas la décision n'entre pas dans le processus du passage à l'acte. En fait l'individu est l'objet du suicide.
c'est-à-dire quand le passage à l'acte cesse d'être juste un appel au secours,
Vous faites très certainement allusion à l'acting-out ? Le passage à l'acte est le point culminant qu'on peut empêcher dans certain cas. L'acting-out (plusieurs formes, comme celle de l'appel au secours par exemple), n'est pas un passage à l'acte. Il peut aussi traduire la volonté de montrer quelque chose, ou de culpabiliser l'Autre, celui que l'on rend responsable de la situation. Donc on ne peut pas dire qu'il y a commencement de passage à l'acte qui cesse d'être un appel au secours...Dans certains cas d'ailleurs, il n'y a pas d'appel, pas d'acting-out...
quand l'impulsion de mettre fin à ses jours a atteint son point culminant , c'est-à-dire que la dépression suicidaire est bien installée
Effectivement, il y a passage à l'acte ou pas...Même ceux qui se ratent pour prendre la formule consacrée, ne le font pas exprès dans la plupart des cas. A vous lire on dirait qu'il y aurait comme une sorte de début et de montée en puissance. Pourtant, il peut y avoir des hauts et des bas, et que le passage à l'acte se produise justement dans une phase où l'individu n'est pas le plus enclin à passer à l'acte. Suicidaire, un événement, une situation (monter au 5ème et être attiré vers le bas, puisque nous faisons tous l'objet de l'attraction terrestre.... ?), le fait passer à l'acte effectivement, et dans certains cas par impulsion (qui n'est pas non plus automatique).
c'est une sorte d'hiver de l'esprit, de la psyché, un profond hiver intérieur alors l'individu devient un mort vivant et l'abîme
C'est ce que l'on qualifie de vide immense en fait
qui sépare son monde intérieur du monde extérieur devenu si large ne peut plus être franchi pour revenir au monde extérieur...
Justement non. Le monde extérieur a bien trop envahi le monde intérieur. Le premier présente au sujet des situations que ce dernier vit comme violentes et le second, impuissant, n'y apporte pas de solutions. Comment fait on pour sauver des personnes du suicide ? En les faisant parler, en libérant les possibilités qui sont en elles pour externaliser le monde extérieur et qu'il ne l'envahisse plus, surtout subjectivement.
Les gens qui se suicident passent l'acte pour se libérer de situation psychiques vécues comme violentes (même avoir une piètre opinion de soi est considérer comme une violence), ou pour se libérer de situations physiques vécues comme insupportables, notamment la douleur, le handicap.
car il n'est déjà plus vivant
no comment...
Il me semble que peut-être Berthier avait atteint ce point de non retour...
Effectivement, il y a, dans les trois quarts de cas je crois, des signes avant coureur du passage à l'acte. C'est l'intensité du changement qui se produit inévitablement chez l'individu, qui doit attirer l'attention.
Puisqu'il vous semble "que peut-être" Berthier pouvait passer à l'acte il serait intéressant que vous nous donniez les éléments. Quels sont les symptômes de la dépression que nous pourrions voir chez lui ?

Vive l’Épopée !
L'âne

Message par L'âne »

la remonte : toujours un mystère ces suicides
Tout à fait. Quand bien même l'intéressé laisse un mot pour "expliquer" son geste, le suicide présente des éléments difficiles à comprendre. C'est l'hétérogénéité humaine.
il est vrai que d'avoir été pendant 18 ans aux ordres tyranniques d'un tel homme , savoir ce qu'on lui doit et ce qu'il attend de vous
Tyranniques est bien trouvé, mais je dirais "oui" et "non". Je crois que les proches de Napoléon ont fini de le connaître et d'adapter leur comportement au sien. Ils savaient comment s'y prendre, quand il fallait ou non parler par exemple. L'individu s'adapte ou il s'en va. C'est vrai qu'il peut y avoir des situations qui empirent (pas mal trouvé non plus, hein ?) et qui deviennent de plus en plus insupportables.
avait de quoi affoler
Je dirais stresser. Vous savez d'ailleurs que Berthier se rongeait les ongles... Mais pas "affoler" car les collaborateurs de l'Empereur avaient la faculté de "supporter" son caractère, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle il les aimait, voyant en eux ceux qui lui pardonnait la forme pour le fond et toujours au service de ce que lui considérait comme une chose juste, un bien commun.

Vive l’Épopée !
L'âne

Message par L'âne »

la remonte a écrit :La mort du Maréchal Ney ressemble également à un suicide :idea:
Il se laisse cueillir ... Le manque aussi ? La vie paraissait elle dépouillée de charme , simplement parcequ' elle n'était plus menacée ? :salut:
Je ne dirais pas la mort, mais son comportement, effectivement présente des symptômes d'un suicidaire.

- il précipite les charges de cavalerie
- il cherche la mort
- il exhorte à le voir mourir (certains on écrit que ce n'est pas vrai. Mais cette assertion, vraie ou fausse, n'évoque t elle pas l'état d'esprit qui était le sien ?)
- il se laisse "cueillir" comme vous l'écrivez
- il accepte pleinement la mort (voir son comportement).

Enfin, on pourrait dire qu'il devait avoir conscience du regard de l'Histoire, de son jugement, et que sa notoriété, sa dignité serait quelque peu altérées par son ralliement au Roi et très certainement plus à Napoléon ensuite. Ney c'est un personnage haut, en couleur, tout de panache, qui peut-être n'était pas suicidaire mais qui en présente des symptômes...

N'essaie t il pas, à travers la mort qu'on va lui donner, de culpabiliser l'autre (ceux qu'il estime être ses bourreaux) en prononçant les dernières paroles que vous connaissez ? Acting-out ?

Mais je peux me tromper...

Vive l’Épopée !
Joker

Message par Joker »

Très belle analyse que la vôtre, mon cher L'âne, quant aux motivations des suicidaires ainsi que dans la description de l'acting-out.
C'est étrange, mais expliqué par vous, c'est de suite plus clair que les "élucubrations bastetiennes" ! :) Faites-lui confiance toutefois pour vous sortir en guise de réponse une citation d'un quelconque philologue patagon. :fou:
De quoi y perdre un peu plus son latin...

C'était ma petite minute d'Otto-dérision ! :cobra:
Route Napoleon

VERTIGES ?...

Message par Route Napoleon »

:salut: Pour ceux qui ne croient pas à la thèse du suicide du maréchal Berthier, voici cet excellent Route Napoléon a écrit dans la Chronique de l'An 1815, sur ce même forum :

La mort de Berthier dans la biographie du général Derrécagaix, Librairie Militaire Chapelot, en 1905 :

" Dans la matinée du 1er juin, il monta deux ou trois fois dans la chambre des enfants, située au troisième étage de la Résidence, dont les fenêtres donnaient sur la Ludwigstrasse et sur la campagne. Il était muni d'une longue vue et s'en était servi pour suivre les évolutions des troupes russes. On avait annoncé l'arrivée, vers midi des cuirassiers de la Garde impériale russe, troupe superbe qui excitait d'avance l'admiration des habitants.
Vers 1 heure 30, le maréchal remonta dans la chambre de ses enfants et, après avoir invité leur gouvernante à se hâter de les conduire à la promenade, il se mit de nouveau à la fenêtre, sur un fauteuil placé sur une petite estrade devant la fenêtre. A ce moment, il fut pris de vertiges, comme cela lui arrivait depuis quelque temps. Il perdit l'équilibre, ne put se retenir et tomba dans le vide, en renversant le fauteuil, dont la chute attira la gouvernante des enfants. Elle ne put que constater le malheur qui venait d'arriver. Le corps du maréchal gisait inanimé au pied du château, dans la Ludwigstrasse.
Il était tombé de 20 à 25 mètres (75 pieds d'après une relation allemande) et s'était fracassé le crâne. la cervelle avait rejailli sur le mur et autour du cadavre dont les bras et les jambes étaient brisés.
Des agents de police le portèrent sur une civière dans une chapelle voisine. L'autopsie eut lieu le lendemain, en présence de nombreux officiers russes. Elle fut faire par le médecin légiste, Dr Pfeufers, qui constata le mauvais état de son estomac, cause première des vertiges auxquels il était sujet.

Le 5 juin, eurent lieu les obsèques solennelles dans la cathédrale de Bamberg. De grand honneurs militaires lui furent rendus par les troupes russes. le corps fut transporté ensuite au château de Banz, où il resta jusqu'en 1884 époque à laquelle ses restes et ceux de la princesse furent déposés au château royal de Tegernsee. "
Le 5 juin, quand Napoléon apprit la mort de Berthier, il tomba en syncope...

" Cette mort subite, survenant de façon si inattendue au moment même de la réapparition de Napoléon sur la scène du monde, impressionna vivement les contemporains. Les imaginations se donnèrent cours et la presse, reflétant les passions surexcitées de l'époque, inventa aussitôt les histoires les plus fantaisistes, qui attribuaient la fin de Berthier à un suicide, à un crime ou à un accident. Une légende se forma et en France, la cause du décès la plus généralement admise fut le suicide. Pour le vulgaire, le célèbre major général de Napoléon, saisi de remords à la vue d'un régiment étranger se rendant en Belgique pour combattre les troupes française, s'était tué dans un accès de désespoir.
On voit maintenant ce qui en était. Loin d'avoir du remords de son adhésion au gouvernement des Bourbons, que Napoléon lui-même avait conseillée l'année précédente au généraux de la maison militaire, Berthier ne songeait en 1815 qu'à assurer le roi de sa fidélité. Il s'était résigné aux ordres de la Coalition qui lui interdisaient momentanément de rentrer en France et se décidait à prendre une retraite définitive pour soigner sa santé, au sein de sa famille. Vaincu par ses infirmités, à 63 ans, il ne pouvait plus songer à faire campagne. Les renseignements recueillis sur son compte le montrent sans doute attristé par les nouveaux dangers qui menaçaient sa patrie, en raison de la nouvelle tentative faite par l'Empereur pour reconquérir le pouvoir, tentative qui lui semblait sans issue. Mais en réalité, la vie qu'il menait à Bamberg était pour lui un grand repos et il en jouissait assez pour l'adopter définitivement en donnant sa démission de toute espèces de fonctions. Il n'aspirait plus qu'à la vie de famille et à la tranquilité.

M. de Boehm rappelle à ce sujet les détails publiés sur la mort du maréchal Berthier, dans l'Encyclopédie d'Ersch et de Gruber. M. Deuber, l'auteur de l'article, se trouvait à Bamberg :
" Le prince de Wagram, vivait à Bamberg au milieu de son aimable famille, à côté de son beau-père si honoré, cherchant dans les beaux environs de la ville des distractions aux tristesses que devaient lui causer les vicissitudes de la vie. Il n'était pas abattu, comme la malveillance l'a insinué. Je le voyais souvent se promener dans le parc de la Theresienhain qui s'étend, au-delà de Bamberg, le long de la Regnitz. il était gai, portait le front haut et conservait sa sérénité au milieu du bruit causé par les troupes qui traversaient la Franconie pour gagner les rives du Rhin.

Malgré ces affirmations, malgré les déclarations de Mlle Gallien, malgré celle de son médecin ordinaire le Dr Ziegler qui avait constaté ses souffrances d'estomac et les vertiges qui en résultaient, on crut, en Allemagne, que le maréchal, invité par Napoléon à le rejoindre, s'était tué de désespoir de ne pas pouvoir le faire, et les rumeurs défavorables prirent une telle consistance que ses parents crurent devoir s'en inquiéter."
Christophe

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Message par Christophe »

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Cyril Drouet
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Maréchaux : Berthier

Message par Cyril Drouet »

On peut se pencher sur les rares éléments ayant précédé sa mort. Mme Gallien, gouvernante des enfants, témoigna que Berthier, peu de temps avant son décès et voyant les troupes alliées traverser Bamberg, s'exclama : "Ce défilé n'en finit pas... Pauvre France, que va-t-il t'arriver et je suis ici !" et qu'il répéta ensuite par deux fois, seul dans une pièce : "Ma pauvre patrie".
Peyrusse

Re: Maréchaux : Berthier

Message par Peyrusse »

Ce texte, dû à Arthur Chuquet, a été publié dans la troisième série de ses « Etudes d’Histoire » (Paris, Fontemoing Editeur, sans date, [1910]).
---------------------------------
Berthier, prince de Wagram, s’était en 1814 rallié sincèrement et sans réserve aux Bourbons, et les Bourbons le récompensèrent. Louis XVIII le fit commandeur de l’ordre de Saint-Louis, pair de France et capitaine d’une compagnie des gardes du corps, la « Compagnie Wagram », comme l’appelaient les royalistes, la « Compagnie de Saint-Pierre », comme l’appela le peuple qui nommait « Compagnie de Judas » la compagnie commandée par Mont. Aussi, lorsque Napoléon quitta l’île d’Elbe et marcha sur Paris, Berthier n’abandonna pas les Bourbons. De même que Macdonald et Mortier, il accompagna Louis XVIII fugitif jusqu’à la frontière. Mais, disait Jaucourt, les maréchaux fidèles et dévoués avaient ainsi fait tout ce qu’ils feraient ; le roi était hors de leur responsabilité ; ils allaient se mettre à l’abri, allaient sauver leur tête et leur fortune, Macdonald et Mortier demandèrent à Louis XVIII la permission de rester sur le territoire français en assurant qu’ils lui seraient là plus utiles qu’ailleurs. Berthier, il est vrai, n’osa solliciter la même faveur. Il était alors de service, comme capitaine des gardes, et, selon son habitude, il se rongeait nerveusement les ongles, pendant que les deux maréchaux prenaient congé de Louis XVIII. Toutefois au sortir de l’audience royale, il confia à Macdonald qu’une fois en Belgique, il enverrait sa démission, qu’il irait chercher à Bamberg la princesse sa femme et ses enfants, puisqu’il rentrerait en France, parce qu’il craignait d’être considéré comme émigré, et il pria Macdonald d’annoncer cette résolution à sa famille et à ses amis, fût-ce par la voie des journaux. Il voulait donc faire ce que firent Macdonald, Oudinot, Moncey, Castellane,demeurer en France, sans avoir la moindre part aux événements. Moncey demandait à l’Empereur l’autorisation de se retirer dans ses propriétés de Franche-Comté et, le 23 mars, Napoléon approuvait son projet. Oudinot déclarait qu’il se confinait désormais dans sa retraite. Macdonald regagnait Paris et y restait, tourmenté par la goutte, sans voir personne. Le colonel [de] Castellane refusait de joindre son régiment et passait les Cent-Jours à la campagne. Berthier aurait volontiers suivi cet exemple, et dans une lettre que Savary a vue et qu’il adressait à un général, peut-être à son frère César, il disait qu’il était Français avant tout, qu’il ne voulait pas émigrer et qu’il se recommandait à la générosité de l’Empereur. A-t-il écrit à Napoléon, comme le rapporte Savary, et Napoléon lui aurait-il répondu ? Nous ne le croyons pas. Quoiqu’il en soit, son devoir rempli en vers le Roi, Berthier comptait revenir en France et vivre tranquillement sur ses biens.

Dès qu’il fut à Ostende et son service de capitaine des gardes terminé, il quitta Louis XVIII. Le 29 mars, il est à Bamberg auprès de sa femme, chez son beau-père, le duc Guillaume de Bavière-Birkenfeld, et le 2 avril il demande au ministre comte de Montgelas un passeport pour rentrer en France, sur ses domaine, soit à Grosbois, soit à Chambord. Le 5 avril, il réitère sa requête à Montgelas : »La fortune de ma famille exige que nous nous retirions de suite dans nos terres où je veux vivre. » Le 10 avril, il écrit au Roi Max-Joseph de Bavière que l’honneur guide toujours sa conduite, qu’il désire revenir en France et y demeurer dans la retraite, uniquement occupé de sa femme et de ses enfants, fidèle à ses serments en faisant des vœux pour son pays. Le 11 avril, son premier aide de camp, le colonel baron Pernet, revenant de Vienne, passe la journée avec lui au château de Bamberg, et Berthier montre avec douleur à Pernet les journaux de Paris : ils prétendent que le maréchal Berthier est arrivé à Vienne le 5 avril, et le prince de Wagram prie Pernet qui se rend à Paris, de démentir la nouvelle. Le 20 avril, dès son arrivée, Pernet envoie aux journaux une lettre qu’ils reproduisent le lendemain : le maréchal prince Berthier, dit Pernet, a rejoint à Bamberg sa femme et ses enfants, il y attend les passeports bavarois pour rentrer en France avec sa famille, et d’ailleurs « il est trop bon Français, trop connu par son attachement à la patrie pour laisser croire qu’il ait jamais songé à la quitter. »

Le 23 avril, le « Journal de l’Empire », publie une lettre particulière de Gand, datée du 17 ; elle confirme le dire de Pernet : « On annonce tous les jours l’arrivée prochaine du maréchal Berthier, mais des personnes bien informées assurent qu’il ne viendra point et qu’il veut rentrer en France. »

Napoléon n’avait pas de rancune contre Berthier. Le frère du maréchal, César Berthier, l’assurait dans ses lettres que, s’il rentrait, il n’aurait rien à craindre. Il reviendra », disait Napoléon à Rapp avec un malin sourire, je lui pardonne tout, à condition qu’il revêtira son habit de garde du corps pour paraître devant moi, « et, dans ses conversations avec Mollien, l’Empereur répétait, sans accompagner ses regrets de plaintes ni de reproches, qu’il aurait besoin d’un Berthier, que le prince de Wagram était le plus intelligent et le plus habile des majors généraux, celui qui saisissait mieux que tout autre ses pensées et ses plans, qui savait les transmettre et les rédiger sous une forme claire et facile à comprendre. Pourtant, dans le secret de son coeur, Napoléon se doutait que Berthier ne le servirait plus. « Il m’a trahi ; disait-il à Sainte-Hélène, parce que c’était un homme de Versailles. » Il mit les biens de Berthier, le 26 mars, sous séquestre et il le raya, le 10 avril, de la liste des maréchaux. Mais, si Berthier était rentré en France, Napoléon aurait sûrement levé le séquestre, et c’est pourquoi le prince de Wagram avait sollicité du roi de Bavière la permission de partir.
Le roi de Bavière et le ministre Montgelas n’osèrent pas lui donner de passeport sans avoir consulté les alliés, et l’envoyé bavarois à Vienne, le comte de Rechberg, prit l’avis de Metternich. Le chancelier refusa le passeport : il croyait que Berthier, une fois en France, serait de nouveau le lieutenant de Napoléon, et, le 15 avril, Montgelas répondait au prince de Wagram : « Les puissances alliées m’ont invité à vous conseiller de ne pas vous retirer en France, et je vous prie de rester auprès du duc, votre beau-père, jusqu’à ce que les circonstances nous permettent de retourner dans votre patrie. »

Le gouvernement bavarois exerça dès lors une surveillance occulte sur Berthier. Le 14 avril, sans nul doute après avoir reçu la réponse de Metternich, Montgelas ordonnait au directeur de la police de Bamberg d’employer tous les moyens « pour observer le prince de Wagram et savoir sous la main tous les mouvements qui auraient rapport au départ ». Berthier sut que ses moindres démarches étaient épiées ; il sut que ses lettres étaient envoyées à Munich ; il se vit comme étant prisonnier à Bamberg, et il s’attrista, se désespéra. Il écrivit au duc de Feltre et au duc d’Havré qu’il était fatigué, vieilli, chagrin, incapable de toute besogne, quelle qu’elle fût, et qu’il souffrait très vivement de la goutte, « cette maladie que laquelle les affections morales agissent toujours. »
Par deux fois, il avait envoyé sa démission au duc de Feltre : « L’état de sa santé, disait-il, le forçait à la retraite de toutes les fonctions militaires ou civiles. » Le duc de Feltre répondit que Berthier devait remettre personnellement à Louis XVIII sa démission de capitaine des gardes, puisque cette charge « venait directement du Roi », et il pria le prince de Wagram de se rendre sans retard à Gand, si sa santé le lui permettait, puisque tous les autres capitaines de la Garde étaient, en ce moment critique, réunis autour du monarque. Louis XVIII lui-même écrivit de sa main au maréchal. Le 22 mai, dans une lettre au Roi, Berthier maintient sa démission.

Un grave incident avait achevé de l’assombrir et de lui faire voir tout en noir. Sa femme avait obtenu du Roi de Bavière, ainsi que ses enfants, la permission de retourner en France. Elle fut arrêtée, le jour même de son départ, le 30 avril, à Stockach, par les autorités wurtembergeoises, et obligée de revenir sur ses pas sous prétexte que son passeport n’était pas signé par le prince de Schwartzenberg.

Déjà, depuis le débarquement de Napoléon [à Golfe-Juan début mars 1815], Berthier, qui n’avait pas l’âme forte, semblait méconnaissable. Il se lamentait à la cour des Tuileries parce que sa femme était allée en Allemagne chez ses parents, et Castellane jugeait qu’il n’avait pas une tenue convenable et ne montrait pas de caractère. Un autre témoin, Reiset, trouvait qu’il était de tous les gens le plus affecté par les événements, qu’il avait la figure à l’envers, que son état faisait peur. Durant le mois d’avril et le mois de mai, Berthier ne se remit pas, ne se releva pas de cette sorte de découragement et de dépression. Il demeurait accablé, affaissé, absolument démoralisé ; il se renfermait en lui-même ; il ne parlait que pour se plaindre de l’ennui mortel qui le consumait, et les médecins notaient en lui tous les symptômes d’une « hypocondrie mélancolique », le manque d’appétit, une sensation d’amertume dans la bouche. Le 31 mai, le général russe Sacken qui dînait avec lui chez le duc Guillaume de Bavière, le félicitait d’être du petit nombre de ceux qui n’avaient pas trahi le roi légitime ; Berthier ne répondit qu’avec embarras et par des mots entrecoupés.
Le lendemain, 1er juin, à midi et midi, au palais de Bamberg, il tombait d’une fenêtre du troisième étage et se fracassait le crâne.


Les bruits les plus étranges, les plus inouïs coururent aussitôt. Des émissaires du Tugendbund, disait-on, des parents du libraire Palm que Berthier avait fait passer par les armes en 1806, des amis de Staps qu’il avait fait fusiller en 1809 [l’étudiant autrichien qui avait le projet d’assassiner Napoléon sous prétexte de lui remettre un missive lors d’une revue et qui manqua son coup, Rapp s’étant interposé entre lui et l’Empereur], avaient pénétré dans le château sous un déguisement et jeté le maréchal par la fenêtre. N’a-t-on pas défendu naguère, et très sérieusement, que Berthier fut assassiné sur un ordre parti de Gand par des hommes de main, émigrés ou chouans, parce que les royalistes craignaient qu’il ne rejoignît l’Empereur pour être de nouveau son major général ?
D’autres, avec plus d’apparence de raison, ont soutenu que Berthier était mort, soit d’une congestion cérébrale, soit d’un accident : pour mieux voir les troupes russes qui passaient devant le palais, l monta sur une chaise et, soudainement étourdi, frappé de vertige ou d’un transport au cerveau, il perdit l’équilibre, tomba dans le vide et vint s’écraser sur le pavé. Le général Thiébault qui défend cette opinion et qui n’est jamais à court d’arguments, affirme que l’apoplexie semblait endémique chez les Berthier ; que César Berthier et Mme d’Haurangeville étaient morts comme leur frère le maréchal, dans une attaque d’apoplexie ; que l’un, montant en bateau sur le lac de Grosbois, tomba dans l’eau ; que l’autre, étant debout devant la cheminée de sa chambre, tomba dans le feu, et, parce qu’un autre frère, Léopold, est mort d’une sorte de malaria à Hanovre, Thiébault conclue ingénieusement, sinon subtilement, que ces quatre Berthier ont péri par les quatre éléments et que la nature leur a fait l’honneur de déployer contre eux les plus nobles moyens de destruction, la terre, l’air, l’eau et le feu.

Eh bien non ! Berthier s’est donné volontairement la mort. Ce qui prouve son suicide, c’est ce mot d’un employé du ministère bavarois qui écrit au crayon sur une lettre du directeur de la police de Bamberg : « Le prince a mis fin lui-même à la surveillance. » C’est la missive du baron de Seckendorf, président du tribunal d’appel de Bamberg, qui mande le 5 juin à Montgelas : « Je déjeunais lorsque deux messagers, hors d’haleine, vinrent l’un après l’autre, m’annoncer que le prince Berthier s’était jeté du haut d’une fenêtre dans la rue et qu’il était mort sur la place. L’opinion qui règne ici croit à une mort préméditée. Les gens qui tiennent à la cour veulent expliquer la chose par le vertige qu’aurait excité un soudain retour de la goutte. »
C’est la lettre envoyée de Gand par Sir Charles Stuart le 9 juin à Castlereagh et ainsi conçue : « Des lettres de Bamberg annoncent que le maréchal Berthier a mis récemment à sa vie en se jetant par la fenêtre au moment où une colonne russe passait par la ville ». C’est ce rapport que le tribunal d’appel de Bamberg adressa le 21 juin au roi de Bavière. Le prince de Wagram, lisons-nous dans cette pièce capitale, vint entre midi et une heure dans la chambre de ses enfants, au troisième étage du palais. Il s’entretint avec la gouvernante française, mlle Gallien ; il dit qu’il était souffrant, qu’il avait la langue toujours jaune, et il allait par la chambre, de long en large, absorbé dans ses pensées et rongeant ses ongles. Les troupes russes ne cessaient de passer. Il les vit de la fenêtre et il s’écria en soupirant : « Ce défilé n’aura donc pas de fin ! Pauvre France, que vas-tu devenir ? Et moi, je suis ici ! ». Puis s’éloignant de la fenêtre, il demande si Mlle Gallien allait sortir pour faire une promenade en voiture avec les enfants. La gouvernante répondit qu’elle ne pourrait sortir que lorsque le prince aurait quitté la chambre. Alors il voulut savoir où étaient les cabinets. Il ouvrit la porte et la referma. Soudain retentit un bruit. Mlle Gallien accourt, croyant le prince indisposé ; elle ne le voit plus ; mais la chaise placée entre la commode et la croisée est tombée et vacille encore ; pendant que la gouvernante entendait le bruit de la chaise renversée, « avait lieu la malheureuse chute. »

Le mot de suicide n’est pas prononcé dans le rapport que nous venons de traduire. Mais ce rapport décisif nous révèle l’état d’âme de Berthier, on notera qu’avant d’entrer dans les cabinets, il a essayé d’éloigner Mlle Gallien et qu’elle n’a pas voulu le laisser seul dans la chambre des enfants. Une lettre confidentielle, écrite de Munich le 13 juin par le conseiller de légation baron de Strampfer assure que la princesse de Wagram craignait une catastrophe et qu’elle avait chargé les domestiques de surveiller son mari, mais que le prince sut se soustraire à l’attention de ses gens, qu’il se rendit, pour exécuter son dessein, dans la chambre de ses enfants où il y avait des cabinets, et que là, sous le prétexte d’un besoin naturel, il trouva le temps de mettre une chaise contre la fenêtre, de se jeter en bas.

« La cour de Bamberg, ajoute Strampfer, représente cette mort comme tout à fait accidentelle ; mais on sait que Berthier s’est ôté la vie à dessein, et il a sans doute choisi ce genre de mort pour donner à la chose l’air d’un accident. »

La cause est entendue. Nous n’ignorons plus le comment et le pourquoi de la mort de Berthier.
Il est dégoûté de la vie, et voici que passent sous ses yeux les colonnes russes en files interminables.
Quoi ! Elles vont envahir et ravager la France, et lui, Berthier, est cloué à Bamberg ! Plutôt mourir…et il meurt.

On a dit que ce suicide était impossible parce qu’il est vulgaire, qu’un soldat, un maréchal de France aurait choisi d’autres moyens. Berthier devait donc se tirer un coup de pistolet ! Il devait s’empoisonner ainsi que Napoléon l’avait tenté dans la nuit du 11 au 12 avril 1814 !

Hélas ! Le pauvre Berthier ne pensait pas à mourir en beauté. Quand on veut mourir, on meurt comme on peut.

Arthur CHUQUET
-----------------
Il est à noter que tous les historiens ne partagent pas la théorie du suicide. Ainsi le général Derrécagaix, un des premiers biographes du Maréchal, penche plutôt pour un accident, avançant le fait que Berthier était sujet très souvent à des vertiges. Selon lui, le maréchal se mit debout "sur un fauteuil placé sur une petite estrade" pour mieux voir la cavalerie russe qui passait devant son château et aurait pris d'un de ces fameux vertiges qui le déséquilibra ... (Source: La plaquette de cet auteur et intitulée: "Les derniers jours du maréchal Berthier", Paris, Librairie Militaire R. Chapelot et Cie, 1905).
William Turner

Re: Maréchaux : Berthier

Message par William Turner »

Dans la première moitié du XXe siècle, la dépression n'est qu'un syndrome repérable dans la plupart des maladies mentales psychoses* et névroses*, et ne fait l'objet d'aucune attention particulière dans nos sociétés.

Tout change dans les années 1970. L'épidémiologie psychiatrique montre alors qu'elle est le trouble mental le plus répandu dans le monde.
Alain Ehrenberg, "La dépression. Naissance d'une maladie", L'Histoire, n° 285
Peyrusse

Re: Maréchaux : Berthier

Message par Peyrusse »

J'ai une question: le terme de "mélancolie" , est-il synonyme, au XIXème siècle, de "dépression" ? On disait sous l'Empire dans certains cas: il/elle est mort(e) de mélancolie. Dans certains des bulletins de police de Savary à l'Empereur, à la rubrique "Suicides" cette "mélancolie" est mentionnée comme étant une des causes d'un geste désespéré....
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