11 JUIN 1815 : dernière messe et conseil aux Tuileries

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Modérateur : Général Colbert

Drouet Cyril

Re: 11 JUIN 1815 : dernière messe et conseil aux Tuileries

Message par Drouet Cyril »

La journée du 11 juin contée par Hortense (Mémoires):

"Le jour fixé pour le départ de l'Empereur était un dimanche. Pendant le dîner de famille qui avait toujours lieu ce jour-là, il était assez gai ; je ne sais si je me trompais, mais il me semblait qu'il avait l'air de s'efforcer de le paraître. Il parla littérature et fut plus causant qu'à l'ordinaire. Mme Bertrand, que je vis après, semblait inquiète et m'assura qu'avant de passer au salon, il l'avait fait venir dans son salon particulier pour lui faire ses adieux, et que là, il lui avait dit : "Eh bien ! Madame Bertrand, pourvu que nous ne regrettions pas l'île d'Elbe !" Ce doute sur son bonheur l'avait effrayée, car il ne lui était pas habituel et, moi, j'en eus aussi l'effroi. Il reçut le soir tous les ministres. Je lui menai mes enfants pour lui dire adieu. Il nous congédia assez tard et partit dans la nuit."

Drouet Cyril

Re: 11 JUIN 1815 : dernière messe et conseil aux Tuileries

Message par Drouet Cyril »

Suite au dîner, on introduisit les enfants de Joseph et d'Hortense. A 22 heures, comme le dit cette dernière, l'Empereur reçut les ministres, mais aussi, Lanjuinais, présidant du Corps législatif, avec qui il s'entretint longuement.
Dans la journée, un conseil des ministres avait eu lieu. A noter qu'en cette journée du 11 juin, Napoléon fit publier un ordre général de service devant être appliqué durant son absence. Le voici :

« Nous avons réglé, pour être exécutées pendant notre absence, les dispositions suivantes :
Tous les ministres correspondront avec nous pour les affaires de leur département.
Néanmoins ils se rassembleront tous les mercredis de chaque semaine au palais des Tuileries, dans la salle du trône, et sous la présidence de notre frère le prince Joseph, pour les objets relatifs à leurs attributions respectives. Les affaires concernant les opérations des Chambres y seront également traitées ; elles le seront également dans les conseils des ministres, qui se tiendront, sur l'ordre du président, plusieurs jours par semaine et toutes les fois que les circonstances l’exigeront.
Notre frère Lucien prendra séance dans tous les conseils et y aura voix délibérative.
Les ministres d'Etat, membres de la chambre des Représentants, siégeront aux conseils des ministres, conformément à notre décret de ce jour.
Les ministres porteront au conseil du mercredi les objets de détail et du contentieux de leur administration, lesquels seront remis au secrétaire du conseil pour nous être transmis. Ils seront, à cet effet, portés à notre secrétaire d'Etat par un officier qui sera désigné par notre ministre de la guerre, et qui se rendra chez les princes et les ministres pour prendre leurs ordres et partir dans les vingt-quatre heures.
Nous entendons, en général, que toutes les affaires qui, dans l'ordre du gouvernement et de l'administration, ont besoin de notre signature, continuent à nous être présentées.
Néanmoins, et dans les cas urgents où il y aurait une détermination à prendre excédant les bornes de l'autorité ministérielle, et sans qu'il soit possible d'attendre notre décision, l'urgence de cette détermination sera mise en délibération, et, si elle est reconnue, l'objet à déterminer sera délibéré à la majorité des voix. En cas de partage, la voix de notre frère le prince Joseph sera prépondérante.
En conséquence du procès-verbal qui sera dressé par le secrétaire du conseil, et revêtu de la signature du président et des ministres présents, le ministre du département que l'affaire concerne sera autorisé à exécuter les dispositions qui auront été délibérées par le conseil.
Nous entendons nous réserver les décisions sur l'initiative des lois et sur les déterminations à prendre dans le cas où la demande de la présentation d'un projet de loi aurait été faite par l'une des Chambres et adoptée par l'autre.
Quant à ce qui pourra concerner les amendements à faire à une loi proposée aux Chambres, le conseil prononcera par une délibération qui aura lieu comme il a été dit ci-dessus pour les affaires urgentes.
Le ministre du trésor nous enverra, le 15 de chaque mois, la distribution des fonds pour le mois suivant.
Il ne pourra être fait aucune disposition de fonds que sur une ordonnance ministérielle délivrée en conséquence de la distribution.
Les dépêches télégraphiques transmises à Paris ou à transmettre de Paris seront portées à notre frère le prince Joseph, avant qu'il puisse y être donné cours.
Nos ministres nous écriront aussi souvent qu'ils auront à nous entretenir des affaires importantes de leur département.
Dans le cas où ils auraient des craintes sur la sûreté des dépêches, et dans ceux où nos ministres auraient à nous rendre compte d'une affaire très secrète et d'une importance extraordinaire, ils pourront faire usage du chiffre du secrétaire d'Etat.
Notre ministre de la guerre fera choix, chaque jour, pour porter à franc étrier les dépêches qui nous seront adressées, d'un officier assez intelligent et assez adroit pour se diriger de manière à éviter les partis ennemis. »


A la fin du conseil des ministres, il aurait prononcé ces mots :

"Messieurs, je pars cette nuit ; faites votre devoir ; l'armée française et moi nous allons faire le nôtre. Je vous recommande de l'union, du zèle et de l'énergie."

Christophe

CENT JOURS : 26 février 1815, embarquement (Peyrusse)

Message par Christophe »

___________________
Mais à présent écoutons Guillaume Peyrusse:

26 février. De très bonne heure, je fus mandé au cabinet. L’Empereur daigna me dire que la frégate s’installait pour partir et que, probablement, elle serait hors du port pendant le temps de la messe ; qu’à ce moment, le chef d’escadron Jerzmanowski avait reçu l’ordre de se rendre à bord du St-Esprit, de s’en emparer ; de faire jeter à la mer toutes les marchandises, et d’y installer ses Polonais, avec tout leur harnachement ; que je devais aussi me rendre à bord du bâtiment, prendre les papiers, compter avec le capitaine et payer la cargaison. La diligence la plus active nous était recommandée. A dix heures du matin, la frégate avait levé l’ancre et sortait de la rade. La messe eut lieu. A la sortie, on se réunit dans le grand salon pour l’audience. Sa Majesté courut à sa terrasse. Jerzmanowski et moi, le directeur du port, le général Drouot, le colonel Malet, le commandant des forts, reçûmes l’ordre de nous rendre dans son cabinet, où Sa Majesté se rendit, après s’être assurée que la frégate avait pris le large, bon vent arrière.
Jerzmanowski et moi avions nos instructions ; nous partîmes. L’embargo fut mis dans tous les ports de l’île ; la générale battit de toutes parts. Toutes les troupes coururent aux casernes et y furent consignées. Nous nous rendîmes à bord du St-Esprit, pêle-mêle ; les Polonais se précipitèrent à bord. Je mandai le capitaine ; je lui signifiai l’ordre de me remettre ses papiers et de faire mettre sur le pont toutes ses marchandises que nous avions l’ordre de faire jeter à l’eau. Le capitaine Cardini était dans la plus vive agitation de se voir abordé de la sorte. Chaque caisse, chaque baril jeté à l’eau excitait ses jérémiades. La certitude que je lui donnais que je n’étais venu à bord que pour solder toute sa cargaison le calma un peu ; il se rendit et se résigna à livrer son bâtiment aux troupes de Sa Majesté. Le capitaine, après avoir donné ses ordres à son second, me conduisit dans sa chambre ; j’épluchai, le mieux qu’il me fut possible, tous ses comptes. Je le trouvai nanti de doubles expéditions ; il était en destination de Naples, venant de Gênes. Ses factures ne me paraissaient pas sincères ; ses prétentions étaient excessives. Tant que les Polonais n’étaient pas tous à bord, je ne perdais pas du temps à vérifier et à acheter au meilleur marché possible le secours qui nous était offert. Sa Majesté s’apercevant, du haut de la terrasse, que les chaloupes n’opéraient pas assez promptement le déchargement des Polonais, s’embarque dans son canot, aborde le St-Esprit, monte à bord et me trouve les mains pleines de papiers. Sur les observations que je lui fis des exigences du capitaine, Sa Majesté fit voler tous mes papiers en l’air, en me traitant de paperassier, et me donna l’ordre de payer au capitaine ce qu’il demandait. J’endurai cet instant d’humeur et je comptai au capitaine 25,000 Fr. Sa Majesté revint à terre, je la suivis de près. La ville était sens dessus dessous. Les habitants étaient tristes. La même affliction régnait dans le palais. Madame Mère et Son Altesse la princesse Pauline, effrayées de l’entreprise, contemplaient, l’œil humide, les préparatifs de notre départ et semblaient recommander à notre dévouement un fils, un frère chéri.
Sa Majesté avait assigné ma place à bord de l’Inconstant ; mes moyens de transport avaient été préparés ; toutes mes malles parvinrent à bord de ce bâtiment ; la générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs, et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le St-Esprit, le chébek de l’Empereur de l’Etoile, la spéronade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant Elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir les airs des cris prolongés de Vive l’Empereur ! Je nommai mon caissier pour me remplacer ; j’assurai son service pour un mois et me rendis au palais.
Le général Lapy [Lapi], chambellan de Sa Majesté, fit répandre et publier la proclamation suivante :

« Habitants de l’île d’Elbe !
Notre auguste souverain, rappelé par la Providence dans la carrière de la gloire, va quitter notre île ; il m’en a confié le commandement ; il a laissé l’administration à une junte de six habitants, et la défense de la forteresse à votre dévouement et bravoure. – Je pars, a-t-il dit, je suis extrêmement content de la conduite des habitants ; je leur confie la défense de ce pays auquel j’attache le plus grand prix ; je ne puis leur donner une plus forte preuve de ma confiance qu’en laissant ma mère et ma sœur sous leur garde ; les membres de la junte et tous les habitants de l’île peuvent compter sur ma bienveillance et ma protection particulière. »
Je fis des adieux rapides. A sept heures, l’Empereur quitta le palais.
Les comtes Bertrand et Drouot, le secrétaire Rathery, le docteur Fourreau, moi et M. le valet de chambre Marchand, prîmes places à bord de la chaloupe de l’Inconstant. Sa Majesté longea tous les bâtiments ; la troupe s’y entassait pêle-mêle. La lune éclairait notre mouvement. Des instructions furent portées à bord de chaque capitaine pour qu’ils eussent à naviguer de conserve, mais loin de nous, en se dirigeant sur le Golfe Juan. A huit heures, l’Empereur, établi sur le bord de l’Inconstant, fit donner le signal du départ par un coup de canon. Aussitôt, les bâtiments se couvrirent de voiles. La soirée était superbe ; le vent paraissait favorable. Les habitants placés sur les remparts saluèrent l’Empereur de mille vivats. Que de vœux, que de regrets touchants accompagnèrent son navire ! La bienveillance et la munificence de Sa Majesté lui avaient acquis l’affection de ce nouveau peuple. Nous avions à peine doublé le cap St-André que le vent mollit ; la mer devint calme.
27 février. A huit heures du matin, nous nous trouvions à la hauteur de Capraia. Sa Majesté fit servir le déjeuner ; nous eûmes l’honneur d’y être admis. Après le déjeuner, Sa Majesté régla le quart, pour que le pont ne fût pas obstrué. A une heure, on signala la frégate anglaise sortant de Livourne. On fit force de voiles ; on coula bas un canot qui était à la traîne et qui pouvait retarder la marche du brick. La vue de la frégate nous donna de vives inquiétudes ; elles redoublèrent à la vue d’une frégate française stationnant sur les côtes de la Corse. A quatre heures, on signala un bâtiment de guerre venant droit, vent arrière, à la rencontre de la flottille. Comme il se dirigeait sur nous, l’Empereur ordonna toutes les dispositions pour se préparer au combat. En un clin d’œil le pont fut débarrassé. Tout le monde se casa dans les parties basses du bâtiment ; les grenadiers reçurent l’ordre de ne pas se montrer et de cacher leurs bonnets. Cette disposition tourmentait le capitaine, parce qu’il se voyait horriblement encombré. L’Empereur seul voulut rester sur l’arrière du brick. Le bâtiment approchait ; on reconnut que c’était le brick le Zéphyr, capitaine Andrieux. Les sabords avaient été ôtés, les pièces chargées. Sa Majesté disait : « Laissons approcher, et s’il attaque, sautons à l’abordage. » Ces paroles n’étaient pas rassurantes. Les deux bricks passèrent bord à bord. Le capitaine Taillade, officier de la marine française, était très connu du capitaine Andrieux, qui commandait le Zéphyr, et dès qu’on fut à portée, on parlementa. Sa Majesté dictait les demandes. On demanda au capitaine Andrieux où il allait… A Livourne. Il demanda à son tour quelle route tenait l’Inconstant. – Gênes. – On lui demanda s’il voulait communiquer avec nous ; il remercia et s’excusa en demandant comment se portait l’Empereur. – A merveille. – Et les deux bricks, allant en sens contraire, furent bientôt hors de vue l’un de l’autre.
Dans la nuit, le vent fraîchit ; j’eus le mal de mer et j’en souffris beaucoup toute la nuit.

28 février. A la pointe du jour, on reconnut un bâtiment de soixante-quatorze, se dirigeant sur la Sardaigne ; on reconnut bientôt qu’il ne s’occupait pas de nous.
L’Empereur ayant échappé aux croisières anglaises et françaises, en témoigna la joie la plus vive. C’est, dit-il, une journée d’Austerlitz… Malgré mes souffrances, je partageai la joie de tout le monde. Sa Majesté descendit dans sa chambre et en revint avec toutes les proclamations qu’elle destinait au peuple français et à l’armée, et ordonna à tous ceux qui avaient une belle plume d’en faire des copies pour qu’on pût les distribuer dans les premiers lieux de notre débarquement et de notre passage. J’étais sur le pont, adossé au mât et souffrant beaucoup. Sa Majesté me heurta du pied, en me disant de me joindre aux autres écrivains ; je m’excusais sur le mal de tête que me causait la mer. – « Bah ! Bah ! me dit Sa Majesté, l’eau de la Seine guérira tout cela. » Je fis avec mon épaule un signe d’incrédulité. – « Monsieur le Trésorier, c’est pour la fête du Roi de Rome que nous serons à Paris. Cette noble assurance ranima nos esprits et fixa nos incertitudes. Tenus depuis quatre jours dans un état continuel d’agitation, jetés dans une entreprise dont nous ignorions même le dénouement, effrayés même de sa hardiesse, livrés, dès notre début, à des dangers de toute espèce, nous vîmes avec la plus vive joie se soulever le voile qui avait couvert les projets de Sa Majesté.
La noble simplicité, la male énergie de ses proclamations, en même temps qu’elles s’adressaient à tous les souvenirs, devaient ranimer toutes les espérances.
Dans l’après-midi, Sa Majesté annonça qu’elle décorait de la croix d’honneur tous ceux d’entre eux qui, partis avec elle de Fontainebleau, comptaient quatre années de service. La joie de ceux de ces militaires qui avaient part à cette faveur, n’eut plus de bornes ; ils entourèrent Sa Majesté et firent retentir le bord de leurs plus vives acclamations. Ils coururent à la caisse des signaux, où le capitaine Chautard leur fit délivrer des morceaux de serge rouge qu’ils mirent à leur boutonnière. Nous déjeunâmes tard, Sa Majesté fut très gaie ; nous nous réunîmes sur le pont autour d’elle – « Aucun exemple historique, nous fit l’Empereur, ne m’engage à tenter cette entreprise hardie ; mais j’ai mis en ligne de compte l’étonnement des populations, la situation de l’esprit public, le ressentiment contre les alliés, l’amour de mes soldats, enfin tous les éléments napoléonistes qui germent encore dans notre belle France. »
L’Empereur avait dit aussi au colonel Malet, qui le questionnait sur les chances de l’expédition entreprise : - « Je compte sur la stupeur que produit aussi une grande nouveauté, et sur l’irréflexion et l’entraînement des esprits quand ils sont soudainement frappés par une entreprise audacieuse et inattendue. Mille projet se forment ; la résistance n’est nullement complète… J’arriverai sans que rien n’ait été organisé contre moi. »
Déjà nous découvrions les côtes de Noli ; la vue des Alpes nous fit tressaillir de joie. Sa Majesté pointa sa lunette sur ces monts, et, après les avoir reconnus, elle conféra l’ordre de la Légion d’Honneur aux capitaines Chautard et Taillade. La mésaventure de ce dernier officier était oubliée… Le soleil s’était couché et notre petite flottille n’était pas en vue.
Sa Majesté rentra dans sa chambre et joua avec le Grand-Maréchal une partie d’échecs. Je restai sur le pont, pourvu d’une excellente lunette de nuit. Je la promenais sur tout l’horizon. A neuf heures, je vis deux bâtiments. Je fis part de ma découverte au capitaine qui, après les avoir reconnus, s’empressa de porter sa nouvelle à Sa Majesté. Ma lunette servit à l’Empereur pour s’assurer de la marche d’une partie de la flottille. La nuit fut calme.
1er mars. Nous fûmes sur le pont au point du jour. Les bâtiments nous avaient ralliés ; on leur fit dire par le porte-voix qu’ils eussent à hisser le pavillon tricolore. L’Empereur parut sur le pont avec la cocarde tricolore. Il fut avec nous tous d’une amabilité parfaite ; il eut l’extrême bonté de me demander si j’étais délivré du mal de mer.
A neuf heures du matin, en vue de Villefranche et d’Antibes, le capitaine de la Garde, Lamourette, et quarante grenadiers, furent détachés pour aller visiter la côte, prendre langue et avoir des renseignements. Il reçut l’ordre de s’approcher d’Antibes, de sonder le terrain, enfin de faire un coup de main sur la citadelle s’il était possible.
A midi, nous mouillâmes au Golfe-Juan, sous les îles Sainte-Marguerite. Les bâtiments s’approchèrent le plus possible de la plage. Les troupes n’attendirent pas que le débarquement fût rendu facile ; elles se jetèrent à l’eau et prirent terre. Le brick mouilla en arrière. Je mis l’empressement le plus vif à me faire débarquer. L’Empereur sortit le dernier du brick . On établit un bivouac dans un petit bois, près d’une route. On fit le campement de Sa Majesté dans une vigne entourée d’oliviers ; on porta son fauteuil de campagne et on alluma un feu. Son cheval fut débarqué. Après nous être un peu reconnus, on songea aux moyens de transport qui nous manquaient ; on s’orienta, on chercha la grande route d’Antibes ; elle n’était pas loin du point de notre débarquement ; on s’empara de tous les moyens de transport qui se présentèrent. J’étais sur la route avec le chef d’escadron Jerzmanowski, quatre grenadiers et autant de polonais ; une grosse roulante parut, nous décidâmes qu’elle me serait affectée. Elle approcha ; notre petite troupe barra la route. Je me tenais un peu en arrière, cachant sous ma redingote la broderie de mon habit. Le cocher, stupéfait, cherchait à se débattre. Les voyageurs, surpris de ce bruit, mirent la tête aux portières, et voyant devant eux des polonais, des grenadiers d’assez bonne mine et la cocarde tricolore, ils furent médusés… Je m’approchai de la voiture en découvrant mon habit ; je reconnus dans l’un des voyageurs un sous-inspecteur aux revues, allant à Antibes pour son service. Il était accompagné de sa femme qui avait peine à revenir de sa frayeur. Je calmai leur inquiétude visible, ils avaient cru avoir affaire avec des algériens. Je leur fis part du débarquement de l’Empereur, leur indiquant notre bivouac à l’endroit où campait Sa Majesté.
Nous leur promîmes de leur rendre leur voiture à Cannes. Ils cédèrent, et, remis de leur émotion, ils firent débarquer leurs effets sur la route et attendirent le premier transport pour se diriger sur Antibes. La voiture vint au camp, mes malles y furent placées.
A trois heures, le débarquement était opéré. Le brick et l’Etoile eurent ordre de retourner à l’île d’Elbe pour y prendre Madame Mère, Son Altesse la princesse Pauline et leur maison. Je mandai les capitaines des bâtiments nolisés et je leur comptai 11,304 Fr., frêt convenu.
D’après l’ordre de Sa Majesté, une quinzaine fut payée à la troupe. Chacun fit son repas le mieux qu’il put. La troupe ne dormit pas ; elle prépara ses armes. Je mis mon esprit et ma résolution à la hauteur de tous les événements possibles, et j’attendis l’ordre de départ.
Le général Cambronne, avec un détachement de Polonais, avait été lancé en avant pour intercepter les communications et faire préparer les vivres pour 3,000 hommes et annoncer que Sa Majesté l’Impératrice et le Roi de Naples entraient par Toulon avec un gros de troupes. Arrivé à Cannes, où la nouvelle de notre débarquement n’était pas parvenue, le premier acte du général est de faire venir sur la route le pain et toute la viande qu’il peut se procurer, et de mettre embargo sur tous les chevaux de la poste. Un épisode amusant signal sa marche. Le général trouva, à l’hôtel de la poste, le duc de Valentinois, prince de Monaco, pour qui l’on faisait les apprêts de son entrée dans sa principauté de Monaco. Il fut consigné dans son logement jusqu’à l’arrivée de Sa Majesté, et tous les chevaux de la poste mis en réquisition pour le service de l’expédition. Le prince était muet d’étonnement ; il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était momentanément prisonnier.
On apprit, à onze heures du soir, que le capitaine Lamourette avait échoué dans son entreprise. Au lieu de faire une reconnaissance, il s’était jeté imprudemment dans Antibes et avait proclamé l’Empereur. Le commandant Corsin était absent, mais l’officier qui le remplaçait fit lever les ponts-levis et fermer les portes. La troupe prit les armes et le capitaine et son détachement furent faits prisonniers. Cette échauffourée donna de l’humeur à Sa Majesté…

(Baron Guillaume PEYRUSSE, « En suivant Napoléon. Mémoires, 1809-1815. Édition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot. » Dijon, Cléa, 2009, 474 pages. Très important appareil critique [632 notes]).[/aligner]

Christophe

Peyrusse : 28 février 1815...

Message par Christophe »

Voici un extrait intéressant du témoignage du trésorier Guillaume Peyrusse (Editions Cléa, 2009). Rappelons que deux jours avant, l'Empereur s'était embarqué pour la France, à bord du navire "L'Inconstant". Peyrusse y avait sa place; laissons-le parler:

" 28 février. A la pointe du jour, on reconnut un bâtiment de soixante-quatorze, se dirigeant sur la Sardaigne ; on reconnut bientôt qu’il ne s’occupait pas de nous. L’Empereur ayant échappé aux croisières anglaises et françaises, en témoigna la joie la plus vive. C’est, dit-il, une journée d’Austerlitz… Malgré mes souffrances, je partageai la joie de tout le monde. Sa Majesté descendit dans sa chambre et en revint avec toutes les proclamations qu’elle destinait au peuple français et à l’armée, et ordonna à tous ceux qui avaient une belle plume d’en faire des copies pour qu’on pût les distribuer dans les premiers lieux de notre débarquement et de notre passage. J’étais sur le pont, adossé au mât et souffrant beaucoup.

Sa Majesté me heurta du pied, en me disant de me joindre aux autres écrivains ; je m’excusais sur le mal de tête que me causait la mer. – « Bah ! Bah ! me dit Sa Majesté, l’eau de la Seine guérira tout cela. » Je fis avec mon épaule un signe d’incrédulité. – « Monsieur le Trésorier, c’est pour la fête du Roi de Rome que nous serons à Paris. Cette noble assurance ranima nos esprits et fixa nos incertitudes. Tenus depuis quatre jours dans un état continuel d’agitation, jetés dans une entreprise dont nous ignorions même le dénouement, effrayés même de sa hardiesse, livrés, dès notre début, à des dangers de toute espèce, nous vîmes avec la plus vive joie se soulever le voile qui avait couvert les projets de Sa Majesté.

La noble simplicité, la mâle énergie de ses proclamations, en même temps qu’elles s’adressaient à tous les souvenirs, devaient ranimer toutes les espérances.

Dans l’après-midi, Sa Majesté annonça qu’elle décorait de la croix d’honneur tous ceux d’entre eux qui, partis avec elle de Fontainebleau, comptaient quatre années de service. La joie de ceux de ces militaires qui avaient part à cette faveur, n’eut plus de bornes ; ils entourèrent Sa Majesté et firent retentir le bord de leurs plus vives acclamations. Ils coururent à la caisse des signaux, où le capitaine Chautard leur fit délivrer des morceaux de serge rouge qu’ils mirent à leur boutonnière. Nous déjeunâmes tard, Sa Majesté fut très gaie ; nous nous réunîmes sur le pont autour d’elle – « Aucun exemple historique, nous fit l’Empereur, ne m’engage à tenter cette entreprise hardie ; mais j’ai mis en ligne de compte l’étonnement des populations, la situation de l’esprit public, le ressentiment contre les alliés, l’amour de mes soldats, enfin tous les éléments napoléonistes qui germent encore dans notre belle France. »[/color][/aligner]

Christophe

CENT JOURS : Le Père la Violette

Message par Christophe »

« L’hiver fuyait ; un soleil plus chaud faisait fermenter à la fois et la nature et les jeunes têtes ; à l’une il rendait les fleurs, aux autres leurs rêves de gloire et leurs espérances guerrières. La conviction que le gouvernement royal ne pouvait longtemps se soutenir avait entraîné, comme conséquence, la certitude du retour de Napoléon. Ses nombreux partisans souriraient de pitié en voyant les organes du pouvoir vanter la force et la stabilité d’un édifice qu’un souffle pouvait renverser ; ils imaginèrent enfin, pour mieux se compter de faire comme dans l’Orient, de rendre un bouquet l’interprète apparent d’une pensée secrète. Ce fut ainsi que la violette qui, jusqu’alors, n’avait annoncé que le retour du printemps, vit sa fleur devenir l’emblème du retour si ardemment attendu de l’Empereur.

Elle, humble symbole de modestie, annoncer la venue d’un Messie de gloire et de destruction ! Malgré le contraste, le bouquet emblématique brillait à une multitude de boutonnières, et en style populaire, Napoléon ne s’appela plus bientôt que le Père la Violette. »

(Émile Labretonnière, « Macédoine [sic]. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et pendant les Cent-Jours. Correspondance avec Béranger », Lucien Marpon, Libraire- Éditeur, 1863).

Yves Martin

Île d'ELBE : la guerre secrète...

Message par Yves Martin »

dernier livre de Pierre Branda "la guerre secrète de Napoléon" est une évocation truculente et érudite du séjour de l'île d'Elbe.
beau rassemblement de toutes sortes de source, en particulier archivistique et une beau travail sur l'espionnage sous toutes ses formes, sujet souvent oublié mais pourtant important.
l'ouvrage est plaisant à lire, plein d'humour et permet de (re)découvrir cet épisode finalement assez mal connu qui est une parenthèse coincée entre la campagne de France et les cents-jours.

YM

MALVAUX

LES COCARDES DE NAPOLÉON À l'ILE D'ELBE

Message par MALVAUX »

Bonsoir,

C'est avec retard que je découvre cet échange de message sur les cocarde portée par l'Empereur lors de sont règne sur l'île d'Elbe.

Dans la pratique, pour parler de ces cocardes, il faut absolument étudier les cocardes authentiques existantes de nos jours.

Pour ma part, j'en ai répertorié 7 originales.

-1- Les collections du musée de Fontainebleau possèdent un chapeau porté par Napoléon à l'île d'Elbe, la cocarde n'est pas la plus caractéristique à étudier car c'est une cocarde de fortune faite avec des "ronds" de soie superposés. Il faudrait l'étudier minutieusement pour en déterminer l'origine exacte. Est-ce une cocarde de l'île d'Elbe transformé pour un retour en France ou autre… ?

-2/3- La Malmaison possède deux cocardes qui proviennent du Musée des Souverains.
La première est en soie blanche à l'extérieur avec le centre noir et amarante, elle est brodée de trois abeilles de fils d'or. Elle mesure 7,5 cm
La seconde est en passementerie d'argent avec le centre amarante (en fait il semble rose, mais c'est de l'amarante insolé), elle aussi brodée de trois abeilles d'or. Son diamètre est de 9,5 cm.

-4- L'une des branches proches de la famille Napoléon possède une cocarde en soie blanche centre amarante, trois abeille brodées or. Diamètre 7 cm.

-5- La famille Napoléon possède aussi l'une de ces cocardes portée semble t-il à l'île d'Elbe, mais là c'est une cocarde d'officier sur laquelle ont été brodées trois abeilles d'or, les couleurs en partant de l'extérieur sont donc argent (passementerie) Rouge et Bleu. Je ne connais pas son diamètre.

-6- Le musée italien El Risorgimento, possède un chapeau acheté par Mussolini qui arbore une cocarde de l'île d'Elbe, cette dernière est en soie blanche avec centre amarante et trois abeilles brodées en fils d'or. Je ne connais pas son diamètre il faudrait que je le demande à la conservation actuelle.

-7- En fin la cocarde dont vous avez parlé ici, appartenant à Moët et Chandon, provenant de la vente de souvenirs historiques sur le paquebot France. Cette cocarde est en soie blanche avec centre amarante et trois abeilles brodées or. Son diamètre est de 5 cm, il est à remarquer que cette dimension est celle qui se rapproche le plus des cocardes portées par l'Empereur durant la période 1804-1814.

Voilà si ces quelques informations peuvent vous être utiles.

Amitiés.

Bertrand Malvaux.

-7-

Général BERTRAND

Message par Général BERTRAND »

Oui, un très grand merci mais André PONS écrit:,
"L'Empereur décréta en même temps que la cocarde elboise serait, comme le pavillon elbois, fond blanc bordé d'une bande rouge, semée de trois abeilles d'or, et une heure après tout le monde la portait, même la plus grande partie des Français qui devaient rentrer en France."

Général BERTRAND

Message par Général BERTRAND »

Quelques élucubrations personnelles:
Dans les mémoires de Sir Neil CAMPBELL (en anglais) il y a le dessin d'un cocarde elboise: rouge au centre, blanc à l'extérieur avec 3 abeilles.
Mais...
On sait que l'Empereur portait une cocarde différente du reste de ses troupes. La ganse permettait de voir la couleur centrale de sa cocarde. Donc en imaginant que le rouge soit au centre, il est visible.
Par contre, pour ses officiers notamment, la largeur de la ganse ne permet pas toujours de bien distinguer le centre de la cocarde, de la sorte seul le blanc aurait été visible, or blanc est la couleur de la royauté!
Si on considère le blanc à l'extérieur, il était facile de cacher la partie bleue et d'y agrafer du rouge, mais il semblerait que les cocardes aient bien été confectionnées sur place... ou du moins en Italie.
Les grognards conservaient jalousement leur cocarde tricolore dans leur giberne.
A la vue de Golfe-Juan, MARCHAND tend à l'Empereur son bicorne ou la cocarde elboise a été remplacée par la cocarde tricolore... Pas de morceau de tissu agrafé enlevé donc...
Ou une cocarde pour l' Empereur avec le blanc à l'extérieur et pour sa troupe le rouge?
Qu'en pensez-vous...

Peyrusse

L'Île d'Elbe

Message par Peyrusse »

« Le 15 août, la fête de l’Empereur fut célébrée dans l’île ; les autorités civiles, ecclésiastiques et militaires, vinrent présenter leurs respects à Sa Majesté. Un grand dîner eut lieu à cette occasion…La Garde ne voulut pas rester en arrière de la ville, elle voulut aussi donner sa fête. Lorsque la nuit fut venue, les artilleurs tirèrent un très beau feu d’artifice préparé par leurs mains. Le soir il y eut un bal public. Sa Majesté après l’avoir vu commencer, rentra, changea son uniforme contre un frac bourgeois, mit un chapeau rond, et fut avec le comte Bertrand se mêler à la foule. » (Louis MARCHAND, »Mémoires », Tallandier, 1985, tome I).
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« Le 15 août, fête de l’Empereur, fut célébré avec tout l’éclat que pouvait comporter notre situation. Tous les dimanches, l’Empereur entendait la messe, qui était dite dans ses appartements par le vicaire-général de l’île, M. Arrighi [Giuseppe-Filippo Arrighi. Il se prétendait être cousin germain de Napoléon. Il occupait les fonctions toutes théoriques d’aumônier de l’Empereur]; toutes les autorités civiles et militaires y assistaient. » (Lieutenant-colonel Etienne LABORDE, « Souvenirs », Paris, chez Auguste Desrez, Éditeur, 1840 )

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