[CHEVAUX] Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

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Peyrusse

[CHEVAUX] Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par Peyrusse » 18 oct. 2017, 10:33

Intéressant article d'Arthur CHUQUET.
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« Le cheval fut, durant la campagne, le principal aliment. Déjà, en marchant sur Moscou, les Français avaient fait des grillades avec les chevaux tués en choisissant les plus jeunes dont la chair était plus tendre. Au soir de La Moskowa, ils mangèrent du cheval rôti, car, dit un des combattants, la denrée ne manquait pas et jamais boucherie ne fut si bien approvisionnée. Daru, proposant au mois d’octobre à Napoléon de passer l’hiver à Moscou et de faire de cette ville un grand camp retranché, disait qu’on salerait les chevaux qu’on ne pourrait nourrir. Pendant la retraite, le cheval a, comme dit Castellane dans son «Journal », un grand débit. Les soldats mangent tous ceux qui peuvent être saignés. Ils les volent même pour les manger. Un officier qui se croit suivi de sa monture sent tout à coup que les rênes qu’il a passées autour de son bras viennent d’être coupées ; il se retourne ; il voit son cheval tué, dépecé, partagé. Mais le froid devint si intense qu’on ne pouvait plus tuer et dépecer les chevaux.

On leur coupait donc une tranche dans la culotte pendant qu’ils marchaient et le froid les avait tellement engourdis et rendus insensibles qu’ils ne donnaient aucun signe de douleur. Plusieurs cheminèrent ainsi durant quelques jours avec de fortes parties de chair enlevées aux cuisses : le froid avait gelé le sang qui sortait et arrêté tout écoulement. Tout le mois de novembre, le soldat fut hippophage. « Le cheval, remarque Castellane, continue à très recherché, et les soldats n’en laissent pas. » Mais le 4 décembre 1812, Castellane note qu’on ne mange plus le cheval, qu’on a des bestiaux autant qu’on veut et qu’on fait des distributions. La viande de cheval plaisait donc à l’armée, le général hollandais Van Dedem de Gelder raconte que son cuisinier, qui avait vécu à Drontheim en Norvège, savait la préparer à merveille ; ses invités, lorsqu’il en servait, croyaient qu’il leur servait du bœuf. Mais, sous l’empire de la faim, les hippophages commirent des horreurs. Des « hébétés », raconte le général Vionnet de Maringoné, ouvraient le ventre à de chevaux encore vivants et leur arrachaient les rognons, le foie, le cœur qu’ils mangeaient avec voracité pendant que l’animal palpitait encore devant eux. D’autres qui n’avaient ni sabre, ni couteau, déchiraient la chair de leurs dents et suçaient le sang de la bête qui gisait sur le sol sans être encore morte. »

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[CHEVAUX] Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par C-J de Beauvau » 18 oct. 2017, 12:21

J'ai lu que le maréchal Murat serait responsable en grande partie de l’hécatombe des chevaux pendant la retraite de Russie , après le départ de Napoléon , car il aurait donné l'ordre de les garder sellés et harnachés 24h sur 24 .
Qu'en pensez vous ?
Merci
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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par Cyril Drouet » 18 oct. 2017, 14:05

C-J de Beauvau a écrit :
18 oct. 2017, 12:21
J'ai lu que le maréchal Murat serait responsable en grande partie de l’hécatombe des chevaux pendant la retraite de Russie , après le départ de Napoléon , car il aurait donné l'ordre de les garder sellés et harnachés 24h sur 24 .
Qu'en pensez vous ?
Merci
L'hécatombe avait déjà eu lieu avant le départ de Napoléon.
Sans doute faites-vous référence à ce passage bien sévère des Cahiers de Coignet :
" Nous restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, carc'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources; et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40 000 chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais l'Empereur pouvait faire un meilleur choix."
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par Bernard » 18 oct. 2017, 15:27

Sur l'attitude de Murat à Vilna, il y aurait beaucoup à dire. Clairement, Napoléon n'a pas choisi le bon chef...
L'état de l'armée était déjà peu glorieux mais le court séjour à Vilna et la débandade qui suivit quelques escarmouches sans intérêt l'ont achevée.
Les chevaux ont payé le prix fort...

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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par C-J de Beauvau » 19 oct. 2017, 17:38

Cyril Drouet a écrit :
18 oct. 2017, 15:19
Sans doute faites-vous référence à ce passage bien sévère des Cahiers de Coignet :
" Nous restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, carc'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources; et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40 000 chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais l'Empereur pouvait faire un meilleur choix."
Oui en effet ce doit être cela , dans les mémoires de JR Coignet . vous pensez que c'est exagéré ?
Bernard a écrit :
18 oct. 2017, 15:27
Sur l'attitude de Murat à Vilna, il y aurait beaucoup à dire. Clairement, Napoléon n'a pas choisi le bon chef...
L'état de l'armée était déjà peu glorieux mais le court séjour à Vilna et la débandade qui suivit quelques escarmouches sans intérêt l'ont achevée.
Les chevaux ont payé le prix fort...
Voici l'arrivée dans Vilna de l'armée russe témoignage de C de R Mémoires .

Le 11 décembre, à midi, par= un froid de 29° Reaumur, j'entrai dans Vilna, blotti avec Lambsdorf dans le fond de sa calèche; notre voiture s'avançait avec difiiculté au milieu des monceaux de cadavres humains, étendus gelés sur le chemin, de centaines de chevaux morts de faim, de froid, ou les membres cassés, car ils n'étaient pas ferrés à glace; nos domestiques marchaient devant la calèche, rejetant à droite et à gauche les cadavres qui obstruaient la route On nous assigna pour logement une maison convenable, mais déjà occupée par des officiers français et polonais, blessés ou malades; le propriétaire de la maison, préférant loger quatre aides de camp de l'Empereur plutôt que des ennemis à moitié morts, les fit transporter dans un couvent et nous donna leurs chambres, bien chauffées, luxe inappréciable avec une température pareille.
Il est impossible de se faire une idée de Vilna pendant les quatre jours qui suivirent notre arrivée; nous trouvions entassés dans des couvents : Français, Polonais, Allemands, Espagnols, Italiens, Portugais prisonniers, blessés ou malades. Il fallait caser tout Je monde. Heureusement, l'administration française avait accumulé dans d' immenses magasins des provisions et des vivres qu'elle [n'avait pu utiliser, étant poursuivie de trop près par les
Russes. Des distributions furent réparties entre tous. La neige glacée qui couvrait les rues assourdissait le bruit des voitures circulant sans cesse, mais n’empêchait pas d'entendre les cris des blessés demandant il manger, des conducteurs excitant leurs chevaux; bref, on ne savait où se cacher pour avoir une heure de sommeil. Mon premier soin fut de rechercher si Casimir de Mortemart n'était pas blessé ou malade dans quelque maison de la ville. Dans mes courses, je rencontrai Charles de Saint-Priest, aide ~e camp de l'empereur Alexandre; lui aussi cher· chair s'il ne trouverait pas un parent ou un ami. Nous étions absorbés par la même pensée de soulager nos malheureux compatriotes privés de nourriture, d'habillements et de soins médicaux.
Grâce à notre titre d'aides de camp de l'Empereur, nous espérions leur obtenir tous les secours possibles, certains que l'empereur Alexandre nous saurait gré de ce que nous ferions; on attendait le Tzar, mais les malheureux ne pouvaient attendre. Un spectacle hideux s'offrit à nos yeux, le 15 décembre, dans un couvent de Basiliens : on avait jeté par les fenêtres de tous les étages non seule¬ment des morts, mais encore des vivants, pour placer, nous dit-on, les blessés et les malades russes qui arrivaient en foule : • Passe pour les morts, m'écriai-je; mais " nous ne pouvons le tolérer pour ceux qui, en tombant, a crient miséricorde. » Ces malheureux, encore vivants, voyaient se joindre à leurs souffrances la menace de l'acte le plus barbare. Saint· Priest arrêta au nom de l' Empereur cette exécution inhumaine, et moi, je courus chercher un détachement de la garde impériale russe; avec ce renfort, il nous fut facile de rétablir l'ordre dans ce couvent hôpital et de faire replacer dans des chambres tous ceux qui respiraient encore,
un peu serrés, il est vrai; mais il fallait abriter ennemis et amis. Enfin, deux officiers d'administration reçurent l'ordre, au nom de: l' Empereur, de faire distribuer: couvertures, vivres, médicaments aux blessés étrangers, qui nous comblèrent de remerciements. En sortant, un jeune officier nous dit : « Vous ères certainement des gentilshommes français ............

Une situation de vie apocalyptique !
Modifié en dernier par C-J de Beauvau le 24 oct. 2017, 08:29, modifié 1 fois.
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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par Bernard » 19 oct. 2017, 20:14

Je pensais plutôt à ceci :
"— Eh bien ! Caulaincourt, me dit-il [Napoléon] dès qu’il m’aperçut, le roi a quitté Vilna. Il n’a fait aucune disposition. L’armée, la Garde se sont sauvées devant quelques cosaques. Le froid a fait perdre la tête à tout le monde et le désordre a été tel qu’on a laissé, sans être poursuivi, à la montagne après Vilna, toute l’artillerie et tous les équipages. Il n’y a pas d’exemple d’un semblable sauve-qui-peut, d’une telle bêtise. Ce que cent hommes de courage eussent sauvé, a été perdu au nez de plusieurs milliers de braves par la faute de Murat. Un capitaine de voltigeurs eût mieux commandé l’armée que lui."
Je remis à l’Empereur la lettre de M. de Saluces, qu’il relut plusieurs fois, ne pouvant croire, me dit-il, ce que lui mandaient le roi et le major général, sur lesquels il épanchait tout son mécontentement. La surprise de l’Empereur, sa stupeur, en me lisant et me racontant les détails qu’il recevait, me prouvaient bien qu’il était de bonne foi quand il m’assurait, en route et même depuis notre arrivée, qu’il garderait Vilna. Plus sa confiance avait été réelle et plus cette perte lui était sensible. Aussi, le frappa-t-elle bien plus vivement, dans le premier moment, que ne l’avait fait la nouvelle de la perte de Minsk et de Borissov, quoiqu’il se trouvât alors faire retraite et au milieu de trois armées. Mais, obligé de payer d’assurance devant des courtisans, attentifs observateurs, et de faire tête à l’orage, il se remit promptement et s’occupa avec plus d’ardeur des moyens de tout réparer. L’arrivée successive des personnes qui venaient de l’armée ne permettant pas de cacher longtemps ces fâcheux détails, il laissa distribuer, dès le lendemain, toutes les lettres venues par les estafettes. Je répète sur cet événement les détails que me donna alors l’Empereur.

En arrivant à Vlna, les chefs s’étaient hâtés d’entrer dans les maisons, de se reposer et de se chauffer. L’officier particulier, le soldat, livrés à eux-mêmes, souffrant beaucoup du froid, devenu extrêmement rigoureux puisqu’il passait pendant trois jours vingt degrés, se mirent aussi à l’abri et abandonnèrent la plupart des postes. Le Roi, qui aurait dû se mettre à l’avant-garde, à quelques lieues de Vilna, était dans la ville. Chacun s’y renferma comme lui. Les cosaques purent donc venir jusqu’aux barrières des faubourgs. Le froid empêchant nos soldats, entrés dans des habitations ou réunis près du feu, de se servir de leurs armes, ils se retiraient devant eux. L’ennemi, encouragé par ces premiers et faibles succès, s’enhardit, fit des partis sur les derrières, tâta les postes des faubourgs. N’y trouvant que peu ou point de résistance, il ne cessa de les harceler et augmenta par là le désordre. L’infanterie russe, voyant les succès des cosaques, s’approcha aussi de la ville. Quelques pièces de canon, montées sur des traîneaux, firent plus de peur que de mal à quelques postes. Enfin, le désordre fut tel qu’on se décida à évacuer Vilna (1).
L’imprévoyance qui avait présidé à tout, depuis le départ de l’Empereur, acheva de tout perdre. L’artillerie, les convois, tout s’encombra à la montagne, à deux lieues de Vilna. Les chevaux, qui n’étaient point ferrés et qui étaient d’ailleurs exténués, ne purent la gravir. Les premiers équipages encombrèrent le passage. Cinquante hommes courageux et quelques attelages bien organisés pour aider les plus mal attelés eussent tout sauvé puisque l’ennemi n’était pas encore dans la ville et, d’ailleurs, n’avait que peu de forces. Mais les chefs allaient pour leur compte ; l’état-major n’avait rien prévu. Le désordre augmentait à chaque instant, chacun ne pensant qu’à soi et cherchant à se tirer d’affaire en prenant des détours, dans l’espoir de gravir la montagne qui fut bientôt tellement encombrée par les premiers, qui, ne pouvant y arriver, obstruèrent tous les passages, que tout ce qui suivait fut arrêté. Pendant ce temps, le roi, qui croyait avoir encore quarante-huit heures pour son évacuation, voyant paraître quelque infanterie russe et la nôtre peu disposée à tenir, prit l’alarme et abandonna aussi à la hâte la ville. Dès lors, l’évacuation fut un sauve-qui-peut.
Il serait difficile de se faire une idée du désordre qui régna (2), sans qu’il y eût cependant un motif réel pour se tant hâter et s’alarmer, puisqu’un petit poste d’infanterie, oublié dans la vile, la traversa audacieusement une heure et demie après ce départ précipité, au milieu du petit nombre d’ennemis qui y était entré, et rejoignit l’armée sans que les Russes, étonnés eux-mêmes de leur succès, osassent s’opposer à sa marche. Les équipages de l’Empereur, qui étaient arrivés sains et saufs à Vilna, marchant derrière l’artillerie, éprouvèrent, à cette montagne, le sort commun. Les soins, l’énergie de M. de Saluces ne pouvant faire désobstruer un passage, il fallut tout abandonner.
Les charges à mulet et les chevaux purent seuls être sauvés et, encore, eut-on beaucoup de peine à les faire passer, ainsi que les attelages, au milieu de l’encombrement. On mit l’argent du Trésor sur les chevaux et l’on ne perdit pas un écu. Le roi et les généraux ayant pris les devants, personne ne songea à réunir cent braves qui auraient suffi pour tout sauver en arrêtant la poursuite de quelques cosaques et donnant le temps de désencombrer la montagne. Le froid était très rigoureux. Il avait gelé, ce jour-là, l’intelligence comme le courage de nos soldats qui, dans d’autres occasions, n’avaient pu être arrêtés par de semblables difficultés. Malheur à ceux qui n’avaient pas de gants ! Ils couraient risque de perdre quelques doigts.

L’Empereur était profondément affecté de la manière dont Vilna avait été abandonné. Il ne pouvait croire à cet événement, pour lui hors de toutes les probabilités et renversant tous ses calculs. Il le fut au moins autant en apprenant, deux jours après, ce qui s’était passé à Kovno et la conduite qu’y avait tenue la Garde. Il m’en parla plusieurs fois avec un véritable sentiment de douleur. Elle était d’autant mieux sentie qu’il se plaisait à se rappeler, à parler de la conduite exemplaire de ce corps pendant la retraite, de l’ensemble et de la tenue qu’il avait conservés.
Le moment des épreuves les plus douloureuses, celui où toutes les illusions devaient tomber à la fois, était donc arrivé. Le prince de Neuchâtel, accablé de cet événement, tomba malade de chagrin et de fatigue. L’incapacité du roi, disait l’Empereur, avait frappé tout le monde. Chaque dépêche révélait quelque nouveau malheur. Toutes les correspondances accusaient l’imprévoyance du roi. Il fallait, disait-on, un caractère au-dessus de toutes les adversités pour faire tête aux embarras du moment et le roi des braves dans le combat s’était montré le plus faible, le plus indécis des hommes.
Le prince de Neuchâtel se désespérait, se reprochait d’avoir contribué à ce choix, mais ces regrets ne remédiaient à rien. Le caractère des hommes les plus énergiques, même le simple bon sens, qui eussent, dans d’autres circonstances, remédié à une foule d’inconvénients, semblaient, comme disait l’Empereur, gelés, engourdis pour le moins. La fatigue, le découragement, l’effet du froid, la crainte de geler étaient tels que l’on fit à l’Empereur plusieurs rapports sur des officiers, même de sa Garde et jusque dans l’artillerie, où ils avaient montré le plus d’énergie et le plus de zèle jusqu’à Vilna, où plusieurs avaient ramené leurs compagnies et leurs batteries presque intactes, au point de mériter les éloges de leurs chefs. D’après ces rapports, ces officiers déclarèrent hautement, quand il fallut quitter Vilna, qu’ils n’iraient pas plus loin, qu’ils n’en avaient plus la force, qu’ils préféraient y être faits prisonniers à périr de froid et de faim sur la route. Ces détails frappèrent plus l’Empereur que beaucoup de pertes. Il lui tardait, beaucoup plus que je ne puis dire, d’avoir des nouvelles de M. de Bassano et surtout de le voir arriver, afin de savoir s’il avait fait détruire les faux assignats russes qui étaient chez lui à Vilna.
— On est capable de les avoir oubliés, me dit-il, ou d’avoir laissé à quelqu’un le soin de les détruire. La personne que l’on en aura chargée aura tâché d’en profiter et il serait plus que désagréable que les Russes en trouvassent.
L’Empereur me dit savoir, par un rapport particulier, que l’on en avait distribué depuis son passage à Vilna et c’était principalement sur cette nouvelle qu’il fondait son inquiétude. J’avoue que cette confidence m’étouffa tellement, dans le premier moment, que je ne compris pas bien ce que l’Empereur me disait et qu’il fut obligé de me le répéter.
En apprenant l’évacuation de Vilna, l’Empereur avait tout de suite senti toutes les conséquences qu’elle pourrait avoir. Le duché était compromis : où s’arrêterait le désordre ? Il était difficile de le prévoir, car les dépêches du roi et de l’état-major n’annonçaient aucune disposition rassurante. Cependant, l’Empereur, prompt à prendre son parti, dès qu’il voyait les choses sans remède, me dit :
— C’est un torrent : il faut le laisser couler. Cela s’arrêtera de soi-même dans quelques jours."
(1) Murat, arrivé à Vilna le 8 décembre à 11 heures du matin, en partit le 9. — "L’ennemi est entré le 10 dans la journée parce que rien ne tenait devant lui". (Le Lorgne d’Ideville à Maret, Gumbinnen, 18 décembre 1812, publiée par G. Fabry, Napoléon, Murat et le roi de Prusse, Paris, Gougy, 1901, in-8º, 15.
(2) Voir Mémoires du sergent Bourgogne, publiés par Paul Cottin, Paris, Hachette, 1898, in-16, 232.
Modifié en dernier par Bernard le 19 oct. 2017, 20:41, modifié 1 fois.

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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par C-J de Beauvau » 19 oct. 2017, 20:22

Ce qui explique la situation catastrophique de l'armée française quand l'armée russe est entrée dans la ville .
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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par Cyril Drouet » 20 oct. 2017, 13:03

C-J de Beauvau a écrit :
19 oct. 2017, 17:38
Oui en effet ce doit être cela , dans les mémoires de JR Coignet . vous pensez que c'est exagéré ?
Les conditions climatiques, les longues et pénibles marches ainsi que les difficultés à trouver du ravitaillement de qualité expliquent en partie l'hécatombe :

« La pluie tombant par torrents, accablait les hommes et les chevaux qui n’avaient point d’abris; les premiers résistèrent, mais la difficulté des chemins acheva d’anéantir les derniers. Autour de nos bivouacs on les voyait tomber par centaines ; enfin, sur la route, on ne trouvait plus que chevaux morts, voitures renversées, bagages dispersés; et c’était au mois de juillet qu’on éprouvait le froid, la pluie et la disette ! »
(Labaume, Relation complète de la campagne de Russie, en 1812)

« Le froid a commencé le 7 [novembre]; dès ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux, qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.
[…]
Le froid qui avait commencé le 7, s'accrut subitement et du 14 au 15 et au 16 le thermomètre marqua 16 et 18 degrés au-dessous de glace. Les chemins furent couverts de verglas ; les chevaux de cavalerie, d'artillerie, de train, périssaient toutes les nuits, non par centaines mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne. Plus de trente mille chevaux périrent en peu de jours ; notre cavalerie se trouva toute à pied ; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans attelages. »
(29e Bulletin, 3 décembre 1812)
" Grâce aux prisonniers. Bonchamps le veut. Bonchamps l'ordonne ! " (d'Autichamp)

Peyrusse

Météorologie maussade.

Message par Peyrusse » 20 oct. 2017, 14:19

Cyril a tout à fait raison de rappeler les mauvaises conditions atmosphériques de ce début de campagne. Nombre de mémorialistes les relevèrent dans leurs écrits.
--------------------
« Le 23 juin [1812], nous reçûmes l’ordre de nous rendre sur les bords du Niémen ; nous fîmes des marches forcées pour y arriver. Le 24, dans la nuit, toute l’armée y arrivait et prenait place devant le fleuve. La gendarmerie et des colonnes mobiles étaient aussi en activité pour faire suivre les traînards et les maraudeurs… Nous n’attendions que le signal pour franchir le Niémen. Après le passage, notre cavalerie, sous les ordres du Roi de Naples [Murat], prit position sur la droite, le long et en avant de la rivière, en attendant le passage de l’armée, et nous formâmes l’avant-garde. La journée du 26 ne fut point encore suffisante pour le passage de l’armée, car la Garde Impériale ne passa que le 27. Ce jour-là, nous nous mîmes en marche, toute l’armée réunie sur six colonnes, qui occasionnèrent une poussière qui nous fut très incommode. Après six heures de marche, toujours au trot, nous prîmes position sous les murs de Kowno, où nous nous préparâmes pour une revue de l’Empereur, qui n’eût point lieu, car il survint un orage qui dura plusieurs heures. Nous passâmes la nuit dans un bivouac trempé ; il ne nous fut point possible d’y allumer le feu pour faire la soupe, et cette nuit, malgré que nous fussions en été, fut malheureux pour nous. Le 28, la pluie continua ; nous marchâmes depuis le matin jusqu’au soir, dans des chemins très mauvais, pour arriver à une lieue de Vilna, où nous restâmes en position dans l’eau pendant quatre heures. »

(« Souvenirs militaires de Pierre Auvray » publiés dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914. L’auteur était sous-lieutenant au 23ème régiment de dragons).

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Re: Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Message par L'âne » 20 oct. 2017, 15:50

Charles ZORGBIBE "Le choc des Empires" :
"Les 450 000 hommes de la Grande Armée ont mis quatre jours, à partir du 24 juin, à franchir le Niémen. La confiance règne : la Russie n'est pas l'Espagne mais une autre Allemagne, par avance soumise. Une paix victorieuse sera rapidement conclue. Pourtant, la machine militaire géante, montée par Napoléon, se dérègle. L'empereur n'a pas tenu compte du climat russe, du soleil écrasant, de la pluie continue. Les soldats manquent de pain, volent les provisions des officiers. Les chevaux meurent d'épuisement, en grand nombre - leur disparition contraint à abandonner des éléments d'artillerie."
Aurea mediocritas

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