Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

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Modérateur : Général Colbert

Drouet Cyril

Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Drouet Cyril » 26 juil. 2008, 15:16

Code pénal de 1810 :

"Article 434 : Quiconque aura volontairement mis le feu à des [...] forêts, bois taillis, [...] les bois soient en tas ou en cordes [...] ou à des matières combustibles placées de manière à communiquer le feu à ces choses ou à l'une d'elles, sera puni de la peine de mort."

En raison du manque d'entretien, de la hausse de la demande, du pâturage en milieu forestier et des incendies, le prix de l'hectare de bois avait globalaement doublé en France entre 1802 et 1806. Les hausses pouvaient être parfois bien plus importantes : à Bellac par exemple, l'hectare valait 50 francs en 1807, et 250 trois ans plus tard.

Bernard Coppens

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Bernard Coppens » 26 juil. 2008, 15:30

Juste une question, Bernard Coppens : pourquoi cette instruction à Melchior d'Azémar vous parait-elle louche ?
Ayant lu in illo tempore toute la correspondance de Napoléon (y compris les Inédits, les ordres et apostilles, etc), je trouvais que ce billet sonnait faux.

Napoléon, à qui l’on attribue la paternité du code civil et de quelques autres monuments législatifs, avait quand même quelques notions de droit et d’administration. Donner ordre à un préfet de faire fusiller des incendiaires serait en dehors de toutes les règles. Napoléon savait quand même ce qu’était la séparation de l’exécutif et du judiciaire. Il aurait écrit : "faites en sorte que les incendiaires soient livrés aux tribunaux compétents, et qu’ils soient jugés selon toute la rigueur des lois".
Les tribunaux n’auraient pas manqué de prononcer la peine de mort dont étaient passibles les auteurs d’incendies volontaires.
Et les condamnés n’auraient pas été fusillés, mais guillotinés, comme le prévoyait la loi.
Donner l’ordre à un préfet de faire fusiller les incendiaires sur le lieu de leur forfait (sans autre forme de procès) relève du plus pur despotisme oriental. Il est possible que le général Bonaparte en ait agi ainsi en Egypte ou dans les contrées où il emmenait ses aigles triomphantes, mais certainement pas en France.
Coïncidence troublante : on trouve dans la correspondance de Napoléon une lettre du même jour, 21 août 1809, c’est-à-dire du jour supposé où cette instruction au préfet du Var aurait été écrite.
Elle contient la phrase suivante :
"Nous ne pouvons pas nous faire à l'idée que nos tribunaux aient besoin de nos ordres spéciaux pour faire exécuter les lois et respecter les principes fondamentaux de l'institution sociale."
Ce qui est exactement à l’opposé de cet ordre à un préfet de faire fusiller des incendiaires.
Voir cette lettre du 21 août 1809 sur : http://www.histoire-empire.org/correspo ... ut_02.html

Voilà pour le fond.
Quant à la forme, il s’agit de jeter un coup d’œil sur ce fameux document (visible sur le site dont j’avais donné le lien dans ma première intervention) pour réaliser qu’il s’agit d’un faux grossier. Mais il pourrait encore ne s’agir que d’une copie maladroite d’un document original.
La formule : « Napoléon, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français »
n’était pas celle qui était utilisée par Napoléon Ier. On aurait dû lire : « par la grâce de Dieu et les constitutions de l’Empire ».
La formule du billet est celle qui était utilisée par Napoléon III, et cela nous donne, me semble-t-il, une indication sur l’époque à laquelle ce faux aurait été fabriqué.
Enfin, Napoléon ne signait pas « Napoléon empereur ».

Reste à savoir par qui, et pour quelles raisons, ce faux a été fabriqué...
Sievers a écrit :Bon... Mais sérieusement, auriez-vous l'obligeance d'expliquer pourquoi ?
Voir plus haut. Il faut quand même me laisser le temps de rédiger ma réponse. :)

Cordialement



:salut:

Bernard Coppens

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Bernard Coppens » 26 juil. 2008, 20:12

Lazare a écrit :Rassurez-vous, j'avais bien lu l'ensemble de votre message
Cela ne me rassure pas... :(

Pour le reste, mon post portait sur l'authenticité d'une lettre de Napoléon trouvée sur le net. La première réponse, s'écartant du sujet, nous menait sur le terrain de la politique répressive, terrain sur lequel je n'entendais pas m'engager, et c'est la raison pour laquelle j'ai répondu de façon (légèrement) ironique. L'ironie n'étant pas toujours bien perçue, je m'en abstiendrai dorénavant en précisant que les analyses alambiquées dans lesquelles vous vous lancez sur ma perception de la politique répressive ne m'intéressent que fort peu, puisqu'elles sont "hors sujet". Mais on pourrait toujours en parler de vive voix autour de quelques verres, pour tuer le temps par une après-midi de pluie... :)

Par conséquent, je ne vous demanderai même pas d'éclaircir cette phrase, qui me paraissait un peu obscure...:
lazare a écrit :Or les historiens de la justice ont mis en lumière que la sévérité des peines était proportionnelle de la justice à réprimer le crime.

Cordialement

:salut:

Lazare

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Lazare » 26 juil. 2008, 22:16

Effectivement, ma phrase était obscure. C'est normal, il y manque un mot essentiel. Il fallait lire :
Or les historiens de la justice ont mis en lumière que la sévérité des peines était proportionnelle à l'incapacité de la justice à réprimer le crime.

Pour le reste, la pensée qui m'était venue spontanément à l'esprit quand vous avez parlé d'un faux était que le faussaire était un de nos contemporains qui s'était amusé à imaginer quelle aurait pu être la réaction de Napoléon face aux incendies de forêt qui surviennent tous les ans depuis quelques années dans les départements du sud de la France.
Le texte de la lettre pourrait avoir été rédigé en imitant un style d'écriture ancienne et la signature collée à partir d'une version électronique d'une lettre authentique.
Lazare :salut:

Drouet Cyril

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Drouet Cyril » 27 juil. 2008, 17:09

L'article 434 du Code pénal reprenait en grande partie l'article 32 (section 2, titre II) du Code de 1791 :

"Quiconque sera convaincu d'avoir par malice ou vengeance, et à dessein de nuire à autrui, mis le feu à des [...] forêts, bois-taillis [...] ou à des matières combustibles disposées pour communiquer le feu auxdits [...] forêts, bois-taillis [...] sera puni de mort."

Drouet Cyril

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Drouet Cyril » 27 juil. 2008, 17:26

Napoléon, à qui l’on attribue la paternité du code civil et de quelques autres monuments législatifs, avait quand même quelques notions de droit et d’administration. Donner ordre à un préfet de faire fusiller des incendiaires serait en dehors de toutes les règles. Napoléon savait quand même ce qu’était la séparation de l’exécutif et du judiciaire. Il aurait écrit : "faites en sorte que les incendiaires soient livrés aux tribunaux compétents, et qu’ils soient jugés selon toute la rigueur des lois".
C'est ce que l'on retrouve (logiquement) dans ces deux documents :

« Le Premier Consul a témoigné aux membres du tribunal criminel qui voyait avec peine que les auteurs des incendies des granges, qui avaient été jusqu'au nombre de six à sept dans le dernier trimestre, n'avaient pas encore été découverts et dès lors punis; que le commissaire du Gouvernement et les magistrats de sûreté devaient employer tout leur zèle et les ressources qu'une imagination bien faite et la connaissance du cœur humain devaient leur suggérer, pour découvrir les coupables, qui laissent toujours après eux quelques traces de nature à les déceler. »
(Allocution faire à Rouen le 30 octobre 1802)


« Écrivez à mon procureur général près la cour criminelle de Rouen que je suis surpris d'apprendre que les incendies se propagent d'une manière alarmante dans le département de la Seine-Inférieure; qu'il prenne toutes les mesures pour découvrir les auteurs de ces crimes et pour les poursuivre. »
(Napoléon à Reignier, 17 décembre 1807)

Bernard Coppens

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Bernard Coppens » 27 juil. 2008, 20:55

lazare a écrit :la pensée qui m'était venue spontanément à l'esprit quand vous avez parlé d'un faux était que le faussaire était un de nos contemporains qui s'était amusé à imaginer quelle aurait pu être la réaction de Napoléon face aux incendies de forêt qui surviennent tous les ans depuis quelques années dans les départements du sud de la France.
Je n'avais pas pensé à ça et, après y avoir pensé suite à votre intervention... je ne pense toujours pas.
A mon avis, il s'agit d'un faux ancien, et qui doit dater du Second Empire ou peu après. C'est surtout l'utilisation de la formule "napoleon III_ par la volonté nationale" qui me fait penser cela.
Peut-être aussi la forme générale du document, encore qu'elle ne soit pas bien claire sur le site en question :

Image

Cordialement,

:salut:

Bernard Coppens

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Bernard Coppens » 28 juil. 2008, 10:58

Drouet Cyril a écrit :C'est ce que l'on retrouve (logiquement) dans ces deux documents :
Merci Cyril pour ces précisions.
Voici encore un exemple, dans lequel on reconnaît mieux le style de notre Napoléon :

Valladolid , 12 janvier 1809
Au général Clarke, comte d'Hunebourg, ministre de la guerre, à Paris
(...) Les détails de cette malheureuse affaire excitent toujours l'indignation
(il s'agit de la capitulation de Baylen). Vous verrez dans la correspondance du général Vedel que, le 3 août, un chef de bataillon qui était, avec 300 hommes, à Manzanares , c'est-à-dire à mi-chemin d'Andujar à Madrid, a eu la lâche bêtise de s'aller mettre dans la capitulation. Faites des recherches pour savoir le nom de ce misérable, afin qu'à son retour il soit arrêté, traduit à une commission militaire et passé par les armes.

Il faut qu'il soit passé par les armes, mais dans les règles : d'abord la commission militaire (et l'on connaît d'avance le verdict), puis l'exécution.
On trouvera d'autres exemples sans trop de peine (si ce n'est peine capitale :) ) .

Cordialement,

:salut:

Albert

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Albert » 28 juil. 2008, 14:11

Bonjour,

Pour information :

d'hautpoul a écrit :
Message Posté le: Dim 13 Août 2006 : 12:56

Bonjour
Il semblerait que cette lettre soit un faux ,c'est du moins l'explication parue dans le courier des lecteurs de la Revue Napoleon1er n°23 de Nov/Dec 2003 aprés que cette lettre ait été soumise à l'analyse de la Fondation Napoleon ,travaillant sur la correspondance .


......(..) aprés quelques recherches dans les recueils de correspondances,nous n'avons pas trouvé mention de ce document.Les centres d'archives des départements du Var ou des Bouches-du Rhône n'en ont pas non plus connaissance . Pour terminer,le contenu de cette lettre ,s'il était authentique ,serait des plus rares. Si des documents existent sur des exécutions sommaires ordonnées par Napoleon,ils sont rarissimes . Il s'agit donc,en toute vraissemblance d'un faux dont le but est ,soit de noircir le portrait de napoleon ,soit d'être purement mercantile "
-François Houdecek -Fondation Napoleon ,service documentation _

:salut:


gendarme Hubert a écrit :
Message Posté le: Dim 13 Août 2006 : 22:09
Cette lettre a fait l'objet d'un article dans le courrier des lecteurs de l'indépendant, quotidien de ma région de PERPIGNAN. Il est mentionné que cette lettre se trouve aux archives de BRUXELLES.
:salut:

Drouet Cyril

Re: Lettre de Napoléon au préfet du Var (incendiaires) : un faux

Message par Drouet Cyril » 28 juil. 2008, 20:53

Il faut qu'il soit passé par les armes, mais dans les règles : d'abord la commission militaire (et l'on connaît d'avance le verdict), puis l'exécution.
On trouvera d'autres exemples sans trop de peine


Un (complètement au hasard :lol: ) :

"Je pense qu'il doit tomber une centaine d'individus, car il y avait bien cent coupables. Les chefs doivent être jugés à mort par la commission militaire et exécutés."
(Bonaparte à Regnier relativement aux soulèvements vendéens face à la conscription, 25 décembre 1803)

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