VEXILLOLOGIE : Aigles prises en Russie

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Cyril Drouet
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RUSSIE 1812 : La marche sur Moscou

Message par Cyril Drouet »

L'âne a écrit :
22 juil. 2017, 07:27
Pourquoi s'être enfoncé en Russie et ne point s'être arrêté à Smolensk ?
Parce que l'objectif de Napoléon était de contraindre le Tsar à faire (demander) la paix.
Parce que Smolensk ne pouvait procurer les vivres nécessaires à l'armée.
Vive l'Épopée !
A l’origine, la marche sur Moscou n’était qu’une éventualité.


« Il m'exposa le plan de campagne qu'il avait arrêté, et se servit des paroles suivantes, que les événements ont rendues mémorables :
"Mon entreprise est une de celles dont la patience renferme la solution. Le triomphe appartiendra au plus patient. Je vais ouvrir la campagne en passant le Niémen. Elle aura son terme à Smolensk et à Minsk. C'est là que je m'arrêterai. Je fortifierai ces deux points et m'occuperai à Vilna, où sera le grand quartier général durant l'hiver prochain, de l'organisation de la Lithuanie, qui brûle d'impatience d'être délivrée du joug de la Russie. Nous verrons, et j'attendrai qui de nous deux se lassera le premier : moi de faire vivre mon armée aux dépens de la Russie, ou Alexandre de nourrir mon armée aux dépens de son pays. Peut-être irai-je de ma personne passer les mois les plus rigoureux de l'hiver à Paris."

Je demandai à Napoléon ce qu'il ferait dans le cas où l'Empereur Alexandre ne consentirait pas à faire la paix à la suite de l'occupation de la Lithuanie; il me répondit :
"Dans ce cas, je m'avancerai l'année prochaine jusqu'au centre de l'Empire, et je serai patient en 1813 comme je l'aurai été en 1812. L'affaire, ainsi que je vous l'ai dit, est une question de temps. "
(Metternich, Mémoires)



« Il pouvait y en avoir deux [plans contre la Russie] :
1°. Marcher à Moskou dans l'espérance que ce coup de main enlèverait les ressources principales de l'ennemi ; brûler Toula , première manufacture d'armes de Russie ; rechercher et fomenter les mécontents et les mécontentements que l'on croyait en grand nombre à Moskou, considérée surtout comme rivale de Pétersbourg; forcer, par tous ces moyens, l'empereur de Russie à signer la paix, dont la base serait la cession de toutes les provinces polonaises , et la reprise du joug du système continental, que la Russie avait pris la liberté de secouer, en donnant Riga et Archangel comme places de sûreté.
2°. Enlever la totalité des provinces polonaises depuis la Baltique jusqu'à la Mer Noire, s'arrêter sur la Dwina et le Borysthène , organiser la Pologne derrière ce rempart, et faire la guerre avec du sang polonais, c'était l'expression de l'Empereur, en laissant en Pologne une force française considérable, et en donnant aux Polonais un grand subside.

Ces deux idées se sont pendant longtemps combattues et succédées dans la tête de Napoléon. Pendant l'hiver qui précéda l’expédition, le ministre de la police n'avait cessé de m'en entretenir. De mon côté, je n'avais pas cessé de lui en faire apercevoir les inconvénients; ils me paraissaient palpables.
Toute entreprise d'une très haute importance dont on ne peut pas maîtriser toutes les chances, est une mauvaise entreprise; toute entreprise dont le défaut de succès entraîne avec elle un changement complet dans la position de celui qui s'y livre, est certainement de la nature la plus téméraire, et par conséquent la plus dangereuse. On ne conçoit pas que l'on mette d'aussi grands intérêts sur des peut-être.
Marcher à Moskou, brûler Toula, rencontrer des mécontents, tout cela était fort beau d'après l'habitude qu'on avait contractée d'aller dicter la paix dans la capitale de ses ennemis, de faire tout avec fracas, de rechercher partout les ennemis de l'autorité; mais qui garantissait à l'Empereur que tout cela finirait la guerre de Russie ? Cet empire ne ressemble pas à un autre, ni à ceux qu'il avait l'habitude de régenter. Chez eux quand le souverain, sorti de la capitale, est acculé aux limites de ses Etats, comment échapperait-il à la cruelle nécessité de signer la paix la plus cruelle ? Mais en Russie, où est cette nécessité ? Celui qui a dit que cet empire avait pour lui l'espace et le temps, connaissait bien ce pays : il avait mesuré, et il lui a assigné une force qui est une propriété exclusive pour lui. Napoléon traitait tout cela de chimères, d'idéologie; et tandis que d'un bout de l'Europe à l'autre tout le monde, jusqu'au simple peuple, traçait cette marche aux Russes, Napoléon prétendait qu'ils ne soutiendraient pas l'idée de la prise de leur capitale, et que la soumission la plus complète viendrait prévenir ce malheur. Lisez tout ce que le Moniteur a dit de Moskou-la-Sainte, Moskou-la-Grande; du respect des Russes pour cette cité : tous les flatteurs ne disaient pas autre chose.
Le second plan ne valait pas mieux que le premier. Napoléon comptait sur cent cinquante mille Polonais; il se proposait d'y ajouter cinquante mille Français, avec un gros subside. Mais ce n'étaient pas deux cent mille hommes qui pouvaient forcer la Russie à se dessaisir de propriétés aussi précieuses que celles des provinces polonaises. Cet Empire pouvait, pendant longtemps, opposer des forces très supérieures au nombre supposé de deux cent mille ennemis. D'ailleurs la Dwina et le Borysthène ne sont pas des barrières, pendant les six mois de gelée ordinaire à ces contrées. Alors, qui aurait empêché les nuées de cosaques que la Russie a toujours à sa disposition de percer en cent endroits un cordon de plus de quatre cents lieues ? Dans cette supposition,qui est celle de la continuation de la guerre, l'Empereur aurait eu, pendant un long cours d'années, à venir chaque printemps se fixer en Pologne, et diriger en personne les opérations ; car la plus cruelle expérience avait assez appris ce qu'il avait à attendre de ses lieutenants. Il fallait, chaque année, envoyer en Pologne des corps de troupes fraîches; chaque année une partie du numéraire de la France prenait le même chemin, car c'est toujours par là qu'il faut finir. Il serait curieux de savoir à quelle somme s'élève le numéraire porté en Pologne et en Saxe dans les deux dernières campagnes.
Le second plan , pour être moins hasardeux que le premier, n'était pas plus efficace : le premier tranchait trop , le second pas assez. Napoléon n'avait pas calculé qu'avec la Russie vaincre n'était rien , mais signer la paix était tout; qu'il n'y avait aucun moyen de l'y forcer, et que, tant que cette signature manquerait, quelles que fussent les victoires, il n'y aurait rien de fait. L'Empereur s'était décidé pour le premier plan. Il est hors de son caractère, de ce caractère qu'il applique indistinctement à tout, avec lequel il fait tout, de s'attacher à un plan sans éclat, sans fracas, dans lequel le temps, ce mobile de tout, qui lui est si inconnu, entre pour quelque chose. Une fois lancé en Lithuanie, voyant l'armée russe s'éloigner devant lui, il ne songea qu'à la suivre , interprétant le système qui préparait sa perte comme un signe de la terreur de son ennemi. »
(Pradt, Histoire de l'ambassade dans le Grand-Duché de Varsovie en 1812)



Finalement, les dispositions de Napoléon évoluèrent au fil de la campagne.
La pause de Vitebsk contée par Ségur (Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l’année 1812) :
« Je m’arrête ici, je veux m’y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, et organiser la Pologne ; la campagne de 1812 est finie ! celle de 1813 fera le reste.
[…]
La première campagne de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves marquent notre position; élevons des blockhaus sur cette ligne ; que les feux se croisent partout : formons le bataillon carré. Des canons aux angles et à l'extérieur. Que l'intérieur contienne les cantonnements et les magasins. 1813 nous verra à Moscou, 1814 à Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans !
[…]
Songez à nous faire vivre ici car nous ne ferons pas la folie de Charles XII ! »

Réflexions qui ne durèrent pas :
«Plus on s'anime chez l'ennemi, répète-t-il à ses généraux, moins nous devons ralentir l'activité de notre invasion. Pourquoi laisserions-nous aux peuples fanatisés de l'Orient le temps de vider leurs plaines immenses et d’accourir?
Les Russes, dit-on, battent volontairement en retraite ; ils voudraient nous attirer jusqu'à Moscou ! Non, ils ne battent pas volontairement en retraite. S'ils ont quitté Wilna, c'est qu'ils ne pouvaient plus s'y rallier; s'ils ont quitté la ligne de la Duna, c'est qu'ils avaient perdu l'espoir d'y être rejoints par Bagration. Si dernièrement vous les avez vus nous céder les champs de Witepsk, pour se retirer sur Smolensk , c'est afin d'opérer cette jonction tant de fois reculée. Le moment des batailles approche. Vous n'aurez pas Smolensk sans bataille; vous n'aurez pas Moscou sans bataille.
Une campagne active peut avoir des chances défavorables; mais la guerre qui tirerait en longueur en aurait de bien plus fâcheuses, et notre éloignement de la France ne ferait que les multiplier !
Puis-je penser à prendre des quartiers au mois de juillet ? dit-il encore; une expédition comme celle-ci peut-elle se diviser en plusieurs campagnes ? Croyez-moi, la question est sérieuse, et je m'en suis occupé.
Nos troupes se portent volontiers en avant. La guerre d’invasion leur plaît. Mais une défensive stationnaire et prolongée n'est pas dans le génie français. Nous arrêter derrière des rivières, y rester cantonnés dans des huttes, manœuvrer tous les jours pour être encore à la même place après huit mois de privations et d'ennuis, est-ce ainsi que nous sommes dans l'habitude de faire la guerre ? Les lignes de défense que vous présentent aujourd'hui le Borysthène et la Duna ne sont qu'illusoires. Que l'hiver arrive, et vous les verrez se combler de glaçons, et s'effacer sous la neige.
L'hiver ne nous menace pas seulement de ses frimas; il nous menace encore d'intrigues diplomatiques qui peuvent se brasser derrière nous. Ces alliés que nous venons de séduire, qui sont encore tout étonnés de ne plus nous combattre, et tout glorieux de nous suivre, leur laisserons-nous le temps de réfléchir à la bizarrerie de leur position nouvelle
Et pourquoi nous arrêter ici huit mois, quand vingt journées peuvent nous suffire pour atteindre le but ? Prévenons l'hiver et les réflexions! Il nous faut frapper promptement, sous peine de tout compromettre. Il faut être à Moscou dans un mois, sous peine de n'y entrer jamais !
A la guerre, la fortune est de moitié dans tout. Si l'on attendait toujours une réunion complète de circonstances favorables, on ne terminerait rien.
En résumé, mon plan de campagne c'est une bataille, et toute ma politique, c'est le succès. »
(Fain, Manuscrit de 1812)

Entré à Vitebsk le 28 juillet, Napoléon quitta la ville le 13 août.
Puis ce fut Smolensk…

Le 16 août, Napoléon confiait à Caulaincourt (Mémoires) :
« En m'abandonnant Smolensk, une de leurs villes saintes, les généraux russes déshonorent leurs armes aux yeux de leurs propres sujets. Cela me donnera une bonne position. Nous les éloignerons un peu pour être tranquilles. Je me fortifierai. Nous nous reposerons et, sous ce point d'appui, le pays s'organisera et nous verrons comment Alexandre se trouvera de ce parti-là. Je m'occuperai des corps de la Dwina, qui ne font rien, et mon armée sera plus formidable, ma position plus menaçante pour la Russie que si j'avais gagné deux batailles. Je m'établirai à Witepsk. Je mettrai la Pologne sous les armes et je choisirai plus tard, s'il le faut, entre Moscou et Pétersbourg. »

Mais, deux jours plus tard le ton était bien différent :
« Avant un mois, nous serons à Moscou ; dans six semaines, nous aurons la paix. »

Napoléon quittait Smolensk le 25 août.

Finalement sur le chemin de la retraite, l’heure était aux regrets (toujours avec Caulaincourt) :
« Cette guerre de Russie est une mauvaise affaire. Je me suis trompé, non sur le but et l'opportunité de cette guerre, mais sur la manière de la faire. Il fallait rester à Witepsk. Alexandre serait aujourd'hui à mes genoux. La séparation de l'armée russe après le passage du Niémen m'a ébloui. Je suis resté quinze jours de trop à Moscou. Le résultat fera dire que les Russes sont invincibles chez eux à cause de leur climat, et on se trompera, car, avec plus de prévoyance, si j'avais suivi mon premier plan, ils étaient perdus. »
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Joker
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Re: RUSSIE 1812 : La marche sur Moscou

Message par Joker »

Après coup, il semble aisé à Napoléon de refaire la campagne et de reconnaître ses erreurs de stratégie.
Je pense toutefois pour ma part que cette campagne fut aussi mal préparée, notamment d'un point de vue logistique.
C'était en effet faire peu de cas de l'étendue du territoire russe et de la rigueur subite de son climat.
En outre, Alexandre et son Etat-Major avaient conçu un plan de campagne audacieux et risqué en misant sur la dérobade systématique et en pratiquant la technique de la terre brûlée.
Il est surprenant que Napoléon se soit laissé entraîner aussi loin en étirant démesurément ses lignes et en s'éloignant de plus en plus dangereusement des ses bases de ravitaillement.
A force de vouloir à tout prix une bataille décisive, il a été aveuglé par les reculades successives de ses adversaires et ses facultés de raisonnement semblent en avoir été altérées.
Avec le résultat que l'on connaît...
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Re: RUSSIE 1812 : La marche sur Moscou

Message par Le Briquet »

Le premier plan, la défensive autour de Witepsk, parait certes plus prudent mais il semble difficilement viable. Il sous entend que l'armée napoléonienne était en mesure d'affronter toute l'armée russe réunie. Car ça laissait le temps au Czar de négocier avec les Ottomans et de faire revenir un bonne partie de ses troupes du Sud pour les engager avec les autres dans une bataille décisive.
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Général Colbert
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Moscou brûle !

Message par Général Colbert »

Le portrait le plus connu du général Edouard Colbert le représente devant Moscou en flammes, ce qui signifie qu'à l'époque c'était considéré comme un épisode glorieux (serait-ce notre sensibilité actuelle???). Il s'est cependant fait représenter avec ses deux rangs de broderies de général de division, grade obtenu en 1813 et non en 1812, à Hanau (en fait, on lui a même annoncé deux fois sa promotion....beautés de l'administration !), les portraits de l'époque étaient faits après coup par les peintres, et non pas en photographie instantanée. Ils étaient même parfois faits post mortem, j'ai un cas.
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Bernard
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Re: Moscou brûle !

Message par Bernard »

Cyril Drouet a écrit :
histoire de communication
Oui, vous avez raison. Mais c'était pour 1812. Aujourd'hui, ces questions de communication ne peuvent influer sur notre perception des événements.
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Cyril Drouet
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Re: Moscou brûle !

Message par Cyril Drouet »

Général Colbert a écrit :
05 nov. 2017, 20:35
Le portrait le plus connu du général Edouard Colbert le représente devant Moscou en flammes, ce qui signifie qu'à l'époque c'était considéré comme un épisode glorieux
Détrompez-vous, l'incendie a été immédiatement présenté comme un "crime".
Peyrusse

Re: Moscou brûle !

Message par Peyrusse »

On le sait, Rostopchine, gouverneur de Moscou, s'était empressé d'accuser les Français de l'incendie de Moscou.
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Voici une lettre intéressante exhumée par A. Chuquet; elle figure dans son volume intitulé: " Lettres de 1812. 1ère série [Seule parue]", Champion, 1911.

Elle a été rédigée par Maret, duc de Bassano.
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"Cette lettre datée du 21 septembre 1812, est une note que Maret, duc de Bassano, envoya au corps diplomatique d’après les renseignements qui lui furent transmis par Lelorgne d’Ideville et d’autres correspondants. Il y énumère les preuves du « crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement sans qu’on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concourent à cette œuvre de ruine.

A.C.

Moscou, le 21 septembre 1812.

L’incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n’aurait pas trouvé d’incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé chercher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cent misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des crimes moins affreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents. Dans les journées et dans les nuits du 15, du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n’avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s’ils avaient été frappés de la foudre. C’est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu’on pût savoir comment le feu avait été mis. Tout était prêt d’avance, et l’approche d’un seul incendiaire suffisait pour qu’un incendie éclatât.

On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l’espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l’incendie dans l’intérieur. Là où ces moyens n’avaient pas été préparés d’avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fabriquées qu’elles ne pouvaient manquer leur effet. On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l’ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants Par une précaution digne d’un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans une autre ville de l’Europe. Mais ce qui caractérise toute l’imbécilité de sa fureur, c’est qu’il n’a su désigner à ses complices ni les établissements de l’artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l’armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L’armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes et ses subsistances sont assurés pour six mois. Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l’empereur Alexandre qui s’était fait annoncer pour le 10. Il n’a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de La Moskowa. On assure que c’est lui qui a donné le conseil d’ouvrir les prisons au moment où l’armée française entrerait ; on doute de ce fait. Rostopchine n’avait besoin du conseil de personne. Cet homme affreux était, à lui seul, capable de tous les crimes. On se rappelle l’avis qu’il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la « Gazette de Moscou », au sujet d’un nommé Véreschaguine, fils d’un marchand de cette capitale, soupçonné d’avoir dit ou écrit qu’elle serait dans huit mois au pouvoir de l’empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l’en fit arracher. Il le fit amener dans la cour intérieure du Palais du Gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livre à la fureur des soldats. Il avait ordonné d’amener aussi devant lui le père de Véreschaguine, mais l’infortuné sut échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux de son père ; La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l’entrée des Français. L’ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise [Mortier] est nommé gouverneur général de Moscou et de la province ; le chevalier de Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud [ce fut Durosnel et non Milhaud], commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial. On a beaucoup parlé d’une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d’hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu’on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu’on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n’est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu’à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un « A » surmonté d’une croix grecque, attaché sur leurs bonnets. Les jeunes gens de Moscou s’étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale.

MARET. "


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L'âne
 
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Re: Moscou brûle !

Message par L'âne »

Marie-Pierre REY « L’effroyable tragédie » :
"…entre 23 heures et minuit, un incendie se déclare dans un bâtiment de spiritueux appartenant à l’État, suivi d’un autre, dans un gigantesque dépôt de munitions situé à quelques kilomètres à l’est du Kremlin. Vers 3 heures du matin, ce sont les entrepôts du quartier commerçant de Kitaï Gorod, riches en tissus d’Inde et de Perse, qui s’embrasent, puis c’est au tour du bazar de Gostinniï Dvor. « Les magasins qui étaient remplis d’huile, de suif et d’autres matières combustibles, devinrent un foyer inextinguible*»"
*Lettres sur l’incendie de Moscou, écrites de cette ville, au RP Bouvet, de la compagnie de Jésus, par l’abbé Surrugues, témoin oculaire et curé de l’Église de Saint-Louis, à Moscou, Paris, Plancher, libraire, 1825, p. 17.

Roger GAU « Napoléon Bonaparte, un peu de soleil et beaucoup d’ombre » :
"Le commandement russe a fait courir le bruit que les Français étaient responsables de l’incendie : aussi, dans toute la Russie, les combattants se lèvent-ils pour mener la guerre sainte contre les ennemis."

Christophe BOURACHOT « Avec Napoléon » :
"Des incendies éclatent dans Moscou, et, à partir du 15 septembre 1812, ravagent la ville. [..] Le gouverneur Rostopchine non seulement a fait démonter toutes les pompes, mais ordonné l’ouverture des prisons, promettant la liberté aux détenus en échange d’actions incendiaires. C’est en vain que les Français déploient leurs efforts pour éteindre l’incendie : les flammes ne s’éteignent que dans la soirée du 20 septembre, lorsque les neuf dixièmes de la ville sont en cendres : près de 4 000 maisons en pierre et 7 000 en bois ont disparu, 20 000 malades et blessés sont morts."

David A. BELL « La guerre totale » :
"La ville se mit à brûler de toutes parts c'était un incendie d'une ampleur jamais vue en Europe depuis l’incendie de Londres de 1666. Comme Néron, Napoléon, fasciné, contempla le brasier. En exil à Sainte- Hélène, il en parlerait en ces termes « Quel spectacle ! Une mer de brasiers, un ciel et des nuages tout en flammes - des montagnes de flammes rouges qui roulaient comme les vagues immenses de la mer, se jetant en avant puis s'élevant dans les rues enflammées, avant de replonger dans cet océan de feu. Oh, c'était le spectacle le plus grandiose, le plus sublime et le plus terrifiant que le monde avait jamais vu.* »"
*Napoléon cité par O’Meara

Chantal PRÉVOT « 250 réponses à vos questions sur Napoléon » :
"L’attitude des soldats français trop occupés à piller et à ripailler pour tenter d'éteindre les flammes eut sa part dans le désastre général."

John KEEGAN « Histoire de la guerre » :
"Clausewitz avait vu les feux infernaux de la guerre, il avait vu Moscou brûler. Cet incendie fut le plus grand désastre matériel des guerres napoléoniennes, un événement à l'échelle européenne d'un impact psychologique proche de celui provoqué par le tremblement de terre de Lisbonne en 1755. À une époque de grande spiritualité, la destruction de Lisbonne fut ressentie comme une terrible manifestation de la toute-puissance divine, elle suscita un réveil religieux à travers le Portugal et l'Espagne. Aux temps de la Révolution, la destruction de Moscou fut considérée comme une manifestation de la puissance humaine, ce qu'elle était bien, en effet. On la considéra comme un acte délibéré - Rostopchine, gouverneur de la ville, s'en attribua le crédit tandis que Napoléon chassait et exécutait les incendiaires présumés -, mais Clausewitz, curieusement, ne put admettre que cet incendie fût une action politique volontaire, un cinglant démenti à la victoire napoléonienne. Il écrivit au contraire : « Que les Français n'en aient pas été les agents, j'en étais fermement persuadé ; que les autorités russes fussent responsables de cet acte ne m'apparut guère plus fondé. » Il préféra se persuader qu'il s'agissait d'un accident."

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ADRIEN DE MAILLY « Souvenirs de la campagne de Russie en 1812 » :
"Le soir, quand l'obscurité fut arrivée, le feu dont la force était à son apogée, s'était emparé de tous les quartiers ; un incendie général couvrait toute la ville, et, les flammes s'élevaient en colonnes immenses en se réfléchissant avec mille teintes variées sur les brillants édifices de cette malheureuse cité. Les bâtiments entiers qui s'écroulaient au milieu de cet embrasement vomissaient des tourbillons de flammes et de fumée rouge, qui s'élevaient dans les airs à des hauteurs prodigieuses. Jamais spectacle ne fut plus imposant ; et quelles réflexions ne faisait-il pas naître en moi ? Le peuple le plus civilisé de l'Europe conduit, ainsi qu'une horde sauvage, par un homme peu aimé, à huit cents lieues de son territoire chez un autre peuple étranger à ses rivalités nationales inconnu à sa haine ; ce chef, traînant à sa suite les nations de toute l'Europe qui le détestent et qui redoutent le progrès de sa puissance ; d'un autre côté, cette ville immense, métropole du plus grand empire du monde assiégée plusieurs fois par les Tatars et les habitants de parties les plus reculées de l'Asie, livrée aux flammes par le dévouement héroïque d'un peuple que, dans notre civilisation efféminée, nous qualifions de barbare. Qu'avions-nous à gagner avec un tel peuple ? Nous pouvions peut-être battre ses armées, mais nous ne pouvions pas l'asservir, lui qui préférait ensevelir sa capitale sous les cendres plutôt que de subir le joug de l'étranger."
Aurea mediocritas
Peyrusse

Re: Moscou brûle !

Message par Peyrusse »

L'extrait qui suit est tiré du témoignage du médecin Joseph de Kerckhove. Durant la campagne de Russie, il était attaché au quartier-général du 3ème corps (maréchal Ney).

« Le 15 [septembre 1812] au soir, des incendies partiels commencèrent à se manifester. Plusieurs d’entre nous pensaient d’abord qu’ils étaient produits par quelque accident. Nos gens s’employaient avec zèle pour les éteindre ; mais ils étaient dépourvus de pompes à feu. Ils en cherchaient vainement partout : elle étaient toutes enlevées ou brisées. Ces incendies partiels se multiplièrent avec promptitude, le feu se montra soudainement et à la fois dans plusieurs quartiers de la ville, très éloignés les uns des autres… Le 16 au matin, profondément endormis des fatigues de la veille, nous fûmes réveillés par le mugissement et le sifflement des flammes et le fracas des bâtiments qui s’écroulaient autour de nous. Quel aspect d’horreur ! Quel lugubre spectacle frappe nos regards !...des flammèches et des brandons volent de toutes parts. L’incendie, aidé par un vent impétueux, répand ses fureurs avec la plus grande intensité, l’embrasement s’étend avec une effrayante rapidité aux plus magnifiques quartiers, qui tombent promptement en cendres : c’était un véritable déluge de feu… On avait de la peine à se sauver, on était presque partout exposé à être atteint par les flammes. Ceux des habitants restés à Moscou et cachés dans leurs maisons, en sortirent, étant chassés par le feu qui s’emparait de leurs asiles ; pétrifiés de terreur, frappés de désespoir, faisant retentir l’air des plaintes les plus lamentables, ces malheureux ne savaient où aller, ne savaient que devenir : ils étaient sans abri et sans secours !... Ici l’on voit des hommes et des femmes chargés de meubles et d’effets pour les soustraire aux flammes ; là des pillards dépouillent ces infortunés de leurs effets les plus précieux ; là une épouse ou une mère éplorée cherche en vain son mari ou ses enfants ; là des enfants, jetant des cris touchants, pleurent un père ou une mère ; là des femmes vertueuses, couvertes de haillons pour échapper à la brutalité que la circonstance favorise, d’enfuient à travers les flammes ; là une mère abandonnant à la rapacité de notre soldatesque sa maison et tout ce qu’elle possède, n’emporte avec elle que ses enfants pour lesquels seuls elle tremble ; là une femme nouvellement accouchée, toute exténuée de souffrance et sans forces, se lance de son lit de couche et croit avoir tout sauvé en sauvant le fruit de son amour et de sa douleur ; là un père infirme, soutenu par son fils, ne sait où fuir pour être en sûreté ; là un malade hors d’état de marcher est porté par un ami, un frère ou un fidèle serviteur ; là un vieillard, accablé sous le poids des années, erre à l’aventure, s’arrachant les cheveux maudissant nos armes et implorant le ciel de lui ôter le peu de jours qui lui restent ; là un malade expire au milieu des flammes sans consolation… Mais une horreur qui fait frémir d’épouvante et pour laquelle l’imagination chercherait vainement des couleurs pour les peindre, c’est lorsque l’incendie se communiquait aux hôpitaux, où il se trouvait au-delà de vingt mille blessés et malades, qui, pour la plupart, appartenaient à l’armée russe. Plus de la moitié de ces malheureux périrent dans les flammes… Ces infortunés, voyant l’embrasement approcher, jetaient d’une voix mourante les cris les plus douloureux ; ils rassemblaient tout ce qu’il leur restait de force pour implorer du secours, pour se dérober à la mort cruelle qui les attendait… Les uns expirèrent de suite et furent ensevelis sous les cendres ; d’autres se jetèrent par les fenêtres et furent meurtris ou se tuèrent dans leur chute ; d’autres se traînèrent sous les ruines et les débris fumants ; d’autres à demi-brûlés parvinrent à se traîner jusque dans les cours et les rues avoisinantes ; mais la vitesse du feu et l’écroulement des bâtiments firent promptement taire leur horrible gémissements et achevèrent les nus comme les autres… Lorsque l’armée française, après avoir gagné la bataille de la Moskowa, approchait de Moscou, Rostopchine fit ouvrir les prisons des galériens et de tous les malfaiteurs, et leurs accorda la liberté sous la condition de brûler la ville dès que nous y serions entrés. A cet effet, il leur fit distribuer des mèches sulfureuses et goudronnées, que l’on prétend avoir été préparées sous la direction d’un mécanicien anglais, nommé Schmit… Pendant le spectacle horrible de l’incendie et les scènes tragiques qui l’accompagnaient, tout occupés de notre propre conservation, si fortement menacée, nous ne songions qu’à nous procurer des provisions ; car nous ne pouvions guère compter sur d’autres subsistances que celles que nous parvenions à soustraire aux flammes. Quelle terrible circonstance ! L’on n’a jamais vu de confusion plus effrayante : le sifflement des flammes et le fracas épouvantable des bâtiments qui s’écroulaient, les ports que l’on enfonçait, les vociférations des ivrognes, qui fourmillaient partout, les imprécations naissant du butin que l’on se disputait, les cris de douleur et de désespoir, tout cela produisait, surtout dans la nuit, un effet qu’aucune plume ne saurait rendre. Notre soldatesque commit tous les dérèglements imaginables. Sa rapacité ne connut plus de bornes : dans tous les quartiers de la ville, le pillage le plus effréné se fit observer ; on vit entrer, au mépris du plus grand danger, dans les bâtiments embrasés pour chercher des comestibles, des vins, des liqueurs et des objets précieux, une foule de soldats, de vivandiers, de domestiques, de sous-employés, etc. Foule à laquelle, dans ce moment de désordre et de confusion, se mêlaient les mendiants de Moscou, des déserteurs russes, des prisonniers dont on ne s’occupait plus, et même beaucoup de ces forçats qui avaient incendié la ville. Ces rapaces Moscovites désignèrent à nos gens les endroits qui fournissaient le plus de prises à leur cupidité. Les pillards, pour la plupart dans un état d’ivresse, firent partout les fouilles les plus minutieuses : aucun lieu n’échappa à l’avidité de leurs recherches ; ils allèrent jusqu’à troubler la paix des tombeaux et profaner les cendres des morts ! C’est ce qui eut lieu au caveau des empereurs dans l’église du Kremlin. Le jour n’aurait jamais dû éclairer tant d’horreurs. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) »).
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Aucun renseignement n’a pu être trouvé sur le signataire de cette lettre, un dénommé Coudère. Elle est extraite du livre intitulé « Lettres interceptées par les russes pendant la campagne de 1812 » et qui fut publié en 1913.

Moscou, le 27 septembre 1812.

Ma chère et tendre amie, c’est avec une joie sans égale que je viens de recevoir ta lettre du 12 juin. Donc que je te marque le temps qui s’était passé depuis le commencement de notre campagne, donc je te marque que nous irons à Moscou pour le 15 septembre, je te dirai que nous y sommes entrés le 14 au soir, qui a été notre étonnement c’est à voir que le feu qui a pris dans plusieurs maisons mis par les Russes. Je suis allé voir cette belle ville le même soir, mais quand j’ai vu que le feu prenait de toutes parts, je me suis retiré au camp. Je puis t’assurer que Moscou est en partie incendiée ; c’est une cruauté de voir une si belle ville comme est. Les Français ont été étonnés d’une pareille dévastation, on a cherché à éteindre le feu. Mais il a été impossible de pouvoir l’éteindre, car l’on avait enlevé toutes les pompes à feu. La plupart des habitants se sont sauvés et ont enlevé tout ce qu’ils ont pu. Lorsque la décision a été prise par les russes de réduire toute la ville en cendres, il était convenu de faire périr tous les Français ; mais notre empereur était plus fin qu’eux. Lorsque le feu prenait dans plusieurs maisons, cela par des mèches qui étaient dans les maisons, mis par des soldats et même par des officiers que l’on a pris, et par 20.000 galériens qui ont été lâchés avant notre arrivée à Moscou. Le feu a duré pendant 3 jours et nuits sans que l’on puisse l’éteindre. Quand notre Empereur a vu çà, il a donné le droit de pilage aux soldats. Il est impossible de te faire une idée combien cette ville est riche, aux personnes qui ne l’ont pas vue, car il y a tout ce que l’homme puisse s’imaginer. Tout ces magasins qui ont brûlé sans que l’ont ne puisse rien sauver, cela n’est pas étonnant, car l’on nous a assuré que le gouverneur de la ville [Rostopchine] a dit aux habitants de ne pas rendre la ville aux !français, qu’il fallait plutôt qu’elle soit réduite toute en cendres que de la rendre aux Français. Mais les habitants ne l’ont pas écouté, car lorsque l’armée française s’est approchée, l’on a apporté les clefs de la ville.
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Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. Bientôt une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance lap lus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814…")
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Roos que nous connaissons, chirurgien au régiment wurtembergeois des chasseurs à cheval Duc Louis III, raconte dans les lignes suivantes son arrivée à Moscou et l’embrasement de la ville.

Arthur CHUQUET.


Au matin du 14 septembre [1812], nous nous avançâmes sur la route. La nouvelle qu'il y avait un armistice s'était promptement répandue, et à une demi-heure de nous, nous avions devant les yeux Moscou, dont l'étendue me sembla plus considérable que celle des grandes villes que j'avais encore vues. A droite, dans les champs près de la route, était Napoléon vêtu d'une redingote grise et monté sur un cheval blanc. Il alla ce jour-là jusqu'à l'extrême pointe de l'avant-garde, avec lui une petite suite, et à sa gauche un long juif polonais en costume national. Il dirigeait ses regards sur Moscou et le juif faisait des explications qui semblaient se rapporter à certains points de la ville. Nous vîmes là les retranchements que les Russes avaient construits avant notre arrivée. Lorsque nous approchâmes des premières maisons, Murat se mit à la tête de la division, et Napoléon, s'éloignant à droite, parut se rendre dans une maison de campagne du voisinage. Le 10ème régiment de hussards polonais, sous le colonel Uminski, entra le premier dans la ville. Puis vinrent les uhlans prussiens commandés par un major de Werther. Puis les chasseurs à cheval wurtembergeois auxquels j'appartenais. Derrière nous chevauchaient les quatre régiments français de hussards et de chasseurs de notre division. Avec nous était l'artillerie à cheval. D'autres divisions suivaient. L'attention sérieuse qu'excitait en nous ce qui allait se passer et la pensée qu'après tant de souffrances, de privations et de peines nous voyions un jour semblable, que nous étions les premiers qui entraient dans les murs de Moscou, tout cela nous faisait oublier le passé. Chacun était plus ou moins animé de l’orgueil des victorieux, et à ceux qui ne montraient pas cette fierté, il ne manquait pas d'officiers et de vieux soldats qui savaient leur faire valoir par de graves paroles l'importance du lieu et du moment. Notre division avait reçu les ordres les plus sévères : personne ne devait, sous aucun prétexte, mettre pied à terre ou sortir des rangs. Nous suivîmes donc la route jusqu'à la rivière dela Moskowa. Onne voyait pas une âme. Le pont était rompu. Nous entrâmes dans l'eau, les canons jusqu'à l'essieu, et les chevaux jusqu'aux genoux. Sur l'autre bord nous rencontrâmes quelques gens, debout sous leurs portes et leurs fenêtres, mais ils ne semblaient pas particulièrement curieux. Plus loin on trouva de belles maisons de pierre et de bois; parfois aux balcons des hommes et des femmes. Nos officiers saluaient aimablement. On leur répondait par un salut poli. Mais nous voyions toujours très peu d'habitants, et dans les palais il n'y avait que des domestiques. En avançant dans la ville, nous rencontrâmes des soldats russes fatigués, des traîneurs à pied et à cheval, des fourgons de bagages restés en arrière, des bœufs destinés à la boucherie, etc. On laissait passer tout cela. Nous fîmes beaucoup de détours à travers les rues où la foule des églises, leur bizarre architecture, la quantité des tours et leur parure extérieure, ainsi que de beaux palais entourés de jardins, attirèrent notre attention. Nous traversâmes la place d'un marché; les boutiques étaient ouvertes, les denrées dispersées en désordre, comme si des pillards étaient venus là avant nous. Nous allions très lentement et nous faisions souvent halte. Durant ces haltes, les nôtres remarquèrent que les Russes qui dormaient dans les rues avaient de l’eau-de-vie dans leurs bidons. Ils ne devaient pas descendre; mais ils surent se servir de leur sabre pour avoir le bidon : ils coupaient les courroies qui l'attachaient au sac et, insinuant dans l'anse la pointe de leur arme, ils amenaient à eux cette eau-de-vie qui, depuis quelque temps, était une grande rareté. Murat, extrêmement grave et actif, chevauchait tantôt en avant, tantôt en arrière de nous; et partout où il ne venait pas en personne, était du moins son regard. Il se trouvait en tête lorsque nous arrivâmes, au milieu de grands et vieux bâtiments, à l'arsenal. L'édifice était ouvert, et des hommes de diverse sorte, la plupart à l'aspect rustique, entraient et sortaient, emportant ou cherchant des armes. Dans la rue et sur la place où nous fîmes halte, il y avait de côté et d'autre beaucoup de ces armes, neuves en grande partie et aux formes variées. Sous la porte de l'arsenal, les aides de camp du Roi se prirent de querelle avec ceux qui enlevaient des armes. Ils pénétrèrent et l'altercation devint très bruyante. On remarqua que, sur la place, derrière l'arsenal, s'assemblaient nombre de gens du peuple, turbulents, tapageurs. Cela et ce qui se passait à l'arsenal détermina le Roi à établir nos canons à l'entrée de la place et à les décharger. Trois coups suffirent, et la foule se dispersa avec une hâte incroyable dans toutes les directions. La vue des armes sous les pieds de mon cheval ne laissait pas de me séduire; il y avait parmi elles un très beau sabre; personne n'était là pour me le donner et je ne pouvais le prendre comme nos soldats avaient pris les bidons. Malgré la défense et le danger que je courais, je descendis donc de cheval, je me remis aussitôt en selle, et je fus en possession d'un joli souvenir de Moscou. L'ordre était rétabli en cet endroit. Notre marche continua tranquillement à travers cette ville, la plus grande de toutes celles où je suis passé. Avec nous, à côté de nous, allaient à pied, à cheval, en voiture, beaucoup de soldats de l'armée russe; ils se dirigeaient vers la même porte que nous. Tous, comme nous, cheminaient pacifiquement. Seul un domestique d'officier dut, quelle que fût sa résistance, mettre pied à terre et abandonner son cheval gris, un cheval merveilleusement beau, qui resta désormais avec nous et que M. de Lutzow acheta sur-le-champ. En revanche, à la porte par où nous devions sortir, se trouvaient deux Cosaques qui firent beaucoup d'objections à notre passage et qui ne voulaient pas absolument le permettre. Nous avions un beau coucher de soleil, et pourtant, le matin, par un temps sombre et froid, il s'était levé très tard. Notre marche à travers Moscou avait duré plus de trois heures ; et à chaque pas, à chaque heure de ce jour-là, grandissait notre espoir dans une paix que nous désirions et qui nous était si nécessaire ; nos âmes rêvaient doucement du repos à venir. Ces sentiments s’animèrent davantage en nous lorsqu'en débouchant dans la campagne, nous vîmes plusieurs régiments de dragons russes, les uns en ligne, les autres marchant avec lenteur. Nous nous mîmes près d'eux et en face avec les meilleures intentions du monde. Ils montrèrent les mêmes positions. Officiers et soldats s'approchèrent, se tendirent les mains, se tendirent les bidons d'eau-de-vie et s'entretinrent aussi bien qu'ils pouvaient. Mais cela ne dura pas longtemps. Un officier russe d'un haut rang accourut au galop avec ses aides de camp et défendit sur un ton tout à fait sérieux de pareilles conversations. Nous restâmes là, et les Russes continuèrent lentement leur route. Nous avions cependant remarqué que la paix serait pour eux comme pour nous la bienvenue, et nous avions vu que leurs chevaux étaient aussi épuisés que les nôtres : lorsqu'ils durent passer un fossé, plusieurs y tombèrent et ils ne se relevèrent qu'avec peine et lenteur, comme c'était aussi le cas chez nous. L'obscurité de la nuit était venue, et le temps du repos. Nous avions établi notre camp, avec l'artillerie et une division des cuirassiers, à peu de distance de la ville, à droite de la route qui mène à Vladimir et Kazan. A gauche de cette route est un grand et très vaste bâtiment que nous prîmes pour un couvent. Nos feux de bivouac répandaient une extraordinaire clarté, et nous voyions non loin de nous ceux du camp russe. Le tumulte guerrier qui se faisait autour de nous, le pétillement de la flamme, et surtout notre satisfaction d'avoir eu cette importante journée dans notre vie, l'attention toujours tendue vers ce qui se passerait encore, le bruit qui venait de la ville, quelques provisions que nous avions conservées, tout nous rendait joyeux et, depuis longtemps, notre camp n'avait été aussi vivant, aussi animé, bien qu'on eût un très grand besoin de se reposer. Beaucoup de gens qui appartenaient à l’armée russe passèrent encore sous mainte forme devant notre camp, sur la route de Kazan ; parmi eux, des blessés, quelques-uns pansés, d'autres saignants encore et qui, peu de temps auparavant, dans des rixes.et près de la porte, avaient reçu des coups. Nos officiers les envoyaient à mon bivouac. Je pansai ainsi un officier d'infanterie qui avait à la tête plusieurs coups de sabre et il me raconta qu'il avait, pour changer de linge, rendu visite à ses parents, qu'il voulait aussi se montrer à eux frais et dispos, mais qu'il ne les avait pas rencontrés et qu'alors ce malheur lui était arrivé. Après l'avoir pansé, je lui montrai les feux du camp russe; du reste, nous disions à tous les traîneurs d'aller là. Il régnait parmi nous et autour de nous tant de gaîté que chacun oubliait la fatigue et le sommeil, et, quand ce n'eût pas été le cas, les événements qui allaient se produire nous auraient ôté l'envie de dormir. Je ne puis dire si c'est au milieu de la ville ou à son extrémité, car dans la nuit on se trompe facilement, mais je crois que c'est au milieu de la ville, que soudain eut lieu une explosion. Elle avait une force si terrible que quiconque la vit et l'entendit, dut penser aussitôt que c'était un magasin de munitions, de très grande envergure, qui se déchargeait. Un incendie s'éleva tout à coup, et de cet incendie sortirent, en décrivant des arcs grands ou petits, des boules de feu semblables à des bombes ou à des obus qui partaient en foule et dans le même temps, et avec un affreux fracas elles firent jaillir au loin mille étincelles. L'explosion dura trois à quatre minutes. Elle nous sembla être le signal de l'incendie de la ville. Le feu ne parut d'abord qu'à cet endroit; mais peu de minutes après nous vîmes en divers quartiers monter des gerbes de flammes ; nous en comptâmes dix-huit au commencement ; plusieurs se suivirent ensuite rapidement. Nous nous regardâmes les uns les autres silencieusement et avec surprise : « Voilà, dit alors le capitaine Reinhardt, voilà un fâcheux événement, et qui annonce un grand malheur; il détruit du coup notre espoir de paix, il anéantit tout ce qui nous est nécessaire. Ce ne sont pas les nôtres qui ont méchamment allumé ce feu. C'est la preuve de l’acharnement de nos adversaires; c'est le sacrifice qu'ils font pour nous perdre. » Nous vîmes très distinctement celte scène d’horreur dès son début, car noire camp était plus haut que la ville. Des flammes s'élevèrent bientôt dans les quartiers voisins; elles nous éclairèrent, elles éclairèrent toute la contrée d'alentour, et cet accroissement de lumière et de flammes fit tomber notre courage qui, pour la première fois, venait de se ranimer joyeusement ; de cette claire lumière nous jetions, pour ainsi dire, un triste regard dans un avenir d'autant plus sombre. Il était minuit. L'incendie s'étendait, et une mer de feu se répandait sur le colosse de la ville. Le bruit y devenait plus grand, et plus grand devenait aussi le nombre des traîneurs et des fugitifs qui passaient devant notre camp. Nous finîmes par nous fatiguer de cet épouvantable spectacle et nous nous couchâmes sur le sol. Après un court sommeil nous remarquâmes que les flammes avaient considérablement augmenté et, à la pointe du jour, nous aperçûmes des nuages de fumée dont les couleurs et formes diverses se mêlaient les unes aux autres. Ainsi j'avais vu cette vieille et célèbre Moscou, la ville des tsars, à son dernier jour; j'avais vu à sa naissance le feu qui lui apportait la ruine ainsi qu'à nous-mêmes. Déjà beaucoup d'entre nous étaient morts. De ceux qui avaient quitté notre garnison du Danube, nous n'étions plus que la moitié. Les autres régiments de notre division se trouvaient dans le même état.

(Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.18-24).
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Concernant l'incendie de Moscou, j'apprécie particulièrement un passage du témoignage des « Souvenirs » du mameluck Ali (publiés en 2000 chez Arléa) ; celui-ci dort au Kremlin lorsqu’il se réveille machinalement et découvre à sa stupeur sa chambre parfaitement éclairée comme en plein jour : « Cela me parut extraordinaire. Je me lève, je porte mes pas vers une des fenêtres pour voir d’où provenait la clarté. Je ne fus pas peu étonné de voir la ville en feu, du moins dans la partie du midi et celle du couchant, nos fenêtres donnant sur la Moskowa et du côté de l’Ouest. C’était une belle horreur. Qu’on se représente une ville, je dirai grande comme Paris, livrée aux flammes et être sur les tours de Notre-Dame assistant pendant la nuit à un tel spectacle. » (Ali, p.46).
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Laissons la parole au sergent Bertrand (futur capitaine) qui se trouve sur le terrain : « Le 16 septembre au matin, j’allai avec deux camarades, faire une visite à la bonne famille normande qui nous avait si bien reçus. Non seulement nous ne retrouvâmes plus la maison, mais il nous fut presque impossible de reconnaître son emplacement. Ainsi avait disparu, par l’incendie, cette demeure si généreusement hospitalière. Au moment où le capitaine allait faire du pain avec notre farine, la division reçut l’ordre de rentrer à Moscou. Nous traversâmes une partie de la ville où l’incendie faisait ses plus épouvantables ravages, pour atteindre un quartier encore épargné, où nous fûmes logés dans une caserne russe. Le casernement de ma compagnie consistait dans une grande chambre, avec lit de camp à droite et à gauche. Au bout se trouvait un énorme poêle, puis une petite pièce pour les écritures du sergent-major. Non loin, de notre caserne, les palais de la noblesse russe étaient ouverts, abandonnés. Si l’on y avait trouvé à qui parler, le mal n’eut pas été grand, et la plupart d’entre nous se seraient contentés de provisions de bouche, de linge, de belles fourrures, mais voyant les flammes près d’atteindre ces richesses, beaucoup pensèrent qu’il valait mieux prendre que de voir disparaître ce qui pouvait être utile ou flatter. Dans les caves, notamment, on trouva tous les crus français, principalement les médocs et le champagne. J’entrai avec un de mes camarades, dans un boudoir d’un luxe exquis, où se trouvait une bibliothèque de livres français, et je me permis de prendre quelques-uns de ces volumes. Soulevant une magnifique portière en tapisserie nous nous trouvâmes dans une galerie de tableaux… puis nous arrivons dans un officier orné de meubles somptueux. Toutes les clefs, comme pour nous attirer, étaient aux serrures. Mais déjà il fallait songer à la retraite, les flammèches venant d’un hôtel voisin tombaient sur celui dans lequel nous nous trouvions. J’emportai dans un panier une cafetière, des confitures et des flacons de liqueur, mon camarade avait mis dans un sac deux gros jambons et une volaille cuite. A peine avions-nous fait quelques pas hors de ce palais que les flammes se faisaient jour par toutes ses fenêtres, les carreaux éclatant avec un bruit semblable à celui d’un feu de deux rangs. Nous ne savions plus quelle direction suivre pour regagner notre caserne, et nous marchions avec précaution, avec un groupe d’autres soldats, pour ne pas être pris dans le tourbillon de feu qui nous enveloppait. Mon panier, si bien garni, devenant un fardeau dangereux, je n’hésitai pas à le jeter. Soudain, nous nous trouvons en face d’une troupe d’incendiaires, la torche d’une main, une arme de l’autre. Nous n’avions que nos sabres et encore plusieurs de notre petite troupe n’étaient pas armés. Je prends le commandement : « Serrons nos rangs », dis-je, car si nous nous désunissons nous sommes perdus. Ces infâmes galériens, à figures repoussantes, lâchés par Rostopchine pour détruire la ville se ruent sur nous en poussant des cris sauvages. Nous fîmes tête avec calme et énergie. Voyant qu’ils cherchaient à nous envelopper nous nous cramponnons désespérément aux murailles épargnées par le feu. L’un de ces bandits essaya de me brûler la figure avec sa torche, j’en fus quitte pour quelques gouttes de résine brûlante sur la main. Notre position devenait critique, obligés de combattre cette horde d’assassins et de nous garer des brandons enflammés tombant de tous côtés, des toits de zinc, nombreux à Moscou, qui s’écroulaient avec un fracas formidable. Enfin, nous atteignons une rue où le feu sévit moins cruellement, une partie des brigands disparaît, et nous commencions à respirer lorsque une toiture, en s’abimant sur notre groupe renverse, avec des blessures assez graves, deux d’entre nous. Heureusement les incendiaires ayant renoncé à continuer leur poursuite nous pûmes porter secours à nos blessés en suivant rapidement la rue dans laquelle nous étions engagés. Des cris et des coups de fusils se font entendre : après quelques hésitations, nous nous décidons à marcher au feu. Bien nous ne prit, car, après avoir traversé, non sans peine, une vraie fournaise, nous arrivâmes sur une place, devant une église qui servait de corps-de-garde aux chasseurs à pied de la Garde. Ce poste avait déjà ne dépôt un certain nombre d’incendiaires, ignobles forçats dont on faisait justice par la fusillade dans une île de la Moskowa…. Le second jour de l’incendie, dans la nuit du 17 au 18 septembre, étant de piquet, je fus envoyé par le chef de poste, à la tête d’une patrouille de douze hommes pour fouiller les environs. A peine étions-nous en marche que, à la lueur des maisons incendiées nous vîmes sept à huit incendiaires chargés de paquets. Je leur fais envoyer quelques coups de fusil, ils prennent la fuite à toutes jambes, nous les chargeons, et rois de ces brigands sont ramenés au poste. On trouva sur eux des armes de luxe, des instruments de chirurgie, des bijoux, pierreries et nombre de frédérics d’or, montant à une assez forte somme. Les riches et très nombreuses églises avaient été presque toutes respectées par l’incendie. Des mais sacrilèges, et entre autres, celles de la lie de la population de Moscou et des environs ayant essayé d’arracher dans l’icône de l’une d’elles, des plaques d’argent, l’Empereur fit défendre l’entrée de ces monuments, et y fit placer des postes. Dans l’une de ces églises, où je pus jeter un coup d’œil, je vis nue foule de malheureux de tout âge, de tout sexe, couverts de haillons, échappés au sinistre, et mourants de faim dans ce lieu saint où la veille ils trouvaient le clame dans la prière. »

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils")
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Lettre du général LEDRU DES ESSARTS. Elle est adressée à sa sœur, Mme Lepron, à La Flèche (département de la Sarthe).

"Moskow, 21 septembre 1812

Depuis huit jours, nous sommes maîtres de la capitale de la Russie, mais un incendie, allumé par les Russes eux-mêmes et par acte de leur gouvernement, nous a privés d’une partie des ressources que renfermait cette ville immense. Moskow n’est plus qu’un amas de cendres et de décombres. Il est impossible de te peindre l’horreur du spectacle dont j’ai été témoin pendant plusieurs jours. Moskow, plus grande que Paris, à raison des nombreux jardins contenus dans son enceinte, renfermant une population de 300 000 âmes et des richesses incalculables, offrant des palais et des hôtels plus beaux et en plus grand nombre que ceux de notre capitale, une des plus importantes, une des plus belles villes de l’univers, a pour ainsi dire disparue avant-hier. Je le traversai avec ma division, et je fis près de trois lieues sans trouver une maison debout, à peine en reste-t-il quelques unes à l’extrémité des faubourgs. Le Kremlin, ou la cité, séparée de la ville par des glacis et un grand fossé, est encore intact ; c’est là qu’habite l’Empereur. L’ennemi y a laissé 48 000 fusils neufs et une nombreuse artillerie de campagne. Les russes ont absolument perdu la tête, et nous ne pouvons concevoir comment, dans leur aveuglement, ils ont pu se déterminer à saper eux-mêmes la base de leur empire. C’est cependant une chose positive. Au moment de mon arrivée, tous les magistrats de police sont partie, avec les grands seigneurs, les riches propriétaires, négociants, banquiers, etc., laissant les maisons meublées et les magasins remplis de toutes espèces de marchandises précieuses. Ils ont été suivis par un corps de 2000 pompiers ; 600 pompes à incendie ont été détruites. 3 000 ou 4 000 malfaiteurs, détenus dans les prisons ont été relâchés, et des torches remplis d’artifices leur ont été distribuées. 500 à 600 de ces malfaiteurs ont été surpris en flagrant délit et fusillés ; plus de 10 000 soldats, déserteurs ou traîneurs, ont été trouvés et pris. La destruction de Moskow est une perte de plusieurs milliards. Pour la réparer, il faudra des siècles et un état prospère. Je suis logé dans une abbaye grecque, bâtie contre une forteresse, sur les bords de la Moskowa, à un demi-quart de lieue de la ville, sur la chaussée de Riazan. J’y ai placé 60 officiers, 400 hommes, toutes les administrations et 500 chevaux d’artillerie. J’occupe les appartements de l’abbé ou pope; ils sont très propres et très recherchés. Par les meubles et les tableaux, je juge que l'abbé grec dit être galant et instruit ; il a bien tort de s’en aller ; je l’aurais protégé, et il n’eût éprouvé aucune avarie. Maintenant que l’incendie est éteint, on retire des caves voûtées les provisions qu’elles renferment. Les sucres, vins, eau-de-vie, riz, farines, cuirs s’y trouvent en abondance. Au moyen de quelques napoléons donnés en gratification aux soldats, j’ai rempli mes deux fourgons et mes voitures de beaux pains de sucre, de café, de rhum et de riz pour tout mon hiver. Je fais fabriquer du biscuit et j’espère être au-dessus des besoins. J’ai là une chambre remplis des plus belles fourrures que les officiers m’ont données : l’astrakan, l’oursin [ourson, sans doute], le petit-gris, etc. Je ne sais qu’en faire. Combien j’aurais de plaisir à t’en envoyer, si un espace de 500 à 600 lieues ne me séparait de La Flèche. Pour t’en dédommager, je t’envoie ci-jointe une traite de mille francs."

Extrait de l’ouvrage de Jean-Louis Bonnéry et intitulé : « Ledru des Essarts, un grand patriote sarthois méconnu", (Le Mans, chez l'auteur, 1988).
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Lettre de Beyle [Stendhal] à l’un de ses amis de jeunesse, Félix Faure [1782-1859].

« Moscou, 4 octobre 1812.

J’ai laissé mon général [Mathieu Dumas] soupant au palais Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z. [Comte Martial Daru, son cousin] dans la cour, nous aperçûmes qu’outre l’incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous ; nous y allâmes. Le foyer était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d’arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière ; j’allai jusqu’à tirer l’épée; je fus même sur le point d’en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet , du moins pour nos yeux ; De retour dans la case Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourment d’un mal de dents; il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Quant à moi, je m’éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. Daru.

Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là, je trouvai Madame B… [Bursey, directrice du Théâtre français de Moscou], qui voulut se jeter à mes pieds ; cela fit une reconnaissance très ridicule. Je remarquai qu’il n’y avait pas l’ombre de naturel dans tout ce que me disait Madame B… [Bursey], ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche et l’invitant à mettre ses « droskis » à la suite de ma voiture. Elle me dit que madame Saint-albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L’incendie s’approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nous voitures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de cette inaction, j’allai voir le feu et m’arrêtai une heure ou deux chez Joinville. J’admirai la volupté inspirée par l’ameublement de sa maison; nous y bûmes, avec Gillet et Busche, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie.

J’y lus quelques lignes d’une traduction anglaise de « Virginie » qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J’allai avec Louis [Joinville] voir l’incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la Garde et l’accabler de sottises. Il avait tort, et fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s’enfonça dans une rue en flammes, où probablement il rôtit. […] Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu’il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un repas de vin avec deux ou trois collègues. Les domestiques arrangeaient la maison, l’incendie était loin de nous et garnissait toute l’atmosphère, jusqu’à une grande hauteur, d’une fumée cuivreuse ; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M. Daru, rentrant, nous annonce qu’il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes. […] Nous sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d’esprits pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir fait avec des gens qui auraient rapetissé le colisée et la Mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nommé « Petrovski », où Sa Majesté était allé prendre un logement. Paf ! Au milieu de la route, je vois, de ma voiture, où j’avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Daru qui penche et qui, enfin, tombe dans un fossé. La route n’avait que quatre-vingt pieds de large. Jurements, fureur ; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivas ; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l’immense pyramide formée par les pianos et les pyramides de Moscou, qui nous aurait donné tant de jouissance sans la manie incendiaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment cette action sera jugée. On a trouvé aujourd’hui un écriteau à un des châteaux de Rostopchine; il dit qu’il y a un mobilier d’un million, je crois, etc., etc., mais qu’il l’incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais de Moscou n’est pas incendié.

Arrivé au bivac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis sept heures du matin jusqu’à onze heures du soir. Ce qu’il y a de pire, c’est qu’à ces onze heures, en m’asseyant dans ma calèche pour y dormir à côté de cet ennuyeux de B… [Busche], et assis sur des bouteilles recouvertes d’effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club. Conserve ce bavardage ; il faut au moins que je tire parti de ces plates souffrances, de m’en rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes compagnons de combat. Adieu, écris-moi et songe à t’amuser; la vie est courte. »

(STENDHAL, « Correspondance (1812-1816). IV », Le Divan, 1934, pp.70-80).
Peyrusse

Re: Moscou brûle !

Message par Peyrusse »

Il me semble avoir lu, il y a quelques années, sur un site (mais lequel ? ) que l'extrême rigueur de l'hiver russe de 1812 serait dûe à une importante éruption volcanique qui se serait déroulée au Mexique l 'été précédent. L'influence de certaine éruptions sur le climat ne sont plus à démontrer: notamment le phénomène d'années sans été.
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