Solitude

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Cyril Drouet
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Re: Solitude

Message par Cyril Drouet »

Mme Hidalgo a écrit :
26 sept. 2020, 15:38
Une expédition de 3 500 hommes conduite par le général Richepance est alors organisée pour rétablir l’ordre et l’esclavage.
Dire que Richepance avait pour mission de rétablir l'esclavage en Guadeloupe n'est pas tout à fait exact.
On peut à ce sujet se référer à la lettre que Bonaparte écrivit à Joseph, le 7 janvier 1802 :
"[La Guadeloupe] prospère, sa culture est dans la plus grande activité ; mais Lacrosse, s'étant indisposé les habitants et n'ayant avec lui que cinq cents blancs, en a été chassé, et un mulâtre s'est mis à la tête de la colonie. Ils ignoraient alors la paix. On fait partir trois vaisseaux, quatre frégates et 3 000 hommes de bonne infanterie, afin de désarmer les noirs et de rétablir pour toujours la tranquillité. C'est une mission importante et agréable sous tous les points de vue, puisqu'il y a aujourd'hui quelque gloire à acquérir et un grand service à rendre à la République, en faisant rentrer pour toujours cette colonie dans l'ordre. D'ailleurs, c'est une position d'où l'on peut partir pour aller prendre possession de la Louisiane, et même de la Martinique et de Sainte-Lucie."

Il n'est pas ici encore question d'esclavage, mais de remise en ordre après le soulèvement ayant abouti à la destitution de Lacrosse.
Petit retour sur l'affaire :

Dès son arrivée en Guadeloupe, le 29 mai 1801, Lacrosse prit des mesures qui furent accueillies avec défiance. Ainsi, il procéda à quelques arrestations au sein de l’armée, exigea un lourd emprunt à Pointe-à-Pitre et suscita des jalousies en favorisant certains négociants, sans parler de la rentrée des émigrés, très mal supportée et à la base de graves débordements.

Le 5 août suivant, la mort du général Béthencourt, officier apprécié, commandant de la troupe, acheva de ternir la réputation de Lacrosse. Ce dernier, alors que le poste désormais vacant devait revenir au mulâtre Pelage, accapara en effet les fonctions du défunt, au grand dam de l’armée et des gens de couleur qui manifestèrent haut et fort leur réprobation.
Basse-Terre fut mis en état de siège et de nouvelles arrestations eurent lieu.

La communauté des gens de couleurs était clairement désignée par Lacrosse qui menaçait de tous les faire déporter et de prendre soin qu’ils soient « vomis sur des terres étrangères », sans espoir de retour.
Un émigré sur le départ commenta :
« J’entends l’orage qui gronde et je vais chercher un abri. Tout ce qui vient de se passer à la Basse-Terre et à la Pointe-à-Pitre prouve que le citoyen Lacrosse n’a pas plus de politique que d’humanité. Où sont ses forces pour se permettre toutes les violences qu’il exerce ? Les noirs et les hommes de couleur non propriétaires composent les sept huitièmes de l’armée, et il leur déclare la guerre sans motif ! »

Ce qui devait survenir arriva : le 21 octobre, à la suite de nouveaux emprisonnements, l’insurrection éclata à Pointe-à-Pitre. Le chef de brigade Pelage en prit la direction, multiplia les efforts afin d’éviter les exactions à l’encontre des Blancs et fit publier cette proclamation à l’intention des îliens :
« Des arrestations multipliées, faites depuis quatre mois, et qui se renouvelaient aujourd’hui, ont occasionné au Port-de-la-Liberté un mouvement et des mesures nécessaires pour le maintien de la tranquillité publique. Vous en avez été instruits, et vous aurez peut-être eu des craintes.
Rassurez-vous, citoyens ; si des chefs chargés d’exécuter des ordres injustes, surpris à la religion du Capitaine-général, ont été mis en arrestation, j’ai pris aussitôt les précautions que la prudence m’a suggérées pour que l’ordre ne fut pas troublé. »

Lacrosse, abandonné par la majorité de ses troupes, fut fait prisonnier.

Un gouvernement provisoire, à la tête duquel se trouvait Pélage, fut mis en place. Le 5 novembre, Lacrosse fut embarqué sur un navire danois en partance pour la métropole.
Son témoignage contribua à décider Bonaparte à mettre fin à l’insurrection et à y envoyer le corps expéditionnaire de Richepance.

A l'heure où Richepance débarquait en Guadeloupe, il n'était pas donc explicitement question d'esclavage. D'ailleurs celui-ci ne fut rétabli officiellement en Guadeloupe en vertu d'un arrêté de la métropole que 14 mai 1803. A cette date, Richepance était mort depuis près de huit mois.

Il faut cependant bien préciser que l'arrivée de Richepance suscita une réelle peur du retour des chaînes. Pour ce dernier, le retour pour toujours dans l'ordre (pour reprendre l'expression de Bonaparte) ne résumait d'ailleurs pas seulement à la soumission par les armes des insurgés lui faisant face, mais passait également par d'autres mesures.
Je pense ici à son arrêté du 17 juillet 1802 :
« Art. 1. Jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, le titre de citoyen français ne sera porté, dans l'étendue de cette colonie et dépendances, que par les blancs. Aucun autre individu ne pourra prendre ce titre ni exercer les fonctions ou emplois qui y sont attachés. Les blancs seuls qui auront été inscrits dans la garde nationale, depuis l'âge de 15 ans jusqu'à 55, auront le droit d'en porter l'uniforme et d'avoir des armes à leur usage.
Ceux des blancs qui n'y seraient pas inscrits ne pourront jouir du même droit, et seront dénoncés en cas de contravention, pour être statué à leur égard ce qu'il appartiendra par le général en chef.
[…]
Art. 4. Tous les hommes de couleur et noirs qui ne seront pas porteurs d'un acte légal d'affranchissement de tout service particulier, sont obligés, dans les 24 heures pour les villes, et dans les 5 jours pour les bourgs et campagnes, de sortir des communes où ils peuvent se trouver, pour retourner aux propriétés dont ils dépendaient avant la guerre, excepté ceux qui auront servi honorablement dans l'armée de ligne, et sur le sort desquels le général en chef aura à prononcer, d'après le rapport du commissaire supérieur.
La disposition du présent article est générale et aura son effet nonobstant tous arrêtés, règlements, ordres ou autorisations à ce contraire, si ce n'est le cas de l'article 6e ci-après
[…]
Art. 7. Tous ceux qui ne se trouveront point rendus sur les propriétés ou au service dont ils dépendent, ainsi qu'il est dit ci-dessus, dans les cinq jours de la publication du présent, seront considérés comme complices de rébellion.
A l'expiration de ce terme, les autorités civiles et militaires en feront faire les perquisitions et poursuites les plus vigoureuses; en cas de résistance ou de fuite, ils pourront être arrêtés morts ou vifs; ceux dont on s'emparera après le délai de grâce, s'ils sont prévenus de quelques actes directs de rébellion, seront traduits à la commission militaire, sinon, seront détenus à la geôle jusqu'à réclamation du maître, appuyée de l'autorisation du commissaire du Gouvernement du heu où ils sont incarcérés, et subiront en y entrant la peine correctionnelle qui sera infligée par ledit commissaire.
Art. 8. Tous individus dont les propriétés respectives, desquelles ils dépendaient avant la guerre, sont hors de la colonie, seront tenus et sous les mêmes peines prononcés dans l'article 7, de se présenter aussi dans les 24 heures, au commissaire du Gouvernement de la commune où ils peuvent se trouver, pour être remis au dépôt fixé dans la ville Basse-Terre, et être distribués ainsi que le jugera à propos le général en chef, d'après le rapport du commissaire supérieur. »

Si le mot « esclavage » n’est pas mentionné ici, il s’agit néanmoins là d’une borne de toute première importance. Il suffit à ce sujet de se référer à la correspondance de Leclerc, alors à Saint-Domingue, catastrophé par les conséquences de ce qu’il considérait comme le rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe.

A Paris, la marche vers l'esclavage était d'ailleurs entamée.
Bonaparte écrivait à Decrès le 13 juillet 1802 :
« En ajoutant à ces dispositions la recommandation au général Villeneuve de mettre la plus grande activité à faire passer d’une colonie à l’autre des secours de troupes, selon qu’il deviendra nécessaire, on aura lieu d’être parfaitement tranquille, et nous serons à même de prendre toutes les mesures que nous jugerons à propos pour les colonies. La première de toutes paraîtrait d'établir l'esclavage à la Guadeloupe comme il l'était à la Martinique, en ayant soin de garder le plus grand secret sur cette mesure, et en laissant au général Richepance le choix du moment pour la publier. »

Trois jours plus tard, l’arrêté consulaire tombait :
« La colonie de la Guadeloupe et dépendance sera régie à l’instar de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tobago, et des colonies orientales, par les mêmes lois qui y étaient en vigueur en 1789. »

L’arrêté en question arriva sur l'île le 23 septembre. A sa réception, Lacrosse, prudent (et sans doute, pour reprendre l’expression de Bonaparte, pas « parfaitement tranquille »), opta pour ne pas le proclamer dans l’attente de renforts. Malgré plusieurs lettres annonçant sa proclamation entre le 15 novembre et le 21 décembre, Lacrosse ne publia jamais l’arrêté consulaire du 16 juillet.
Comme dit plus haut, il faudra attendre pour cela, le 14 mai 1803, et l’arrivée du nouveau capitaine-général Ernouf. Ce dernier, à cette occasion, fit publier la proclamation suivante :

« Une puissance rivale de la France voyait, avec autant de peine que d'envie, la prospérité de nos colonies. Depuis longtemps, elle méditait leur perte ; ses efforts avaient été impuissants jusqu'au moment où la révolution française lui fournit les moyens d'exécuter ses sinistres projets. Des hommes adroits et perfides furent envoyés vers la capitale ; l'or fut répandu avec profusion : la liberté des noirs fut résolue dans la fameuse société des Jacobins. L'Assemblée Nationale, séduite par les apparences ainsi que par les fausses idées de philanthropie que des orateurs, stipendiés par nos ennemis, développaient avec toute l'astuce du sophiste, seconda puissamment leurs intentions : son décret, à ce sujet, fut la perte de nos colonies et de ces mêmes noirs qu'elle croyait favoriser. Vous connaissez, par une fatale expérience, les maux qui ont été le résultat de cette prétendue liberté, indiscrètement accordée à des êtres sans civilisation, sans principes et sans patrie. Ce ne fut pas seulement la licence qui se mit à la place de la liberté, mais la révolte la plus affreuse et la plus sanglante. La religion détruite, les habitations incendiées, des flots de sang français répandus, tel fut le triste état dans lequel nos colonies furent réduites. Jetons le voile sur ces événements affreux, dont il ne reste, hélas ! que trop de monuments. Mais de pareils désastres doivent être prévenus pour l'avenir. Ces motifs ont déterminé le Gouvernement à prendre l'arrêté suivant, d'après la connaissance acquise que l'humanité a toujours guidé les colons de la Guadeloupe et que chaque propriétaire est un père dont la sollicitude s'étend sur tout ce qui l'environne. »

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Re: Solitude

Message par Cyril Drouet »

Deux ans et demi avant le jardin parisien, celui de Gentilly (Val-de-Marne) :
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Re: Solitude

Message par Cyril Drouet »

A Paris, on peut désormais lire ce panneau explicatif (malheureusement pas exempt des inexactitudes que l'on a vues se répéter depuis le lancement du projet) :

« Solitude est une héroïne historique de la résistance des esclaves de la Guadeloupe. Née en 1772 d’une esclave noire et d’un marin blanc, elle est pour cette raison appelée « mulâtresse ». En mai 1802, les troupes françaises débarquent en Guadeloupe sur ordre de Bonaparte pour rétablir l’esclavage aboli en 1794. Les officiers Louis Delgrès et Joseph Ignace appellent à la résistance et au combat, soutenus par les anciens esclaves. Parmi eux, de nombreuses femmes dont Solitude enceinte de quelques mois. Ancienne esclave de maison, elle est consciente de l’oppression qui pèse sur elle et ses semblables. Les insurgés vaincus, Solitude sera arrêtée et condamnée à mort. Le 29 novembre 1802, le lendemain de son accouchement, elle est livrée au bourreau et exécutée par pendaison. Les citoyens noirs de Guadeloupe redeviennent esclaves, mais la « mulâtresse » Solitude, par son sacrifice, reste le symbole de la résistance guadeloupéenne à l’esclavagisme. L’écrivain André Schwarz-Bart, prix Goncourt, lui a rendu un vibrant hommage en 1972 dans le roman La Mulâtresse Solitude. »
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Re: Solitude

Message par Cyril Drouet »

A noter que Solitude était déjà honorée à Paris depuis quelques années au ministère des Outre-mer par une salle portant son nom :
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