Solitude

Espace dédié aux discussions relatives au Consulat et au 1er Empire.

Modérateur : Général Colbert

Drouet Cyril

Solitude

Message par Drouet Cyril »

Alors que sur un autre fil, on parle d'Olympe de Gouges, une petite pensée pour la mulâtresse Solitude et toutes les femmes qui se sont soulevées contre l'esclavage.

Solitude est tombée sur ordre de la commission militaire instaurée par Richepanse à la Guadeloupe. Rebelle aux côtés de Delgrès, elle faisait partie du camp établi par les insurgés à Dolé. Arrêtée, elle ne fut exécutée que le lendemain de son accouchement.
L'enfant devint esclave.

Sa statue aux Abymes, boulevard des Héros :
http://mmongon.club.fr/images/bicentenaire/mulat12.jpg

La CRAN militite actuellement pour l'entrée de Solitude au Panthéon.

Salutations respectueuses.
Fortune

Message par Fortune »

Arrêtée, elle ne fut exécutée que le lendemain de son accouchement.
L'enfant devint esclave.
Pas de perte, une escalve de perdue aussitôt remplacée. :cry:
Elle avait un beau nom, Solitude.
:salut:
Joker

Message par Joker »

Vous avez le chic pour dénicher ce type d'anecdote, Cyril.
Témoignages de destins souvent tragiques, elles font partie intégrante de ce que l'on a coutume d'appeler la "petite" Histoire, et vous avez mille fois raison de rendre l'hommage qui leur revient à ces oubliés de l'épopée... :)
Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

Merci Joker.
Si la route du Panthéon sera de toute évidence fort longue (pour ne pas dire plus) pour Solitude, les partisans du projet pourront toujours se consoler en se souvenant que dans ce même Panthéon, sur le coté droit du tombeau de Jean Jaurès, Delgrès, compagnon de lutte de Solitude, est honoré de cette inscription :

"A la mémoire de Louis Delgrès / Héros de la lutte contre le rétablissemnt de l'esclavage à la Guadeloupe / Mort sans capituler avec trois cents combattants au Matouba en 1802 / Pour que vive la liberté."


Salutations respectueuses.
Matthieu Brevet

Message par Matthieu Brevet »

Dans la même veine que Solitude: Sanite Belair, femme du général Charles Belair, lui-même neveu de Toussaint-Louverture.
Ayant le grade de lieutenant dans l'armée coloniale de ce dernier, elle suivait partout son époux. Lorsque celui-ci fit prématurément défection de la cause française après l'arrestation de Toussaint, c'est à l'influence de Sanite sur Charles qu'on prête cette décision.
Elle est capturée lors d'un raid du commandant de la garde nationale des Verettes, Faustin Répusard, un mulâtre (qui lui restera indéfectiblement lié aux Français, jusqu'au dernier siège de Santo Domingo), contre le camp des rebelles, un jour que Charles Belair est absent. Ne supportant pas l'éloignement de son épouse, Charles Belair se rend pour partager son sort: les deux époux sont jugés par une commission militaire, et condamnés à mort. Mais si Charles Belair doit être fusillé, en soldat, Sanite doit pour sa part être décapité à la hache. Or celle-ci refuse de mourir autrement qu'en soldat: après avoir exhorté son époux à mourir dignement, elle se débattit tant entre les mains du bourreau qui essayait de la maintenir sur le billot qu'il fut impossible de la décapiter. De lassitude, l'officier chargé d'appliquer la peine la fit fusiller elle aussi, selon son souhait!

http://haiticulture.ch/Sanite_Belair.html

Autre haïtienne de légende de la guerre de 1802-1809, Marie-Jeanne, véritable "Marianne haïtienne". Etait-elle l'épouse ou simplement la compagne du commandant Lamartinière, le défenseur de la Crête-à-Pierrot, je n'ai jamais pu le déterminé clairement. Toujours est-il que comme Sanite Belair, elle suivait celui-ci partout, même au plus fort des combats. C'est durant le siège de la Crête-à-Pierrot qu'elle est véritablement entrée dans la légende, s'occupant de réapprovisionner les combattants, les exhortant à tenir par sa présence sur les murailles dans les moments les plus chauds, et même en faisant le coup de feu lors des assauts français.

http://www.haitiwebs.com/femmes/html/5.htm

On pourrait également citer l'épouse du cruel Dessalines, que tous les officiers français qui l'ont rencontrée louent pour sa bonté. Plusieurs prisonniers blancs de ce terrible général ont raconté dans leurs mémoires devoir la vie sauve à cette femme, qui les avait pris sous sa protection personnelle, donnant même des ordres à quelques officiers de son mari pour qu'ils les protègent de toute tentative de ce dernier de les mettre à mort. C'est ainsi que le chef de brigade Sabès (aucun lien avec Pétion) et l'officier de marine Gémont, envoyés en députation à Port-au-Prince par Boudet, arrêtés par le général Agé sur ordre de Dessalines et entraînés dans la "marche de la mort" de ce dernier en direction de la Crête-à-Pierrot, lui doivent la vie, à elle et au caporal qui leur servait tout autant de geôlier que de garde du corps:

"Nous nous trouvions, le soir, au Grand-Fond, demeure de l'épouse du Général Dessalines. L'éloge qu'on nous avait fait de cette dame, qui prenait, disait-on, beaucoup d'intérêt aux blancs, et qui en avait arraché beaucoup à la mort, nous faisait ardemment désirer de la connaître ; nous témoignâmes ce désir à Jean Farel, notre caporal ; il y consentit sans difficulté, et nous fit pressentir l'honnête accueil qu'elle nous ferait. Nous nous dirigions tranquillement vers sa demeure, et Farel nous précédait déjà, quand il fut arrêté par Agnan, chef de bataillon, qui le somma de nous remettre à sa discrétion. Ce monstre, dont l'assassinat de plusieurs milliers de blancs n'avait pu apaiser la soif sanguinaire, était porteur d'un ordre du scélérat Dessalines, qui lui enjoignait de nous arrêter au passage et de nous égorger.
Nous ne tenions donc plus à l'existence que par un fil : un peu de condescendance de la part de notre garde allait nous faire périr : mais il était écrit que les projets du crime s'évanouiraient encore , et que nous trouverions dans Farel un des plus fermes appuis de notre faiblesse. Celui-ci demanda l'exhibition de l'ordre dont Agnan était porteur ; Agnan le lui remet sans difficulté. Après un instant de réflexion, Farel le lui rend, en lui disant qu'il n'y voit rien qui l'oblige à nous remettre en ses mains; mais, qu'après tout, ayant ses instructions du Général en chef, il n'y a que lui qui puisse les révoquer.
Madame Dessalines, qui était à la fenêtre et voyait la violence qu'on voulait nous faire, ordonne à Farel de tenir ferme, et de faire plutôt feu, que de nous livrer. Farel lui répond que nous n'avions rien à craindre , qu'il perdra plutôt la tête que de permettre qu'on attente à nos jours. Aussitôt, il fait faire un mouvement à sa troupe, nous entoure, et nous retournons sur nos pas. A peine sommes-nous hors de la barrière, qu'Agnan , avec quelques dragons, nous poursuit : Jean Farel nous fait faire un rempart de sa garde, présente la baïonnette, et de pied ferme attend l'ennemi. Le lâche s'arrête à dix pas , pérore, menace , ordonne ; mais ,rien n'ébranle Farel. Il menace à son tour le Commandant, s'il ne se retire pas, et, en même temps, fait apprêter les armes. Cela fut suffisant : Agnan tourne bride en nous accablant d'imprécations, et menaçant Farel du Général Dessalines. La vertueuse épouse de cet infâme coquin nous fit porter en cet instant, par deux aides-de-camp, deux rouleaux de piastres et une bouteille de vin , que nous ne prîmes qu'après les plus vives instances ; mais Farel et ses grenadiers pouvaient en avoir besoin, nous ne balançons pas à leur faire accepter le tout
".

Le naturaliste Descourtilz, qui se trouvait à Port-au-Prince à cette époque, et qui fut lui aussi entraîné dans la "marche de la mort", trouva refuge dans la demeure de cette même Mme Dessalines, qui en refusa ensuite l'entrée aux officiers et soldats de son mari qui venaient lui réclamer leur proie!
Drouet Cyril

Message par Drouet Cyril »

On peut citer également Marthe-Rose Toto, concubine de Delgrès. Combattante comme Solitude (elle aussi peu tendre avec l'ennemi), elle fut condamné à mort par le tribunal spécial de Basse-Terre. Blessée à la jambe, on dit qu'elle fut menée au supplice sur un brancard.

Salutations respectueuses.
Joker

Message par Joker »

Une bien belle preuve que si le courage est masculin, la bravoure, elle, est du genre féminin ! :)
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Cyril Drouet
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Re: Solitude

Message par Cyril Drouet »

L'inauguration du jardin Solitude à Paris a lieu aujourd'hui :
https://www.france24.com/fr/20200926-so ... 3%A0-paris


Mme Hidalgo avait exposé les motifs en ces termes :

« Mesdames, Messieurs,
Il a été demandé qu’un hommage soit rendu à la résistante guadeloupéenne Mulâtresse Solitude en attribuant son nom à un espace vert du 17e arrondissement. La commission de dénomination des voies, places, espaces verts et équipements publics municipaux, réunie le 15 avril 2019, a donné un avis favorable à cette demande. Il s’agit, pour Paris, de rendre un hommage public à cette héroïne de l’histoire, comme l’ont fait précédemment Les Abymes en Guadeloupe (rue de la Mulâtresse Solitude, école du même nom et statue).
Le jardin choisi pour cet hommage est un espace décoratif non accessible au public. Il se situe place du Général Catroux. Il s’agit des pelouses nord, d’une superficie totale de 1430 m². L’une de ces pelouses abrite la sculpture « Fers hommage au Général Dumas », réalisée par le sculpteur Driss Sans-Arcidet.
La Mulâtresse Solitude est née vers 1772 et est décédée le 29 novembre 1802. Elle est la fille d’une esclave africaine, violée par un marin sur le bateau qui la déportait aux Antilles. Une mulâtresse / un mulâtre est une personne née d'un parent blanc et d'un parent noir. Ce terme date de l'époque des colonies, il vient du mot mulet, la résultante de l’union de deux races différentes. À cette époque existe un vocabulaire particulier utilisé par les colons pour désigner les degrés de « sang blanc » chez les noirs.
Solitude fut séparée de sa mère lorsque le maître de l’habitation remarqua ses yeux clairs. Il en fit une domestique, esclave de maison, une catégorie supérieure dans la hiérarchie des esclaves. Mais elle est consciente de l’oppression qui pèse sur elle et ses semblables.
A la première abolition de l'esclavage, annoncée sur place en juin 1794, Solitude rejoint une communauté de marrons (nom donné aux esclaves en fuite) installée à Goyave et dirigée par le Moudongue Sanga. Elle partage leur esprit de courage et de révolte. Elle y trouve une famille.
Des troubles et des émeutes agitent la Guadeloupe et les autres colonies dès les années 1790. En 1801 l’amiral Lacrosse, Capitaine général de la Guadeloupe a été destitué et s’enfuit à la Dominique. Le chef de brigade Magloire Pélage, un mulâtre, constitue un conseil provisoire pour gouverner la Guadeloupe.
Une expédition de 3 500 hommes conduite par le général Richepance est alors organisée pour rétablir l’ordre et l’esclavage. Elle arrive en Guadeloupe le 4 mai 1802. Pélage se soumet, mais le chef de l'arrondissement de Basse-Terre, Louis Delgrès, lance le 10 mai 1802 un appel et publie une proclamation nommée « A l'Univers entier, le dernier cri de l'innocence et désespoir ». Il est soutenu par l’officier Joseph Ignace et ses troupes.
Aux côtés des hommes qui se rallient à l'appel à la résistance de Delgrès et se battent contre le rétablissement de l’esclavage, de nombreuses femmes se battent aussi, transportent les munitions, soignent les blessés. Figure féminine de cette insurrection, Solitude, enceinte de quelques mois, se joint aux combats avec son compagnon.
Au bout de plusieurs jours de combat, les forces françaises acculent les résistants dans une habitation fortifiée à Matouba et mènent un siège violent. En désespoir de cause, Delgrès et ses compagnons se suicident à l’explosif, fidèles à leur devise « vivre libre ou mourir ».
Sur les trois cents résistants retranchés, ceux qui survivent à l’explosion sont exécutés. Arrêtée, Solitude n’est pas exécutée immédiatement, en raison de sa grossesse. Elle est condamnée à mort et emprisonnée jusqu'à son accouchement.
Sur l’île, la répression de la révolte est sanglante et fait des milliers de victimes. Les citoyens noirs de la Guadeloupe redeviennent esclaves et sont réincorporés dans les biens de leurs anciens maîtres.
Le 29 novembre 1802, la Mulâtresse Solitude est livrée au bourreau. Elle qui s’était battue pour la liberté, laisse un enfant à l’esclavage : le nouveau-né dont elle a accouché la veille. La foule qui l’accompagne vers la potence est immense et silencieuse.
Figure féminine des insurgés de 1802 en Guadeloupe, la Mulâtresse Solitude incarne les femmes et les mères des Caraïbes dites « fanm doubout » qui se sont battues en faveur de la défense des idées de liberté et d’égalité dans le dur contexte du système esclavagiste.
Je vous prie, Mesdames, Messieurs, de bien vouloir en délibérer. »


On peut citer les débats qui eurent au lieu à ce sujet :
« M. Patrick BLOCHE, adjoint, président. -Nous examinons le projet de délibération DEVE 67 : dénomination "Jardin de la Mulâtresse Solitude" attribuée aux pelouses Nord de la place du Général-Catroux dans le 17e arrondissement. La parole est à Nathalie FANFANT.
Mme Nathalie FANFANT.- Merci beaucoup, Monsieur le Maire. Le terme de "Mulâtresse Solitude" semble créer beaucoup de remous en ce moment, alors que l'idée est de rendre hommage à une femme, à une femme forte qui s'est battue, pour justement l'abolition de l'esclavage.
Je vous donnerai deux expressions typiquement créoles : une que vous connaissez déjà, qui est "Fanm dobout", que l'on traduira par "femme debout", et une autre qui est "fanm potomitan", qui veut dire que la femme, dans nos sociétés, est la poutre maîtresse qui guide vraiment nos sociétés matriarcales, pour le coup, aux Antilles.
Je crois que ce qu'il est intéressant de retenir dans cet hommage que souhaite rendre la Ville de Paris à cette "Mulâtresse Solitude", elle est appelée comme cela, et je crois que l'immense auteur, André Schwarz-Bart, l’a également appelée ainsi pour son roman paru en 1972… Je crois qu'il est important que chacun retienne que l'hommage que veut rendre la Ville de Paris à cette femme, se situe vraiment sur le courage, sur la rébellion, sur le combat mené pour l'abolition de l'esclavage, et surtout, pour souligner que, dans la vie, dans l'histoire, les femmes sont très, très importantes, et pour nous, Solitude, qu’on l’appelle simplement Solitude ou Mulâtresse Solitude, c'est notre héroïne, c’est une de nos héroïnes. Il faut que nous soyons fiers d'elle et c'est une bonne chose qu'un hommage lui soit rendu.
Je pense que nous trouverons des solutions d'apaisement, comme nous en avons parlé avec Catherine VIEUCHARIER, afin que la dénomination définitive puisse contenter tout un chacun. Mais la chose importante qu’il faut retenir, c'est que c'est une héroïne, et c'est tout ce qui est à retenir.
Merci beaucoup.
M. Patrick BLOCHE, adjoint, président.- Merci beaucoup, Nathalie FANFANT. La parole est à Raphaëlle PRIMET.
Mme Raphaëlle PRIMET.- Mes chers collègues, fêtons ensemble l'inauguration d'un lieu à Paris au nom de la "Mulâtresse Solitude". Nous l'avons souvent déploré, peu de lieux, de rues ou de bâtiments publics portent le nom de femmes dans l'espace public parisien.
Depuis 2001 et surtout depuis 2014, nous avons tenté de réparer cette injustice. Merci à toi, Catherine, faire que des femmes françaises ou non aient leur place dans les rues parisiennes est une belle victoire. Notre groupe a souvent inspiré l'Exécutif en proposant des noms de femmes illustres, de résistantes ou d'artistes injustement oubliées dans le Panthéon national et parisien. Oui, nous sommes fiers que, sur la place du Général-Catroux, un espace porte le nom de la Mulâtresse Solitude. Il sera le cocon de la sculpture "Fers", hommage au Général Dumas, ce fils d'esclaves devenu Général d’Empire.
Le destin de la Mulâtresse Solitude a été admirablement retracé par André Schwarz-Bart, ce grand écrivain. Né dans une famille juive de Moselle, il a consacré son premier roman à l'extermination de la population juive pendant la Seconde Guerre mondiale avec "Le Dernier des Justes". C'est sa rencontre avec son épouse, Simone BRUMANT, jeune Guadeloupéenne, qui influencera la seconde partie de son œuvre, presque uniquement consacrée à l’esclavage et à l’histoire des Antilles. Elle cosignera l'œuvre dédiée à la Mulâtresse Solitude.
Raconter l’histoire de la Mulâtresse Solitude, c'est donner une voix à celles qui n'en avaient pas. C'est l'histoire de ces femmes et de ces hommes transportés depuis l'Afrique, sans aucun espoir de retour, pour être exploités comme force de travail dans des conditions terribles et inhumaines. La force de ces descendants d’esclaves, qui ont cru au message universel des droits de l’homme porté par la Révolution française, qui seront trompés, trahis, et au final, massacrés.
En a-t-on fini avec cette histoire ? Nous voyons bien qu’à chaque fois que l'on aborde la question de l'esclavage, les réticences s'expriment, et immédiatement les concurrences mémoriales s’aiguisent. La récente polémique de Mme ANGOT, sur une chaîne publique, montre l'ignorance crasse de nombre de nos contemporains sur les causes et les conséquences de l'esclavage. Remercions Christiane TAUBIRA d'avoir en son temps, plaidé et obtenu la qualification de crime contre l’humanité de l'esclavage et de la traite négrière.
Que ce soit André Schwarz-Bart, frère de déporté juif, qui nous ait pour beaucoup fait connaître l'histoire de Solitude, cela suffit à ridiculiser l'ignorance de Mme ANGOT. Le 30 mars 1967, l'Etat d'Israël décerne à André Schwarz-Bart, le prix de Jérusalem pour la liberté de l’homme dans la société. Le jury justifie ainsi son choix : "Au nom de tous les hommes en proie à l’exclusion, au mépris, aux tortures du corps et de l’esprit, s’élève la voix dure, indignée mais aussi pleine de compassion et d'humour triste du romancier du ‘Dernier des Justes’ et de la ‘Mulâtresse Solitude’".
Solitude est mulâtresse, et elle le revendique ; elle est, dans sa chair et son destin, la quintessence des malheurs des esclaves. Née d’un viol, exploitée, elle rejoint les Marrons, esclaves en fuite et partisans de l'époque qui revendiquent l'égalité et la justice. Elle sera de leur mouvement jusqu'au bout, jusqu'à ce funeste jour du 10 mai 1802 où les révoltés sont écrasés par les troupes coloniales.
Parce qu’enceinte, elle ne sera pas exécutée sur l’instant, mais le lendemain de la naissance de son enfant, quelques mois plus tard.
Après Bagneux et Ivry-sur-Seine, et de nombreuses villes de Guadeloupe, Paris rend un hommage à la Mulâtresse Solitude. Elle symbolise la révolte, la dignité et le courage de quelques-unes et quelques-uns qui ont cru au message de la Révolution française. Nous y voyons, une nouvelle fois, un pas supplémentaire vers l'indispensable création de ces musées de l'esclavage et de la traite dont Paris pourrait s'enorgueillir pour que les enfants de notre pays, et pas seulement ceux des Antilles, connaissent leur histoire et leur héroïne pour la liberté.
Je vous remercie.
M. Patrick BLOCHE, adjoint, président.- Merci, Raphaëlle PRIMET. La parole est à Fadila MÉHAL.
Mme Fadila MÉHAL.- Monsieur le Maire, chers collègues, la proposition de la Ville de Paris de rendre hommage à la résistante et combattante guadeloupéenne Solitude en baptisant un jardin de Paris du nom de cette personnalité qui tient au cœur de nombreux Français et notamment des Ultramarins, ce projet de délibération est respectable et nous pourrions le soutenir. Le parcours de Solitude, en effet, mérite notre respect et notre reconnaissance, car il est un exemple pour tous ceux qui luttent pour leur liberté. Par contre, accoler à son nom l'épithète de "mulâtresse" nous paraît très problématique, au regard de la charge négative, voire insultante, de ce mot, sorti tout droit du vocabulaire esclavagiste et de ses fantasmes révisionnistes.
Pour ceux qui en doutaient, je rappellerai quelques éléments de cette sémantique. Les esclavagistes européens avaient pris l'habitude d'appeler "mulets" ou "mules", puis "mulâtres", les enfants issus de leurs relations sexuelles, que dire de leurs viols, sur les esclaves africaines. Et le terme n'est pas choisi au hasard, à la légère, car le mulet est un animal hybride, stérile, qui résulte d'un croisement d'un âne et d'une jument. Dans l'esprit des colons, l’union avec une Africaine est, par essence, contre nature, et pourrait se comparer à cette hybridation entre deux espèces. Autant dire que le terme est extrêmement méprisant et injurieux.
Mesdames et Messieurs, il faut être vigilant car, à l'heure où les populistes nostalgiques d’un passé révolu donnent de la voix, à l'heure où, dans une chaîne publique de télévision publique, dans une émission très regardée, une chroniqueuse, écrivain par ailleurs, banalise l'esclavage et l’asservissement de l’homme par l’homme, baptiser un jardin de Paris au nom d'une héroïne victime de l'esclavage était un grand signe d'espérance.
Par contre, l'accolement du mot "mulâtresse" vient anéantir cet élan. Paris et ses élus ont toujours dénoncé la cruauté et la barbarie de cette période sombre de notre histoire qu'a été l'esclavage. La Maire de Paris, elle-même, a su trouver les mots justes en se recueillant, ce 10 mai dernier, à la place Catroux devant les "Fers" de l'esclavage pour témoigner de son aversion pour cette négation et pour cette déshumanisation de l'homme.
Vous le savez, cet asservissement est passé par la violence physique, par la violence psychologique, mais aussi par la violence symbolique, par la violence des mots et de la sémantique. Albert Camus disait : "Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde." La combattante Solitude n'a pas besoin de l'épithète infamante de "mulato" pour exister dans nos mémoires. Il nous appartient de faire ce travail de mémoire pour débarrasser notre inconscient collectif des stigmates négatifs issus de ce système esclavagiste et colonial.
C'est un travail difficile, car les mots sont comme une deuxième peau, encore plus aliénante quand elle vous est imposée. Je voudrais simplement citer Amin MAALOUF, parce qu'il disait dans "Les Identités meurtrières" : "C'est le regard qui vous enferme souvent et qui enferme les autres dans leur plus petite appartenance, mais aussi c'est ce regard qui permet de le libérer." Alors, libérons la combattante Solitude de son passé d'asservissement qui la réduit à une descendante de "mulet", une mulâtresse.
C’est pour toutes ces raisons qu'au nom du groupe que je représente et par leurs voix, nous ne pourrons pas voter ce projet de délibération même si, comme l'a rappelé Mme FANFANT, il a le but d'honorer et de célébrer le parcours mobilisateur et exemplaire d'une figure féminine qui a défendu jusqu’à la mort, la liberté et la dignité. C'est au nom de cette dignité que je vous demande de surseoir à l'appellation de "mulâtresse" dans l'attente d'une étude plus approfondie d'experts compétents.
Je vous remercie.
M. Patrick BLOCHE, adjoint, président.- Merci, Fadila MÉHAL. La parole est à Catherine VIEU-CHARIER.
Mme Catherine VIEU-CHARIER, adjointe.- Mes chers collègues, merci pour vos interventions, pour cette "Fanm dobout", comme disait tout à l'heure Nathalie FANFANT, cette héroïne de la résistance des anciens esclaves de Guadeloupe au moment du rétablissement de l'esclavage. Un hommage qui s'inscrit dans le sillage de ceux qui sont rendus dans la commune des Abymes de la Guadeloupe, qui a érigé une statue magnifique pour cette figure emblématique et qui a donné son nom à une rue, rue de la Mulâtresse Solitude en Guadeloupe, et une école, école de la Mulâtresse Solitude en Guadeloupe.
Le jardin que nous avons choisi est un lieu hautement symbolique, puisque c'est dans ce jardin de la place du Général Catroux que se trouve la sculpture "Fers", qui rend hommage au général Dumas, premier général ayant des origines afro-antillaises de l'armée française.
La Ville de Paris organise d'ailleurs une cérémonie, chaque 10 mai, pour commémorer l'abolition de l'esclavage. Je rappelle qu'Anne HIDALGO, cette année, a annoncé, lors de cette cérémonie, qu'il y aurait un jardin de la Mulâtresse Solitude, sans que cela ait vraiment heurté qui que ce soit. Il n'y a pas eu d’écrit ou de lettre ou d'interpellation à la suite de cette annonce. Alors, j'entends les inquiétudes autour du mot "mulâtresse".
Je pense d'abord qu'il y a eu des mots très forts que vous avez employés, Madame MÉHAL, de "révisionnisme" par exemple. Peut-on accuser Simone SCHWARZBART et son mari, André Schwarz-Bart, de révisionnisme, ceux-là qui ont porté si haut la figure de la Mulâtresse Solitude, cette femme qui a lutté de façon extrêmement courageuse ? Ce que je regrette, c'est qu'au moment où enfin on rend hommage à cette héroïne, parce que cela fait des années, je me rappelle que George PAU-LANGEVIN avait essayé, en son temps, de rendre hommage à cette femme et cela n'avait pas pu être fait, et que l’on vienne me faire un procès en révisionnisme et en racisme…
C'est ce que j'ai entendu, je suis désolée. Non, il n'y a pas de "oh ! oh !" Je ne suis pas dans une démarche d'affrontement, je suis dans une démarche de pédagogie. Je pense que l'esclavage aujourd'hui, qui est un crime contre l'humanité, n'est pas éteint, et j'aimerais que, non seulement on enseigne partout ce qu'a été l'esclavage et ce crime contre l'humanité qu'a été l'esclavage, et il faut revendiquer le mot de "crime contre l'humanité", et qu'il y ait la même passion pour débouter tous ces pays qui continuent aujourd'hui de pratiquer l'esclavage dans l'indifférence du monde. Je le regrette.
Alors, je ne suis pas missionnée pour provoquer des polémiques dans cette enceinte, ni même dans l'espace public. Cela étant, je pense que gommer le terme de "mulâtresse" serait refaire l'histoire aussi, car c'est ainsi qu’elle a été connue tout au long de son histoire. Vous savez, je suis de nature assez humble, je n'ai pas du tout la science infuse, j'ai beaucoup consulté, et j'ai entendu beaucoup de choses. Moi, ce que je pense, c'est qu'il faut que nous arrivions ensemble à un compromis, mais ce terme de "mulâtresse", il faudra bien qu’il apparaisse quelque part, ne serait-ce que dans une plaque pédagogique pour expliquer pourquoi elle est connue sous ce terme. Appeler le jardin "Solitude", cela ne dit pas l'histoire de la Mulâtresse Solitude, et je trouve que son identité était dans le terme de "Mulâtresse Solitude".
Alors, je crois qu'il faut apaiser le débat, il ne faut pas monter sur ses grands chevaux et accuser les uns et les autres de révisionnisme et de racisme. Laissez-moi terminer, il y a des mots, croyez-moi, qui sont quand même assez durs à entendre, surtout en direction de l'élue que je suis. J'ai tout à fait en tête la polémique qu'il y a eue avec Mme ANGOT et je regrette qu'il y ait des gens qui, aujourd'hui, remettent en question l'idée que l'esclavage est un crime contre l'humanité. Vous avez eu raison, Raphaëlle PRIMET, d'y revenir. Cela étant, je demande que l'on vote, aujourd'hui, ce projet de délibération tel qu'il est, et je réunirai la Commission de dénomination avec tous les groupes politiques afin que nous atterrissions sur un libellé dans le jardin qui convienne à tout le monde et qui soit accompagné d'un texte qui ne cache rien de l'histoire de cette femme magnifique, connue de par le monde et avec des grands auteurs comme Simone et André Schwarz-Bart qui, s'ils ne l'avaient pas remise dans l'actualité, cette femme aurait disparu de l'histoire, et c'est bien comme "Mulâtresse Solitude" qu'ils l'ont fait connaître.
Je dis une chose : hommage à "Fanm dodout Mulâtresse Solitude".
M. Patrick BLOCHE, adjoint, président.- Merci, Catherine VIEU-CHARIER. Le projet de délibération est maintenu avec tout ce qu'a exprimé Catherine VIEU-CHARIER. Donc, au nom de l'Exécutif, c'est le projet DEVE 67 et je le mets aux voix. Qui est pour ? Je veux bien, mais manifestez-vous un peu plus tôt avant que j’aie commencé le vote ! Habituellement, les groupes viennent me prévenir. Je suspends le vote et vous donne la parole, Madame JOHNSON. Vous avez une minute.
Mme Olga JOHNSON.- Merci, Monsieur le Maire, ce n'était pas prévu, mais la teneur des débats m'a donné envie de faire une explication de vote au titre du groupe UDI-MODEM, pour dire que nous allons voter ce projet de délibération.
A titre personnel, et là, je ne m'exprime pas en tant qu’élue du 17e, c’est vrai que cette appellation me pose problème, mais c'est quand même le nom historique qui a été donné à cette personne, et je voudrais remercier Mme VIEU-CHARIER pour la sagesse de la décision qu’elle vient de prendre pour que l'on se mette autour d'une table pour en discuter. Nous voterons ce projet de délibération et je pense que l'on trouvera tous ensemble un terrain d'entente commun.
M. Patrick BLOCHE, adjoint, président.- Merci pour votre explication de vote, Madame JOHNSON. Je donne la parole à Pascal JULIEN qui va faire l’explication de vote du groupe EELV.
M. Pascal JULIEN.- Nous sommes le groupe Ecologiste de Paris, nous ne sommes pas le groupe EELV, même si EELV constitue l'essentiel de ce groupe, et nous sommes ouverts à d'autres écologistes. Donc merci de nous appeler groupe Ecologiste de Paris. Je m'étonne de ces explications de vote qui ne sont pas réglementaires, mais en même temps, je pense qu'un peu de tolérance et de bienveillance parfois est bienvenue dès lors que l'on est dans le consensus. Pour notre part, nous nous serions abstenus pour les raisons qui ont été dites, mais suite à la proposition de l'adjointe, nous voterons pour et nous participerons bien sûr activement à la réunion proposée.
M. Patrick BLOCHE, adjoint, président.- Merci d'avoir rappelé si parfaitement le règlement que vous connaissez par cœur. Je me dis quelque part que c'est votre livre de chevet. Il n'y a effectivement pas d'explication de vote sur ce projet de délibération, mais il était intelligent que des groupes qui ne s'étaient pas inscrits dans la discussion générale puissent s'exprimer. On arrête là. Je considère qu'il n'y a pas d'explications de vote, j'ai donné à des groupes qui se sont déjà exprimés. Je mets donc aux voix et par votre vote, vous traduirez votre expression. Ne profitez pas de l'opportunité, Danielle SIMONNET.
Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DEVE 67. Qui est pour ? Qui est contre ? Qui s'abstient ? Le projet de délibération est adopté. (2019, DEVE 67).
Je vous remercie. »
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Général Colbert
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Re: Solitude

Message par Général Colbert »

Avant de créer de nouveaux musées de l'esclavage on pourra faire connaître davantage la Maison de la Négritude à Chamapagney (Haute-Saöne), village dont les habitants avaient demandé dans leur cahier de doléances la fin de l'esclavage:
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(Source des photos : j'en suis l'auteur).
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Cyril Drouet
**Maréchal d'Empire**
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Re: Solitude

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